Festival JT 19 au Théâtre de la Cité Internationale

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Festival JT 19 au Théâtre de la Cité Internationale

Une occasion pour découvrir de jeunes artistes sortant des écoles supérieures d’art dramatique. La programmation est orchestrée par le Jeune Théâtre National et le Théâtre de la Cité Internationale, en complicité avec le Théâtre de la Ville.

Réalités d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu, mise en scène d’Alice Vannier

Alice Vannier (vingt-six ans) formée à l’ENSATT a  déjà mis en scène 54321 J’existe et a joué dans trois spectacles, La Parole de Gutenberg, Black Mountain et Jacqueline. Ici, elle a choisi de donner la parole au grand sociologue: «Ce que le monde social a fait, le monde social peut le défaire !» Six comédiens font vivre ces paroles déterminées, filtrés par des regards de l’art et par des médias à caractère plus sensationnel. De La Misère du monde (1993), Alice Vannier a saisi  l’essentiel du gros ouvrage collectif dirigé par Pierre Bourdieu. Soit des témoignages sur la misère sociale et professionnelle et une analyse glaçante des mécanismes de domination qui s’exercent à tous les niveaux d’une société.
Ici, trois hommes et trois femmes jouent les intervieweurs et les interviewés parfois en colère quand ils se trouvent réduits au chômage…  Et on réalise que la situation des exclus est aussi dramatique qu’à l’époque où le livre a été écrit. Dans La Misère du Monde (1993), Pierre Bourdieu évoquait aussi déjà le paradis perdu, la violence, la culpabilisation, à travers les confidences de trois élèves de collège et lycée : « On n’a pas le droit d’avoir des états d’âme. Ce qui se joue en ce moment, c’est notre avenir ! »

Selon lui, la sociologie, qui s’inscrit pour une part en opposition aux médias, surtout la télévision, «fait courir un très grand danger aux différentes sphères de la production culturelle, art, littérature, science, philosophie, droit » et  aussi «un danger non moins grand à la vie politique et à la démocratie ». Que n’aurait-il dit de l’invasion mortifère d’Internet!

Allègre et inquiétant, le spectacle interprété par ces jeunes comédiens nous restitue toute la modernité de cette parole essentielle.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 18 mai au Théâtre de la Cité Universitaire, boulevard Jourdan, Paris ( XIV ème). La Misère du monde est publié aux éditions du Seuil.


Archive pour 21 mai, 2019

La Rose et la Hache d’après Richard lll de William Shakespeare, mise en scène de Georges Lavaudant

La Rose et la Hache d’après Richard III de William Shakespeare, adaptation de Carmelo Bene, mise en scène de Georges Lavaudant

 la rose et la hache-1 - copieLa reprise de ce spectacle créé en 1979, et l’un des succès phares de Georges Lavaudant avec le charismatique Ariel Garcia-Valdès, fait événement. Ceux qui le découvrent aujourd’hui comme ceux qui l’ont vu à l’époque, puis revu en 2004 à l’Odéon, saluent unanimement la modernité et la pertinence de cette  mise en scène. 

Carmelo Bene avait, en 1977, bousculé les codes narratifs utilisés par Shakespeare « avec l’infidélité qui lui est due»  et gardé le personnage monstrueux de Richard comme axe dramaturgique, autour duquel tournaient trois reines (Marguerite, Lady Anne, Elisabeth), trois mères éplorées par ses crimes, dont la sienne (Marguerite, duchesse d’York). Laissant en coulisse les meurtres des  ennemis de Richard, il construit sa pièce à partir du miroir que Richard tend à son propre personnage, tout occupé à mettre en scène son désir de pouvoir, assouvi à coups de crimes et de séductions galantes…

A son tour, Georges Lavaudant, retravaille cette adaptation ; il y  injecte sa propre vision du personnage, simplifie encore le dispositif de Carmelo Bene mais conserve  la part onirique de l’histoire: «Même si nous avons réduit, retravaillé, refondu le texte de Shakespeare, tout le monde reconnait vaguement l’histoire de Richard III. Le lyrisme, la folie et le meurtre: ces figures historiques en deviennent tellement monstrueuses qu’on finit par être fasciné par elles ». La Rose et la Hache, (le titre est un aphorisme d’Emil Cioran à propos du théâtre de Shakespeare), s’inspire de ce double modèle pour une partition nocturne. Les éléments de la tragédie reviennent en bribes et parfois en boucle, orchestrés par l’imagerie fantasmagorique du scénographe Jean-Pierre Vergier et la chorégraphie nerveuse et ironique de Jean-Claude Gallota.

