Jean-Pierre, Lui, Moi, de et par Thierry Combe

 

Jean-Pierre, Lui,  Moi de et par Thierry Combe

F2352680-5902-43CD-840F-873AD9FBA18F Comment vivre avec un frère handicapé ? Thierry Combe n’y va pas par quatre chemins et pose d’entrée de jeu cette question au public, quitte à le mettre mal à l’aise. Mais bientôt, il saura le dérider avec un humour bon enfant.  Dans un décor ambulant destiné au plein air ou à toute salle polyvalente: une enceinte de bois où l’on s’assoit sur des tabourets, il délimite ses espaces de jeu : ici, Père-Mère , ici, le lieu du handicap, là, sa place à Lui dans cette histoire, une place qu’il a dû trouver. Il interprète tous les personnages :  le sien, ses parents, les éducateurs et surtout Jean-Pierre et pose les jalons de ce récit riche en anecdotes. Découverte fortuite du handicap par les parents : un séisme. Conséquences de la maladie sur la famille et sur ce petit frère (Lui) qui nait cinq ans après. Visite au foyer où réside Jean-Pierre devenu adolescent, puis adulte…

 L’acteur-auteur nous amuse et nous émeut, caricaturant gentiment des situations délicates comme le regard des autres sur Jean-Pierre. Un frère hors du commun dont il donne une image positive. Thierry Combe a l’art et la manière d’impliquer les spectateurs, jusqu’à en faire participer quelques uns qui se prêtent volontiers au jeu. Il aborde avec pudeur et  décontraction un  thème grave et délicat, dénonçant les tabous, provoquant rires et gêne. Sous le soleil  du onzième arrondissement parisien, dans le cadre du festival des arts de la rue Onze Bouge, ce jeune homme venu de Planoiseau, en Haute-Seille dans le Jura, où il a implanté sa compagnie Pocket Théâtre en 2006, nous apporte un brin de fantaisie.  Il a développé au Colombier des Arts, un projet innovant de permanence artistique et culturelle auprès des publics éloignés du théâtre et sa compagnie propose actuellement plusieurs types de spectacle (salle ou rue).

L’auteur-acteur , pendant une heure quarante-cinq conduit le public dans les méandres d’une vie bousculée par ce grand frère qui finalement, est devenu, dans la peau de son cadet, un héros de théâtre. Thierry Combe en convient  : « Fiction et réalité, une frontière avec laquelle je m’amuse avec malice depuis plusieurs créations et que j’avais envie de questionner une fois de plus avec Jean-Pierre, Lui, Moi. »

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 1er juin au festival Onze Bouge (vingt-troisième édition), stade Thiéré, Paris  (XI ème).

 Le 14 juin, festival Pont des Arts, Pontarlier (Doubs). 

Du 9 au 21 juillet, Festival Villeneuve-en-Scène, Villeneuve-lès-Avignon (Gard). T. : 04 32 75 15 95

Du 8 au 10 août , festival L’été de Vaour, cour de l’Hôtel du Parc, Vaour (Tarn).
 
Les 13 et 14 septembre, festival Collin’Art, Sombernon (Bourgogne) ; du 19  au 22 septembre,  Quelques p’Arts, Boulieu-lès-Annonay (Ardèche)  et du 25 au 28 septembre, Territoire Bresse Haute-Seille (Jura).

Les 2 et 3 novembre, Festival Maynats, Bagnères de Bigorre (Hautes-Pyrénées) ; les 6 et 7 novembre, Jegun (Gers) ; les 9 et 10 novembre, Verdun-sur-Garonne (Tarn-et-Garonne) ; du 12  au16 novembre, ARTO, Toulouse (Haute-Garonne) ; les 19 et 20 novembre, Derrière le Hublot, Capdenac (Lot).
Du 6 au 8 février, Théâtre du Briançonnais, Briançon (Hautes-Alpes) et du 14 au 16 février,  Palais des Beaux-Arts Charleroi (Belgique).

