Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

 

Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

C’est la sixième commande du metteur en scène à ce dramaturge maintenant bien connu en France et à l’étranger. Rémi de Vos est aussi auteur associé au Centre Dramatique National d’Auvergne à Montluçon. Il aime écrire sur la vie ordinaire (voir Le Théâtre du Blog) : Débrayage, Trois Ruptures, Occident, Jusqu’à ce que la mort nous surprenne, Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire… et en particulier, sur le monde du travail comme dans Cassé, mise en scène par Christophe Rauck au Théâtre Gérard Philipe, avec, en toile de fond, la série de suicides qui plombèrent l’entreprise France-Télécom il y a dix ans (le procès  justement a lieu en ce moment à Paris).

 «Ici, la consigne était, précise Christophe Rauck, d’écrire une pièce sur un procès et de passer de ce procès à la fiction, avec les même acteurs. Les pièces, sur le monde du travail ne sont pas si nombreuses, et je trouve intéressant qu’on puisse en parler de cette manière. » Soit en effet une partition écrite dans une langue souvent très âpre où cinq acteurs seulement vont jouer une dizaine de personnages. L’histoire est à la fois malheureusement courante mais racontée ici de plusieurs points de vue. Xavier (Micha Lescot), un jeune cadre, en élégant costume gris trois pièces, vient d’un milieu pauvre et travaille dans une grande banque depuis déjà sept ans. Il gère les comptes d’un certain nombre de clients, à charge pour lui de leur assurer une très bonne rentabilité. Il vit avec Marion (Virginie Colmeyn) et a l’intention de se marier avec elle. Mais il a aussi dans sa vie Carole ( jouée par la même actrice), cadre dans cette même banque. Le père de Xavier qui était ouvrier, est mort et sa mère (Annie Mercier) s’occupe de sa très vieille maman. Il a un bon copain Niels (David Houri) avec lequel il  a une relation parfois difficile.

Brutalement, la banque pour des raisons d’économie, annonce un plan social avec départs volontaires. Xavier qui a envie d’aller voir ailleurs et de monter sa propre boîte avec les juteuses indemnités qu’on lui verserait sans doute, est candidat. Marion est sceptique quant au projet et la mère de Xavier s’interroge sur les indemnités qui lui seraient versées. En effet, nombre de ses collègues sont aussi candidats et la banque va vite se trouver dépassée. Bien entendu, le climat est exécrable dans les bureaux et tout le monde se méfie de tout le monde. Xavier apprend alors dans un couloir que sa candidature est refusée et intente un procès pour non-respect de ce qui avait été pourtant acté. Rendez-vous avec son avocat (joué aussi par David Houri) et avec la présidente du Tribunal (Annie Mercier). «Mon client s’est porté candidat au départ volontaire le 2 avril 2012. Il était bénéficiaire indirect du plan. Sa hiérarchie a validé son éligibilité. Malgré cela, sa candidature a été bloquée compte tenu d’un nombre trop important de candidats au départ. -L’appelant a été prévenu de ce blocage? Non. -Sait-on pourquoi?- Nous pensons que la direction de la banque n’a jamais envisagé son départ. Sa candidature n’a jamais été prise en compte. Mais pour mon client, la décision était actée. Il s’est alors retrouvé en porte à faux. »

Confrontations pénibles avec le Directeur des Relations Humaines qui lui reproche d’introduire un mauvais climat dans l’entreprise et avec le représentant syndical, assez exaspéré par ses revendications. Bref, tout baigne! Et le jeune cadre, mal vu de ses collègues, devra donc continuer à travailler dans les pires conditions: il a même constaté que son ordinateur a été piraté. Il a régulièrement rendez-vous avec son avocat et la Présidente du tribunal. Ses relations avec Marion sont devenues difficiles, Carole le fait chanter, il exaspère sa mère, et son vieux copain ne l’aide pas vraiment. Xavier entre alors dans la spirale d’un état dépressif… Il aura gain de cause mais six ans après:  trop tard, beaucoup trop tard pour envisager une reconversion… Xavier, en se mentant à lui-même, aura été broyé comme tant d’autres, par son obsession à vouloir gagner toujours plus d’argent. On le verra à la fin incapable d’échapper à sa perte et étendu sur le sol du plateau qui tourne de plus en plus vite…Clap de fin.

On pense à une bien triste affaire que relatait un bon article du Monde paru en janvier 2017 signé Syrine Attia et Lucas Wicky. En 2016, le quotidien régional La Voix du Nord avec vingt-quatre agences dans le Nord-Pas-de-Calais, était bénéficiaire mais avait annoncé fin 2016 un plan Social de sauvegarde  de l’emploi avec au maximum, 178 départs volontaires sur 710 salariés. Soit 72 pour la rédaction sur un total de 343 journalistes! Le plan  visait principalement les salariés de plus de cinquante-cinq ans! Cette affaire créa une polémique entre Benoît Hamon et Myriam El Khomri, alors ministre du Travail donc de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi). L’Etat peut en effet contrôler un  P.S.E. qui doit obligatoirement être validé par cet organisme. A l’origine, les licenciements économiques découlant d’un plan social ne pouvaient se justifier que par des difficultés économiques ou des mutations technologiques. Argument officiellement présenté par La Voix du Nord… Mais en 1995, deux arrêts de la Cour de cassation ont élargi ces conditions, en introduisant un nouveau motif: « sauvegarder la compétitivité du secteur d’activité. »

