Les Évaporés, texte et mise en scène de Delphine Hecquet

 

Les Évaporés, texte et mise en scène  de Delphine Hecquet

 3E12307C-4D14-4361-9644-20F347A184E9Chaque année, plus de cent mille japonais choisissent -mais est-ce vraiment un choix? -  de s’évaporer.  Non de disparaître : l’eau qui s’évapore, change d’état mais ne disparaît pas. C’est bien la question : que deviennent ces hommes et ces femmes qui se sont effacés de la société ? Sans identité, sans statut social, en n’étant “personne“, ils restent quand même des personnes.  Delphine Hecquet observe ici les différentes faces du phénomène, avec un regard à la fois objectif et empathique.

Un journaliste français vient au Japon observer le phénomène et en rendre compte ; l’enquêteur prend le risque de perturber sa propre enquête en se faisant trop proche de son “objet“, et d’en sortir probablement changé. Mais de cela, on ne nous dira pas tout. La pudeur est de mise et l’auteure lui a donné ses propres scrupules, son exigence et sa délicatesse. Un homme d’âge mûr, licencié de l’entreprise à laquelle il a donné toute sa vie, décide de s’évaporer. Une jeune fille quitte sa mère qui lui a menti sur son mode de vie. À ces déshonneurs, la seule réponse a été le suicide social. On entendra aussi la voix d’un professionnel qui tient une agence pour futurs « évaporés », assurant les actes pratiques de leur effacement. Ce pourrait être un documentaire et du pur reportage mais Delphine Hecquet a choisi le théâtre et a eu raison : l’essentiel, le fait que ces évaporés aient changé d’état mais soient toujours là, doit exister avec des présences et des paroles vivantes. De même le désarroi de ceux qui restent, fille de l’un, mère de l’autre, face à cette fuite, à cet abandon. Tristesse et colère, incompréhension, face à la froideur d’une administration évidemment opposée à ce qu’elle considère comme une trahison sociale.  Mais les agents de cette administration ont aussi leurs contradictions, que l’on peut lire dans un tout petit geste. Et parmi ces SDF, une vieille femme, sorcière philosophe couronnée de fleurs, vient apporter le souffle tonique d’une Diogène souriante. Certes le cinéma peut faire ça mais cette économie de grands et petits chocs, ces contradictions en quelques signes sont l’essence même du théâtre.

Le dialogue entres images filmées d’une foule solitaire et personnages auxquels nous avons commencé à nous attacher, fonctionne parfaitement, en nous plaçant en toute simplicité au cœur du théâtre, à la source même du théâtre grec, même s’il s’agit ici d’un théâtre franco-japonais : l’articulation entre l’intime et le social, ou pour mieux dire, le politique. Et cela, redisons-le, avec une très belle économie d’effets, dans une  scénographie parfaite, et tout aussi parfaitement éclairée. Trois plans : la ville, filmée, celle de l’espace social normatif, l’espace intime, et l’espace commun, public, anonyme, qui est aussi celui de l’enquêteur et de la chanteuse de cabaret.

Le spectacle, contrairement à la critique, n’intellectualise pas. C’est le sensible qui en fait le prix. Le choix d’écrire en français et de faire traduire la pièce en japonais (sur-titré), jouée par des japonais, est fondamental : cette “étrangèreté“ nous emmène vers une écoute particulière, nous débarrasse du prévisible. Nous impose, en douceur, une réserve, une pudeur du regard. Ce qui n’interdit pas les moments de sourire et d’humour. Nous ne sommes pas seulement devant le plaisir du travail bien fait  et les acteurs japonais (ils ont tous travaillé en France avec de grands metteurs en scène et de maîtres du butō (danse du corps obscur) sont  exemplaires, au point que  le  seul comédien français, à la limite exacte entre présence et effacement, paraît étranger, en toute logique…

Pour son deuxième spectacle, Delphine Hecquet, comédienne expérimentée, fait preuve d’une maturité et d’une maîtrise de la mise en scène remarquables. Elle a quelque chose à dire sur la solitude, l’identité et l’appartenance (bref, hommage, en passant, à Michel Serre). L’évaporé n’appartient plus à un corps social, mais existe, d’une existence tenace, douloureuse. Au-delà du documentaire, un vrai travail d’artiste, une très belle réalisation.

Christine Friedel

Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre (Val-de-Marne) jusqu’au 23 juin. T. : 01 43 28 36 36.

 

 


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