Pocket Théâtre, 80 rue Saint-Antoine, Planoiseau (Jura). T. : 09 52 87 62 76.

 


Archive pour 8 juin, 2019

Les Évaporés, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

 

Les Évaporés, texte et mise en scène  de Delphine Hecquet

 3E12307C-4D14-4361-9644-20F347A184E9Chaque année, plus de cent mille japonais choisissent -mais est-ce vraiment un choix? -  de s’évaporer.  Non de disparaître : l’eau qui s’évapore, change d’état mais ne disparaît pas. C’est bien la question : que deviennent ces hommes et ces femmes qui se sont effacés de la société ? Sans identité, sans statut social, en n’étant “personne“, ils restent quand même des personnes.  Delphine Hecquet observe ici les différentes faces du phénomène, avec un regard à la fois objectif et empathique.

Un journaliste français vient au Japon observer le phénomène et en rendre compte ; l’enquêteur prend le risque de perturber sa propre enquête en se faisant trop proche de son “objet“, et d’en sortir probablement changé. Mais de cela, on ne nous dira pas tout. La pudeur est de mise et l’auteure lui a donné ses propres scrupules, son exigence et sa délicatesse. Un homme d’âge mûr, licencié de l’entreprise à laquelle il a donné toute sa vie, décide de s’évaporer. Une jeune fille quitte sa mère qui lui a menti sur son mode de vie. À ces déshonneurs, la seule réponse a été le suicide social. On entendra aussi la voix d’un professionnel qui tient une agence pour futurs « évaporés », assurant les actes pratiques de leur effacement. Ce pourrait être un documentaire et du pur reportage mais Delphine Hecquet a choisi le théâtre et a eu raison : l’essentiel, le fait que ces évaporés aient changé d’état mais soient toujours là, doit exister avec des présences et des paroles vivantes. De même le désarroi de ceux qui restent, fille de l’un, mère de l’autre, face à cette fuite, à cet abandon. Tristesse et colère, incompréhension, face à la froideur d’une administration évidemment opposée à ce qu’elle considère comme une trahison sociale.  Mais les agents de cette administration ont aussi leurs contradictions, que l’on peut lire dans un tout petit geste. Et parmi ces SDF, une vieille femme, sorcière philosophe couronnée de fleurs, vient apporter le souffle tonique d’une Diogène souriante. Certes le cinéma peut faire ça mais cette économie de grands et petits chocs, ces contradictions en quelques signes sont l’essence même du théâtre.

Le dialogue entres images filmées d’une foule solitaire et personnages auxquels nous avons commencé à nous attacher, fonctionne parfaitement, en nous plaçant en toute simplicité au cœur du théâtre, à la source même du théâtre grec, même s’il s’agit ici d’un théâtre franco-japonais : l’articulation entre l’intime et le social, ou pour mieux dire, le politique. Et cela, redisons-le, avec une très belle économie d’effets, dans une  scénographie parfaite, et tout aussi parfaitement éclairée. Trois plans : la ville, filmée, celle de l’espace social normatif, l’espace intime, et l’espace commun, public, anonyme, qui est aussi celui de l’enquêteur et de la chanteuse de cabaret.

Le spectacle, contrairement à la critique, n’intellectualise pas. C’est le sensible qui en fait le prix. Le choix d’écrire en français et de faire traduire la pièce en japonais (sur-titré), jouée par des japonais, est fondamental : cette “étrangèreté“ nous emmène vers une écoute particulière, nous débarrasse du prévisible. Nous impose, en douceur, une réserve, une pudeur du regard. Ce qui n’interdit pas les moments de sourire et d’humour. Nous ne sommes pas seulement devant le plaisir du travail bien fait  et les acteurs japonais (ils ont tous travaillé en France avec de grands metteurs en scène et de maîtres du butō (danse du corps obscur) sont  exemplaires, au point que  le  seul comédien français, à la limite exacte entre présence et effacement, paraît étranger, en toute logique…