Dans ces cas, les employés qui font acte de candidature à un départ volontaire, ont intérêt à avoir les nerfs à tout épreuve, à être assistés par un excellent avocat rompu à l’exercice du droit du travail et à avoir de solides économies… En effet, comme le montre bien Rémi de Voos, nombre d’entreprises jouent la montre! Et donc, bonjour les ragots et les peaux de banane… Tous les coups semblent être permis dans cette jungle et un candidat comme Xavier à un «départ volontaire», s’il ne réussit pas son coup, sera vite mal vu de ses collègues qui ne lui feront aucun cadeau auprès de la Direction. Il lui faudra aussi rester solide face à un D.R.H. qui lui imputera une faute professionnelle pour se débarrasser de lui. Et mieux vaut dans ce cas précis avoir de sérieux appuis familiaux, de bons amis et une santé mentale en béton. Ce qui n’est pas tout à fait le cas de Xavier emporté un tourbillon où il essaye de sauver malgré tout son identité…

Christophe Rauck et sa scénographe Aurélie Thomas ont eu l’idée d’une sorte de long plan-séquence pour suivre le pauvre Xavier, pratiquement présent pendant les deux heures du spectacle. Et donc d’utiliser un double plateau tournant dans le même sens, ou en sens inverse. « Pour changer le point de vue sur l’histoire selon que l’on est au tribunal  où l’on apprend une vérité ou chez Xavier où l’on découvre une autre réalité. » Une belle métaphore aussi du Temps dans la fiction : on pense aux distinctions opérées par Paul Ricœur «sur les rapports conflictuels entre le temps intérieur et le temps chronologique, élargie aux dimensions du temps monumental».  Ce qui vaut pour le roman dont parle le philosophe, vaut, du moins en partie, aussi pour le théâtre. Et le personnage est ici piégé par les espaces qu’il arrive mal à gérer : son appartement, les bureaux de l’entreprise, le tribunal, le bar où il va s’alcooliser avec son copain, la maison de sa mère. Tout cela suggéré grâce à quelques quarts de tours de plateau…
Et cela fonctionne? Dès le départ, ce plateau tourne déjà avant le commencement… Et pendant la première heure,  il permet de passer d’un endroit à un autre et surtout d’une situation à une autre. Ce que les acteurs font avec une étonnante virtuosité et qui a nécessité de longues semaines de répétitions : entrer et sortir d’une pièce figurée par un fauteuil ou une grande table mais par où ? sur cette scène en  mouvement perpétuel.  Mais cela donne un peu… le tournis, et on aimerait que le dispositif en question se calme de temps à autre.

Par ailleurs, la pièce déjà bien bavarde et trop longue, est inégale. Il y a des scènes très fortes comme celle avec Xavier  et sa mère, ou accompagné de son avocat avec la Présidente du tribunal,  ou encore avec le représentant syndical ou le D. R. H. Et d’autres… nettement plus faibles comme celle entre Xavier et son ami, ou avec Marion ou Carole, des personnages bien pâles. Côté dramaturgie, on aurait aimé que la démonstration juridique soit plus rigoureuse ; si en effet, la banque est aussi importante, on ne comprend pas bien que ses dirigeants n’aient pas été plus vigilants quant à la procédure à mettre en place. Mais bon, il se passe souvent de drôles de choses et le cynisme est une arme de guerre bien connu du grand capital sur  l’air de : oui, il y a eu une erreur de procédure mais le plan social sera appliqué et sous-entendu: nous avons les moyens d’aller en justice. Il nous souvient du cynisme de l’administrateur d’un grand théâtre national disant à un employé : «Vous avez sans doute raison mais vous devrez le prouver et de toute façon, je ferai tout pour que vous n’ayez aucune indemnité concernant les heures supplémentaires que l’on vous doit. »

La mise en scène de Christophe Rauck est, comme toujours, d’une grande précision et il a bien choisi ses comédiens qu’il dirige très finement, en particulier Micha Lescot qui a une présence exceptionnelle et une gestuelle tout à fait étonnante. Et il y a la formidable Annie Mercier qui joue la mère mais aussi la Présidente du tribunal. Mais, s’ils n’étaient pas là tous les deux, la pièce (qui n’est pas la meilleure de Rémi de Vos) résisterait-elle? Pas sûr… Ici, on navigue parfois à vue entre un théâtre d’agit-prop dénonçant les méfaits du capitalisme et une tragi-comédie de boulevard avec le fameux trio : homme/femme/maîtresse cachée. Et malgré de beaux dialogues et une langue remarquable, la pièce, déjà trop longue, semble vers la fin partir un peu dans tous les sens. A voir surtout pour le jeu remarquable de ces grands comédiens…

Philippe du Vignal

Remerciements à Isabelle Demeyère

Théâtre du Nord, Lille (Nord) jusqu’au 26 mai.
Théâtre du Rond-Point, Paris (VIIIème) en 2.020

 

 


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