Festival Passages 2019

 Festival Passages 2019:

Ce premier week-end a été représentatif de la politique d’ouverture à l’International de son directeur Hocine Chabira (voir Le Théâtre du Blog). On a pu ainsi découvrir des spectacles extra-européens en première française dans une ambiance très conviviale. Le festival organise en parallèle de nombreuses occasions de rencontres (bords de plateau, apéros-déconstruction, pique-niques interculturels). Une belle façon d’éclairer l’approche de ces artistes venus d’ailleurs.

 La Milice de la culture par Ali Thareb, Mazin Mamoory, Kadhem Khanjar et Mohamed Kareem (Irak)

f-d1f-5c9b37b12eb14Un moment de grande intensité politique et poétique, sous le chapiteau. La pluie dégouline sur le toit et coule même par moments sur la scène, mais rien ne déconcentre le public qui se serre sur les bancs de bois pour entendre ces textes puissants dits par ces poètes irakiens, invités en lien avec la manifestation POEMA. Devant l’absence de structures et dans la situation d’urgence liée aux guerres,  réunis en collectif depuis 2014, ces poètes réunis en collectif prennent dans leur pays le risque de dire leurs textes dans les endroits les plus touchés et interdits d’accès : cimetières de voitures piégées, champs de mines, fosses communes, quartiers en ruines. Surnommés «Les poètes des attentats aveugles », ils se nomment eux : La Milice de la culture. A Metz, sont invités quatre d’entre eux, originaires de la province de Babil, au centre de l’Irak ; ils lisent tour à tour au micro, des extraits de leurs textes en arabe, repris ensuite en français par les comédiens Franck Lemaire, Reda Brissel, Valéry Plancke et Mohamed Mouaffik.

De ce moment simple, fragile et soumis à la pluie tambourinante, sourd une puissante et désespérante ironie, nourrie de l’absurdité du conflit religieux, de l’impasse complète du régime et du besoin d’espoir malgré tout. Parfois pointent l’amour et la tendresse. L’écriture est sèche, proche parfois de l’aphorisme : «Les sunnites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous chiites ? Les chiites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous sunnites ? Nous marchons dans les rues désertes, dans une mare de sang.» «Hier, je suis allé à l’Institut médico-légal. Ils ont dit avoir des os non identifiés… Je tourne comme une orange sur le couteau de l’espoir… Est-il possible que ce soit mon frère ? J’ai rangé les os dans un sac. Dans le bus, j’ai pris deux tickets.» «Mon métier de tueur à gages n’est pas rentable en ce moment. Les enlèvements ont davantage la cote… Dans mon métier, les fins heureuses se concluent avec un silencieux.» «Les assassins ont des enfants qui ont besoin de se promener, des jardins qui demanderaient davantage de soin… C’est pourquoi, nous devons mourir facilement, en évitant de les retarder. »

Répondant ensuite aux interrogations du public quant à l’absence de femmes dans ce collectif, ils disent que les endroits où ils se produisent, sont dangereux et interdits et qu’il n’est pas pensable qu’elles courent ces risques. Voix masculines uniquement donc, pour ce commando de poètes sous menace de mort.

Textes publiés aux éditions Lanskine (domaine irakien), La Crypte ou Plaine-Page.

Play  Sahika Tekand / Studio Oyunculari  (Turquie)

PHOTO-5-Play-©-Emre-MollaoğluLe texte minimaliste de Samuel Beckett qui joue sur les impasses d’un langage appauvri, est ici réduit encore davantage s’il est possible, tel une phrase musicale, décomposable et remontable à l’infini. Quinze jeunes acteurs s’en emparent, dans une scénographie architecturée comme une ruche, par étages, chacun dans son alvéole. Imprégnés d’une lumière sans origine décelable, repris par l’ombre après chaque brève intervention, parfois d’une fraction de seconde, ces «figures» ne font que matérialiser l’abstraction du langage, une fois retirées toute intention et toute émotion. Le thème n’est d’ailleurs autre que les affres de l’adultère et du ménage à trois avec tout le pauvre langage qui l’instruit. Une sorte de parodie prémonitoire des Feux de l’amour.

