Hors la loi, texte et mise en scène de Pauline Bureau

 © Brigitte Enguérand, coll.CF


© Brigitte Enguérand, coll.CF


Hors la loi,  texte et mise en scène de Pauline Bureau

Tribunal de Bobigny (Seine-Saint-Denis) en 1972, c’est à dire hier, pour certains d’entre nous et un temps déjà historique pour la plupart des spectateurs. L’avocate Gisèle Halimi défendait avec grand talent mais aussi courage et ténacité, Marie-Claire Chevallier, une jeune fille de seize ans, qui, violée l’année précédente par un garçon de son lycée, avait subi un avortement clandestin à l’époque car strictement interdit par la loi de 1921! Aucun autre choix possible! En France, quelques médecins ou gynécologues pratiquaient l’I.V.G. dans le plus grand secret et à des tarifs élevés… Ou quand on avait beaucoup d’argent, ce qui n’était pas souvent le cas, il fallait aller faire un petit tour aux Pays-Bas, en Suisse ou en Angleterre. Ou se procurer via l’étranger un médicament abortif, ou dans les campagnes, il y avait la solution bien connue de toutes les femmes dans les campagnes, boire de l’infusion de rue censée provoquer des contractions pour expulser le fœtus. Bien entendu, la pilule- interdite en France jusqu’en 67, était cinq ans plus tard prescrite comme médicament et non à titre contraceptif. Donc réservée à celles qui avaient le bonheur d’avoir des relations à l’étranger. Quatre solutions impossibles quand on était pauvre, habitant en banlieue et sans relations. Avec donc, à la clé, des milliers de mortes par an, victimes d’hémorragie et/ou de septicémie, la société y compris des femmes et surtout les évèques de l’Eglise catholique à l’époque encore toute puissante, refusant de voir cet état de fait. Non, ce n’était pas au Moyen-Age (enfin si !) mais il y a à peine cinquante ans dans notre douce France…

Marie-Claire et sa petite sœur Martine vivent dans un petit appartement avec leur mère employée à la R.A.T.P.  qui les élève seule. Dans l’insouciance de ses quinze ans, elle a des copains et un jour, un certain Daniel l’entraîne dans sa chambre, histoire de lui faire écouter un disque et la force à avoir une relation sexuelle avec lui. Un mois plus tard, verdict sans appel du médecin: Marie-Claire est enceinte mais ne veut pas d’enfant aussi jeune. La chaîne de solidarité féminine fonctionne et sa mère obtient assez vite d’une collègue, une «adresse», comme on disait alors. Un certaine Madame Bambuck arrive donc un jour dans l’appartement avec ses outils et pratiquera cet avortement en posant une sonde. Veuve et malade, elle a grand besoin d’argent, comme elle le dira plus tard au procès. L’affaire aurait peut-être pu s’arrêter là, mais deux mois plus tard, le Daniel en question apprenti dans un garage qui a maille à partir avec les flics pour une autre affaire, a peur d’aller en prison et, en échange de la destruction du P.V. , dénonce Marie-Claire et sa mère qui seront menottées et placées en garde à vue comme leurs amies. La jeune sœur est confiée à une voisine… Vous avez dit sordide ? Fin de cette première partie…

Ensuite et heureusement, une jeune avocate Gisèle Halimi prend les choses en main, alors que vient de paraître dans Le Nouvel Observateur, le manifeste des 343. Celui d’avocates comme elle, mais aussi d’écrivaines, enseignantes, actrices, journalistes… dont Ariane Mnouchkine, Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir… qui déclarent avoir subi un avortement et/ou en avoir été complices. Elles réclament aussi le libre accès à la contraception et à la liberté d’avorter. Du jamais vu et qui n’est pas du goût de Jean Royer, alors Ministre de la Justice du gouvernement Chaban-Delmas, qui ne comptait pas une seule femme, juste une secrétaire d’Etat, Marie-Madeleine Dienesch….au  Ministère de la Santé publique et de la Sécurité sociale.