Pour son deuxième spectacle, Delphine Hecquet, comédienne expérimentée, fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise de la mise en scène remarquables. Elle a quelque chose à dire sur la solitude, l’identité et l’appartenance (bref, hommage, en passant, à Michel Serre). L’évaporé n’appartient plus à un corps social, mais existe, d’une existence tenace, douloureuse. Au-delà du documentaire, un vrai travail d’artiste, une très belle réalisation.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre (Val-de-Marne) jusqu’au 23 juin. T. : 01 43 28 36 36.

 

Je poussais donc le temps avec l’épaule (Temps 1), adaptation de Serge Maggiani, mise en scène de Charles Tordjman

 

Je poussais donc le temps avec l’épaule (Temps 1), d’après A la recherche du temps perdu de Marcel Proust, adaptation de Serge Maggiani, mise en scène de Charles Tordjman

Crédit photo : Laurencine Lot.

Crédit photo : Laurencine Lot.

La recherche de la connaissance est en grande partie, une quête du temps évanoui dans un passé dont on cherche les traces… une archéologie, selon Michel Foucault. Cette quête est un objet littéraire majeur et Marcel Proust a réussi à l’exprimer avec un titre devenu célèbre. Le temps reste ce avec quoi la conscience humaine se débat toujours, au-delà de sa puissance d’effacement, d‘oubli ou de perte inéluctable, au-delà des césures et ellipses dans la continuité des occasions manquées.L’enfance et l’adolescence de Marcel Proust (1871-1922), partagées entre angoisse et exaltation, ne prennent fin qu’à la mort de sa mère en 1905. Fils d’un médecin originaire d’Illiers (Eure-et-Loir) et de Jeanne Weil, une grande bourgeoise exceptionnellement cultivée, ce petit garçon fragile passe ses étés, couvé par sa tante Léonie à Illiers jusqu’en 1884, puis sur les plages normandes.

Histoire d’une époque et d’une conscience, avec, au centre, le narrateur qui s’exprime à la première personne, sauf dans Un Amour de Swann. Cet épisode symbolique suit l’évocation initiale de Combray où Marcel Proust a fixé le souvenir d’Illiers et précède l’idylle avec Gilberte, la fille de Swann.  A l’ombre des jeunes filles introduit la plage de Balbec et ses rencontres, dont Albertine… Cette adaptation d’A la recherche du temps perdu par Serge Maggiani, est recréée avec la même sensibilité qu’à sa création en 2001. Dans ce monologue de ce Temps 1 (Le Temps 2 est en préparation) ? Serge Maggiani privilégie avec ces fragments choisis de Du côté de chez Swann, A l’ombre des jeunes filles en fleurs et Le Côté de Guermantes, des réflexions sur la mémoire dans le surgissement du souvenir – une mesure aussi de l’évolution du moi et des intermittences du cœur. Ce « temps perdu » est un trésor impérissable grâce à la magie de l’évocation : le baiser de la mère du petit Marcel avant de se coucher, l’agacement joué du père, la sonnette du jardin à l’arrivée de M. Swann, les petits mots glissés par une Françoise ronchonne, le souvenir du parfum lumineux des aubépines blanches quand on longe la haie du parc de M. Swann, l’évocation de toutes les chambres à coucher entrevues, la grand-mère malade et l’anxiété enfantine, la plage de Balbec, Mademoiselle Vinteuil surprise, grâce aux volets ouverts, dans la maison de son père défunt…