Locuteurs  extraordinairement agiles, les acteurs jouent le texte comme une partition de musique concrète, sur une seule note répétitive, guidés par un chef d’orchestre invisible. On  admire leur incroyable gymnastique vocale, tout comme la virtuosité technique qui l’accompagne. Comment ont-ils obtenu les droits d’opérer une telle déconstruction sur le texte de Beckett ? Mystère. Le public sort étourdi, et même un peu halluciné par ces intermittences saccadées, tout en se demandant : à quoi bon ?

Ethiopian dreams par le Circus Abyssinia (Ethiopie)

Circus-Abyssinia-Contortion1-Photo-Credit-Andy-Phillipson-uai-2064x3096Deux frères éthiopiens, Bibi et Bichu Tesfamarian, fous de jonglage dès leur plus jeune âge, rejoignent le Circus Space de Londres en 1999, avec lequel ils sont depuis en tournée à travers le monde. Décidés à soutenir la jeune génération de leur pays d’origine, ils apportent leur soutien à l’Ecole du cirque Wingate en Ethiopie. Issue de cette formation, la troupe Circus Abyssinia  les a rejoints en Angleterre en 2015. Et  ils se taillèrent un beau succès au festival d’Edimbourg en 2017.

A Metz, la troupe se compose principalement de contorsionnistes et d’acrobates qui sont tous un peu danseurs. Ils défient les lois de la gravité avec fougue, fantaisie et humour, à un rythme endiablé. Leurs matériels sont très sommaires (cordes, mâts, cerceaux) mais leur jeu de scène, époustouflant. Est-ce la modestie de leur équipement qui autorise une telle fraîcheur ? Est-ce leur jeunesse qui fait éclater leur incroyable inventivité ? L’influence anglaise se fait sentir, qui croise les exigences de l’«entertainment» avec une formation physique très complète.

Le public sort rafraîchi de ce spectacle qui marche à fond de train sur des musiques de disco éthiopiennes. Dans le domaine circassien, on n’avait d’ailleurs rien vu d’aussi réjouissant venu du continent africain, depuis le regretté Circus Baobab de Guinée.

Le 15 mai à 16 h, le 16 mai à 14 h et 20 h et le 17 mai à 18 h. Grand chapiteau, Place de la République, à Metz.
Le 19 mai, scène de l’Hôtel de Ville de Sarreguemines.

X-Adra de Ramzi Choukair (Syrie)

Théâtre documentaire au sens fort du terme, porté par six militantes de l’opposition syrienne, désormais réfugiées. Elles ont été emprisonnées à la prison d’Adra à Damas, ont subi les interrogatoires, les viols, la torture – certaines  dans les années 80, au temps de Hafez El Assad (le père), d’autres sous le régime de Bachar (le fils). Aujourd’hui survivantes, libérées mais contraintes de quitter la Syrie, elles vivent en Allemagne, en France ou en Turquie. Le metteur en scène franco-libanais Ramzi Choukair, accompagné par le dramaturge Wael Kadour, les a encouragées à prendre la parole.
La voix d’Hala Omran ouvre le spectacle, alors qu’elle est encore dans la pénombre, invisible du public. Son chant, profond et méditatif tel une mélopée, pourrait être celui d’une Troyenne, regardant les morts et les vivants du chant de bataille. La comédienne dira plus tard une liste de mantras pour survivre en prison : «Mange lentement tout ce qu’on te donne », «Attache tes cheveux », « N’anticipe pas la douleur», «Ne pense pas à ceux qui sont dehors», «Souviens-toi, un peu chaque jour, de quelque chose que tu as appris, pour ne pas perdre la tête », et aussi le très prosaïque : «Si tu as des puces, retourne tes vêtements.» Elle dit ce que l’on apprend, cette expérience de la prison comme il y eut une expérience des camps et qui reste à jamais inscrite dans les comportements.

Les autres femmes racontent en mots modestes et en phrases pauvres, ce qu’elles ont vécu. Pas d’apitoiement, pas d’effet littéraire ou théâtral. La coupure est définitive avec ce qui reste de famille et d’amis, avec les sentiments communs de la vie à l’extérieur. Mais il faut pourtant poser des mots, et le faire en public a dû creuser en chacune d’elles un sillon de douleur. Le spectacle donne à chacune, tour à tour, le temps de dire ce qui peut être dit. Certaines témoignent pour des compagnes de détention, absentes, mortes ou disparues.

