Temps qu’elle désire, conception et interprétation de Marie Vitez, d’après Marina Tsetaieva, Annie Ernaux, Marie Vitez et Jean Racine

 

Temps qu’elle désire, conception de Marie Vitez, d’après Marina Tsetaeva, Annie Ernaux, Marie Vitez et Jean Racine

©Yann Le Hérissé

©Yann Le Hérissé

«Comment ça va la vie près d’ici ?» Marie Vitez est ici seule en scène, avec trois grands sabliers qu’elle retourne au fur et à mesure, une valise, un tapis, ses bottines. Elle ouvre la valise, en tire un manuscrit qu’elle lit, évoque la vie avec un homme qui la quitte pour une autre femme. Elle cherche désespérément à la retrouver: «Le plus extraordinaire dans la jalousie, c’est de dépeupler une ville ! J’étais maraboutée… »

L’actrice dépose ensuite sur le sol les feuillets qu’elle lit, retourne les sabliers un à un, enlève ses bottes, s’assied par terre. Elle décrit ce que doit être la vie de l’autre femme avec son amant, montre des portraits de femmes nues, puis évoque la ménopause qui, dit-elle, développe la mélancolie: «Il faut absolument que tout soit beau !» Elle étale ensuite un tapis, dispose des cailloux autour, s’allonge et fait des mouvements, puis dit le fameux monologue de Bérénice : «Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous ?/Seigneur que tant de mers me séparent de vous!/Que le jour recommence et que le jour finisse/Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. »

Enfin elle enlève ses bottes et son manteau, s’assied par terre et décrit ce que doit être la femme avec des mouvements : «Vive la vulve pendant vingt-cinq siècles, bannie de l’art occidental » (…) « Autrefois, les cons des femmes étaient pleins de dents !» Un solo très attachant pour essayer « de retrouver les temps de sa vie  » qui est encore en évolution…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de bois, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, (Val-de-Marne). T. : 01 48 08 39 74.


Archive pour 12 juin, 2019

2.069, La Croisée des chemins, conception et réalisation de Bénédicte Mallier,Guénolé Jézéquel, Anatole Donarier et Simon Gauchet,

 

2.069, La Croisée des chemins, conception et réalisation de Bénédicte Mallier, Guénolé Jézéquel, Anatole Donarier et Simon Gauchet, avec les enfants des communes de Baugeois-Vallée

IMG_4294 - copieLa Paperie, Centre national des arts de la rue et de l’espace public, implantée près d’Angers, mène des projets culturels: il s’agit pour les habitants de créer des œuvres avec le concours d’artistes, en dialogue avec les lieux. “C’est reposer la question, dit Éric Aubry le directeur: qu’est-ce qu’un artiste sur un territoire ? Je refuse de me contenter du fait que 15 % seulement de la population fréquente les salles de spectacle.” (…) “Notre métier nous impose d’aller à la rencontre des habitants, des élus, des associations, pour trouver avec eux, la question qui les concerne au plus près.”

 Il s’agit donc pour lui, dans les temps qui viennent, de faire intervenir des artistes dans une soixantaine de « zones blanches » en Anjou (sur cinq départements) et de rassembler les citoyens de manière créative  sur le thème du développement durable : comment circule et mange-t-on? Comment habite-t-on là ? Il y a une forte demande des collectivités locales, et les fonds du Plan climat  dévolus aux régions et aux communes financent ici, pour partie, 2069, La Croisée des chemins, via la communauté de communes Baugeois-Vallée.

 Quelles solutions face au réchauffement climatique ?  Question posée à cent-vingt enfants de cinq établissements scolaires de cette zone rurale un peu éloignée des centres urbains et située à quarante-cinq minutes d’Angers. Ils viennent de trois écoles élémentaires et de deux maisons familiales rurales (établissements de formation générale et professionnelle). Un film, écrit et réalisé avec eux en six mois, nous livrera leur vision du futur. Sollicités par La Paperie, l’architecte Bénédicte Mallier, le scénographe Guénolé Jézéquiel, le graphiste Anatole Donarier et l’auteur-metteur en scène Simon Gauchet ont demandé à ces élèves de se projeter en 2069 et d’imaginer leur chemin de vie jusque là, en tenant compte des changements climatiques, de la montée des eaux et de la pénurie d’énergies fossiles … Ceux de Gée ont choisi une solution technologique et imaginent de vivre dans une immense bulle à l’abri de l’air pollué. A La Ménitré, envahie par les flots, on habite sur pilotis et l’on se nourrit de poissons et à Auverse, on s’est replié dans la forêt. Ceux de  Noyant ont creusé la terre pour trouver du pétrole et pouvoir partir  de là en voiture. Enfin, à Baugé, enfermés dans un château fort (celui du roi René qui domine le bourg), ils font travailler les réfugiés climatiques restés à l’extérieur, sans  leur laisser accès au puits d’eau potable à l’abri derrière les créneaux …

 Au carrefour du roi René, dans la forêt de Chandelais, on tourne aujourd’hui les séquences finales; les cinq groupes de jeunes vont enterrer des lettres écrites à la personne qu’ils seront en 2069. A exhumer et à lire dans cinquante ans… Nous avons pris connaissance de quelques-unes  où ils s’imaginent au futur : “Cela peut paraître bizarre mais je suis toi du passé.” (…) “J’espère que tu as réussi à surmonter tes petits problèmes.” (…) En 2019, je suis heureuse de te parler mais, si tu ne trouves pas cette lettre, il y aura bien quelqu’un d’autre qui la trouvera.” “ Est-ce que tu fais détective ? Est-ce que tu as trois enfants? Est-ce que tu manges des astiquots? (sic)”. Emouvant.

