La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Eric Ruf

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Eric Ruf

 

©Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

©Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

La Vie de Galilée, considérée comme le testament de Bertolt Brecht (1898-1956), est la dernière pièce à laquelle ait travaillé le dramaturge. Elle retrace la vie de Galilée, astronome, mathématicien et physicien italien du XVII ème siècle et est exemplaire du théâtre épique de Brecht qui fait de la vie de ce savant révolutionnaire, une aventure éclatée en scènes autonomes et disparates.Ni centre de gravité ni progression dramatique, la pièce métaphore de la découverte scientifique de l’astrophysicien retrace sa vie dans une mise en perspective du lent changement des esprits.

Pour Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française qui en a aussi réalisé la scénographie, elle relève d’une exigence humaniste.  Entre refus de l’obscurantisme religieux et doute quant à  la finitude de la science. Mais combattre le système exige aussi de l’argent  si l’on veut profiter de la vie : Venise accueille les savants sans les payer et Florence, elle, censure leurs écrits mais leur offre l’aisance. Galilée la choisit  donc car pour lui, la liberté de produire passe d’abord. Ce héros transgressif, joué par Hervé Pierre à l’allure bon enfant, se révèle profondément humain, tiraillé  entre les contradictions, hésitant, s’interrogeant et éloigné des résolutions hâtives : «Mais l’univers, en  l’espace d’une nuit, a perdu son centre et au matin, il en avait d’innombrables. Si bien que désormais, le centre peut être considéré partout, puisqu’il est nulle part. » Ainsi parle de façon novatrice, le maître à son jeune disciple, Andrea Sarti, le fils de sa gouvernante, interprété par l’enthousiaste Jean Chevalier. Ce constat, impensable à l’époque, traduit une adhésion sans faille à une éthique nouvelle, fondée sur le doute et non plus  sur la hiérarchie des valeurs moyenâgeuses.

 Sagredo, l’ami sincère et digne de Galilée, (Jérôme Pouly) s’inquiète de la place de Dieu dans ce nouveau système du monde. Galilée lui dit alors qu’il est en nous ou nulle part.  Réponse : un bûcher dix ans auparavant pour brûler Giordano Bruno, un moine dominicain et philosophe, accusé  d’athéisme et d’hérésie d’après ses écrits jugés comme blasphématoires où il prétendait que Jésus n’était Dieu mais un simple « mage habile ..

 L’homme a toujours été pour les doctes de  ce temps, la créature autour de laquelle tout tournait. Pour Galilée, au contraire, il tourne autour des choses. D’où le choix d’Eric Ruf : une succession de tableaux et fresques de maîtres : Rembrandt, Fra Angelico, Caravage, Raphaël avec agrandissements de détails et miniatures revisitées où on voit des jeunes gens au regard triste, des anges évanescents, des mains délicates aux doigts fins… Ces toiles peintes semblent prendre vie et les proches de Galilée : édiles et professeurs, clergé et clan des Médicis s’animent en portraits de groupe. Christian Lacroix  a imaginé des costumes qui reflètent ces peintures, avec des matières précieuses moirées : soie, satin, taffetas et velours pour les robes, manteaux, capes et chapeaux Renaissance.

 Un festival de couleurs plaisantes à voir, comme en hommage à tous les artisans des métiers du théâtre. Mais s’éloignant et en même temps de la vision brechtienne pour l’envers du décor qui laisse place à la peste. Pour le moine physicien, fils de paysans pauvres de Campanie (douloureux Jérémy Lopez), rien ne justifie la faim et la misère des siens, si ce n’est la promesse d’un salut prochain. A cela, Galilée oppose avec vigueur la santé et le bien-être : le dieu caché en l’homme reste celui de la raison, un bien universel prérévolutionnaire… Morale pourtant toute relative : l’homme se doit aussi d’être réaliste au quotidien, et parfois, selon la recherche du moindre mal, la courbe est le chemin le plus court.

 L’Inquisition fait  montrer au maître faillible des instruments de torture, pour qu’il renie, non sa foi mais la « vérité » physique et scientifique dont il est le passeur incompris, Galilée ne résiste pas et se désavoue. Ses humbles compagnons de travail,  comme Andrea et entre autres, Federzoni le polisseur de lentilles, joué avec tact par Bakary Sangaré, en seront meurtris. Cette morale individualiste permet à Galilée vieilli et perdant la vue, surveillé par l’Inquisition et par sa fille, la croyante Virginia  (fervente Elise Lhomeau) d’écrire ses fameux Discorsi. Dont il confiera le manuscrit à Andrea pour qu’il le passe en Hollande…

Le spectacle somptueux est servi par entre autres et admirables Florence Viala, la gouvernante fidèle et pragmatique, Thierry Hancisse, lumineux en Cardinal Inquisiteur et Guillaume Gallienne, figure radieuse et tranquille, digne d’Elle de Jean Genet, (on le revêt des magnifiques atours de sa Sainteté le Pape). Et Pierre-Louis Calixte, en mathématicien et prélat, a une belle présence. Un moment de théâtre singulier, entre l’histoire des arts et celle des mentalités.

 Véronique Hotte

 Comédie-Française, salle Richelieu, place Colette,  Paris (Ier), du 7 juin au 21 juillet. T. : 01 44 58 15 15.

La pièce est publiée chez L’Arche Editeur.

 

 


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