la rose et la hache :2 - copieCette belle équipe du Théâtre Partisan fit ses premiers pas à Grenoble en 1968, avant de rejoindre la Centre Dramatique National des Alpes, en 1976.  Ariel Garcia-Valdès, qui reprend ici le rôle de Richard, participait déjà à l’aventure. On le retrouve quarante ans plus tard avec la même présence, la même force, et le même cynisme clownesque, claudiquant et ricanant dans un décor rouge et noir d’une magnifique sobriété. Son Richard a le poids de la maturité mais n’a pas pris une ride. Georges Lavaudant, dans de sombres et stricts atours, joue la Duchesse d’York, celle qui apprendra aux autres reines à maudire Richard (son fils) et donne le ton avec un court prologue : «Au nom du Ciel, disons la triste histoire de la mort des rois, tous assassinés(…) »

Puis la lumière se fait sur une Cène funèbre: assis derrière une étroite table longue où s’accumulent des verres emplis d’un liquide rougeoyant, les personnages semblent être des marionnettes, futurs jouets du démiurge satanique, tout à son ambition morbide. À ce dernier repas, Richard défie son destin, maintenant scellé puisqu’il se conclut par sa mort sur le champ de bataille et par ces mots : «Mon royaume pour un cheval !»  Il passe en revue les moments-clés de son ascension sanglante, se regardant agir, comme s’il se dédoublait, acteur et metteur en scène de son propre théâtre. Le spectacle emprunte au cinéma un format panoramique : les acteurs se déplacent de cour à jardin puis de jardin à cour, sur des musiques de variétés. Traversées redoublées avec un écran en fond de scène, qui s’ouvre épisodiquement sur les trois reines.

Il y a dans cet abrégé de Richard lll  -une heure dix et cinq acteurs-  l’essence même du personnage shakespearien. À «cette horrible nuit d’un homme de guerre», sous-titre que suggérait Carmelo Bene pour son adaptation, nous assistons avec plaisir, savourant l’intelligence et la beauté de cette mise en scène. Il faut souhaiter que le spectacle se prolonge au-delà de ces cinq représentations…

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 20 mai au Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)  T. : 01 48 13 70 00.

Le texte est publié aux Editions de Minuit.

Les Langagières 2019

Les Langagières 2019

 

Cette  Quinzaine autour de la langue et de son usage, convoque la poésie dans tous ses états. Nées à Amiens en 1998, reprises après quelques années d’interruption au T.N.P.  l’an dernier ( voir Le Théâtre du Blog) ces rencontres  doivent beaucoup  à l’attachement de Christian Schiaretti  à la langue et à l’engagement de l’écrivain Jean-Pierre Siméon pour la transmission de la poésie. «Mettre en rapport direct un poète, sa voix et un public », selon les mots du directeur du T.N. P.,  voilà l’objectif de ce marathon littéraire programmé hors les murs et dans plusieurs salles du théâtre.

 

L’ Alphabet des oubliés de Patrick Laupin

 

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

 Les Langagières s’articulent autour de plusieurs modules dont les  «grands cours» : une heure chaque jour avec des poètes, chanteurs, gens de théâtre, sur les multiples manières de se saisir de la langue. Parmi eux, Patrick Laupin, figure de la poésie lyonnaise et Grand Prix de poésie de la Société des gens de lettres en 2013, nous fait le plaisir de partager son amour du verbe. Ce spécialiste de Stéphane Mallarmé captive l’auditoire avec son Alphabet des oubliés, fruit d’ateliers d’écriture avec des exclus du lien social. Il cite Charles Baudelaire: «Donnez moi n’importe quel garçon de course ou épicier, j’en ferai un poète pas plus mauvais que les autres. »  Pour lui, les enfants ” hors monde” (autistes), les femmes analphabètes ou illettrées, les jeunes en rupture scolaire, et nous tous, avons un livre à écrire: « L’écriture c’est se rencontrer soi, ce n’est pas un lexique. J’ai appris beaucoup avec les enfants, les enfants ont l’écriture en eux. »  Le poète poursuit, à propos des autistes : «Ces enfants sont comme mourus sur pied; ces enfants sont mutiques pour se protéger de l’effroi. Mais rien de ce qui est vrai, ne peut jamais se perdre. À condition de créer le lien. Il refusent la langue et ils ont faim d’inscription. » 

