Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, d’après La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Jean Boillot

© Sanne De Wilde NOOR

© Sanne De Wilde NOOR

Ce n’est pas en fait une adaptation de la célèbre pièce de William Shakespeare même si on y retrouve les noms des personnages. Mais plutôt une réécriture personnelle, une sorte de libre variation par ce dramaturge belge qui a déjà plusieurs fois travaillé avec Jean Boillot. Il en a  fait une sorte de fable épique sur une dizaine d’années. Ici, Prospéro n’est plus un magicien, autrefois duc de Milan, mais un expert scientifique accompagné par sa fille Miranda sur une île déserte après le naufrage de leur bateau. Mais Miranda enfant qui aimait tant son père est maintenant une jeune fille contestataire qui doute de lui… Prospero qui épouse Sycorax, est en effet devenu un expert-chercheur bardé de certitudes, une sorte de petit dictateur qui croit encore à la notion de progrès mais  qui sera chassé par les habitants à qui il voulait imposer sa civilisation. Refrain connu mais qu’il fait toujours bon de rappeler.

A peine débarqué sur cette île, il a en effet pour elle des visées futuristes délirantes comme certains architectes-urbanistes contemporains et se met en tête de faire construire une ville exemplaire. Ce n’est donc plus le Propéro magicien qui règne mais un homme de pouvoir qui entend bien imposer ses vues aux autres. Il veut comme beaucoup d’autres, le bien de l’humanité même si la folie commence à gangréner l’appareil social tout entier. Et les autres personnages shakespeariens qui n’ont plus ici que leur nom, sont d’un égocentrisme démesuré… Caliban qui aime le progrès, viole sans scrupule, Miranda minaude, Sycorax est méprisant, Ariel n’a plus rien d’un ange ; bref, c’est un monde en folie proche de l’auto-destruction que nous propose Jean-Marie Piemme.. 

Jean Boillot a imaginé un univers parfois clownesque où les toiles peintes de Laurence Villerot apportent une belle touche de poésie et il dirige ses acteurs avec,  comme d’habitude, une redoutable efficacité. Géraldine Keller, Isabelle Ronayette, Philippe Lardaud, Régis Laroche et Axel Mandron.  Et il y a deux percussionnistes côté jardin et côté cour.  Il fait une chaleur écrasante dans cette salle mais, même s’il vaut mieux connaître la pièce de Shakespeare pour saisir toutes les nuances du texte de Jean-Marie Piemme, on a une certain plaisir à voir cette satire virulente de notre temps : celui des banques et des gens d’affaires  compromis avec les politiques. Mais ensuite, dans la seconde partie, Jean Boillot  a cru bon d’illustrer cette fable sur la folie de la cité contemporaine par un grand écran comportant une douzaine d’images vidéo de surveillance, immobiles ou fixes qui retransmettent la vie et/ou le vide absolu de rues et bords de mer. Ce qui parasite le texte qui, du coup, accuse ses faiblesses avec parfois des répliques faciles, pas loin du théâtre de boulevard, qui n’ont rien à faire là. En fait, on ne sait plus très bien avec cet ovni, s’il s’agit d’une réécriture  ou d’une nouvelle pièce. Jean Marie-Piemme semble hésiter et c’est sans doute là le défaut majeur de ce texte qui n’a finalement pas grand chose à voir avec la pièce originale…

Et tout se passe ici comme si Jean-Marie Piemme s’était trompé de format… Fallait-il deux heures et demi pour raconter cette fable-pamphlet teintée d’anachronismes où les personnages, lointains cousins de ceux de Shakespeare, n’ont pas la consistance souhaitée?  La réponse est clairement non, et on a souvent l’impression qu’il s’est fait plaisir à écrire ce texte. Sans trop penser à une future réalisation. Trop long, souvent bavard, il mériterait quelques coupes sévères mais est heureusement ici bien servi par toute une équipe théâtrale… « Rêves d’Occident, dit Jean Boillot, est aussi une réflexion sur l’illusion politique et l’illusion théâtrale. Si la première abuse et manipule les hommes, la seconde ne se sert-elle pas du mensonge pour trouver une vérité et explorer ensemble les possibles du monde. » On veut bien et on ne peut pas reprocher à l’auteur de s’être inspiré de la pièce originale. Mais cette fable contemporaine teintée de brechtisme et dont les personnages sont plus les porte-parole de la pensée de Jean-Marie Piemme, a du mal à prendre son envol et ne nous a pas vraiment convaincu… Il faudra la revoir : elle sera sûrement plus rodée, voire élaguée? et dans de meilleures conditions.

 Philippe du Vignal   

Le spectacle vu au Nest/ Centre Dramatique National de Thionville, le 28 mai.

Théâtre de la Cité internationale, Paris (XIV ème)  du 7 au 26 octobre.
Tournée en 2020.

 


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