Pièces de guerre en Suisse d’Antoinette Rychner, mise en espace de Maya Bösch

Pièces de guerre en Suisse,  lecture d’extraits de la pièce, d’Antoinette Rychner,  mise en espace de Maya Bösch.

 

© Laura Spozio

© Laura Spozio

Cette œuvre est librement inspirée de la trilogie d’Edward Bond, War Plays (1985) et sera créée au Théâtre Vidy Lausanne à la rentrée.  Née en Suisse en 1979,  d’abord technicienne de spectacle et scénographe, l’auteure a fait des études à l’Institut Littéraire Suisse (Haute École des Arts de Berne) puis s’est consacrée à l’écriture dramatique  et romanesque. Elle a écrit cinq pièces dont : L’Enfant, mode d’emploiDe Mémoire d’estomac, Intimité Data Storage pour laquelle elle a obtenu le prix S.A.C.D. de la dramaturgie de langue française.  Elle est aussi l’auteure d’un recueil de nouvelles : Petite collection d’instants-fossiles et d’un roman épistolaire Lettres au chat.
Le spectacle est en cours d’élaboration. Barbara Baker, Guillaume Druez, Lola Giouse, Fred Jacot-Guillarmod et Laurent Sauvage, assis autour d’une table et silencieux essayent de contrer les fausses idées qu’on se fait sur la Suisse à partir de textes comme Rétablissement de la peine de mort, Les Ennemis  et Grande paix, des textes inspirés de Pièces de guerre d’Edward Bond. « C’est un djihadiste qui me tient en joue, il est jeune, qu’est-ce ce que je peux faire avec cet Irakien qui me demande sur Facebook, il est jeune ? « (…) « Ne fais pas ce que je ne voudrais pas que je te fasse ! (…) « Ma tête sous le bras, je reprends le dialogue, on te demande de croire à la croissance infinie, pour cela, ils veulent me tuer en Suisse. »  (…) « J’ai vu la menace de l’obscurantisme, c’était mon effroi. A la différence des autres Etats européens, la Suisse n’a pas de colonies, la Suisse n’a pas de président, pas de ministres, la démocratie directe, c’est la parole à tous ! »

On voit des images d’un train arrivant d’Italie. «Eux aussi étaient des démocraties, soit on fonctionne à l’échelle mondialisée, soit avec la fin du pétrole! » Les acteurs rangent la table et évoquent des Juifs refoulés à la frontière.  «C’est les méchants, Papa, je tire sur les méchants? » «Est-ce que quelqu’un voudrait nous dire qui on est ? » En Suisse, le vent a tourné avec les référendums d’initiative populaire: «J’en ai marre qu’on dise tout le temps de nous qu’on est riches. J’ai l’air riche? »

Maya Bösch veut explorer la complexité du langage et des rapports sociaux dans un pays prospère où on jouit d’une relative paix sociale, ce dont Antoinette Rychner  parle avec une grande acuité, comme de l’Europe et du monde en guerre. Et on a hâte de voir ce spectacle écrit avec une belle lucidité,  enfin terminé….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 15 mai à Théâtre Ouvert, Cité Véron, Paris (XVIII ème).
La première aura lieu au le 15 novembre au Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse).

Pièces de guerre en Suisse et Intimité Data Storage sont publiées aux Solitaires Intempestifs.


Archive pour mai, 2019

La Place royale de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Stavisky

La Place Royale ou l’Amoureux extravagant de Pierre Corneille, mise en scène de Claudia Stavisky

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photo Simon Gosselin

 La directrice du théâtre des Célestins se tourne rarement vers les classiques français et leur préférant le répertoire contemporain. Nous avions apprécié son Tableau d’une exécution de Howard Barker (voir Le Théâtre du Blog). Avec  cette pièce elle voit l’occasion de parler de la jeunesse d’aujourd’hui:  «Dans La Place Royale, Corneille se concentre sur le moment exact du tout premier émoi sexuel. (…) C’est une thématique qui m’apparaît tellement importante, presque anthropologique et totalement universelle. »

Dans l’une des ses premières œuvres, Pierre Corneille (1606-1684) s’affranchit des comédies conventionnelles et des pièces dites pastorales, en orchestrant un chassé-croisé amoureux hardi pour l’époque, entre cinq jeunes libertins de la bonne société, qui préfigure les intrigues de Marivaux. La pièce rend compte d’une révolution sociétale : les jeunes  filles ont, pour la première fois, le droit de sortir seules de chez elles, sans adulte pour les accompagner. Bonjour les dégâts! Dans la scène d’ouverture, on s’étonne du ton mutin d’Angélique et Phylis, à propos de leurs flirts. Hormis les alexandrins, on croirait entendre des collégiennes actuelles parler des garçons. Malgré d’incessants renversements et la complexité de l’action, cela avance vite (pour alléger le rythme, la metteuse en scène a supprimé les rôles des serviteurs).  Alidor aime Angélique et réciproquement mais, liberté chérie! répugne au mariage et rompt avec elle pour la « donner » à son ami Cléandre. Entre temps, la jeune fille, de dépit, s’est promise à Doraste, le frère de son amie Phylis. Alidor parvient à séduire de nouveau Angélique et imagine un stratagème pour la faire enlever par Cléandre à la faveur de la nuit. Mais il enlève par erreur Phylis. Quand Angélique découvre la trahison d’Alidor, elle décide d’entrer au couvent. Phylis, elle, qui se disait volage, à l’instar d’Alidor, épousera Cléandre à la suite de ce rapt.

Lili Kendaka situe l’action dans un dedans-dehors, un rien romantique, dans une sorte de no man’s land en lisière de forêt. Comme si la Nature avait eu raison des somptueuses bâtisses, des toiles d’araignée pendent dans les coins sombres de ces ruines. Des meubles hétéroclites gisent, épars, au sol et serviront d’éléments de jeu pour localiser les scènes (certaines chez Phylis ou sa voisine Angélique, d’autres sur la Place royale, aujourd’hui Place des Vosges). Subsiste de la splendeur passée, un escalier monumental qui s’élance vers nulle part. Dans cet entre-deux s’ébattent et s’affrontent nos jeunes gens aux amours versatiles. Alidor, le bien nommé «amoureux extravagant» mène la danse, et les destinées de chacun sont suspendues à ses tergiversations incessantes. Atermoiements qui annoncent le fameux « choix cornélien », ici entre amour ou liberté. Sujet futile, peut-être mais très sérieux quand on a seize ou dix-huit ans. Fin tragique pour Angélique qui se retire du monde. Les deux jeunes filles ne sont plus les gamines insouciantes du premier acte. La violence des garçons qui disposent d’elles comme d’objets, de tromperies en rapt (et viol? l’auteur laisse planer le doute), a eu raison de leurs rêveries amoureuses.

Claudia Stavisky a misé sur une distribution très jeune et sur la capacité des comédiens à bouger, sauter, danser. La direction d’acteurs  fondée sur cette légèreté, s’appuie sur une chorégraphie de  Joëlle Bouvier, pour exprimer corporellement les émotions à fleur de peau des personnages, leur impulsivité comme leur fragilité. Cette mise en mouvement s’accompagne d’un traitement énergique de l’alexandrin, dont s’approprient, avec plus ou moins de bonheur, les interprètes.  Pour leur donner un accent contemporain, ils surlignent certains mots, bousculant la métrique. Parfois, les vers sonnent juste et donnent du muscle à des tirades un peu longuettes. Parfois aussi l’emphase et la distorsion ne sont pas loin. L’anachronisme: costumes d’époque ou contemporains correspond à la volonté de la metteuse en scène d’actualiser la pièce, dans le respect de ce classique aux rôles difficiles à incarner et, de ce fait, rarement monté. Roxane Roux joue Angélique avec la  sincérité qui sied à son rôle, et Camille Bernon campe une Phylis un peu évanescente. Alidor (Loïc Mobihan) est plus pusillanime que cruel.