Paradoxalement, la certitude de la mort prochaine peut autoriser certains aveux à des proches : puisqu’on ne les reverra jamais, autant écrire la lettre qui dit sa propre vérité. Libres désormais, qu’est-ce que cela veut dire? La force de ce moment – car c’est à peine un spectacle – tient à l’absolue austérité de leurs confidences. Elles sont là, à peine là, car encore, et peut-être pour toujours, là-bas. Pour un moment, nous les avons accompagnées au plus sombre de leurs mémoires.

Marie-Agnès Sevestre

Spectacles vus les 12 et 13 mai, à Metz.

 

 


Archive pour 14 mai, 2019

The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

Un spectacle grandiose dans la mouvance  du Cirque du Soleil. Son concepteur a  d’ailleurs été le créateur et directeur avec Guy Laliberté de dix réalisations de la célèbre troupe…En 2002, le milliardaire Steve Wynn lui demande de concevoir un projet unique pour un nouveau complexe à Las Vegas. Des auditions sont alors organisées secrètement dans une piscine de  cette ville mythique et les premières représentations ont lieu en 2005 mais l’accueil n’est pas bon. Franco Dragone modifie alors ce spectacle sans paroles, sans intrigue et chargé de symboles, en le rendant plus solennel et plus sombre, avec une  interprétation plus ludique. Il remplace aussi le protagoniste masculin par une femme.

Le Rêve - femme divan Le Rêve (nom prévu à l’origine pour le bâtiment) est une sorte de transposition d’un tableau de Picasso (1932) que possédait Steve Wynn à l’époque. Franco Dragone s’est inspiré de son travail effectué sur O au Bellagio pour aller encore plus loin dans la fusion de la technique et de l’artistique, à un niveau encore jamais atteint. Steve Wynn lui laisse carte blanche  avec un faramineux budget d’environ 35 millions de dollars, pour donner libre court à ses fantasmes les plus fous. Le contrat fut signé pour dix ans, et le spectacle est toujours à l’affiche du Wynn… Steve Wyn changea de directeur artistique en 2006 et en racheta les droits exclusifs pour seize millions de dollars.

 L’histoire nous plonge dans la psyché et les désirs amoureux d’une femme entre passion et sexe, entre esprit et corps, attirée par deux hommes de caractère opposé. Un scénario qui prend place dans un monde parallèle et fantasmagorique. Pour l’aider à choisir entre ses deux prétendants, cette jeune femme se lance dans un voyage mystique, sensible et charnel, presque métaphysique, guidée par un magicien, maître des éléments qui fait apparaître les tableaux comme un livre d’images pour adultes.

 Ce théâtre en rond unique au monde qui a coûté soixante-quinze millions de dollars,  a été spécialement conçu  pour l’hôtel-casino et peut accueillir 1.600 personnes. Les fauteuils en gradin encerclent à 360° un grand bassin  de 4. 000 m3, profond de neuf mètres ! Avec plusieurs plateformes hydrauliques  pouvant être élevées ou abaissées pour des effets de mise en scène. Un système sophistiqué d’escamotage mis en place et piloté à distance, en parfaite synchronisation avec les artistes. L’eau peut ainsi disparaître et laisser place à une scène  et inversement. Aucun siège n’est à plus de douze mètres, ce qui permet d’être dans une position immersive… ( les premiers rangs se font parfois arroser !)