 Chaque tribu, dûment déguisée (ils ont réalisé costumes et décors sous la gouverne des artistes), avance vers la croisée des chemins, banderoles déployées où on lit mises bout à bout, des phrases:  “Quel chemin/Choisissons nous/De prendre/Pour être vivants/Quand nous serons grands ?” Au moins, la question aura été posée et le film va circuler dans la région, peut-être au-delà et permettra au débat de se prolonger …

 Mireille Davidovici

 Le 11 juin, dans la forêt de Chandelais.

La Paperie, 61-63 rue de la Paperie, Saint-Barthélémy-d’Anjou (Maine-et-Loire).

 Le 18 juin, salle Saint-Martin, Noyant et salle des loisirs de  Mazé; le 19 juin, Stella Cinéma, Bauger et le 20 juin, salle Saint Martin, Noyant.

www.lapaperie.fr

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, d’après La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Jean Boillot

© Sanne De Wilde NOOR

© Sanne De Wilde NOOR

Ce n’est pas en fait une adaptation de la célèbre pièce de William Shakespeare même si on y retrouve les noms des personnages. Mais plutôt une réécriture personnelle, une sorte de libre variation par ce dramaturge belge qui a déjà plusieurs fois travaillé avec Jean Boillot. Il en a  fait une sorte de fable épique sur une dizaine d’années. Ici, Prospéro n’est plus un magicien, autrefois duc de Milan, mais un expert scientifique accompagné par sa fille Miranda sur une île déserte après le naufrage de leur bateau. Mais Miranda enfant qui aimait tant son père est maintenant une jeune fille contestataire qui doute de lui… Prospero qui épouse Sycorax, est en effet devenu un expert-chercheur bardé de certitudes, une sorte de petit dictateur qui croit encore à la notion de progrès mais  qui sera chassé par les habitants à qui il voulait imposer sa civilisation. Refrain connu mais qu’il fait toujours bon de rappeler.

A peine débarqué sur cette île, il a en effet pour elle des visées futuristes délirantes comme certains architectes-urbanistes contemporains et se met en tête de faire construire une ville exemplaire. Ce n’est donc plus le Propéro magicien qui règne mais un homme de pouvoir qui entend bien imposer ses vues aux autres. Il veut comme beaucoup d’autres, le bien de l’humanité même si la folie commence à gangréner l’appareil social tout entier. Et les autres personnages shakespeariens qui n’ont plus ici que leur nom, sont d’un égocentrisme démesuré… Caliban qui aime le progrès, viole sans scrupule, Miranda minaude, Sycorax est méprisant, Ariel n’a plus rien d’un ange ; bref, c’est un monde en folie proche de l’auto-destruction que nous propose Jean-Marie Piemme.. 

Jean Boillot a imaginé un univers parfois clownesque où les toiles peintes de Laurence Villerot apportent une belle touche de poésie et il dirige ses acteurs avec,  comme d’habitude, une redoutable efficacité. Géraldine Keller, Isabelle Ronayette, Philippe Lardaud, Régis Laroche et Axel Mandron.  Et il y a deux percussionnistes côté jardin et côté cour.  Il fait une chaleur écrasante dans cette salle mais, même s’il vaut mieux connaître la pièce de Shakespeare pour saisir toutes les nuances du texte de Jean-Marie Piemme, on a une certain plaisir à voir cette satire virulente de notre temps : celui des banques et des gens d’affaires  compromis avec les politiques. Mais ensuite, dans la seconde partie, Jean Boillot  a cru bon d’illustrer cette fable sur la folie de la cité contemporaine par un grand écran comportant une douzaine d’images vidéo de surveillance, immobiles ou fixes qui retransmettent la vie et/ou le vide absolu de rues et bords de mer. Ce qui parasite le texte qui, du coup, accuse ses faiblesses avec parfois des répliques faciles, pas loin du théâtre de boulevard, qui n’ont rien à faire là. En fait, on ne sait plus très bien avec cet ovni, s’il s’agit d’une réécriture  ou d’une nouvelle pièce. Jean Marie-Piemme semble hésiter et c’est sans doute là le défaut majeur de ce texte qui n’a finalement pas grand chose à voir avec la pièce originale…

Et tout se passe ici comme si Jean-Marie Piemme s’était trompé de format… Fallait-il deux heures et demi pour raconter cette fable-pamphlet teintée d’anachronismes où les personnages, lointains cousins de ceux de Shakespeare, n’ont pas la consistance souhaitée?  La réponse est clairement non, et on a souvent l’impression qu’il s’est fait plaisir à écrire ce texte. Sans trop penser à une future réalisation. Trop long, souvent bavard, il mériterait quelques coupes sévères mais est heureusement ici bien servi par toute une équipe théâtrale… « Rêves d’Occident, dit Jean Boillot, est aussi une réflexion sur l’illusion politique et l’illusion théâtrale. Si la première abuse et manipule les hommes, la seconde ne se sert-elle pas du mensonge pour trouver une vérité et explorer ensemble les possibles du monde. » On veut bien et on ne peut pas reprocher à l’auteur de s’être inspiré de la pièce originale. Mais cette fable contemporaine teintée de brechtisme et dont les personnages sont plus les porte-parole de la pensée de Jean-Marie Piemme, a du mal à prendre son envol et ne nous a pas vraiment convaincu… Il faudra la revoir : elle sera sûrement plus rodée, voire élaguée? et dans de meilleures conditions.

 Philippe du Vignal   

Le spectacle vu au Nest/ Centre Dramatique National de Thionville, le 28 mai.

Théâtre de la Cité internationale, Paris (XIV ème)  du 7 au 26 octobre.
Tournée en 2020.

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