Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

 

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Cet artiste (peinture, photo, installations sonores…) explore patiemment sa mémoire personnelle et la mémoire collective. Né  vers 1950 à Tachkent (Ouzbékistan)  ce citoyen grec et vit entre Athènes et Paris. Ilios Poulos est, en effet, l’un des descendants de ces milliers de civils grecs soumis à l’exode, suite à la lutte antifasciste qui s’est muée en guerre civile de 44 à 49, entre la résistance de gauche et l’armée du gouvernement royaliste en place, victorieuse grâce au soutien des milices d’extrême-droite et des forces anglo-américaines.

Avec ce spectacle, Irène Bonnaud, helléniste et bonne connaisseuse de la Grèce antique et contemporaine, éclaircit notre présent. En République soviétique d’Ouzbékistan, trouvent refuge, dès 1949, des résistants communistes et des  jeunes enrôlés dans l’Armée démocratique de Grèce, Ils ont quitté la Grèce par peur des représailles et Ilios Poulos a recueilli et restitué des voix et des témoignages dans un recueil, Mémoire en exil. Il a photographié et filmé des  visages humains évocateurs et des paysages sublimes. Une «psycho-géographie»,  à la frontière gréco-albanaise,  de la Macédoine que se disputent alors par la Grèce, la Yougoslavie et la Bulgarie, dans les  massifs du Pinde, de Grammos ou du Vitsi, des terrains de combats majestueusement filmés.

Diverses populations  se mêlent ici depuis l’Antiquité jusqu’à maintenant. Irène Bonnaud évoque «tout un pays d’Albanais hellénophones, une minorité musulmane de Grèce, des slavo-macédoniens, des bergers bulgares ».  Frontières arbitraires et conflits permanents  ont fait naître cette« poudrière des Balkans ». Le Nord montagneux de la Grèce est un chemin obligé d’exode rural et d’émigration: d’abord une terre d’accueil pour les réfugiés grecs d’Asie Mineure après 1920 et plus récemment, pour les Syriens et Afghans qui veulent rejoindre le Nord de l’Europe.

Une fois posé le contexte, exploré avec rigueur par la metteuse en scène, se dégage du texte d’Ilias Poulos et du concert-performance qui en découle, un pays entier entre lacs, pâturages et montagnes,   avec  une impression de paix et de silence. Sa prose poétique est rythmée de couleurs et saveurs rustiques mais il n’élude pas pour autant la dureté de ces endroits quand on doit marcher la nuit dans la neige pour fuir l’ennemi, se cacher ou l’affronter. Faim, froid et dénuement sont au rendez-vous dans ces montagnes isolées…

Ainsi, le sentiment d’abandon d’un enfant de douze ans qui va chercher de l’eau pour sa mère dans le sous-bois  et qui revient, saisi d’effroi,  en voyant leur maison incendiée  et dont sa mère, son  père et ses sœurs ont  tous disparu. Résonnent les souvenirs de partisans convaincus ou enrôlés de force :« Nous avons avancé, vers le col de Niala. Le vent était très puissant. Nous nous tenions par la main, comme des écoliers sur le chemin de l’école,  tellement le col était étroit. Un peu plus tard, on voit une femme avec deux enfants, un garçonnet et une fillette. Elle était assise sur un rocher, les enfants dans les bras. Les petits étaient tout blancs, comme du marbre. Ils étaient gelés, elle et ses enfants. »  La parole ne fait pas l’impasse sur les trahisons et délations ni sur les gestes salvateurs de ceux qu’on croyait être des ennemis maudits. «Chaque jour des vivants remplacent des morts, des morts remplacent des vivants, métayers, éleveurs, soldats, c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont changé… »

Pour ce concert-performance, les témoignages sont interprétés par la comédienne et chanteuse Fotini Banou sur la musique de Michalis Katachanas, au violon et à l’alto,  et de Vassilis Tzavaras, aux guitares et aux loops. Fotini Banou alterne jeu et chant et convoque ici toutes les vies révolues aux peurs et désirs universels. Un voyage dans les comptines et chants traditionnels grecs, avec les chants des partisans qui passent un baume sur les cœurs meurtris, comme ces rebetika rapportés d’Asie mineure  et des musiques tziganes… Dans un engouement populaire, entre joie de vivre, mélancolie et regrets.

 Une femme se souvient : petite fille, sur le chemin montagneux, elle chantait des comptines et sa sœur tirait sur sa robe  pour la faire taire, mais partisan lui dit de ne pas l’empêcher  de chanter  car elle leur faisait du bien, à tous. Aujourd’hui, nous sommes comme ces partisans, heureux d’entendre, en leur temps, ces rebetika à l’harmonica ou au bouzouki, au violon, à l’alto et à la guitare. Et remontent alors le souvenir de l’existence des anciens, «Le passé, dit Ilias Poulos est toujours magnifique – surtout quand il n’y a pas de présent. » Un spectacle à la fois poétique, politique et musical à la belle résonance…

 Véronique Hotte

La Commune d’Aubervilliers-Centre Dramatique National, salle des Quatre-Chemins, 41 rue Lécuyer, Aubervilliers ( Seine-Saint-Denis), jusqu’au 19 mai. T. : 01 48 33 16 16.

 

 

 

 


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