Maladie ou Femmes modernes d’après Elfriede Jelinek, mise en scène de Mathilde Delahaye

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©Marie Petry

 

Maladie ou Femmes modernes, d’après Elfriede Jelinek, mise en scène de Mathilde Delahaye

 «Le théâtre-paysage, dit le metteur en scène Alexandre Koutchevky dans son manifeste Théâtre Paysage*, se fonde sur la puissance poétique et théâtrale singulière des représentations à ciel ouvert. » Cette appellation, empruntée à l’anglais « landscape Theatre », est devenue une catégorie du théâtre  « de rue » et les jeunes metteurs en scène comme Mathilde Delahaye s’en emparent avec talent. A peine sortie de la section mise en scène de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, elle a déjà signé plusieurs  réalisations de ce type et poursuit des recherches dans ce domaine.

A Tours, elle a investi un décor naturel correspondant à la pièce d’Elfriede Jelinek: d’anciens entrepôts de la S.N.C.F. derrière la gare de Saint-Pierre-des-Corps : là,  d’immenses poutrelles en béton courent à l’infini sur un vaste friche flanquée, à cour, d’une rotonde en ruines et, à jardin, d’une longue bâtisse en briques désaffectée. Selon les didascalies de la pièce : «Une sorte de cabinet médical avec un appareil tenant à la fois du fauteuil de dentiste et de la table gynécologique», est installé sur la « lande sauvage » du site,  face aux spectateurs, encadrée par une structure métallique quadrangulaire.  Dans ce paysage fantomatique, évoluent deux couples : le docteur Heidkliff, un  dentiste  qui est obstétricien, un  sportif cartésien et Emily, sa fiancée, une infirmière lesbienne et buveuse de sang: un être virevoltant et changeant. Benno Mabullpitt, un conseiller fiscal, qui dîne à heure fixe et engrosse régulièrement Carmilla, son épouse et mère au foyer qui meurt en donnant naissance à un sixième enfant. Mordue par Emily, elle se transformera en vampire.  Les deux femmes se livreront à des ébats amoureux  au cours d’un sabbat en festoyant de la chair fraîche des enfants Mabullpitt. « Médée Salope », lit-on sur un écran où elles apparaissent épisodiquement, filmées en direct et en gros plan.

Avec fougue, elles échangent leurs points de vue sur la condition féminine : « Nous sommes et nous ne sommes pas », dit Emily qui théorise en écrivaine : «La femme et le corps sont indissociables. »( …) « C’est son image qui donne le contenu. » Et sur leur maladie : «Je redoute les formalités de la maladie de mort, dit Carmilla, c’est pour ça que je suis malade pour de rire. J’ai envie de hurler : ça, c’est moi ! J’ai tant de dons qui dorment sous ma couche d’argile. Et Emily lui répond : «J’avais un don, moi aussi, l’assemblage des mots. Tu veux que je fasse des vers, Carmilla ? »

Pendant ce temps, les hommes, eux, copinent et jouent au tennis quelque part dans la pénombre sur ce terrain vague où des points lumineux indiquent divers lieux. Aux termes d’une chasse aux sorcières, ils tueront le monstre à deux têtes que sont devenues leurs épouses : une marionnette géante à l’effigie d’Elfriede Jelinek  : « On va les zigzagouiller ! », crient-ils.  Dans cette atmosphère délétère, sous des éclairages rasants, les comédiens apparaissent et disparaissent. La notion d’espace est bien indiquée dans la pièce qui est ici ramenée à une heure quinze avec seulement quatre personnages. Mais les coupes effectuées n’amputent pas le flux dense et violent d’une parole crue, en phase avec la grossièreté des personnages. Des sentences poétiques émaillent cette prose composite et trash. Maladie ou femmes modernes (1987) avec humour glaçant, colère et désespoir, s’en prenait de façon radicale au sexe «fort», vulgairement misogyne et au conformisme du “sexe faible» et prônait la libération des énergies et de la sexualité féminines,  tenues sous le boisseau par les hommes.