Le Rêve - Acrobates aériensLes équipements sont de tout premier ordre : éclairages automatisés de 2. 040 kilowatts, système sonore surround en 5.1  avec 180 haut-parleurs … et toit rétractable à trente mètres qui permet aux artistes de voler dans les airs ou de se jeter d’une grande dans l’eau du bassin… Avec quatre-vingt dix artistes exceptionnels de dix-sept nationalités : gymnastes, nageurs, circassiens ou cascadeurs, dont certains ont même participé à des compétitions nationales, mondiales et olympiques. C’est obligatoire ici : tous ont leur diplôme de plongée et changent au moins trois à quatre fois de costume au cours de la représentation. Dix-huit plongeurs avec bouteilles assurent leur sécurité et les assistent pour respirer sous l’eau et les guider avec des lumières dans les tunnels qui conduisent aux différents endroits de la scène. Des musiciens et chanteurs jouent à chaque représentation et des équipes techniques (85 personnes !) pilotent cette entreprise titanesque  Et il y a un renouvellement permanent des techniciens et artistes avec chaque année, des auditions, ce qui donne lieu à une compétition féroce quand on veut garder sa place. Il y a donc un niveau d’excellence garanti avec, sans cesse, de nouveaux costumes, de nouvelles chorégraphies, des musiques et des éclairages additionnels, etc.

 Le spectacle est composé de dix-sept tableaux qui s’enchaînent avec une précision d’horloger. Avec des premières images saisissantes : le Maître des éléments sort du grand bassin en marchant sur l’eau, comme par magie tel un Moïse des temps modernes et invite la jeune femme à choisir entre deux prétendants (un gentil et un méchant éjecté de l’eau pour atterrir sur une passerelle !). Elle s’endort ensuite  sur un divan qui s’enfonce dans un fracas de bouillonnements et d’éclairs. Le voyage onirique commence et alternera visions du Paradis et de l’Enfer, du Bien et du Mal.

 Les grandes toiles tendues du plafond s’escamotent comme aspirées et laissent place à un impressionnant dôme où descend, grâce à des filins, un groupe de jeunes femmes sur des grands bastaings de bois. Deux énormes cornes d’abondance retentissent et allument des feux sur l’eau, ce qui provoque l’ouverture du toit d’où se déversent des trombes jusqu’au bassin. Des femmes-oiseaux descendent des cintres et un arbre immense apparaît au milieu de l’eau avec, dessus,  la femme accompagnée d’acrobates. Un magnifique tableau complété par les nages synchronisées des acrobates encerclant l’arbre qui tourne sur lui-même, pendant qu’elles réalisent des figures, en passant de branche en branche et en se jetant à l’eau.

 Le Rêve - l'arbreLe deuxième prétendant arrive dans les airs et embarque la femme, tandis que l’arbre sombre doucement dans les eaux avec ses « figures organiques » se confondent aux branches. Les  prétendants ont des doubles qui interviennent lors de saynètes comico-magiques entre les tableaux. Le reste du spectacle, sur le même modèle, nous réserve de nombreux moments inoubliables : un tango endiablé et magnifié par des danseurs exceptionnels autour d’une scénographie mêlant le feu et l’eau. Des porteurs-trapézistes sur sangles aériennes jettent leurs partenaires dans l’eau, en réalisant des figures. Des sphères remplies d’eau descendent des cintres en déversant des filets dans le bassin pendant que les plates-formes s’élèvent de la piscine en tournant, pour créer des jeux d’eau romantiques. On frissonne devant les hallucinants lâchers de plongeurs tout en haut du toit. Une danse contrainte avec le méchant prétendant encadrée par six écrans géants  avec des images animées organiques… Un numéro de mât chinois est détourné avec un tronc d’arbre suspendu dans le vide. Une sphère lumineuse suspendue, comparable à un gros lustre humain, sert de support à des voltigeurs avec  des numéros de main à main. Une production de jets d’eau multicolores de plus en plus puissants, à une multitude d’endroits pour une apothéose.

Et arrive un happy end  avec le beau et gentil prétendant qui embarque sa promise sur un trapèze volant, après lui avoir offert une rose. Pour fêter ce dénouement, tous les artistes saluent le public sur des praticables qui se transforment en une immense pièce montée fluorescente d’un mauvais goût étonnant : seule faute esthétique du spectacle… Heureusement rattrapée avec l’éclosion de fleurs géantes sorties du plafond! Une dernière  et superbe image pour clôturer ce feu d’artifice de performances…

Bien entendu, l’illusion est  constamment présente grâce à la scénographie et la production de jets d’eau par le Maître des éléments. Et cela rappelle le tour dit des Fontaines d’eau popularisée par le magicien japonais Ten Ichi. Il y a également quelques tours conçus par l’illusionniste Shimshi  et réalisés par un artiste-clown. Avec entre autres, une tige enflammée qui se transforme en fleur, l’apparition d’une colombe à partir d’un foulard, une colombe en plastique transformée en vraie et l’apparition de la femme sur un divan grâce à un voile.