Gisèle Halimi (91 ans) qui a reçu il y a quelques années la Grand Croix de la Légion d’honneur, avait fondé en 1971 un mouvement féministe avec Simone de Beauvoir et Jean Rostand. Cette jeune avocate passionnée met alors au point, avec intelligence et sensibilité, une remarquable stratégie face aux quatre hommes de ce Tribunal correctionnel: ne pas pleurnicher, ne pas chercher à émouvoir mais passer à l’attaque et transformer ce procès en tribune contre une loi injuste qui tue autant de femmes: «Pardonnez-moi, Messieurs, mais j’ai décidé de tout dire ce soir. Regardez-vous et regardez-nous. Quatre femmes comparaissent devant quatre hommes… Et pour parler de quoi ? De sondes, d’utérus, de ventres, de grossesses, et d’avortements ! Croyez-vous que l’injustice fondamentale et intolérable n’est pas déjà là ? Ces quatre femmes devant ces quatre hommes.» Bien vu! Gisèle Halimi pointait le doigt avec habileté là où cela faisait vraiment mal: sur une réalité quotidienne que la classe politique et judiciaire, composée presque seulement d’hommes, ne voulait pas voir.  Un ami médecin hospitalier pleurait en nous racontant avoir vu dans les années 70 arriver des femmes avortées dans des conditions épouvantables et atteintes d’un tel degré de septicémie que l’on ne pouvait plus rien faire pour elles… 

Au tribunal, on fait défiler à la barre les accusées mais l’avocate a aussi fait appel à des témoins comme Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir : «  »On exalte la maternité, parce que la maternité c’est la façon de garder la femme au foyer et de lui faire faire le ménage », un homme politique des plus clairvoyants, Michel Rocard,  le chercheur et professeur Jacques Monod, le professeur Paul Milliez,, médecin et catholique, disant « qu’il n’y avait pas d’autre issue honnête». «Je ne vois pas pourquoi, nous, catholiques, imposerions notre morale à l’ensemble des Français.»  Ils  sont tous venus témoigner en faveur de Marie-Claire et des accusées en montrant que cette loi injuste était aussi ingérable: toute femme qui ne veut pas avoir d’enfant se fait avorter, même au péril de sa vie.  Mission accomplie et haut la main. Le procès a un retentissement considérable avec de grandes manifestations de rue à Paris… Gisèle Halimi obtient la relaxe pour Marie-Claire, le sursis pour sa mère et la relaxe aussi pour les deux amies complices. Simone Veil, deux ans plus tard, fera promulguer par l’Assemblée Nationale, malgré des torrents d’injures personnelles de certains députés hommes, le droit à l’interruption volontaire de grossesse… Voilà ce que raconte ce spectacle très ancré sur la réalité… Gisèle Halimi défendra aussi en 78, Anne Tonglet et Araceli Castellano, victimes d’un viol collectif: grâce à elle encore une fois, deux ans plus tard, le viol et les attentats à la pudeur n’étaient plus considérés comme des délits mais bien comme des crimes. Ce qui aurait dû être fait depuis longtemps et dont le gent masculine a allègrement profité…