Pour preuve, Patrick Laupin nous lit des poèmes étonnants : « Tu m’as déçue car tu t’es servi de l’image floue que possèdent mes yeux, quand les larmes coulent.» (classe de sixième.)  «Quand la pluie tombe, l’ami pleure, et quand l’ami pleure, c’est lui qui fait tomber la pluie. » (…) « Il écoute le sang couler dans son corps. » ( CM1-CM2.) «La joie, ce n’est pas quelque chose qui arrive, c’est la monotonie de la vie qui s’en va, comme un fleuve coule les navires, comme un arbre pillé de toutes ses feuilles, alors pour un instant, la bonté nous envahit. » (classe de sixième.) «J’avais un ange gardien mais il est incompétent. »(Classe ITEP.) Et, digne de Mallarmé : «Je suis cachée dans mon idée blanche. » Le poète mourut en avalant sa langue comme nous le rappelle le conférencier.

Des mots les plus muets, à tous les mots parlants, de  l’innommé, à l’émergence d’un verbe salvateur, ces écritures révèlent la douleur : «La dyslexie, dedans ça fait un grand froid.» « Illettré, dit une femme kabyle, c’est quand on a perdu ce qu’on oubliait. ». « L’écriture c’est la grand attaque ! » écrit une gamin. On pense à Antonin Artaud : « C’est le cri du guerrier foudroyé qui dans un bruit de glaces, ivre, froisse en passant les murailles brisées. » Mais aussi la capacité de chacun à sortir de sa coquille : «Monsieur, j’ai passé la porte des mots et les époques anciennes ne sont plus rien.» (CM1.) Le poète raconte sa méthode: « Je leur dit que les mots sont leurs amis, que les mots diraient que l’enfant a du chagrin, qu’ils sont comme les oiseaux, il faut leur faire un nid douillet pour les garder et les faire parler. » Ainsi cette fillette: « Lorsqu’on regrette, c’est quand on n’a pas dit les mots. L’alphabet, c’est pas elle (sic) qui tisse les phases entre elles.» On pourra en lire davantage dans plusieurs ouvrages publiés par cet apprivoiseur de mots.

 

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, montage de textes de et par Anouk Grinberg

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Cette douleur des laissés pour compte, Anouk Grinberg l’a captée chez les auteurs de l’art brut, ceux que l’ont dit « aliénés » et qu’on enferme loin du monde. La comédienne nous fait entendre leur voix, avec sa sensibilité à fleur de mots, accompagnée par le compositeur Nicolas Repac.  Elle rend inoubliables ces phrases de Jeanne Tripier, enfermée douze ans à l’hospice de Maison-Blanche : « maison barbare et par trop mortifère  rien ne vaut la liberté des peuples qui s’entretuent  nous sommes toutes plus ou moins mortes vivantes. Il fallait attendre la venue de Malbrough s’en va t’en guerre mais ne sait quand il reviendra .»  Et ce malade qui écrit :«  Je ne veux plus de cette bleuissure dans mes yeux. Je m’oppose à ce happement (…). « Chassadé du circulissement auquel tous ont droit » On entend aussi Aloïse, hospitalisée pendant quarante ans, la plus célèbre des artistes d’art brut, exposée par Jean Dubuffet.  Et Aimable Jaillet, terrifiée par la guerre : « Pourquoi  chante-t-on : ”J’irai revoir ma Normandie” et où commence la Normandie ? » Ou encore Lotte : «Il est nuisible de me séquestrer. Pourquoi des brigands transforment en prison ce que l’Etat appelle hôpital ? » «  Lily, la roue tourne, la route s’ouvre, vivre le destin n’est pas chose facile », poursuit Anouk Grinberg, sur une balade de guitare jouée par Nicolas Repac.  D’un timbre ferme, aux tonalités enfantines, elle fait parler haut la poésie mais aussi les appels à la liberté de ces hommes et femmes reclus dans les asiles-prisons : «J’appelle, j’appelle mais qui j’appelle, ne le sait pas( …). J’appelle, j’appelle du fond de la tombe de mon enfance.» Elle y mêle subrepticement des vers d’Henri Michaux ou d’Emily Dickinson. L’actrice nous prouve avec une  ardeur communicative que la différence entre ces auteurs dits « fous » et les autres, est infime. Les spectateurs, saisis et émus, confirment par des applaudissements nourris.

