Les Langagières 2019

Les Langagières 2019

 

Cette  Quinzaine autour de la langue et de son usage, convoque la poésie dans tous ses états. Nées à Amiens en 1998, reprises après quelques années d’interruption au T.N.P.  l’an dernier ( voir Le Théâtre du Blog) ces rencontres  doivent beaucoup  à l’attachement de Christian Schiaretti  à la langue et à l’engagement de l’écrivain Jean-Pierre Siméon pour la transmission de la poésie. «Mettre en rapport direct un poète, sa voix et un public », selon les mots du directeur du T.N. P.,  voilà l’objectif de ce marathon littéraire programmé hors les murs et dans plusieurs salles du théâtre.

 

L’ Alphabet des oubliés de Patrick Laupin

 

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

 Les Langagières s’articulent autour de plusieurs modules dont les  «grands cours» : une heure chaque jour avec des poètes, chanteurs, gens de théâtre, sur les multiples manières de se saisir de la langue. Parmi eux, Patrick Laupin, figure de la poésie lyonnaise et Grand Prix de poésie de la Société des gens de lettres en 2013, nous fait le plaisir de partager son amour du verbe. Ce spécialiste de Stéphane Mallarmé captive l’auditoire avec son Alphabet des oubliés, fruit d’ateliers d’écriture avec des exclus du lien social. Il cite Charles Baudelaire: «Donnez moi n’importe quel garçon de course ou épicier, j’en ferai un poète pas plus mauvais que les autres. »  Pour lui, les enfants ” hors monde” (autistes), les femmes analphabètes ou illettrées, les jeunes en rupture scolaire, et nous tous, avons un livre à écrire: « L’écriture c’est se rencontrer soi, ce n’est pas un lexique. J’ai appris beaucoup avec les enfants, les enfants ont l’écriture en eux. »  Le poète poursuit, à propos des autistes : «Ces enfants sont comme mourus sur pied; ces enfants sont mutiques pour se protéger de l’effroi. Mais rien de ce qui est vrai, ne peut jamais se perdre. À condition de créer le lien. Il refusent la langue et ils ont faim d’inscription. » 

Pour preuve, Patrick Laupin nous lit des poèmes étonnants : « Tu m’as déçue car tu t’es servi de l’image floue que possèdent mes yeux, quand les larmes coulent.» (classe de sixième.)  «Quand la pluie tombe, l’ami pleure, et quand l’ami pleure, c’est lui qui fait tomber la pluie. » (…) « Il écoute le sang couler dans son corps. » ( CM1-CM2.) «La joie, ce n’est pas quelque chose qui arrive, c’est la monotonie de la vie qui s’en va, comme un fleuve coule les navires, comme un arbre pillé de toutes ses feuilles, alors pour un instant, la bonté nous envahit. » (classe de sixième.) «J’avais un ange gardien mais il est incompétent. »(Classe ITEP.) Et, digne de Mallarmé : «Je suis cachée dans mon idée blanche. » Le poète mourut en avalant sa langue comme nous le rappelle le conférencier.

Des mots les plus muets, à tous les mots parlants, de  l’innommé, à l’émergence d’un verbe salvateur, ces écritures révèlent la douleur : «La dyslexie, dedans ça fait un grand froid.» « Illettré, dit une femme kabyle, c’est quand on a perdu ce qu’on oubliait. ». « L’écriture c’est la grand attaque ! » écrit une gamin. On pense à Antonin Artaud : « C’est le cri du guerrier foudroyé qui dans un bruit de glaces, ivre, froisse en passant les murailles brisées. » Mais aussi la capacité de chacun à sortir de sa coquille : «Monsieur, j’ai passé la porte des mots et les époques anciennes ne sont plus rien.» (CM1.) Le poète raconte sa méthode: « Je leur dit que les mots sont leurs amis, que les mots diraient que l’enfant a du chagrin, qu’ils sont comme les oiseaux, il faut leur faire un nid douillet pour les garder et les faire parler. » Ainsi cette fillette: « Lorsqu’on regrette, c’est quand on n’a pas dit les mots. L’alphabet, c’est pas elle (sic) qui tisse les phases entre elles.» On pourra en lire davantage dans plusieurs ouvrages publiés par cet apprivoiseur de mots.