Vincent Tordjman installe le narrateur qui se souvient des frayeurs et inconforts de son enfance, dans un univers blanc éblouissant, au sol plastique immaculé et matelassé. Comme dans le songe d’un tranquille passager privilégié d’un paquebot en partance vers les mers lointaines… L’acteur se déplace lentement, de jardin à cour, longue silhouette sombre marchant dans  cette alcôve blanche, en chaussettes, pantalons et long imperméable noirs. Ecartant et levant les bras vers les étoiles, Serge Maggiani ressemble à un personnage céleste de Folon. Puis, il s’allonge, pêcheur endormi au fond de sa barque et heureux de sa dérive : un souvenir récurrent et bienfaisant du narrateur. Les belles lumières de Christian Pinaud évoquent une aurore mythique aux doigts de rose, ou le bleu sombre de la voûte céleste à l‘orée de la nuit…Une belle balade poétique sur les rives claires de la mémoire proustienne.

Véronique Hotte

Un autre point de vue

 Tel le Narrateur d’ A la Recherche qui bien des années après son enfance à Combray redonne « le branle à sa mémoire », le comédien revisite une partition qu’il avait transcendée de son timbre si particulier : légèrement voilé, un peu sombre et presque toujours discrètement ironique. Dans un espace blanc médiumnique, il entre en scène et déploie son long corps habillé d’un manteau noir. Le langage sera la seule action de cette intense coulée faite d’associations d’idées, de formes, de sensations et de souvenirs.

 L’essentiel du spectacle puise dans Du côté de chez Swann et ce sont les personnages familiers qui revivent à la faveur de ce  Longtemps je me suis couché de bonne heure , sésame qui ouvre le livre ainsi que la représentation. Aussitôt tinte la clochette au fond du jardin, annonciatrice de la visite de Monsieur Swann, mais qui sonne aussi le glas pour le Narrateur : sa mère, retenue par la conversation au jardin, ne viendra pas l’embrasser. Drame de l’angoisse du baiser impossible, jalousie qui émigrera plus tard dans l’amour… Le voyage que nous faisons avec Serge Maggiani cristallise nos souvenirs de l’œuvre. Les fantômes qui lui apparaissent surgissent en nos propres mémoires car ils sont ceux de nos lectures (le Père, Françoise, Gilberte, la tante Léonie…), tout comme les aubépines du chemin de Tansonville, les nymphéas de la Vivonne ou les statues de pierre de l’église Saint-André-des-Champs. Combray est là tout entier, par le simple pouvoir de la parole. Tout en distance mesurée, jouant parfois d’étirements corporels, de langueurs, comme « le dormeur qui tient embrassées les heures », l’acteur nage et remonte le temps, car « bien des années ont passé depuis Combray ». De cette chambre où il dort, et dont l’emplacement et la forme des meubles ne font que bouger dans son demi-sommeil, il recompose tout un passé fait d’angoisses enfantines et d’espoirs insensés. 

 Le comédien a aujourd’hui l’âge du Narrateur au moment du Temps retrouvé. Sans doute  cela  donne-t-il à cette nouvelle approche, deux décennies plus tard, la profondeur d’un retour sur un paradis à jamais perdu ? On sent une pointe de tragique, un accent parfois terrible dans les ruptures de ton, accentuée par les interventions musicales du quatuor à cordes. Et lorsque le personnage dit à son père : « Je vais venir »… c’est à la mort prochaine, possible, que l’on pense. Mort qui rassemblera à tout jamais l’enfant avec sa mère et sa grand-mère, qui confondra pour toujours Marcel Proust avec le Narrateur d’ A la Recherche. Et qui réunira lecteurs, personnages, et aujourd’hui spectateurs, dans les eaux opalines du souvenir et de la littérature confondus.

 Et pour ceux, non lecteurs de Proust, qui viendront partager ce moment de grâce, point n’est besoin de connaître ces personnages par une lecture préalable. Il  suffit de se laisser couler dans le rêve du dormeur éveillé, pour éprouver en soi, perdus dans les sous-sols de nos mémoires, les chagrins de notre enfance, la violence de nos désirs d’alors, tout comme la douceur des lilas en fleurs. Ce spectacle convoque par le simple appel du verbe, toutes les sensations premières dont l’enfance est le terrible réceptacle.