Mais le traitement des personnages manque de profondeur dans ce survol hâtif. Pour autant, le jeu nerveux de la troupe, homogène et impliquée, donne une lisibilité et une vigueur à la pièce et devrait la rendre accessible à de jeunes spectateurs.

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 29 mai, Théâtre des Célestins, 4 rue Charles Dullin Lyon (II ème). T. : 04 72 77 40 00.

 Les 8 et 9 octobre, Grand Théâtre de Calais (Pas-de-Calais). Théâtre du peuple, Bussang (Vosges),  les 11 et 12 octobre.

Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

Louise, elle est folle de Leslie Kaplan, adaptation, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier

©Christian Berthelot

©Christian Berthelot

A travers l’acte d’écrire, la romancière transforme l’angoisse existentielle en interrogations et mises en question, « tout penser, essayer ». Mais les êtres restent insaisissables, des figures d’apparence visuelle et auditive, comparables à des fresques derrière lesquelles  on ne pourrait passer…L’écriture revient à éluder le piège d’un seul point de vue, en privilégiant la figure du kaléidoscope – instrument d’optique réfléchissant à l’infini et en couleurs la lumière extérieure, de tout côté et en même temps.

 Cette adaptation et cette mise en scène répondent à l’art polyphonique de la conversation. Avec l’histoire de deux filles qui traversent la ville en courant dans un dialogue qui n’en est pas un, avec leurs monologues qui se font écho. Tendues et sur le qui-vive dans la ville indifférente, elles se rapprochent et s’éloignent dans un mouvement de pendule. Ces solitaires maugréent, l’une accusant l’autre de lui voler ses mots, laquelle lui rétorque qu’ « ils » sont bien à tout le monde. Jeux sur le langage, facétie des arguties, malice des expressions, l’échange de paroles entre ces protagonistes relève de la geste beckettienne, en plus enjouée, avec un regard philosophique sur le tragique de l’existence et bercé d’humour. Cette parole loufoque, désordonnée, querelleuse, se fraye un chemin dans le fouillis de considérations aléatoires. Avec un ressassement  sans fin, elles se fixent obsessionnellement sur des assertions  du genre : « Louise, elle est folle …».

 Le décor d’Yves Bernard, la lumière de Maryse Gautier et la vidéo de Romain Tanguy dessinent de manière panoramique l’existence dans la ville : une façade d’habitations, des portes coulissantes qui s’ouvrent et se ferment. Sur l’écran de cette immense paroi passent des photos d’immeubles de grande hauteur aux mille fenêtres éclairées Jeux d’ombres et démultiplication des silhouettes, rappel de la foule urbaine. Les « parlantes » marchent dans la précipitation, ou font une pause dans la clôture de leur appartement, les mots bondissant avec un écho sonore. Les « causeuses » s’emploient à éprouver et à vivre le monde autrement, selon une pensée qui procède par associations, glissements et déplacements verbaux.

Venant des coursives à cour et à jardin, les comédiennes montent sur la structure d’un immeuble, leur ombre apparaissant dans une ouverture, puis disparaissant, avant qu’elles ne surgissent en personnages incarnés. L’une va se réfugier sous un lavabo, puis les deux se lavent réciproquement les cheveux, en s’invectivant. Frédérique Loliée et Elise Vigier forment un duo féminin pétillant, se bousculant, s’interpellant, attendant une réponse toujours éludée mais proche. Une pensée politique en alerte et une volonté farouche de comprendre. Le public réjoui est interpellé avec plaisir par cette parlerie amusée, vivante et qui cogne, au besoin.

 Véronique Hotte

 Spectacle joué à la Maison des Arts de Créteil, place Salvador Allende Créteil, ( Val-de-Marne) du 16 au 18 mai.
Suivi de Kafka dans les villes , composition musicale de Philippe Hersant, mise en scène de Frédérique Loliée et Elise Vigier, mise en cirque de Gaëtan Levêque, avec l’Ensemble Sequenza 9.3.

Les textes sont publiés chez P.O.L.

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot

 

Nederlands Dans Theater, chorégraphies d’Alexander Ekman, Marco Goecke, Sol León et Paul Lightfoot.

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©Rahi Rezvani

La célèbre troupe de danse contemporaine revient à Paris avec le travail de chorégraphes à la mode. D’Alexander Ekman, dont nous avions apprécié le Play  ludique à l’Opéra de Paris, (voir théâtre du Blog) il présente Fit, une pièce de trente minutes avec dix-huit danseurs du NDT dont il a réalisé la scénographie, les lumières, les costumes et écrit le texte : « Est-ce que vous tenez ? Dans quel espace tenez-vous ? Où est votre place ? Où n’est pas votre place ? et Pourquoi ?», demande le chorégraphe. Après un court monologue burlesque à l’avant-scène, le rideau se lève sur deux gros projecteurs à cour et jardin, une perche lumineuse et une malle volante qui produit de la fumée. Sur Take Five de Dave Brubeck Quartet, les danseurs en long ou courts tutus sont traversés d’impulsions animales. Ils se regroupent parfois dans une belle harmonie sans que l’on trouve véritablement de sens à cette danse. Il semble qu’Alexandre Ekman ait construit sa pièce à partir d’improvisations.  L’ensemble a un côté  chic très applaudi par le public de cette première…

Marco Goecke, programmé cette saison à l’Opéra de Paris et au théâtre des Champs-Elysées, est, avec Crystal Pite, artiste associé au N.D.T. Les onze danseurs de Wir Sagen uns dunkles surprennent par leur agitation, leurs  mouvements de buste  vifs et asynchrones. On dirait des gallinacés perdus sur le plateau! Mais malgré les musiques bien choisies de Frantz Schubert, du groupe de rock alternatif Placebo ou d’Alfred Schnittke, il y a en,  ces trente minutes, bien des longueurs…

Enfin Signing Off, chorégraphié par Sol León et Paul Lightfoot  permet, en dix huit minutes, à ces excellents danseurs de donner toute leur mesure. Ils apparaissent et disparaissent dans un ballet de pendrillons et de rideaux. Avec des mouvements fluides  et de beaux duos parfaitement réalisés, sur la musique du Concerto pour violon et orchestre de Philip Glass. Le Nederlands Dans Theater confirme ici sa réputation, même avec des  pièces assez décevantes…

Jean Couturier

Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris,  (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00  jusqu’au 19 mai.

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

Guerre des paysages de Dimitris Alexakis et Ilias Poulos d’après Mémoire en exil d’Ilias Poulos, mise en scène d’Irène Bonnaud

 

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Crédit photo : Dimitris Alexakis

Cet artiste (peinture, photo, installations sonores…) explore patiemment sa mémoire personnelle et la mémoire collective. Né  vers 1950 à Tachkent (Ouzbékistan)  ce citoyen grec et vit entre Athènes et Paris. Ilios Poulos est, en effet, l’un des descendants de ces milliers de civils grecs soumis à l’exode, suite à la lutte antifasciste qui s’est muée en guerre civile de 44 à 49, entre la résistance de gauche et l’armée du gouvernement royaliste en place, victorieuse grâce au soutien des milices d’extrême-droite et des forces anglo-américaines.