Pauline Bureau s’est appuyée pour écrire ce texte sur une sources des plus sûres: le témoignage de Marie-Claire Chevalier et sur de nombreux livres, documents d’archives et minutes du procès de Bobigny. «Hors la loi, dit-elle, mélange les faits réels tels qu’on les lui a racontés ou tels qu’elle a  lus, ce qu’elle a ressenti de cette histoire sans que cela ne soit jamais clairement dit et ce qu’elle extrapole, laissant libre cours à ses obsessions et son histoire personnelle.» Le procès de Bobigny avait donné lieu à un téléfilm en 2006 avec Anouk Grinberg et Sandrine Bonnaire mais, à notre connaissance, n’avait jamais été porté à la scène. Et cela donne quoi, quand Pauline Bureau s’y met et dirige des acteurs du Français? Une incontestable réussite. On sent que le thème lui a tenu à cœur et qu’elle a mis toutes les chances de son côté en choisissant bien ses collaborations.
D’abord, avec une scénographie exemplaire signée Emmanuelle Roy qui déjà travaillé avec elle à plusieurs reprises. Cela se passe d’abord dans une cuisine triste d’un HLM avec une grande fenêtre sur une cour minable, et on entrevoit deux chambres, puis celle de Daniel. Puis transformation complète avec une rare fluidité pour situer un commissariat, ou plus tard le Tribunal correctionnel. C’est très efficace et là-haut sur son nuage, Guy-Claude François, le scénographe d’Ariane Mnouchkine et qui l’a formée à l’Ecole nationale des Arts Déco peut être fier d’elle. Même choses pour les costumes d’Alice Touvet tout à fait exemplaires : on sent le  tissu de qualité médiocre, la mauvaise coupe, les chaussures bon marché qui font mal aux pieds et le mal-être qui s’en dégage.
 
Côté dramaturgie, le spectacle a un peu de mal à prendre son envol, sans doute à cause de dialogues un peu plats mais la metteuse en scène- et c’était indispensable- situe les choses avec une grande précision. Cela commence avec le récit d’un dame d’une soixantaine d’années (Martine Chevallier) celle qui a été autrefois la jeune Marie-Claire Chevalier, et avec des moments de la vie quotidienne de cette mère (Coraly Zahonero) qui élève seule Marie-Claire et Martine (Claire de la Rüe du Can et  Sarah Brannens),  puis la scène du viol, la relation affectueuse entre la mère accablée et la fille en proie à des vomissements, l’amitié et la complicité absolue de la voisine madame Duboucheix (Danièle Lebrun) qui l’aidera financièrement, l’arrivée puis l’intervention de Madame Bambuck, (de nouveau Martine Chevallier), une faiseuse d’anges assez inquiétante sous un aspect bienveillant. Dont on sent bien que sa présence est à la fois souhaitée et redoutée. Puis la convocation au commissariat de Daniel (Bertrand de Roffignac), interrogé par des flics aussi cyniques que brutaux (Alexandre Pavloff et Laurent Natrella) et leur irruption dans l’appartement en menaçant la jeune fille et sa mère… La réunion d’un comité féministe dans un petit bureau sous les toits où Gisèle Halimi reçoit des paquets avec un petit cercueil noir: ici  tout est dit et sonne juste sans  hyperréalisme et les interprètes (qui jouent souvent plusieurs rôles) dès qu’ils arrivent sur le plateau, sont tous remarquables et absolument crédibles. Grâce à un jeu sobre -aucune criaillerie-  d’une parfaite unité et à une direction d’acteurs exemplaire.

Mais nous avons trouvé la suite encore beaucoup plus forte: elle reproduit en effet l’essentiel de cette lamentable affaire qui n’a pas grandi l’image de la Justice française. Décor de boiserie classique des tribunaux de l’époque la plupart construits au XIX ème siècle.  Juste une barre et un banc pour les prévenus: l’adolescente, sa mère, ses collègues de la RATP et la  femme qui avait pratiqué l’avortement. Avec leur accord, l’avocate transformera vite la défense en  tribune et dénoncera l’injustice de la loi de 1920 interdisant l’avortement. Marie-Claire fut relaxée. Ce procès eut un retentissement considérable. Grâce à Gisèle Halimi et à plusieurs personnalités comme entre autres Michel Rocard, le prix Nobel de médecine Jacques Monod, grâce aussi au Manifeste des 343 dont la grande comédienne Delphine Seyrig… la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse fut adoptée trois ans plus tard…