 

Et pourquoi moi je dois parler comme toi, montage de textes de et par Anouk Grinberg

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Cette douleur des laissés pour compte, Anouk Grinberg l’a captée chez les auteurs de l’art brut, ceux que l’ont dit « aliénés » et qu’on enferme loin du monde. La comédienne nous fait entendre leur voix, avec sa sensibilité à fleur de mots, accompagnée par le compositeur Nicolas Repac.  Elle rend inoubliables ces phrases de Jeanne Tripier, enfermée douze ans à l’hospice de Maison-Blanche : « maison barbare et par trop mortifère  rien ne vaut la liberté des peuples qui s’entretuent  nous sommes toutes plus ou moins mortes vivantes. Il fallait attendre la venue de Malbrough s’en va t’en guerre mais ne sait quand il reviendra .»  Et ce malade qui écrit :«  Je ne veux plus de cette bleuissure dans mes yeux. Je m’oppose à ce happement (…). « Chassadé du circulissement auquel tous ont droit » On entend aussi Aloïse, hospitalisée pendant quarante ans, la plus célèbre des artistes d’art brut, exposée par Jean Dubuffet.  Et Aimable Jaillet, terrifiée par la guerre : « Pourquoi  chante-t-on : ”J’irai revoir ma Normandie” et où commence la Normandie ? » Ou encore Lotte : «Il est nuisible de me séquestrer. Pourquoi des brigands transforment en prison ce que l’Etat appelle hôpital ? » «  Lily, la roue tourne, la route s’ouvre, vivre le destin n’est pas chose facile », poursuit Anouk Grinberg, sur une balade de guitare jouée par Nicolas Repac.  D’un timbre ferme, aux tonalités enfantines, elle fait parler haut la poésie mais aussi les appels à la liberté de ces hommes et femmes reclus dans les asiles-prisons : «J’appelle, j’appelle mais qui j’appelle, ne le sait pas( …). J’appelle, j’appelle du fond de la tombe de mon enfance.» Elle y mêle subrepticement des vers d’Henri Michaux ou d’Emily Dickinson. L’actrice nous prouve avec une  ardeur communicative que la différence entre ces auteurs dits « fous » et les autres, est infime. Les spectateurs, saisis et émus, confirment par des applaudissements nourris.

 Des joutes verbales

©Michel Cavalca

©Michel Cavalca

Ils étaient nombreux aussi à assister aux finales d’un concours d’éloquence entre lycéens de trois établissements qui ont construit des discours et qui s’affrontent sur des thèmes imposés : « L’important c’est de participer», « Les politiques, tous les mêmes, y’en a marre » ou «Sous l’amour de la nature la haine des hommes »,  titre d’un article du philosophe Marcel Gauchet. On s’étonne de l’habileté réthorique de cette jeune fille, à partir de la notion de «  scandaleux ».  « Le scandale d’aujourd’hui ne le sera plus demain », argumente-t-elle à propos  du droit des femmes  pour disposer de leur corps rappelant que  les «faiseuses d’anges» d’autrefois étaient  condamnées à l’échafaud. Droit toujours fragile quand on apprend que l’i.V.G.  vient d’être interdite en Alabama, Ohio, Kentucky et Mississippi, y compris en cas de viol. Ces joutes verbales impressionnantes se tiennent  sous l’égide de Sciences Porateur, une association de l’Institut de Sciences politiques de Lyon qui entend  promouvoir l’art de l’éloquence et inciter les jeunes « à prendre la parole quand on nous assigne au silence ». On souhaiterait que d’autres écoles s’emparent de cette idée. Et des étudiants rédigent une Gazette tout au long de ces Langagières

 Comme l’an dernier, le  public se trouve au rendez-vous, preuve que la poésie peut sortir du ghetto où trop souvent on la croit confinée. Heureusement, des initiatives de ce genre existent pour la faire vivre et entendre.

 Mireille Davidovici

 Du 14 au 25 mai T.N.P.  8 place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône). T. : 04 78 03 30 00.

L’Alphabet des oubliés /Livre de rencontres dans les écritures; Le Courage des oiseaux, sont publiés  aux éditions  La Rumeur libre.

 


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