 Des joutes verbales

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Ils étaient nombreux aussi à assister aux finales d’un concours d’éloquence entre lycéens de trois établissements qui ont construit des discours et qui s’affrontent sur des thèmes imposés : « L’important c’est de participer», « Les politiques, tous les mêmes, y’en a marre » ou «Sous l’amour de la nature la haine des hommes »,  titre d’un article du philosophe Marcel Gauchet. On s’étonne de l’habileté réthorique de cette jeune fille, à partir de la notion de «  scandaleux ».  « Le scandale d’aujourd’hui ne le sera plus demain », argumente-t-elle à propos  du droit des femmes  pour disposer de leur corps rappelant que  les «faiseuses d’anges» d’autrefois étaient  condamnées à l’échafaud. Droit toujours fragile quand on apprend que l’i.V.G.  vient d’être interdite en Alabama, Ohio, Kentucky et Mississippi, y compris en cas de viol. Ces joutes verbales impressionnantes se tiennent  sous l’égide de Sciences Porateur, une association de l’Institut de Sciences politiques de Lyon qui entend  promouvoir l’art de l’éloquence et inciter les jeunes « à prendre la parole quand on nous assigne au silence ». On souhaiterait que d’autres écoles s’emparent de cette idée. Et des étudiants rédigent une Gazette tout au long de ces Langagières

 Comme l’an dernier, le  public se trouve au rendez-vous, preuve que la poésie peut sortir du ghetto où trop souvent on la croit confinée. Heureusement, des initiatives de ce genre existent pour la faire vivre et entendre.

 Mireille Davidovici

 Du 14 au 25 mai T.N.P.  8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.

L’Alphabet des oubliés /Livre de rencontres dans les écritures; Le Courage des oiseaux, sont publiés  aux éditions  La Rumeur libre.

Ariane Mnouchkine au Brésil

As Comadres Sesc Rio-16 - copie

Ariane Mnouchkine au Brésil

As Comadres, d’après Les Belles-sœurs de Michel Tremblay, livret, décor et mise en scène de René Richard Cyr, musique de Daniel Bélanger,  direction musicale de Wladimir Pinheiro, supervision artistique d’Ariane Mnouchkine

 Un déluge vient de s’abattre le 8 avril 2019 sur Rio-de- Janeiro. Tous les quartiers sont touchés, inondés et on dénombre dix morts. Le maire de la ville, à la télévision, jure ses grands dieux évangélistes qu’il a tout fait pour sa ville. En réalité, rien n’a été entrepris et les pluies dévastent de plus en plus les rues, les habitations, les favelas.  Deux jours plus tard, deux immeubles se sont même effondrés. Rio étale ses splendeurs dans une pauvreté grandissante qui prend à la gorge. Tout l’élan qui frémissait sous Lula, s’est éteint. Autour de sa prison, des dizaines de personnes sont rassemblées nuit et jour pour le soutenir.

Artistes et intellectuels ne savent plus comment avancer. Une sorte de dépression profonde s’est emparée du Brésil devant l’ignorance et l’aplomb qui caractérise le nouveau gouvernement. N’y a-t-il pas un mouvement « terre planiste », d’inspiration évangéliste, qui soutient que la terre est plate? Une Ministre de la Citoyenneté qui affirme que c’est à l’église et non à l’école, que doit s’opérer la socialisation des enfants! Quant aux Indiens d’Amazonie, ils ont évoqué tout crûment «les prémisses de l’Apocalypse» devant les intentions de Jair Bolsonaro, dans une Lettre ouverte adressée au monde entier.  Oui, la dépression, la tristesse, l’angoisse imprègnent cet immense pays auquel l’ère Lula avait insufflé énergie et espoir.

