L’amour en toutes lettres, mis en scène de Didier Ruiz

L’Amour en toutes lettres, questions sur la sexualité à l’abbé Viollet, d’après L’Amour en toutes lettres-Questions à l’Abbé Violet sur la sexualité (1924-1943) de Martine Sevegrand, adaptation de Silvie Laguna et Didier Ruiz, mise en scène Didier Ruiz

© Emilia Stéfani-Law

© Emilia Stéfani-Law

« 387ème ! », annonce un des comédiens en ouverture du spectacle. Depuis la création en 1998, le metteur en scène a confié au même groupe, ces écrits intimes publiés dans le livre (épuisé) de Martine Sevegrand. Chacun devenant dépositaire et acteur d’une seule et même lettre. Le comédien, dit-il, a vieilli avec ce texte, l’a digéré, et l’a intégré, comme rarement il a l’occasion de le faire, dans le temps et sur une scène.  » Et la distribution de  1998 a été définitive telle un geste sacré :«Leur engagement dans les mots mais aussi dans la singularité de ce spectacle est à mes yeux exemplaire et unique. »
Au fil des représentations, certains acteurs ont quitté la bande mais n’ont pas été remplacés. La lettre disparaît du spectacle, avec le départ de son interprète. Exemplaire aussi, et c’est un autre moment fort de cette création, devenue désormais un classique du théâtre documentaire avec un style étonnant de sensibilité et une écriture respectueuse des règles de la langue française. Alors que la plupart des auteurs de ces lettres, à quelques exceptions près, ont obtenu au maximum le certificat d’études. Admirable cette correspondance non seulement d’humanité mais d’application. Un beau moment de poésie dramatique !

Le format proposé au Théâtre de Belleville permet de présenter deux versions distinctes: une le lundi et une autre le mardi,  pour découvrir ou retrouver ces lettres: depuis vingt ans, L’Amour en toutes lettres continue son aventure théâtrale, dans des lieux parfois  insolites comme… des cabines de plage ou des chambres d’hôtel à Calais, des salles de mariages à Paris… Ou sur des scènes traditionnelles, comme ici, au théâtre de Belleville. « Ces lettres, pour Didier Ruiz, parlent  étrangement encore et toujours de l’évolution de notre société mais aussi et surtout des labyrinthes de la nature humaine démunie devant les mystères de l’amour.»

Adressée à l’abbé Viollet, « oreille privilégiée de l’intimité des couples et de leur sexualité », cette correspondance écrite dans les années 30 n’a pas d’incidence sur la véracité sociale ou religieuse et l’actualité  des questions posées. D’autant plus intéressant et émouvant, que ces lettres mettent en lumière le courage et la sincérité de gens perdus et angoissés, face à des situations souvent inextricables et douloureuses dans une société très conservatrice : «Le 10 mars 1931, à Monsieur l’Abbé Viollet, qu’on tâche de se débarrasser d’un enfant conçu, est évidemment très coupable quand il est en route et que la mère se porte bien, mais, quand celle-ci est en danger de mort et qu’on pourrait la sauver en la faisant avorter, comment condamner cette malheureuse? » Ou encore : «Le 29 février 1936, à Monsieur l’abbé Viollet, Directeur du Mariage chrétien: « Je ne crois pas que Dieu a créé la femme dans le but exclusif d’en faire une boîte à ordures, un crachoir pour homme et une fabrique d’enfants à jet continu et illimité. » «Le 13 juillet 1938, Monsieur l’abbé, j’ai vingt-trois ans et je suis étudiant. Alors que j’avais une dizaine d’années, (…) je m’amusais fréquemment avec un camarade. Un jour, notre amusement consista à se toucher les jambes. À un moment je sentis une sensation très agréable, c’était un plaisir charnel. Dès lors, les amusements de ce genre se répétèrent souvent car l’impression ou plutôt l’émotion m’attirait. « (…) « Je n’avais aucun attrait pour le sexe et j’étais persuadé qu’il ne pouvait y avoir de péché d’impureté, que dans les rapports, que j’ignorais d’ailleurs, avec le sexe.» Violence de ce début de lettre : «Le 4 août 1931, Monsieur l’abbé, je répèterai jusqu’à mon dernier jour que je maudis le criminel pervers qui n’a pas craint de me faire connaître la masturbation alors que j’avais à peine huit ans. Ensuite j’ai pratiqué cela pendant des années et j’ai ruiné ma santé physique et morale. » L’abbé Violet ne répondra à aucune de ces lettres.

Didier Ruiz témoignait déjà il y a vingt-et-un ans, avec L’Amour en toutes lettres, d’une exigence et d’une singularité  artistique, mais aussi d’une incomparable approche du théâtre-documentaire. Son chemin esthétique n’a cessé de se développer avec une grande finesse et il choisit bien ses comédiens mais aussi  ceux qu’il nomme les «innocents» ou «intervenants», parce qu’ils ne sont pas acteurs professionnels.  On est, une fois de plus, fasciné par une distribution sans faux pas.
Plus récemment et sur des sujets tout aussi brûlants, comme Une Longue Peine, ou sa dernière création TRANS (Més Enllà), les spectateurs, toujours d’une grande diversité, sortent touchés par des situations hors-normes souvent bouleversantes. Proche pour certains, plus éloignée pour d’autres. Cette grande émotion qui prend forme à travers sa pratique du théâtre,  naît, semble-t-il, grâce à une dimension politique accessible à tous. Et grâce aussi à une mise en scène qui n’exclut en rien la cruauté de la vie. Malgré, ou plus justement à cause de la peur, de l’ignorance crasse, ou du mépris envers certains sujets de notre société, les créations de Didier Ruiz s’emparent de notre monde et de ses tourments, au plus proche de l’intimité de chaque être, quel que soit le thème abordé.

Didier Ruiz, sans aucune volonté de faire du social, réussit à imposer un théâtre poétique, au sens fort et rigoureux du terme. Rares sont ses créations où il n’y ait un, ou des moments épiphaniques. Ici, Dionysos et Apollon sont au cœur du chant tragique.

Elisabeth Naud

Le spectacle a  été joué au Théâtre de Belleville, 94 rue du faubourg du Temple, Paris (XIème). T.:  01 48 06 72 34.
La tournée se poursuit la saison prochaine.
 

    

 

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