Avec ce spectacle, Irène Bonnaud, helléniste et bonne connaisseuse de la Grèce antique et contemporaine, éclaircit notre présent. En République soviétique d’Ouzbékistan, trouvent refuge, dès 1949, des résistants communistes et des  jeunes enrôlés dans l’Armée démocratique de Grèce, Ils ont quitté la Grèce par peur des représailles et Ilios Poulos a recueilli et restitué des voix et des témoignages dans un recueil, Mémoire en exil. Il a photographié et filmé des  visages humains évocateurs et des paysages sublimes. Une «psycho-géographie»,  à la frontière gréco-albanaise,  de la Macédoine que se disputent alors par la Grèce, la Yougoslavie et la Bulgarie, dans les  massifs du Pinde, de Grammos ou du Vitsi, des terrains de combats majestueusement filmés.

Diverses populations  se mêlent ici depuis l’Antiquité jusqu’à maintenant. Irène Bonnaud évoque «tout un pays d’Albanais hellénophones, une minorité musulmane de Grèce, des slavo-macédoniens, des bergers bulgares ».  Frontières arbitraires et conflits permanents  ont fait naître cette« poudrière des Balkans ». Le Nord montagneux de la Grèce est un chemin obligé d’exode rural et d’émigration: d’abord une terre d’accueil pour les réfugiés grecs d’Asie Mineure après 1920 et plus récemment, pour les Syriens et Afghans qui veulent rejoindre le Nord de l’Europe.

Une fois posé le contexte, exploré avec rigueur par la metteuse en scène, se dégage du texte d’Ilias Poulos et du concert-performance qui en découle, un pays entier entre lacs, pâturages et montagnes,   avec  une impression de paix et de silence. Sa prose poétique est rythmée de couleurs et saveurs rustiques mais il n’élude pas pour autant la dureté de ces endroits quand on doit marcher la nuit dans la neige pour fuir l’ennemi, se cacher ou l’affronter. Faim, froid et dénuement sont au rendez-vous dans ces montagnes isolées…

Ainsi, le sentiment d’abandon d’un enfant de douze ans qui va chercher de l’eau pour sa mère dans le sous-bois  et qui revient, saisi d’effroi,  en voyant leur maison incendiée  et dont sa mère, son  père et ses sœurs ont  tous disparu. Résonnent les souvenirs de partisans convaincus ou enrôlés de force :« Nous avons avancé, vers le col de Niala. Le vent était très puissant. Nous nous tenions par la main, comme des écoliers sur le chemin de l’école,  tellement le col était étroit. Un peu plus tard, on voit une femme avec deux enfants, un garçonnet et une fillette. Elle était assise sur un rocher, les enfants dans les bras. Les petits étaient tout blancs, comme du marbre. Ils étaient gelés, elle et ses enfants. »  La parole ne fait pas l’impasse sur les trahisons et délations ni sur les gestes salvateurs de ceux qu’on croyait être des ennemis maudits. «Chaque jour des vivants remplacent des morts, des morts remplacent des vivants, métayers, éleveurs, soldats, c’est toujours la guerre des pauvres, il n’y a pas d’autre guerre, seuls les noms ont changé… »

Pour ce concert-performance, les témoignages sont interprétés par la comédienne et chanteuse Fotini Banou sur la musique de Michalis Katachanas, au violon et à l’alto,  et de Vassilis Tzavaras, aux guitares et aux loops. Fotini Banou alterne jeu et chant et convoque ici toutes les vies révolues aux peurs et désirs universels. Un voyage dans les comptines et chants traditionnels grecs, avec les chants des partisans qui passent un baume sur les cœurs meurtris, comme ces rebetika rapportés d’Asie mineure  et des musiques tziganes… Dans un engouement populaire, entre joie de vivre, mélancolie et regrets.

 Une femme se souvient : petite fille, sur le chemin montagneux, elle chantait des comptines et sa sœur tirait sur sa robe  pour la faire taire, mais partisan lui dit de ne pas l’empêcher  de chanter  car elle leur faisait du bien, à tous. Aujourd’hui, nous sommes comme ces partisans, heureux d’entendre, en leur temps, ces rebetika à l’harmonica ou au bouzouki, au violon, à l’alto et à la guitare. Et remontent alors le souvenir de l’existence des anciens, «Le passé, dit Ilias Poulos est toujours magnifique – surtout quand il n’y a pas de présent. » Un spectacle à la fois poétique, politique et musical à la belle résonance…

 Véronique Hotte

La Commune d’Aubervilliers-Centre Dramatique National, salle des Quatre-Chemins, 41 rue Lécuyer, Aubervilliers ( Seine-Saint-Denis), jusqu’au 19 mai. T. : 01 48 33 16 16.

 

 

 

True copy par le groupe BERLIN

True copy par le groupe BERLIN

 

 ©Koen Broos

©Koen Broos

Le collectif anversois, se forme en 2003, sous l’impulsion de Yves Degryse (comédien), Bart Baele (designer lumières et vidéo) et Caroline Rochlitz (comédienne) avec  la volonté de décloisonner documentaire et fiction,  vidéo et spectacle. Pour eux, la forme dépend des points de vue à mettre en scène et le politique n’est saisissable que par les histoires singulières. Maintenant composé  de Bart Baele et Yves Degryse, il  s’engage dans des cycles de création sur plusieurs années. Après Holocène, ils ont initié en 2009 Horror vacui. Partant d’un événement particulier ou un fait divers, ils élargissent la focale jusqu’à une mise en déséquilibre de la perception du spectateur.

La scénographie ici prédéterminée,  contrairement à celle de leur précédent cycle, tient à l’histoire racontée. Ici nous sommes invités à rencontrer en personne le célèbre faussaire flamand Geert Jan Jansen dont l’histoire est apparue au grand jour le 6 mai 1994,  quand des gendarmes français ont fait irruption dans sa gentilhommière : ils y ont découvert, stupéfaits, plus de 1.600 œuvres des grands maîtres les plus cotés sur le marché de l’art international.  Des faux, pour la plupart, imités  par lui de façon magistrale. Comment a-t-il pu ainsi, durant plus de trente ans, écouler autant de tableaux réalisés de sa propre main sans que personne n’ait eu de soupçon ?

L’artiste car c’en est un, assurément, raconte que, parmi les peintres encore vivants quand il a commencé son activité dans les années 60, Pablo Picasso et Karel Appel ont eux-mêmes certifié qu’ils étaient bien les auteurs des œuvres qu’on leur présentait pour authentification. Puisque les maîtres eux-mêmes s’y perdaient, pourquoi ne pas se lancer à plus grande échelle ? Il s’enhardit. Sa stratégie : faire apparaître sur le marché une œuvre nouvelle, non encore identifiée mais correspondant en tout point à la manière de tel ou tel peintre. Preuve à l’appui sur scène : la dizaine de toiles répertoriées de Monet représentant des meules de foin au coucher du soleil… Pourquoi ne pas en ajouter une nouvelle ?

Le marché de l’art y trouve son compte, les acheteurs n’y regardent pas de si près et Geert Jan Jansen peut continuer tranquillement sa petite entreprise. Découvert à cause d’une faute d’orthographe sur un certificat d’authenticité (faux, bien sûr !), il devient le plus grand faussaire (connu) de tous les temps. Invité en scène par le collectif BERLIN à raconter son histoire  -ce qu’il assume avec pas mal d’ironie envers le monde de l’art: acheteurs, musées et critiques- il se présente, tel un élégant malfrat devenu châtelain, expliquant ses subterfuges et ses aventures, au nez et à la barbe des meilleurs experts…

Pour preuve de son intime connaissance des gestes artistiques de chaque peintre, il nous invite à le suivre, en plein travail de réalisation, grâce à une caméra, derrière un mur d’écrans où s’affichent ses meilleurs faux. Comme il l’affirme : «La conférence, c’est la conférence, l’atelier, c’est l’atelier! »  Nous voyons jaillir, en un seul geste et de sa main, un dessin d’Henri Matisse. Toute une vie nous est ainsi contée, en équilibre instable entre diverses identités, avec l’argent qui coule facilement, mais aussi la douleur de ne jamais être reconnu pour soi-même : les toiles qu’il signe de son nom ne se vendent pas ! Le faussaire, vrai/faux acteur de sa propre vie sur scène, renvoie le public à ce qu’il est prêt à payer pour ses illusions.