Marie-Agnès Sevestre

Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème) jusqu’au 25 juin. T. : 01 42 74 22 77.

June Events 2019

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Näss (Les Gens) de Fouad Boussouf

June Events 2019

Fondé en 1999 par Carolyn Carlson, aujourd’hui présidente d’honneur, l’Atelier de Paris est devenu Centre de Développement Chorégraphique national il y a quatre ans. Avec ce festival, il clôt une saison axée sur des résidences de compagnies et des créations. Fidèle à sa mission de formation continue, il programme aussi tout au long de l’année des ateliers professionnels  avec des figures historiques de la danse. L’Atelier de Paris soutient donc la création mais favorise aussi la reprise de pièces du répertoire en partenariat avec d’autres théâtres.

Dans cet esprit, June Events  propose quarante rendez-vous dans une vingtaine de lieux parisiens, dont certains gratuits sur des places publiques. Parallèlement, il permet aussi à des chorégraphes de montrer leurs projets en cours, en prélude aux deux spectacles de la soirée. Comme la Libanaise Danya Hammoud. Mais il faudra retenir de cette seconde soirée du festival programmée avec le Printemps de la danse de l’Institut du monde Arabe (voir Le Théâtre du Blog) la chorégraphie de Fouad Boussouf avec sa compagnie Massala.

 Sérénités chorégraphie de Danya Hammoud

Cette jeune artiste formée aux Beaux-Arts de Beyrouth puis au Centre national de Danse Contemporaine d’Angers et au Sadler’s Wells à Londres, navigue entre Europe et Liban et prépare sa troisième pièce. Pour Sérénités, qu’elle présente en une heure, le bassin reste au centre de sa recherche : «le  lieu de l’événement», à partir duquel elle explore le corps. «On est dans la découverte du geste », dit-elle. Avec ses partenaires, elle va composer un trio «en construisant  des figures pour concrétiser des états». 

Ce futur spectacle se présente comme une longue traversée, parcourue de  micro-événements, tendant vers la sérénité. Elle s’inspire de l’iconographie de la chasse pour découvrir l’animalité des corps en déplacement permanent, et de l‘observation de chanteurs sur scène pour créer des pulsions et des expressions du visage. Sérénités se concrétise ici quand les danseuses décortiquent pour nous quelques tableaux, alternant lentes progressions et ondulations sismiques. Mais on ne visualise pas encore très bien cette pièce qui sera créée en 2020 au festival d’Uzès.

 Terça-Feira : Tudo o que é sólido dissolve-se no ar (Mardi: Tout ce qui est solide se fond dans l’air), chorégraphie de  Cláudia Dias 

 Un titre issu du Manifeste du Parti communiste de Karl Marx pour cette pièce, la deuxième d’une série au long cours de sept pièces, prévues en sept ans «contre l’idée d’un avenir absent ou précaire ». Elle suit Monday: watch your right (Lundi: attention à ta droite) créée en 2016. La chorégraphe portugaise revendique un ferme engagement politique. Attachée à la technique de «composition en temps réel»,  elle a invité Luca Bellezze pour un duo sonore et visuel et nous emmène sur les routes de l’exil, à travers le destin d’Omar, un jeune Palestinien et de ses parents, migrant vers l’Italie… Des tables, garnies d’objets servant au bruitage, encadrent, à cour et à jardin, un praticable incliné. Les artistes, à partir d’un fil blanc tendu, vont dessiner au sol personnages et paysages, comme avec une craie sur un tableau noir. On pense aux films d’animation La Linea d’Osvaldo Cavandoli.

