Le Mois Molière à Versailles: Le Dépit amoureux de Molière, adaptation et mise en scène de Jean-Hervé Aperré

Le Mois Molière à Versailles

 Le Dépit amoureux de Molière, adaptation et mise en scène de Jean-Hervé Aperré

Le plus célèbre dramaturge français, a écrit dans sa jeunesse, un certain nombre de farces dont Le Dépit amoureux, créé en 1656 à Béziers puis joué deux ans plus tard devant Louis XIV. Farces qui obtinrent un grand succès. Molière emprunte à la commedia dell’arte des intrigues et un style de jeu fondé en partie sur l’improvisation et la gestuelle, avec quiproquos, répétition de phrases, bouffonnerie, comique de situation… mais aussi aux farces du moyen-âge français.  Comme dans L’Etourdi ou ce Dépit amoureux. Où il y a déjà en partie du moins, le terreau des Précieuses ridicules (1659) où Molière joue le rôle de Mascarille, un personnage de valet que l’on trouve déjà ici. » Suivront l’année suivante Sganarelle ou Le Cocu imaginaire, une autre farce en un acte et en vers avec de nombreux personnages : neuf au lieu de dix. Mais aussi cousins du Dépit amoureux dont le valet Petit René deviendra Gros-René et où dans l’autre pièce, Molière joue aussi Sganarelle.

Dans toutes ces œuvres, on retrouve une tradition de jeu caricatural héritée des acteurs de farce qui s’exprimaient à la fois par une gestuelle et une mimique précises mais aussi par une diction ridicule savamment mise au point grâce auxquelles Molière se construisait un personnage n’appartenant qu’à lui. Derrière l’auteur, on l’oublie souvent, il y avait aussi un comédien très expérimenté qui avait joué devant tous les publics : du plus populaire dans le Sud de la France, à celui de la bourgeoisie parisienne et à la Cour de France.
 Ici, le scénario est emprunté à La Cupidité, une comédie de Niccolò Secchi un auteur italien du XVI ème siècle. Éraste et Valère sont amoureux  de Lucile, la fille d’Albert qui aime le premier. Il apprend de Mascarille, le serviteur de Valère que, depuis trois jours, Lucile et Valère se sont mariés… Éraste charge alors Marinette, la servante de Lucile de lui annoncer que leur relation est finie. Du côté  amours parallèles,  Gros-René, le valet d’Éraste, se brouille  aussi avec Marinette.

 Dépit amoureux sur toute la ligne… Pour avoir l’héritage d’un riche parent, Albert devait avoir un fils mais a eu une fille et il lui a alors substitué un enfant mort à l’âge de dix mois. Sa femme a ensuite repris chez elle sa fille pour l’élever sous le nom d’Ascagne.  Cette sœur de Lucile, jusque-là habillée avec des vêtements d’homme, s’est mariée en secret avec Valère, alors que celui-ci se croit l’époux de Lucile. Mais Valère se console en se mariant, lui, avec une femme charmante et laisse Lucile  à Éraste. Et comme eux, Gros-René et Marinette se marieront aussi.

La pièce, pas vraiment réussie, est rarement jouée sans doute à cause d’une intrigue compliquée et parfois difficile à suivre. Mais où il y a déjà  des répliques étonnantes sur les thèmes éternels de la mort et de l’amour : «On ne meurt qu’une fois, et c’est pour si longtemps ! » dit Mascarille. (…) « La mort est un remède à trouver quand on veut; – Et l’on doit s’en servir le plus tard que l’on peut.” (….) « Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville ? Sur la tentation, ai-je quelque crédit ? »
Et  il y a dans une scène de dépit amoureux entre Gros-René et Marinette, l’inimitable saveur des dialogues des grandes pièces qui suivront : « Mon Dieu ! qu’à tes appas, je suis acoquiné », dit Gros-René à Marinette qui lui réplique: «Que Marinette est sotte après son Gros-René ! »

Allons, encore pour la route, quelques vers tout aussi savoureux : “Un sot qui ne dit mot, ne se distingue pas /D’un savant qui se tait. »Et certaines répliques ont de curieux accents misogynes: “Souvent d’un faux espoir, un amant est nourri: /Le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri; / Et tout ce que d’ardeur font paraître les femmes/ Parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.» «La femme est toujours femme, et jamais ne sera que femme, tant que le monde durera. » «La femme est, comme on dit, mon maître ; un certain animal difficile à connaître, dit Gros René et il insiste: «Je ne veux plus m’embarrasser de femme, à toutes, je renonce, et crois, en bonne foi, que vous feriez fort bien de faire comme moi. »

Reste à savoir comment traiter aujourd’hui cette comédie-farce qui est loin d’être une grande pièce? Jean-Hervé Apperé a eu raison de couper certaines scènes annexes mais ne réussit pas à donner un rythme suffisant pour faire décoller un texte inégal. Et il y a trop d’erreurs dans la mise en scène: pourquoi ces deux musiciens sur cette petite scène au synthé et à la clarinette que viennent parfois rejoindre les comédiens? Il semble en fait avoir hésité entre une représentation en extérieur ou dans une salle, avec une fausse vieille petite rampe d’où, sur ce plateau limité, une gestion de l’espace et du temps maladroite que les acteurs semblent avoir du mal à  maîtriser? Pourquoi, par moments, ce jeu masqué  en référence à la commedia dell’arte mais que rien ne justifie et en même temps, quelques répliques ajoutées pour distancier les choses façon Bertolt Brecht? Pourquoi ces costumes (non signés) aussi laids que disparates? Pourquoi ce jeu sans véritable unité ? Désolé, mais dans tout cela, il n’y a pas tout à fait le compte et on est même parfois à la limite d’un certain amateurisme…

 Et la distribution est trop inégale: les cinq acteurs -qui tous, savent au moins dire correctement et sans micro les alexandrins : cela devient rare- doivent endosser douze personnages, ce qui n’arrange rien ! Et les comédiens mal et/ou peu dirigés, s’en sortent difficilement et sur-jouent, sauf Camille Thomas (Lucille) qui,  interprète aussi (masquée) et très bien, Polydore, le père de Valère et Fred Barthoumeyrou (Valère) jouant, en excellent travesti, le personnage secondaire de Marinette, la suivante de Lucille. Toujours juste et drôle, il n’en fait jamais des tonnes et sait tout de suite capter l’attention du public. C’est grâce à eux, malgré de sacrés tunnels assez ennuyeux, que la représentation-gratuite- arrive tant bien que mal, à tenir debout, et que l’on rit parfois. Mais qui a eu l’idée d’avoir voulu ressusciter cette pièce mineure de Molière, surtout en plein air, ce qui accroît encore la difficulté?  Et cette réalisation a bien du mal à tenir la route… Le public, bon enfant, a applaudi.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 9 juin, dans la cour des Grandes écuries du Roi à Versailles (Yvelines). T. : 01 30 21 51 39.

 

 

 

 

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