Quelle est la valeur de l’art ? Quel est le prix de la vérité? Que voyons-nous ? Qu’avons-nous envie de voir, de croire? BERLIN fait-il, avec un tel spectacle, du théâtre, du cinéma, ou du documentaire ? La question ne se pose pas vraiment en ces termes. Ces artistes construisent un scénario dont le rapport au public (ici la valeur prédictive de son regard) est conçu dès le départ comme faisant partie de « l’intrigue ». De façon paradoxale, la multitude des écrans (vrais/faux tableaux) ne distrait pas le regard : l’écran EST le regard. Jusqu’à devenir la FICTION du regard. Car nous voulons être dupés, nous voulons croire à ce que nous voyons et, comme le dit Geert Jan Jansen à la fin de la représentation, en levant le dernier subterfuge : « Finalement, ils veulent toujours un spectacle. Et derrière, il n’y a : rien. »

Il serait tentant de tirer True copy vers une critique des flux d’images montées, séquencées, détournées qui servent à nourrir au quotidien nos opinions. Nous sommes autant abreuvés d’opérations de  vérification des faits que d’infox. Mais ce n’est pas dans cette direction que BERLIN nous emmène. Il s’agit d’interroger, au sens  que lui donne Georges Didi-Huberman, ce qu’est le regard : « Regarder n’est pas une compétence, c’est une expérience. »  Telle pourrait être le sous-titre de True copy.

Marie-Agnès Sevestre

Le Cent-Quatre, 5 rue Curial Paris (XIX ème), jusqu’au 18 mai.

Vols en piqué… d’après Karl Valentin, mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau

Vols en piqué… d’après Karl Valentin, texte français de Jean-Louis Besson et Jean Jourdheuil, mise en scène de Sylvie Orcier et Patrick Pineau.

B2801CBA-D57E-406A-812B-6A585CE3100CKarl Valentin de son vrai nom: Valentin Ludwig Fey, (1882-1948)  artiste de cabaret,  acteur, musicien mais aussi réalisateur et producteur de cinéma  est surtout connu pour ses pièces et textes en dialecte bavarois. Admiré par Bertolt Brecht, qu’il considérait comme le Chaplin allemand,  il eut une grande influence dans toute l’Allemagne. A l’époque des cabarets munichois  (plus d’une centaine!), il inventa avec humour, des couplets, et monologues souvent truffés de jeux de mots: « Dans le temps, le futur c’était mieux. » Il rencontra en 1911, Liesl Karlstadt qui devint sa compagne dans la vie et sur scène jusqu’en 1940 et pour un bref retour sur  scène après la guerre.

« Il n’est pas facile, dit Jean-Louis Besson dans sa préface au Bastringue et autres sketches de Karl Valentin, de distinguer la part de Liesl Karlstadt dans ses textes ». Mais elle a fortement contribué à l’invention des situations burlesques et des jeux sur le langage. Dans les grands cabarets de Munich, ils jouent ensemble des sketches dont Vols en piqué dans la salle (1916), titre du premier de ce spectacle où on voit une machine étrange, un avion de métal à la mécanique absurde et avec des fumigènes en cadeau.

Le public vraiment pas riche des cabarets pour lequel ses sketches étaient écrits, plaît à Karl Valentin ; assis à des tables, les gens parlent, mangent, fument et boivent de la bière. On retrouve ici les mêmes tables et chaises de bistrot et les boissons. Seul, le langage compte ici : jeu avec  et sur les mots, obstination à aller au fond de l’absurdité, pour faire avancer ou stagner une situation comique. Et l’action peut être parfois inexistante. Ces sketches à tiroirs valent pour eux-mêmes et n’ont pas de dénouement…

Sylvie Orcier et Fabien Orcier sont inénarrables dans La Sortie au théâtre : entre plaisanteries grotesques, dégaine loufoque, désirs ou réticences pour aller voir un spectacle… avant de découvrir qu’ils se sont trompé de jour! Puis, on retrouve Fabien Orcier en employé d’égouts avec sa pompe et son air hagard, nous prenant silencieusement à partie avec de petits gestes qui provoquent le rire franc des spectateurs offusqués par tant de saleté: «Comment se déroule la vidange des fosses, des fosses d’aisance ? (…) Je peux pas faire grève tout seul, c’est les bobards qui sont  la cause des guerres ! To be or not to beer ? » Ils s’amusent  aussi du dialogue absurde dans Père et fils au sujet de la guerre, un sketch sans dénouement logique. Et dans Le Relieur Wanninger, Le relieur  vient de relier douze livres sur commande de l’entreprise de construction Meisel et Cie, et avant de la livraisons il s’informe par téléphone de l’endroit où il doit porter cette commande et  s’il peut encaisser la facture mais faute d’interlocuteur dans l’entreprise, il ne livre pas ses livres….

En artisans de la petite scène de ce cabaret, les interprètes déguisés outrancièrement mais avec élégance, composent une musique joyeuse avec des  accessoires truqués, des objets en métal ou en bois et des gâteaux secs à grignoter. A chacun, son instrument ou un accessoire sonore. Nicolas Bonnefoy, Nicolas Daussy, Philippe Evrard, Nicolas Gerbaud, Frank Seguy entre autres jouent en chœur, avec une verve comique et parfois un rien de mélancolie. Aline Le Berre chante merveilleusement (entre autres, en italien) et joue du piano avec talent.

Mais le rire est parfois jaune…  Avec la montée du nazisme, le public délaissa  Karl Valentin qui ne monta plus sur les planches après 1941 et vécut dans une grande pauvreté. Avec amertume, il regrettait le passé: « Jadis, l’avenir était plus rose qu’aujourd’hui. » «Si j’étais Dieu le père, j’enverrais un déluge pour qu’ils se noient tous. »  Ici les artistes ont des qualités de clown et de musicien de cabaret et  Lauren Pineau-Orcier est une jeune et jolie ballerine de boîte à musique. Eliott Orcier, acrobate, danseur et contorsionniste-expert, multiplie ses arabesques sur la scène et jusque dans la salle, et éblouit le public.

La scénographie de Sylvie Orcier ressemble à un jeu pour enfants : parois de bois avec ouverture, fermeture et  claquements secs de porte, façon chaplinesque. Un  spectacle entre prestidigitation, art du verbe et jeux de mots à l’infini, chanson, musique, cirque, comédie et cabaret… Aujourd’hui Karl Valentin et Liel Karlstdat ont leur statue sur la place du Marché aux victuailles de Munich.  Ce couple mythique, avec sa tradition facétieuse, a trouvé en Patrick Pineau et Sylvie Orcier, des successeurs de grand talent qui fabriquent, sourire éclairé aux lèvres, un vrai théâtre populaire et distrayant.

Véronique Hotte

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, jusqu’au 9 juin. T. : 01 43 28 36 36.

Le Bastringue et autres sketches de Karl Valentin est publié aux Editions Théâtrales.