Ils tracent une géographie mouvante de villes, côtes, frontières et rivières où se découpent des corps gisant ou marchant : ceux des  migrants parcourant terres et mers. Un texte projeté donne le point de vue d’Occidentaux sédentaires: « Nous avons fait le choix de ne pas dire le texte, c’est une manière de respecter l’expérience de vie des personnes dont nous parlons : expulsées de leurs terres et contraintes à une migration constante. Je ne peux pas parler à leur place mais je peux raconter leur histoire », dit Cláudia Dias. Honorable pudeur, mais… scéniquement, les mots, finissent par brouiller les images. Bavard, compliqué et allusif, le récit envahit l’écran placé en fond de scène et prend le pas sur la performance…

 Näss (Les Gens), chorégraphie de Fouad Boussouf

 Avec un rythme au bout des pieds et des bras, sept corps en mouvement perpétuel, ensemble même quand ils s’échappent du groupe pour de courts solos ou duos d’une virtuosité acrobatique. Une heure sans relâche, alternant les cadences. D’abord silhouettes incertaines au bord d’un monde lumineux, se découpant sur l’écran blanc qui barre le fond de scène, les interprètes quittent ce rivage pour avancer en ligne vers la salle. Puis dansent en cercles de plus en plus concentriques, mus par le son des percussions. Ancrés au sol, tendus vers le ciel, avec des gestes empruntés aux rituels du Maghreb, au hip-hop et à la grammaire contemporaine, avec un zeste de cirque. Fouad Boussouf fait dialoguer tous ces vocabulaires sur du jazz, des musiques traditionnelles de son Maroc natal ou de simples martèlements de pieds. Sa formation hip-hop  et son ouverture aux autres disciplines s’inscrivent dans ce ballet d’une grande force et d’une fine précision. Les figures de danse urbaine alternent ou se marient avec des arabesques ou des sauts. Näss tient d’une épure, à la lisière entre profane et sacré : quelques attitudes orientales, jeux de bras et mains, assises au sol se combinent à des postures plus géométriques. Les portés sont fluides, mais toujours puissants. De rares moments apaisés permettent aux artistes de reprendre leur souffle, sans jamais perdre le fil d’une construction chorale soutenue par des cadences telluriques.

Arrivé en France en 1983, formé au hip-hop puis au cirque et à la danse contemporaine, le chorégraphe a fondé la compagnie Massala en 2010, pour développer un style métissé. Avec cette pièce, il interroge ses racines : « L’histoire du célèbre groupe Nass el Ghiwane (Les Gens bohèmes) dans mes années soixante-dix au Maghreb, a été un élément important de mon inspiration. Dans leurs textes, j’ai découvert un hip-hop plus incarné, empreint de traditions ancestrales.» Ces musiciens ont fait connaître la culture Gnawa et sa transe cabalistique, avec des textes poétiques et anticonformistes, ce qui leur a coûté plusieurs séjours en prison  mais qui a donné naissance au rap marocain.

Le titre Näss (Les Gens) évoque un  » être ensemble », dans une gestuelle partagée. Et communicative… Le public ne s’y trompe pas et accueille, debout et enthousiaste, les sept danseurs et le chorégraphe. Ils nous saluent de quelques pas frappés au sol. Fouad Boussouf, avec cette création de 2017, a été sélectionné par le réseau international Aerowaves, comme l’un des vingt chorégraphes les plus prometteurs d’Europe.

Mireille Davidovici

Spectacles vus le 6 juin à la Cartoucherie de Vincennes. Dans le cadre de June Events et du Printemps de la danse arabe à l’Institut du monde arabe. June Events   se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes (Val-de-Marne). T. : 01 417 417 07.  reservation@atelierdeparis.org

Näss  sera présenté en juin au festival Perspective de Sarrebruck (Allemagne).
En juillet : festival d’Avignon et festival de Sanvicenti (Croatie). Beijing Dance Festival de Pékin et  au Shanghai international Dance Center de Shangai (Chine).

En septembre, aux Dansens Hus d’Oslo (Norvège) et Stockholm (Suède).

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