Le Rêve est le plus grand spectacle actuel de Las Vegas* et dépasse en modernité, techniques, performances et poésie, les créations du Cirque du Soleil qui commencent à s’épuiser artistiquement. Depuis une dizaine d’années,  la  grande maison québécoise a tendance à réchauffer ses vieilles recettes…Tout est hors normes à commencer par le Wynn, l’hôtel  le complexe le plus luxueux de Las Vegas qui reçoit Le Rêve. Ensuite, le théâtre, on l’a dit, a été spécialement conçu en même temps que le bâtiment. Mais cette belle boîte aux démonstrations virtuoses de machineries ne doit pas faire oublier une partie artistique de niveau exceptionnel: scénario, mise en scène, chorégraphie, conception sonore, création-lumières, acrobaties, numéros d’illusion…. Le spectacle est inspiré par des scènes bibliques de tableaux comme le Jardin d’Eden ou le Jugement dernier, avec ses fontaines et créatures fantastiques. Des compositions volontairement maniéristes qui parlent au plus grand nombre… Comme le dit Brian Burke, directeur artistique du Rêve : «J’aime à  penser que le spectacle est une œuvre d’art vivante. Vous pouvez venir dans notre salle de spectacle, voir, comme une peinture dans un musée, quelque chose que vous n’avez jamais vu auparavant, pour que nous puissions tous rêver ensemble. »

Les créations aquatiques nous font penser aux fééries de Versailles et à ses  Grandes Eaux, avec musiques et feux d’artifices. Absolument grandiose, cette création dessinée au millimètre près, épouse les sentiments intérieurs des personnages. Chaque jet, chaque fontaine, chaque effet pyrotechnique est une expression magnifiée par les jeux de lumière et la musique qui font corps avec les artistes. Et les chorégraphies de nage synchronisée font écho aux fameux ballets cinématographiques de Busby Berkeley, avec leur  grande précision et leur construction optico-géométrique.

L’eau et les rêves ont un point en commun : ils changent constamment de forme et de fond et sont difficiles à à interpréter. La composition même du spectacle est en perpétuel mouvement, avec des tableaux volontairement énigmatiques et sans message précis et qui permettent au public d’entreprendre leur propre voyage intérieur.

La technique au service de l’artistique : les artistes circassiens-danseurs-nageurs sont au diapason avec la narration et leur personnage, et cela conduit au sublime. Tout, absolument tout, concourt ici à produire une alchimie unique et à transporter les spectateurs hors du temps, hors des frontières physiques du monde, pour qu’ils s’abandonnent à la fantasmagorie d’un espace où les éléments se mélangent comme par magie. L’eau, l’air, la terre et le feu jouant constamment avec les protagonistes…

 Sébastien Bazou

 Spectacle vu à Las Vegas, (Texas, Etats-Unis) en  avril.

 * Franco Dragone a exporté son concept à Macao en 2010 et fait construire, pour un coût total de 250 millions de dollars! une salle de 2 .000 places, avec une visibilité à 270° (comme une piste de cirque) dans le casino City of Dreams pour abriter avec une piscine de 14. 000 m3 et de 25 m. de diamètre,  huit étages de machinerie sur 45 m de haut: The House of dancing Water, le spectacle le plus cher et le plus vu au monde qui se joue à guichets fermés toute l’année….

 

 

 

 

Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, mise en scène de Jean-François Sivadier

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

Un Ennemi du peuple d’Henrik Ibsen, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène de Jean-François Sivadier

 Le spectacle  créé à la MC2 de Grenoble pourrait être une pure tragédie avec guerre fratricide, retournement d’opinion du peuple et malédiction retombant sur la famille de l’homme qui s’est dressé contre les autres pour le bien de la Cité, dans une quasi unité de temps et de lieu. Mais Ibsen ne l’entend pas ainsi: devenu lui aussi un ennemi du peuple, après le scandale des Revenants (1881), il se doit de répondre avec toute sa rage et son ironie, à la bêtise générale. Ce sera donc un vaudeville, une comédie satirique, un drame. La «majorité compacte», comme dit le docteur Stockmann, n’est pas digne de la tragédie mais peut servir de cobaye pour un théâtre expérimental.