Dans Mon Cœur (voir Le Théâtre du Blog) autour du scandale du Mediator, Pauline Bureau avait aussi mis en scène  (voir Le Théâtre du Blog), l’histoire exemplaire d’une autre femme, Irène Frachon, ce médecin, lanceuse d’alerte qui avait dévoilé cette sinistre affaire dont avaient profité financièrement pas mal de gens. Ici, le personnage de Gisèle Halimi est incarné avec un jeu exceptionnel par Françoise Gillard. Quelle plaidoirie efficace où chaque mot est pesé. Pas de Président présent mais juste la voix de Laurent Natrella, un peu comme venue d’outre-tombe auquel l’avocate répond parfois avec une belle insolence. Belle idée de mise en scène qui laisse la part belle aux prévenus et aux témoins mais qui renforce aussi la puissance même invisible de la Justice. On voit ainsi à la barre Delphine Seyrig, Simone de Beauvoir apporter leurs témoignages et revendiquer comme Gisèle Halimi, être des hors-la-loi. Là aussi quels textes ! Et Michel Rocard, avec juste ce qu’il faut de caricature de sa fameuse diction, vient défendre admirablement la cause des femmes. Dont cinq mille mortes chaque année dans notre pays! des suites d’un avortement sans véritable stérilisation. Il y a enfin comme le professeur Monod ( Alexandre Pavloff) qui explique en détail sa position quant à la conscience du fœtus. Tout cela  avec une grande dimension politique, alors que le Président et le Procureur posent des questions banales, voire déplacées…

 On sent assez vite aussi que le Président va être dépassé par les événements et que la loi qu’il défend à tout prix, n’en a plus pour très longtemps à faire des ravages humains. Et pour une fois, les images vidéo de Nathalie Cabrol, celles des manifs de l’époque pour le droit à l’IVG sont d’une rare efficacité, comme l’envahissement des murs par les 343 noms projetés sur les murs des 343 femmes qui avaient signé le fameux manifeste…

Les procès historiques ont souvent été mis en scène au théâtre, notamment ceux de la Révolution de 1789. Mais aussi ceux qui ont trait aux grandes causes de la vie en société et aux rapports de dominant à dominé, à partir d’une histoire authentique qui a fait date dans l’Histoire. Ici, on a droit à une sorte d’avant Me Too… il y a encore en France des réactionnaires qui sont contre le droit à l’avortement, comme François-Xavier Bellamy, très à l’aise contre le droit à l’I.V.G : «  »Une conviction personnelle que j’assume ». Sans commentaires… Et en Pologne, pays encore dominé par l’Eglise catholique, ce n’est pas mal non plus : le nombre d’avortements légaux est passé d’environ 130. 000 dans les années 1980, à moins de 2. 000 dans les années 2010 : les Polonaises ont en effet recours à des avortements par pilule importées ou par opération clandestine, ou  encore vont à l’étranger… L’histoire bégaie. Et l’Alabama a adopté le 15 mai dernier un texte très restrictif sur l’avortement, même s’il a de fortes chances de ne jamais pouvoir être appliqué. Et d’autres Etats américains comme le Missouri ont déjà voté pour une limitation des  I.V.G.

Hors la loi est sans aucun doute un des meilleurs spectacles de la Comédie-Française depuis longtemps et le meilleur aussi créé cette saison et même s’il est un peu long (plus de deux heures), on ne s’ennuie jamais et il a été chaleureusement applaudi, toutes générations confondues. Et il peut agir comme une piqûre de rappel : aucun droit, nous le savons, n’est définitivement acquis, même en France, le pays des Droits de l’homme et donc de la Femme… Mais la salle est petite et Hors la loi ne se joue pas longtemps, mais on peut espérer que cette pièce fera l’objet d’une reprise et pourra aussi être vue en direct dans des cinémas comme d’autres de la Comédie-Française. Elle le mérite amplement.

Philippe du Vignal

Comédie-Française, Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier (Paris VI ème). T. : 01 44 58 15 15

 Le texte de la pièce paraîtra aux éditions Actes Sud-Papiers.

 

 

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