 

Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

© Jean-Louis Fernandez

© Jean-Louis Fernandez

 

Départ volontaire de Rémi de Vos, mise en scène de Christophe Rauck

C’est la sixième commande du metteur en scène à ce dramaturge maintenant bien connu en France et à l’étranger. Rémi de Vos est aussi auteur associé au Centre Dramatique National d’Auvergne à Montluçon. Il aime écrire sur la vie ordinaire (voir Le Théâtre du Blog) : Débrayage, Trois Ruptures, Occident, Jusqu’à ce que la mort nous surprenne, Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire… et en particulier, sur le monde du travail comme dans Cassé, mise en scène par Christophe Rauck au Théâtre Gérard Philipe, avec, en toile de fond, la série de suicides qui plombèrent l’entreprise France-Télécom il y a dix ans (le procès  justement a lieu en ce moment à Paris).

 «Ici, la consigne était, précise Christophe Rauck, d’écrire une pièce sur un procès et de passer de ce procès à la fiction, avec les même acteurs. Les pièces, sur le monde du travail ne sont pas si nombreuses, et je trouve intéressant qu’on puisse en parler de cette manière. » Soit en effet une partition écrite dans une langue souvent très âpre où cinq acteurs seulement vont jouer une dizaine de personnages. L’histoire est à la fois malheureusement courante mais racontée ici de plusieurs points de vue. Xavier (Micha Lescot), un jeune cadre, en élégant costume gris trois pièces, vient d’un milieu pauvre et travaille dans une grande banque depuis déjà sept ans. Il gère les comptes d’un certain nombre de clients, à charge pour lui de leur assurer une très bonne rentabilité. Il vit avec Marion (Virginie Colmeyn) et a l’intention de se marier avec elle. Mais il a aussi dans sa vie Carole ( jouée par la même actrice), cadre dans cette même banque. Le père de Xavier qui était ouvrier, est mort et sa mère (Annie Mercier) s’occupe de sa très vieille maman. Il a un bon copain Niels (David Houri) avec lequel il  a une relation parfois difficile.

Brutalement, la banque pour des raisons d’économie, annonce un plan social avec départs volontaires. Xavier qui a envie d’aller voir ailleurs et de monter sa propre boîte avec les juteuses indemnités qu’on lui verserait sans doute, est candidat. Marion est sceptique quant au projet et la mère de Xavier s’interroge sur les indemnités qui lui seraient versées. En effet, nombre de ses collègues sont aussi candidats et la banque va vite se trouver dépassée. Bien entendu, le climat est exécrable dans les bureaux et tout le monde se méfie de tout le monde. Xavier apprend alors dans un couloir que sa candidature est refusée et intente un procès pour non-respect de ce qui avait été pourtant acté. Rendez-vous avec son avocat (joué aussi par David Houri) et avec la présidente du Tribunal (Annie Mercier). «Mon client s’est porté candidat au départ volontaire le 2 avril 2012. Il était bénéficiaire indirect du plan. Sa hiérarchie a validé son éligibilité. Malgré cela, sa candidature a été bloquée compte tenu d’un nombre trop important de candidats au départ. -L’appelant a été prévenu de ce blocage? Non. -Sait-on pourquoi?- Nous pensons que la direction de la banque n’a jamais envisagé son départ. Sa candidature n’a jamais été prise en compte. Mais pour mon client, la décision était actée. Il s’est alors retrouvé en porte à faux. »

Confrontations pénibles avec le Directeur des Relations Humaines qui lui reproche d’introduire un mauvais climat dans l’entreprise et avec le représentant syndical, assez exaspéré par ses revendications. Bref, tout baigne! Et le jeune cadre, mal vu de ses collègues, devra donc continuer à travailler dans les pires conditions: il a même constaté que son ordinateur a été piraté. Il a régulièrement rendez-vous avec son avocat et la Présidente du tribunal. Ses relations avec Marion sont devenues difficiles, Carole le fait chanter, il exaspère sa mère, et son vieux copain ne l’aide pas vraiment. Xavier entre alors dans la spirale d’un état dépressif… Il aura gain de cause mais six ans après:  trop tard, beaucoup trop tard pour envisager une reconversion… Xavier, en se mentant à lui-même, aura été broyé comme tant d’autres, par son obsession à vouloir gagner toujours plus d’argent. On le verra à la fin incapable d’échapper à sa perte et étendu sur le sol du plateau qui tourne de plus en plus vite…Clap de fin.

On pense à une bien triste affaire que relatait un bon article du Monde paru en janvier 2017 signé Syrine Attia et Lucas Wicky. En 2016, le quotidien régional La Voix du Nord avec vingt-quatre agences dans le Nord-Pas-de-Calais, était bénéficiaire mais avait annoncé fin 2016 un plan Social de sauvegarde  de l’emploi avec au maximum, 178 départs volontaires sur 710 salariés. Soit 72 pour la rédaction sur un total de 343 journalistes! Le plan  visait principalement les salariés de plus de cinquante-cinq ans! Cette affaire créa une polémique entre Benoît Hamon et Myriam El Khomri, alors ministre du Travail donc de la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi). L’Etat peut en effet contrôler un  P.S.E. qui doit obligatoirement être validé par cet organisme. A l’origine, les licenciements économiques découlant d’un plan social ne pouvaient se justifier que par des difficultés économiques ou des mutations technologiques. Argument officiellement présenté par La Voix du Nord… Mais en 1995, deux arrêts de la Cour de cassation ont élargi ces conditions, en introduisant un nouveau motif: « sauvegarder la compétitivité du secteur d’activité. »

Dans ces cas, les employés qui font acte de candidature à un départ volontaire, ont intérêt à avoir les nerfs à tout épreuve, à être assistés par un excellent avocat rompu à l’exercice du droit du travail et à avoir de solides économies… En effet, comme le montre bien Rémi de Voos, nombre d’entreprises jouent la montre! Et donc, bonjour les ragots et les peaux de banane… Tous les coups semblent être permis dans cette jungle et un candidat comme Xavier à un «départ volontaire», s’il ne réussit pas son coup, sera vite mal vu de ses collègues qui ne lui feront aucun cadeau auprès de la Direction. Il lui faudra aussi rester solide face à un D.R.H. qui lui imputera une faute professionnelle pour se débarrasser de lui. Et mieux vaut dans ce cas précis avoir de sérieux appuis familiaux, de bons amis et une santé mentale en béton. Ce qui n’est pas tout à fait le cas de Xavier emporté un tourbillon où il essaye de sauver malgré tout son identité…

Christophe Rauck et sa scénographe Aurélie Thomas ont eu l’idée d’une sorte de long plan-séquence pour suivre le pauvre Xavier, pratiquement présent pendant les deux heures du spectacle. Et donc d’utiliser un double plateau tournant dans le même sens, ou en sens inverse. « Pour changer le point de vue sur l’histoire selon que l’on est au tribunal  où l’on apprend une vérité ou chez Xavier où l’on découvre une autre réalité. » Une belle métaphore aussi du Temps dans la fiction : on pense aux distinctions opérées par Paul Ricœur «sur les rapports conflictuels entre le temps intérieur et le temps chronologique, élargie aux dimensions du temps monumental».  Ce qui vaut pour le roman dont parle le philosophe, vaut, du moins en partie, aussi pour le théâtre. Et le personnage est ici piégé par les espaces qu’il arrive mal à gérer : son appartement, les bureaux de l’entreprise, le tribunal, le bar où il va s’alcooliser avec son copain, la maison de sa mère. Tout cela suggéré grâce à quelques quarts de tours de plateau…
Et cela fonctionne? Dès le départ, ce plateau tourne déjà avant le commencement… Et pendant la première heure,  il permet de passer d’un endroit à un autre et surtout d’une situation à une autre. Ce que les acteurs font avec une étonnante virtuosité et qui a nécessité de longues semaines de répétitions : entrer et sortir d’une pièce figurée par un fauteuil ou une grande table mais par où ? sur cette scène en  mouvement perpétuel.  Mais cela donne un peu… le tournis, et on aimerait que le dispositif en question se calme de temps à autre.