 La metteuse en scène produit des images qui sont des concentrés saisissants d’un texte proliférant, difficile à apprivoiser. Le docteur Heidkliff ( Blaise Pettebone) , amoureux de son corps, joue des muscles dans son cabinet. Carmilla (Pauline Haudepin) minaude en femme-objet devant un mari méprisant ( Julien Moreau) et devient une délicieuse vampire, entraînée par la candide et séductrice Emily (Déa Liane). Dans cette deuxième partie, se déploie un monde fantasmagorique où vagabondent les héroïnes. Hervé Cherblanc utilise pour sa scénographie les accidents de terrain pour y planter des croix et les éclairages de Sébastien Lemarchand transforment les herbes folles en mini-jungle. Un piano échoué et des musiques apaisées diffusées en marge de l’action (création sonore de Félix Philippe) restent les signes d’une Autriche intemporelle abhorrée par Elfriede Jelinek …

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© Marie Petry

Pour faire image,  la metteuse en scène s’est inspirée d’une photo de Jeff Wall, The Vampire picnic et laisse jouer l’espace : «Nous commençons  toujours par nous nourrir de ce que le lieu a à nous dire, en rencontrant d’anciens ouvriers, des urbanistes, des voisins. Nous apprivoisons le paysage, son histoire, ses fantômes. » (…) «Par travestissement: comment une fiction s’empare du déjà-là et, en retour, comment l’artifice de la scénographie vient transformer un espace, le sublimer par la fiction. »

 Après une première étape de travail dans une partie désaffectée de l’usine D. M .C. à Mulhouse, au festival « scènes de rue » de la Filature et un passage à Valence au Festival  Ambivalence(s), ce spectacle co-produit par le Centre Dramatique de Valence et le Théâtre Olympia-C.D.N. de Tours où Mathilde Delahaye est artiste associée, ne demande qu’à vivre encore… Reste à trouver d’autres lieux aussi magiques pour accueillir ce beau travail.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 juin, Théâtre Olympia, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire) T. : 02 47 64 50 50.

*Maladie ou femmes modernes, traduit par Patrick Demerin et Dieter Hornig est publié à L’Arche éditeur. Théâtre paysage est publié aux Deux Corps, Rennes.


Archive pour 13 juin, 2019

Europe, une assemblée nationale, de Robert Schuster et Julie Paucker

 

Europe, une assemblée nationale de Robert Schuster et Julie Paucker, mise en scène de robert Schuster (spectacle multilingue surtitré)

© Candy Welz

© Candy Welz

Les Plateaux Sauvages, un nouveau lieu inauguré l’an passé (2.600 m² et un budget de fonctionnement d’un million d’euros)  et destiné à la création contemporaine que dirige Laëtitia Guédon. Inspiré par Dziady, la grande fête polonaise des ancêtres, ce spectacle a été  coproduit  par le  Théâtre National de Weimar avec la Kula compagnie, en coopération avec  l’Académie der Künste de Berlin, le Theater Chur en Suisse, le Théâtre Ludowy de Cracovie (Pologne) et l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris.

Ce rituel -le dziady- se pratique encore de nos jours en Lituanie comme en Pologne: on   offre dans des maisons inhabitées, un repas aux ancêtres disparus. Il a été rendu célèbre au début du XIX ème siècle pour avoir inspiré à Adam Mickiewicz (1788-1855), son fameux grand poème Dziady (Les Aïeux), qu’il écrivit durant son séjour à Paris. En mars 1968 en Pologne, la contestation étudiante  politique commença lors de la première des Aïeux, une adaptation théâtrale créée au Théâtre national de Varsovie. Les applaudissements saluèrent les répliques visant l’oppression tsariste: l’ambassadeur d’’URSS quitta aussitôt la salle et la pièce fut suspendue dès le lendemain…

De ce  rituel de fête dziady, a été tirée la forme même du spectacle. En 2019, des jeunes artistes: Hadar Dimand, Mattias Hejnar, Marcus Horn, Céline Martin-Sisteron, Maciej Namyslo, Abdul Mahfoz Jerabi, Maja Pankiewicz, Jonas Schlagowski et Romaric Seguin venus de Pologne, France, Allemagne, Afghanistan et Israël entament un dialogue historique, en invoquant les âmes de cette année 2.019. Avec, en filigrane, la question aujourd’hui aigüe de l’existence d’une Constitution pour l’Europe.