Le ministère de la Culture qui n’avait pourtant pas grands moyens, a été supprimé : les milieux culturels étant globalement réputés marxistes par le nouveau pouvoir. Les SESC, qui apportaient un peu d’argent à la culture par l’intermédiaire d’un mécénat d’entreprise, sont menacés par Jair Bolsonaro de perdre 30% des versements faits par les industries et commerces. Et de grandes manifestations auront lieu en mai dans les rues de Rio, Bahia, Sao Paulo pour protester contre la baisse de 30% des moyens affectés aux Sciences humaines dans les Universités.

  Dans ce contexte, vingt comédiennes brésiliennes ont bravement réussi à créer, de novembre 2017 à mars 2019, As Comadres, un spectacle collectif sous la «supervision»  dit le programme, d’Ariane Mnouchkine. La première a eu lieu cette année le 27 mars au festival de Curitiba et l’exploitation du spectacle a commencé à Rio le 11 avril. L’idée vient d’Ariane Mnouchkine à qui des comédiennes, regroupées autour de Juliana Carneiro Da Cunha, une ancienne du Théâtre du Soleil revenue au Brésil, ont demandé conseil et aide. Ariane Mnouchkine a alors lancé l’idée d’un spectacle de femmes musical. Elle avait aimé l’adaptation des Belles-sœurs, une pièce de Michel Tremblay (1965) en comédie musicale par René Richard Cyr, qu’elle avait vue à Paris, au Théâtre du Rond-Point en 2012.  La première version musicale des Belles-sœurs fut créée à Montréal en mars 2010 par le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et par le Centre Culturel de Joliette en collaboraiton avec Loto-Québec.Et c’est ce qu’elle leur a suggéré d’entreprendre. Mais il fallait, bien sûr, traduire, rassembler  toute une troupe et trouver un peu d’argent. Et pendant que  Robert Lepage travaillerait avec la troupe du Soleil sur l’histoire du Canada, elle s’occuperait de cette comédie musicale au Brésil.

 Cette pièce n’avait pas été jouée immédiatement au Québec car les théâtres l’avaient  refusée. Montée enfin en 1968, elle fait d’abord scandale : des femmes d’un milieu ouvrier, seules en scène… Et elle est écrite en joual, un français populaire canadien, langue hybride, incorrecte avec des anglicismes, des mots phonétiques, un sociolecte jugé alors vulgaire. Quinze ménagères dans une cuisine se racontent leurs histoires avec moult sacres (jurons). Une polémique s’engage mais Les Belles-sœurs, portrait d’une société qui veut se faire entendre dans son propre parler, deviendra un succès international. Le spectacle triomphera au Théâtre d’Orsay de Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault, en 1973. La pièce sera même traduite en vingt langues et en 2010, reviendra en comédie musicale au Centre du Théâtre d’aujourd’hui à Québec, puis ira en tournée dans le monde entier.   

As Comadres n’est pas une nouvelle réalisation de cette comédie musicale. Mais Ariane Mnouchkine a cherché une  autre expérience de mise en scène : la copie, technique des apprentis-peintres que l’on voit dans les musées face aux toiles des grands maîtres, des apprentis-metteurs en scène auprès de leur professeur. On reprend le spectacle tel quel. Et pour bien copier, il faut être modeste mais aussi exigeant : questionner, approfondir. Pour copier dans une langue et une culture doublement étrangères, il faut encore davantage pour conserver la vie et non la coquille vide  mais aussi beaucoup de travail pour traduire le joual de Michel Tremblay, en portugais du Brésil, puis pour adapter la traduction aux partitions musicales. Et chez la « superviseuse  artistique» et les comédiennes, le travail commence par une analyse fine et attentive de la captation-vidéo du spectacle de  René Richard Cyr.