Par ailleurs, la pièce déjà bien bavarde et trop longue, est inégale. Il y a des scènes très fortes comme celle avec Xavier  et sa mère, ou accompagné de son avocat avec la Présidente du tribunal,  ou encore avec le représentant syndical ou le D. R. H. Et d’autres… nettement plus faibles comme celle entre Xavier et son ami, ou avec Marion ou Carole, des personnages bien pâles. Côté dramaturgie, on aurait aimé que la démonstration juridique soit plus rigoureuse ; si en effet, la banque est aussi importante, on ne comprend pas bien que ses dirigeants n’aient pas été plus vigilants quant à la procédure à mettre en place. Mais bon, il se passe souvent de drôles de choses et le cynisme est une arme de guerre bien connu du grand capital sur  l’air de : oui, il y a eu une erreur de procédure mais le plan social sera appliqué et sous-entendu: nous avons les moyens d’aller en justice. Il nous souvient du cynisme de l’administrateur d’un grand théâtre national disant à un employé : «Vous avez sans doute raison mais vous devrez le prouver et de toute façon, je ferai tout pour que vous n’ayez aucune indemnité concernant les heures supplémentaires que l’on vous doit. »

La mise en scène de Christophe Rauck est, comme toujours, d’une grande précision et il a bien choisi ses comédiens qu’il dirige très finement, en particulier Micha Lescot qui a une présence exceptionnelle et une gestuelle tout à fait étonnante. Et il y a la formidable Annie Mercier qui joue la mère mais aussi la Présidente du tribunal. Mais, s’ils n’étaient pas là tous les deux, la pièce (qui n’est pas la meilleure de Rémi de Vos) résisterait-elle? Pas sûr… Ici, on navigue parfois à vue entre un théâtre d’agit-prop dénonçant les méfaits du capitalisme et une tragi-comédie de boulevard avec le fameux trio : homme/femme/maîtresse cachée. Et malgré de beaux dialogues et une langue remarquable, la pièce, déjà trop longue, semble vers la fin partir un peu dans tous les sens. A voir surtout pour le jeu remarquable de ces grands comédiens…

Philippe du Vignal

Remerciements à Isabelle Demeyère

Théâtre du Nord, Lille (Nord) jusqu’au 26 mai.
Théâtre du Rond-Point, Paris (VIIIème) en 2.020

 

Festival Passages 2019

 Festival Passages 2019:

Ce premier week-end a été représentatif de la politique d’ouverture à l’International de son directeur Hocine Chabira (voir Le Théâtre du Blog). On a pu ainsi découvrir des spectacles extra-européens en première française dans une ambiance très conviviale. Le festival organise en parallèle de nombreuses occasions de rencontres (bords de plateau, apéros-déconstruction, pique-niques interculturels). Une belle façon d’éclairer l’approche de ces artistes venus d’ailleurs.

 La Milice de la culture par Ali Thareb, Mazin Mamoory, Kadhem Khanjar et Mohamed Kareem (Irak)

f-d1f-5c9b37b12eb14Un moment de grande intensité politique et poétique, sous le chapiteau. La pluie dégouline sur le toit et coule même par moments sur la scène, mais rien ne déconcentre le public qui se serre sur les bancs de bois pour entendre ces textes puissants dits par ces poètes irakiens, invités en lien avec la manifestation POEMA. Devant l’absence de structures et dans la situation d’urgence liée aux guerres,  réunis en collectif depuis 2014, ces poètes réunis en collectif prennent dans leur pays le risque de dire leurs textes dans les endroits les plus touchés et interdits d’accès : cimetières de voitures piégées, champs de mines, fosses communes, quartiers en ruines. Surnommés «Les poètes des attentats aveugles », ils se nomment eux : La Milice de la culture. A Metz, sont invités quatre d’entre eux, originaires de la province de Babil, au centre de l’Irak ; ils lisent tour à tour au micro, des extraits de leurs textes en arabe, repris ensuite en français par les comédiens Franck Lemaire, Reda Brissel, Valéry Plancke et Mohamed Mouaffik.

De ce moment simple, fragile et soumis à la pluie tambourinante, sourd une puissante et désespérante ironie, nourrie de l’absurdité du conflit religieux, de l’impasse complète du régime et du besoin d’espoir malgré tout. Parfois pointent l’amour et la tendresse. L’écriture est sèche, proche parfois de l’aphorisme : «Les sunnites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous chiites ? Les chiites nous ont arrêtés dans une rue déserte et dit : êtes-vous sunnites ? Nous marchons dans les rues désertes, dans une mare de sang.» «Hier, je suis allé à l’Institut médico-légal. Ils ont dit avoir des os non identifiés… Je tourne comme une orange sur le couteau de l’espoir… Est-il possible que ce soit mon frère ? J’ai rangé les os dans un sac. Dans le bus, j’ai pris deux tickets.» «Mon métier de tueur à gages n’est pas rentable en ce moment. Les enlèvements ont davantage la cote… Dans mon métier, les fins heureuses se concluent avec un silencieux.» «Les assassins ont des enfants qui ont besoin de se promener, des jardins qui demanderaient davantage de soin… C’est pourquoi, nous devons mourir facilement, en évitant de les retarder. »

Répondant ensuite aux interrogations du public quant à l’absence de femmes dans ce collectif, ils disent que les endroits où ils se produisent, sont dangereux et interdits et qu’il n’est pas pensable qu’elles courent ces risques. Voix masculines uniquement donc, pour ce commando de poètes sous menace de mort.

Textes publiés aux éditions Lanskine (domaine irakien), La Crypte ou Plaine-Page.

Play  Sahika Tekand / Studio Oyunculari  (Turquie)

PHOTO-5-Play-©-Emre-MollaoğluLe texte minimaliste de Samuel Beckett qui joue sur les impasses d’un langage appauvri, est ici réduit encore davantage s’il est possible, tel une phrase musicale, décomposable et remontable à l’infini. Quinze jeunes acteurs s’en emparent, dans une scénographie architecturée comme une ruche, par étages, chacun dans son alvéole. Imprégnés d’une lumière sans origine décelable, repris par l’ombre après chaque brève intervention, parfois d’une fraction de seconde, ces «figures» ne font que matérialiser l’abstraction du langage, une fois retirées toute intention et toute émotion. Le thème n’est d’ailleurs autre que les affres de l’adultère et du ménage à trois avec tout le pauvre langage qui l’instruit. Une sorte de parodie prémonitoire des Feux de l’amour.

Locuteurs  extraordinairement agiles, les acteurs jouent le texte comme une partition de musique concrète, sur une seule note répétitive, guidés par un chef d’orchestre invisible. On  admire leur incroyable gymnastique vocale, tout comme la virtuosité technique qui l’accompagne. Comment ont-ils obtenu les droits d’opérer une telle déconstruction sur le texte de Beckett ? Mystère. Le public sort étourdi, et même un peu halluciné par ces intermittences saccadées, tout en se demandant : à quoi bon ?