Il est parfois difficile de saisir le sens exact de cet étrange questionnement international. On voit cinq comédien(ne)s cuisiner et l’une déclare : «Dannenberg est devenue Polonaise. Chacun parle une langue différente: «J’honore les morts. » (…) « 93.000 Français, Italiens, Allemands et Américains sont tombés au combat !» Puis on voit un rituel de match de  football. Un des hommes chante et d’autres se défient. Andwani et Albaric sont très en colère : «Je suis Siwa, mon arrière-grand-père était maharadjah. »  « Je suis Mata Hari… »

On entend aussi une discussion animée avec une Italienne. Certains se disputent pour présenter l’Europe. Chapitre I: comment l’Europe désire l’inconnu. Chapitre II: Comment l’Europe se jette sur un taureau. «Mieux vaut une fin horrible qu’un horreur sans fin. » ( …) « Il faut ressusciter l’Europe, le contraire du compromis, c’est le fanatisme et la mort! (…) Quelqu’un peut-il mettre un peu d’ordre, ça part dans tous les sens ? Je crois que nous sommes perdus… »

 «Nous sommes dans un spectacle du Théâtre National de Weimar, notre rêve est que tout le monde parle toutes les langues, il faut rêver de se comprendre… » Un acteur à la tête de taureau mène la danse, les autres piétinent en rythme. On voit le retour d’Albéric et de Mata Hari. Chacun se met à cuisiner sur les fourneaux autour du plateau et on dresse la table du repas, pendant que Lawrence (d’Arabie ?) propose des solutions…

Edith Rappoport

Spectacle joué du 3 au 6 juin, aux Plateaux Sauvages,  5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème) T.: 01 40 31 26 35

Ballet théâtre de Bâle, chorégraphies d’Hofesh Shechter, Jiří Pokorný et Bryan Arias

Ballet-Théâtre de Bâle, chorégraphies d’Hofesh Shechter, Jiří Pokorný et Bryan Arias

B3FC855D-A24B-4E7B-82E3-4431341920D7En dehors du festival Le Temps d’Aimer la danse qui débutera le 6 septembre prochain à Biarritz, Thierry Malandain et Biarritz-Culture organisent une saison riche en découvertes. Avec notamment, le Ballet de Bâle et ses trente danseurs et un focus sur les nouvelles écritures chorégraphiques.  Cette troupe, sous la direction artistique du chorégraphe Richard Wherlock, est une partenaire privilégiée d’Hofesh Shechter et présentait ici The Fools, une de ses anciennes pièces, remaniée il y a deux ans et qui contient en germe le vocabulaire ensuite développé par le grand créateur. Mouvements lents brusquement interrompus par des gestes rapides, corps inclinés semblant implorer le sol puis bras levés vers le ciel en une sorte d’incantation. Avec les mêmes compositions musicales aux soudaines ruptures de rythme qui surprennent le public. Les artistes s’engagent ici totalement dans cette œuvre sombre et violente.

Day without night de Jiří Pokorný, un chorégraphe tchèque formé au Nederlands Dans Theater, se compose surtout de duos. La danse s’articule autour d’une forme étrange qui navigue au sol, mobilisée en permanence par les artistes. Cette structure en tissu les engloutit parfois… sans que l’on perçoive le sens réel de cette action.

This is everything clôt la soirée. Bryan Arias, d’origine portoricaine, a créé  sa compagnie en 2013 à New York. Il a dansé pour Ohad Naharin et Crystal Pite, ce que l’on perçoit bien ici. Les artistes se cherchent, se découvrent, se touchent, traversent le plateau rapidement en se dissociant, puis se regroupent. Cela rappelle beaucoup The Season canon de la Canadienne Crystal Pite qui a triomphé à l’Opéra Garnier (voir Le Théâtre du Blog). Nous avons apprécié durant deux heures et demi, le travail précis et rigoureux de cette compagnie pas encore connue dans l’Hexagone.

Jean Couturier

Spectacle vu le 21 mai, à la Gare du Midi, 23 avenue du Maréchal Foch, Biarritz (Pyrénées-Atlantiques)

   

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