C’était un défi sur tous les plans et d’abord quant à la traduction. De novembre 2017 à juin 2018, Fabiana, Julia Carrera et Juliana Carnero da Souza (Julia Carrera s’occupant de la traduction), réunissent des comédiennes, se mettent à la recherche des financements minimaux pour un futur travail commun en quasi-autoproduction et coordonnent les moyens et préparatifs pour mettre au point costumes et décors. La mise en scène se fait donc en plusieurs étapes, qui toutes sont des utopies -utopies comme possibles en voie de réalisation- avec des comédiennes qui viennent puis qui partent, et de nouvelles qui arrivent. La première étape en compagnie d’Ariane Mnouchkine en juin  2018, est nommée Etudes sur As Comadres, puis une autre  suit en octobre 2018. En février 2019, toutes les comédiennes sont là, pour la dernière étape, finalisée par les dernières répétitions avec Ariane Mnouchkine en mars.  Entre temps : on fabrique le dispositif et les costumes comme au Théâtre du Soleil et il y a un long travail avec le directeur musical.

A Curitiba comme à Rio, la traduction du texte fait mouche presqu’à chaque réplique et le public est hilare. Et pourtant, que de tristesse, de petitesse et de tragique dans cette cuisine où des femmes de vingt-deux à quatre-vingt sept ans sont rassemblées pour aider l’une d’entre elles, Germaine (devenue un personnage mythique au Québec) à coller des timbres sur des cartes qui représentent les énormes gains que celle-ci a obtenus à un concours. Elles finissent, quoique bigotes, par se montrer assez mesquines et jalouses pour voler tous les timbres de celle qui a eu plus de chance qu’elles, une chance injustifiée, pinaillent-elles, en les fourrant dans leur sac à mains qui ne les quitte pas, accessoire bien daté années soixante.

La pièce est structurée par de longs monologues ou chacune des femmes s’exprime et se confie. Dans la comédie musicale, ils sont devenus des « songs » brechtiens magnifiquement interprétés par les  actrices brésiliennes dont certaines chantaient pour la première fois. Plus nombreuses que dans l’original : Ariane Mnouchkine en a ajouté cinq, créant ainsi un chœur qu’elle fait asseoir côté cour. Il réagit, compatit, souffre, rit à tout ce qui se passe sur le plateau et chante avec les autres dans les ensembles. Chaque rôle, bien dessiné, a deux interprètes en alternance au gré des représentations, ce qui crée une forte cohésion interne dans la troupe et dégage une énergie collective communicative.

 La musique et les « songs » soulèvent le réalisme de l’atmosphère de la cuisine, transcendée également par cette fable invraisemblable. Avec des détails adaptés à la situation au Brésil : ainsi le bruit de la chute d’un fauteuil roulant qui effraie tout le monde, est  interprété comme celui des coups de feu quotidiens provenant des favelas. Un débat  a suivi la seconde représentation à Rio et presque toute la salle est restée ! Pourtant, les Cariocas hésitent toujours à rentrer tard, la ville est si peu sûre ! Le public s’étonnait de la mesquinerie, de l’absence de soutien des pauvres entre eux, ce à quoi Ariane Mnouchkine répondait qu’il faut être lucide, comprendre les manipulations et les pièges de la servitude volontaire. Mais le public multipliait les prises de parole, était joyeux, reconnaissant et remerciait que l’on ait su lui transmettre le sentiment du possible, du possible de faire encore du théâtre dans les conditions actuelles et avec de tant de personnes. Il ressentait aussi profondément ces As Comadres comme un spectacle devenu, par le travail théâtral et la volonté de créer des conditions basiques de production,  totalement brésilien.

 Dans As Comadres, l’hétéro-linguisme des spectacles mnouchkiniens se lit comme en transparence, dans le défi de la traduction, de la copie et de la transposition légère réussies. Le chemin ouvert par Une chambre en Inde se poursuit curieusement mais organiquement sur un autre continent, dans une Amérique latine qui, triomphant des obstacles matériels, reçoit, offre l’hospitalité à une œuvre québécoise : la veine de la comédie  et  le travail  vocal sur le chant, que les comédiens du Soleil ont alors expérimentés à la Cartoucherie de Vincennes, se prolongent  d’une autre façon. On espère que ce premier spectacle d’Ariane Mnouchkine en dehors du Théâtre du Soleil,  viendra en France, avec un surtitrage en joual…

 Béatrice Picon-Vallin

SESC Ginastico, Rio de Janeiro, en avril et mai.
Festival de Parati et SESC  Consolaçao de Sao Paulo, à partir du 5 juillet.

 

 

 

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