Ethiopian dreams par le Circus Abyssinia (Ethiopie)

Circus-Abyssinia-Contortion1-Photo-Credit-Andy-Phillipson-uai-2064x3096Deux frères éthiopiens, Bibi et Bichu Tesfamarian, fous de jonglage dès leur plus jeune âge, rejoignent le Circus Space de Londres en 1999, avec lequel ils sont depuis en tournée à travers le monde. Décidés à soutenir la jeune génération de leur pays d’origine, ils apportent leur soutien à l’Ecole du cirque Wingate en Ethiopie. Issue de cette formation, la troupe Circus Abyssinia  les a rejoints en Angleterre en 2015. Et  ils se taillèrent un beau succès au festival d’Edimbourg en 2017.

A Metz, la troupe se compose principalement de contorsionnistes et d’acrobates qui sont tous un peu danseurs. Ils défient les lois de la gravité avec fougue, fantaisie et humour, à un rythme endiablé. Leurs matériels sont très sommaires (cordes, mâts, cerceaux) mais leur jeu de scène, époustouflant. Est-ce la modestie de leur équipement qui autorise une telle fraîcheur ? Est-ce leur jeunesse qui fait éclater leur incroyable inventivité ? L’influence anglaise se fait sentir, qui croise les exigences de l’«entertainment» avec une formation physique très complète.

Le public sort rafraîchi de ce spectacle qui marche à fond de train sur des musiques de disco éthiopiennes. Dans le domaine circassien, on n’avait d’ailleurs rien vu d’aussi réjouissant venu du continent africain, depuis le regretté Circus Baobab de Guinée.

Le 15 mai à 16 h, le 16 mai à 14 h et 20 h et le 17 mai à 18 h. Grand chapiteau, Place de la République, à Metz.
Le 19 mai, scène de l’Hôtel de Ville de Sarreguemines.

X-Adra de Ramzi Choukair (Syrie)

Théâtre documentaire au sens fort du terme, porté par six militantes de l’opposition syrienne, désormais réfugiées. Elles ont été emprisonnées à la prison d’Adra à Damas, ont subi les interrogatoires, les viols, la torture – certaines  dans les années 80, au temps de Hafez El Assad (le père), d’autres sous le régime de Bachar (le fils). Aujourd’hui survivantes, libérées mais contraintes de quitter la Syrie, elles vivent en Allemagne, en France ou en Turquie. Le metteur en scène franco-libanais Ramzi Choukair, accompagné par le dramaturge Wael Kadour, les a encouragées à prendre la parole.
La voix d’Hala Omran ouvre le spectacle, alors qu’elle est encore dans la pénombre, invisible du public. Son chant, profond et méditatif tel une mélopée, pourrait être celui d’une Troyenne, regardant les morts et les vivants du chant de bataille. La comédienne dira plus tard une liste de mantras pour survivre en prison : «Mange lentement tout ce qu’on te donne », «Attache tes cheveux », « N’anticipe pas la douleur», «Ne pense pas à ceux qui sont dehors», «Souviens-toi, un peu chaque jour, de quelque chose que tu as appris, pour ne pas perdre la tête », et aussi le très prosaïque : «Si tu as des puces, retourne tes vêtements.» Elle dit ce que l’on apprend, cette expérience de la prison comme il y eut une expérience des camps et qui reste à jamais inscrite dans les comportements.

Les autres femmes racontent en mots modestes et en phrases pauvres, ce qu’elles ont vécu. Pas d’apitoiement, pas d’effet littéraire ou théâtral. La coupure est définitive avec ce qui reste de famille et d’amis, avec les sentiments communs de la vie à l’extérieur. Mais il faut pourtant poser des mots, et le faire en public a dû creuser en chacune d’elles un sillon de douleur. Le spectacle donne à chacune, tour à tour, le temps de dire ce qui peut être dit. Certaines témoignent pour des compagnes de détention, absentes, mortes ou disparues.

Paradoxalement, la certitude de la mort prochaine peut autoriser certains aveux à des proches : puisqu’on ne les reverra jamais, autant écrire la lettre qui dit sa propre vérité. Libres désormais, qu’est-ce que cela veut dire? La force de ce moment – car c’est à peine un spectacle – tient à l’absolue austérité de leurs confidences. Elles sont là, à peine là, car encore, et peut-être pour toujours, là-bas. Pour un moment, nous les avons accompagnées au plus sombre de leurs mémoires.

Marie-Agnès Sevestre

Spectacles vus les 12 et 13 mai, à Metz.

 

 

The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

The Dream (Le Rêve) de Franco Dragone

Un spectacle grandiose dans la mouvance  du Cirque du Soleil. Son concepteur a  d’ailleurs été le créateur et directeur avec Guy Laliberté de dix réalisations de la célèbre troupe…En 2002, le milliardaire Steve Wynn lui demande de concevoir un projet unique pour un nouveau complexe à Las Vegas. Des auditions sont alors organisées secrètement dans une piscine de  cette ville mythique et les premières représentations ont lieu en 2005 mais l’accueil n’est pas bon. Franco Dragone modifie alors ce spectacle sans paroles, sans intrigue et chargé de symboles, en le rendant plus solennel et plus sombre, avec une  interprétation plus ludique. Il remplace aussi le protagoniste masculin par une femme.

Le Rêve - femme divan Le Rêve (nom prévu à l’origine pour le bâtiment) est une sorte de transposition d’un tableau de Picasso (1932) que possédait Steve Wynn à l’époque. Franco Dragone s’est inspiré de son travail effectué sur O au Bellagio pour aller encore plus loin dans la fusion de la technique et de l’artistique, à un niveau encore jamais atteint. Steve Wynn lui laisse carte blanche  avec un faramineux budget d’environ 35 millions de dollars, pour donner libre court à ses fantasmes les plus fous. Le contrat fut signé pour dix ans, et le spectacle est toujours à l’affiche du Wynn… Steve Wyn changea de directeur artistique en 2006 et en racheta les droits exclusifs pour seize millions de dollars.

 L’histoire nous plonge dans la psyché et les désirs amoureux d’une femme entre passion et sexe, entre esprit et corps, attirée par deux hommes de caractère opposé. Un scénario qui prend place dans un monde parallèle et fantasmagorique. Pour l’aider à choisir entre ses deux prétendants, cette jeune femme se lance dans un voyage mystique, sensible et charnel, presque métaphysique, guidée par un magicien, maître des éléments qui fait apparaître les tableaux comme un livre d’images pour adultes.

 Ce théâtre en rond unique au monde qui a coûté soixante-quinze millions de dollars,  a été spécialement conçu  pour l’hôtel-casino et peut accueillir 1.600 personnes. Les fauteuils en gradin encerclent à 360° un grand bassin  de 4. 000 m3, profond de neuf mètres ! Avec plusieurs plateformes hydrauliques  pouvant être élevées ou abaissées pour des effets de mise en scène. Un système sophistiqué d’escamotage mis en place et piloté à distance, en parfaite synchronisation avec les artistes. L’eau peut ainsi disparaître et laisser place à une scène  et inversement. Aucun siège n’est à plus de douze mètres, ce qui permet d’être dans une position immersive… ( les premiers rangs se font parfois arroser !)

Le Rêve - Acrobates aériensLes équipements sont de tout premier ordre : éclairages automatisés de 2. 040 kilowatts, système sonore surround en 5.1  avec 180 haut-parleurs … et toit rétractable à trente mètres qui permet aux artistes de voler dans les airs ou de se jeter d’une grande dans l’eau du bassin… Avec quatre-vingt dix artistes exceptionnels de dix-sept nationalités : gymnastes, nageurs, circassiens ou cascadeurs, dont certains ont même participé à des compétitions nationales, mondiales et olympiques. C’est obligatoire ici : tous ont leur diplôme de plongée et changent au moins trois à quatre fois de costume au cours de la représentation. Dix-huit plongeurs avec bouteilles assurent leur sécurité et les assistent pour respirer sous l’eau et les guider avec des lumières dans les tunnels qui conduisent aux différents endroits de la scène. Des musiciens et chanteurs jouent à chaque représentation et des équipes techniques (85 personnes !) pilotent cette entreprise titanesque  Et il y a un renouvellement permanent des techniciens et artistes avec chaque année, des auditions, ce qui donne lieu à une compétition féroce quand on veut garder sa place. Il y a donc un niveau d’excellence garanti avec, sans cesse, de nouveaux costumes, de nouvelles chorégraphies, des musiques et des éclairages additionnels, etc.