Stockmann et son frère le préfet ont fondé ensemble un établissement de cure prospère dans  une petite ville d’eaux. Mais ce jour-là, le jour fatal qui fait tout basculer, le docteur a la confirmation de ses soupçons : l’eau guérisseuse est polluée donc dangereuse et il en a la preuve scientifique. Il faut fermer l’établissement et refaire entièrement les canalisations, l’eau étant pompée sous un marais fétide! Deux ans de travaux indispensables? La source financière tarie? Impossible ! Le docteur, lanceur d’alerte salué d’abord comme un sauveur, devient très vite le bouc émissaire de cette «majorité compacte» incapable de se sauver elle-même, aveuglée par le court terme et soumise à des actionnaires qui «ne sont pas actuellement en mesure de faire les efforts nécessaires» pour maintenir en vie l’établissement de bains et avec celui-ci, l’économie de la ville entière.

À la lecture, la pièce (1883) fascine déjà par ce qu’elle dit de notre actualité. Eloi Recoing, Jean-François Sivadier et les comédiens se sont entendus pour la décaper au maximum, la passer à la brosse de fer pour mettre en évidence tous ses reliefs. Y compris en piochant dans les slogans électoraux : il faut : «mettre en marche les autorités», proclamer son : «désir d’avenir». Scandale sanitaire contre prospérité économique, catastrophe écologique contre fiscalité indulgente… La question de l’opinion est tournée et retournée, sans indulgence pour la masse moutonnière ni pour une presse comme Le Messager du Peuple, à la fois suiviste et manipulatrice, et surtout dépendante de la publicité que lui paye l’établissement thermal …

Décidément, les «éléments de langage» vont toujours plus vite que la vérité scientifique. Mais plus loin que la satire : à l’occasion de la réunion publique demandée par le Docteur Stockman, le public est pris directement à partie et piégé dans un impeccable exercice de manipulation. C.Q.F.D. Cela conduit à poser la question de la démocratie. Comme le demande Max Frisch : « Si vous avez le pouvoir d’ordonner ce qui, aujourd’hui, vous paraît juste, l’ordonneriez-vous contre l’opposition de la majorité ? Oui ou non ? Pourquoi non, si cela vous paraît juste ? ». Comment faire confiance à la démocratie si elle repose sur la « majorité compacte» de la bêtise et des intérêt à courte vue ? Comment faire confiance à ces «élites» à deux têtes ? D’un côté, l’orgueil solitaire du docteur, quasi nihiliste, qui veut le bien du peuple mais ne se souvient pas du nom de sa servante et traite sa femme, son meilleur soutien, en servante. De l’autre (à droite) le mépris à peine caché, la démagogie de son frère le Préfet, soucieux des actionnaires et de l’ordre public. Zéro partout. Et le peuple ? Qu’est-ce qui fait « peuple» ? Cela résonne assez fort en ces temps de révoltes et de fausses nouvelles. Il y a encore, en ces temps de peu encourageante réforme de l’Education Nationale, la question de l’Ecole, posée par Petra Stockmann, digne fille du Docteur.