 Le spectacle est composé de dix-sept tableaux qui s’enchaînent avec une précision d’horloger. Avec des premières images saisissantes : le Maître des éléments sort du grand bassin en marchant sur l’eau, comme par magie tel un Moïse des temps modernes et invite la jeune femme à choisir entre deux prétendants (un gentil et un méchant éjecté de l’eau pour atterrir sur une passerelle !). Elle s’endort ensuite  sur un divan qui s’enfonce dans un fracas de bouillonnements et d’éclairs. Le voyage onirique commence et alternera visions du Paradis et de l’Enfer, du Bien et du Mal.

 Les grandes toiles tendues du plafond s’escamotent comme aspirées et laissent place à un impressionnant dôme où descend, grâce à des filins, un groupe de jeunes femmes sur des grands bastaings de bois. Deux énormes cornes d’abondance retentissent et allument des feux sur l’eau, ce qui provoque l’ouverture du toit d’où se déversent des trombes jusqu’au bassin. Des femmes-oiseaux descendent des cintres et un arbre immense apparaît au milieu de l’eau avec, dessus,  la femme accompagnée d’acrobates. Un magnifique tableau complété par les nages synchronisées des acrobates encerclant l’arbre qui tourne sur lui-même, pendant qu’elles réalisent des figures, en passant de branche en branche et en se jetant à l’eau.

 Le Rêve - l'arbreLe deuxième prétendant arrive dans les airs et embarque la femme, tandis que l’arbre sombre doucement dans les eaux avec ses « figures organiques » se confondent aux branches. Les  prétendants ont des doubles qui interviennent lors de saynètes comico-magiques entre les tableaux. Le reste du spectacle, sur le même modèle, nous réserve de nombreux moments inoubliables : un tango endiablé et magnifié par des danseurs exceptionnels autour d’une scénographie mêlant le feu et l’eau. Des porteurs-trapézistes sur sangles aériennes jettent leurs partenaires dans l’eau, en réalisant des figures. Des sphères remplies d’eau descendent des cintres en déversant des filets dans le bassin pendant que les plates-formes s’élèvent de la piscine en tournant, pour créer des jeux d’eau romantiques. On frissonne devant les hallucinants lâchers de plongeurs tout en haut du toit. Une danse contrainte avec le méchant prétendant encadrée par six écrans géants  avec des images animées organiques… Un numéro de mât chinois est détourné avec un tronc d’arbre suspendu dans le vide. Une sphère lumineuse suspendue, comparable à un gros lustre humain, sert de support à des voltigeurs avec  des numéros de main à main. Une production de jets d’eau multicolores de plus en plus puissants, à une multitude d’endroits pour une apothéose.

Et arrive un happy end  avec le beau et gentil prétendant qui embarque sa promise sur un trapèze volant, après lui avoir offert une rose. Pour fêter ce dénouement, tous les artistes saluent le public sur des praticables qui se transforment en une immense pièce montée fluorescente d’un mauvais goût étonnant : seule faute esthétique du spectacle… Heureusement rattrapée avec l’éclosion de fleurs géantes sorties du plafond! Une dernière  et superbe image pour clôturer ce feu d’artifice de performances…

Bien entendu, l’illusion est  constamment présente grâce à la scénographie et la production de jets d’eau par le Maître des éléments. Et cela rappelle le tour dit des Fontaines d’eau popularisée par le magicien japonais Ten Ichi. Il y a également quelques tours conçus par l’illusionniste Shimshi  et réalisés par un artiste-clown. Avec entre autres, une tige enflammée qui se transforme en fleur, l’apparition d’une colombe à partir d’un foulard, une colombe en plastique transformée en vraie et l’apparition de la femme sur un divan grâce à un voile.

Le Rêve est le plus grand spectacle actuel de Las Vegas* et dépasse en modernité, techniques, performances et poésie, les créations du Cirque du Soleil qui commencent à s’épuiser artistiquement. Depuis une dizaine d’années,  la  grande maison québécoise a tendance à réchauffer ses vieilles recettes…Tout est hors normes à commencer par le Wynn, l’hôtel  le complexe le plus luxueux de Las Vegas qui reçoit Le Rêve. Ensuite, le théâtre, on l’a dit, a été spécialement conçu en même temps que le bâtiment. Mais cette belle boîte aux démonstrations virtuoses de machineries ne doit pas faire oublier une partie artistique de niveau exceptionnel: scénario, mise en scène, chorégraphie, conception sonore, création-lumières, acrobaties, numéros d’illusion…. Le spectacle est inspiré par des scènes bibliques de tableaux comme le Jardin d’Eden ou le Jugement dernier, avec ses fontaines et créatures fantastiques. Des compositions volontairement maniéristes qui parlent au plus grand nombre… Comme le dit Brian Burke, directeur artistique du Rêve : «J’aime à  penser que le spectacle est une œuvre d’art vivante. Vous pouvez venir dans notre salle de spectacle, voir, comme une peinture dans un musée, quelque chose que vous n’avez jamais vu auparavant, pour que nous puissions tous rêver ensemble. »

Les créations aquatiques nous font penser aux fééries de Versailles et à ses  Grandes Eaux, avec musiques et feux d’artifices. Absolument grandiose, cette création dessinée au millimètre près, épouse les sentiments intérieurs des personnages. Chaque jet, chaque fontaine, chaque effet pyrotechnique est une expression magnifiée par les jeux de lumière et la musique qui font corps avec les artistes. Et les chorégraphies de nage synchronisée font écho aux fameux ballets cinématographiques de Busby Berkeley, avec leur  grande précision et leur construction optico-géométrique.

L’eau et les rêves ont un point en commun : ils changent constamment de forme et de fond et sont difficiles à à interpréter. La composition même du spectacle est en perpétuel mouvement, avec des tableaux volontairement énigmatiques et sans message précis et qui permettent au public d’entreprendre leur propre voyage intérieur.

La technique au service de l’artistique : les artistes circassiens-danseurs-nageurs sont au diapason avec la narration et leur personnage, et cela conduit au sublime. Tout, absolument tout, concourt ici à produire une alchimie unique et à transporter les spectateurs hors du temps, hors des frontières physiques du monde, pour qu’ils s’abandonnent à la fantasmagorie d’un espace où les éléments se mélangent comme par magie. L’eau, l’air, la terre et le feu jouant constamment avec les protagonistes…

 Sébastien Bazou

 Spectacle vu à Las Vegas, (Texas, Etats-Unis) en  avril.

 * Franco Dragone a exporté son concept à Macao en 2010 et fait construire, pour un coût total de 250 millions de dollars! une salle de 2 .000 places, avec une visibilité à 270° (comme une piste de cirque) dans le casino City of Dreams pour abriter avec une piscine de 14. 000 m3 et de 25 m. de diamètre,  huit étages de machinerie sur 45 m de haut: The House of dancing Water, le spectacle le plus cher et le plus vu au monde qui se joue à guichets fermés toute l’année….

 

 

 

 

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