La troupe fidèle, affutée, de Jean-François Sivadier (Cyril Bothorel, Stephen Butel, Cyprien Colombo) donne évidemment toute sa vivacité à cette lecture contemporaine, dans une complicité réjouissante. Nicolas Bouchaud, tout en maîtrise et aisance, brasse un beau cocktail de conviction et de dérision, Vincent Guédon fait merveille dans le rôle du préfet cynique et opportuniste, comme Sharif Andoura, en journaliste soi-disant libre et qui est, en fait, une girouette soumise aux vents dominants. Agnès Sourdillon donne à madame Stockmann une présence simple et intense et Jeanne Lepers, leur fille, institutrice, ajuste son rythme à celui de son héros de père.
La bande à Jean-François Sivadier revendique sa marque de fabrique : le théâtre en train de se faire, le goût du jeu -on n’oublie jamais que c’est seulement du théâtre- avec ses gags bienvenus comme cette poignée de confettis sortie d’un poche et jetée  par-dessus une épaule: «Tiens, il neige ? ». Le décor est fait de hauts gradins malcommodes d’où descend le personnage le plus diabolique (on vous laisse la surprise) derrière d’immenses rideaux de plastique transparents, qui évoquent, dès l’entrée dans la salle, l’eau, l’eau omniprésente, obsessionnelle, dégouttante et dégoûtante.
« Les histoires d’argent finissent mal, les histoires d’argent finissent mal, en gé-né-ral. » Le public applaudit fort mais brièvement : au théâtre, les longues ovations répondent aux émotions bouleversantes. Impossible ici : le héros perd son statut en cours de route et où, à l’exception de l’épouse Katrine peut-être, il n’y a pas un «bon» pour sauver la ville, et auquel on pourrait s’attacher. Pas de sentiment donc, mais les plaisirs de l’ironie, de la satire, de la lucidité, d’une saine inquiétude. Et du jeu. C’est déjà beaucoup.

Christine Friedel

Nous ne partageons pas tout à fait l’avis de notre amie Christine qui a vu la même représentation et nous serons plus sévères. Certes la direction d’acteurs et le jeu sont tout à fait remarquables, notamment Nicolas Bouchaud,  Charif Andoura, Vincent Guédon et Agnès Sourdillon. Mais nous avons de sérieuses réserves: le spectacle est en effet moins convaincant côté dramaturgie… Les scènes d’exposition sont pesantes et pas vraiment utiles: dans ce cas, pourquoi ne pas les avoir abrégées? Pourquoi aussi avoir cédé à la mode de « l’écriture de plateau » et avoir rajouté vers la fin quelques répliques qui font la gourmandise de Nicolas Bouchaud et des autres acteurs mais qui n’apportent pas à grand chose.

La dernière partie fait ainsi du sur-place et franchement semble bien longuette. Et la géniale idée d’Ibsen, en demandant au public de prendre parti, est, à l’Odéon, passée à la trappe. En fait, on peut se demander si la scénographie frontale avec toutes ses toiles plastiques pendouillantes était-elle la plus efficace? Pas sûr! Et les  Ateliers Berthier auraient sans doute mieux convenu que l’Odéon avec ses ors et ses fauteuils rouges, si on voulait placer le public dans un dispositif de forum participatif. Ce qui aurait à coup sûr donné à la pièce une autre force.

Et Jean-François Sivadier aurait pu nous épargner ces coups de fumigène avec des appareils tenus à la main pour bien montrer qu’on est sur une scène et à la fin, ces bombes à eau tombant des cintres.Désolé mais tout cela fait un peu vieilles recettes gaguesques de théâtre contemporain. La pièce dont les thèmes restent on ne peut plus actuels, par moments assez bavarde est donc difficile à monter. Et elle aurait mérité une approche plus radicale. Thomas Ostermeier, il y a quelques années, s’en était mieux sorti…


Philippe du Vignal

Théâtre National de l’Odéon, Place de l’Odéon, Paris (VIème), jusqu’au 15 juin. T. : 01 44 85 40 40.

Du 8 au 12 octobre, Théâtre du Nord, Lille. Du 16 au 20 octobre, Théâtre Firmin Gémier/La Piscine, Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine).

Du 5 au 10 novembre, Théâtre des Célestins à Lyon (Rhône). Les 14 et 15, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord). Du 19 au 21, Théâtre de Caen (Calvados). Du 26 au 28, La Comédie, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).

Du 7 au 9 janvier, Le Quai, Angers (Maine-et-Loire). Les 15 et 16 janvier, Grand Théâtre de la ville du Luxembourg. Du 22 au 25 janvier, Théâtre de la Criée, Marseille ( Bouches-du-Rhône). Les 30 et 31 janvier et le 1er février, Scène nationale de Saint-Quentin-en-Yvelines ( Yvelines).

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