Le Festival de Marseille

Le Festival de Marseille 2019

Depuis le 14 juin, seize lieux investis, des plus connus : L’Alhambra, La Criée, la Friche de la Belle de mai, le MUCEM ou La Vieille-Charité, aux moins attendus : la Cité Radieuse ou le Couvent Levat. Ou encore la rue. Une bonne façon de parcourir et de découvrir autrement cette ville polymorphe, à la population bigarrée et aux quartiers disparates. Résolument éclectique, le programme se veut «inspiré par  la ville, à la fois européen et méditerranéen, cosmopolite», selon Jan Goossens, son directeur. S’y invitent danse, musique, cinéma, performances, et un travail en direction des publics, comme Le Sacre du printemps d’Igor Stravinski proposé par Alain Platel à trois cents danseurs amateurs, au Parc Borely…

Le temps d’un week-end, nous avons assisté à deux chantiers en forme de déambulation, car le festival accompagne aussi des projets au long cours, ancrés dans la cité, à naître pour l’édition 2020. Ces rendez-vous d’étape se sont construits l’un comme l’autre, à partir de liens tissés avec les habitants de la Marseille populaire et de gens souffrant d’exclusion. Par opposition, la version musicale en arabe de La Chanson de Roland, sur la terrasse du MUCEM semblait parfaitement rôdée. Des ambiances et des publics différents pour des propositions contrastées.

 Moun Fou/ Tentative 4 , mise en scène de Julien Marchaisseau et la compagnie Rara Woulib
moun fouCe collectif d’une vingtaine de musiciens,  artistes, acteurs, costumiers, constructeurs, artificiers, puise son inspiration dans la tradition haïtienne du « rara », pour présenter des performances théâtrales à base d’improvisation : « Le rara est une forme musicale jouée lors de défilés de rue, mêlant instruments et chants… Intimement lié à l’ idée de traversée, de marche, de dépassement, de transe. »

Depuis sa création en 2007 par Julien Marchaisseau, Rara woulib (“défilé rara“ en créole) propose des spectacles de rue, investissant et subvertissant l’espace public : « Nous avons conservé sa forme déambulatoire qui maintient le public dans l’incertitude et le lie indubitablement à nous, sur les chemins de l’imprévisible. »  Il s’agit de trouver une résonance entre les rituels des sociétés traditionnelles et notre espace commun occidental où les rituels ont perdu leur sens »,  en impliquant le public.

Selon ce principe, les artistes nous entraînent dans une exploration urbaine et des rencontres humaines pour construire leur prochain spectacle, Moun Fou (en créole: “ personne folle »). Quelles sont les frontières entre folie et normalité, insertion et exclusion ? « Qui cache son fou, meurt sans voix», écrit  Henri Michaux. Ils souhaitent aborder  le domaine de la santé mentale et de la  précarité, en interrogeant les aspects que revêt aujourd’hui l’exclusion. Le public est associé aux étapes de cette démarche construite en plusieurs étapes ou « tentatives »,  avec des rendez-vous dans  plusieurs lieux de la ville: « Ces tentatives n‘ont pas pour vocation de montrer une œuvre en cours de construction mais de révéler une situation, de récupérer des informations et pour mettre en évidence l’état de notre recherche. »

 Depuis mars, trois rassemblements ont déjà eu lieu à Marseille et cette quatrième étape consiste en une « fête vagabonde » dans la ville, construite en partenariat avec l’association Le Carillon. Ce réseau de solidarité locale travaille à améliorer le quotidien des personnes à la rue, tout en luttant contre leur isolement. Des bénévoles (une cinquantaine à ce jour) incitent les commerçants à offrir de menus services aux sans domicile fixe : un repas, l’accès aux toilettes, une coupe de cheveux. Ils récupèrent aussi des denrées invendues pour les cuisiner et  offrir des repas. Ils sensibilisent les citadins zà regarder autrement ces personnes afin qu’elles ne soient plus les invisibles, voire les indésirables de la société. L’espace public appartient à tous.

 26A9549E-729D-4012-B776-ACE4BE596C20Départ est donné à L’Eclectique, un mini-restaurant oriental, 30 cours Joseph Thierry. Les gens du Carillon avec de petits chariots à roulettes distribuent de la nourriture fabriquée par eux et des haut-parleurs diffusent les témoignages de bénévoles et bénéficiaires d’actions de solidarité. Ces chariots suivront le cortège, pour nourrir le public de dix-neuf heures à minuit, les temps de ce défilé festif…Bientôt quelques notes de musique captent notre attention : «Approchez-vous, écoutez ce que j’ai à vous dire », annonce avec un porte-voix, un homme en fauteuil roulant. Il lit, visiblement ému: « Si tout était normal dans ce pays, il n’y aurait pas besoin d’un réseau comme le Carillon. On a oublié ce qu’était la bienveillance. Où est la bienveillance? » Une femme enchaîne : «J’ai appris dans la rue que la bienveillance existait entre S.D.F.» Yacine : « Ça fait six ans que je suis en France. J’existe, je me suis trouvé moi-même grâce au Carillon. » Après d’autres témoignages, le cortège se met en branle, direction le Cours Julien et les petites rues aux murs couverts de graffitis. Dont un portrait de Marcel, un vieil SDF décédé il y a peu et que Rara Woulib a célébré lors de sa Tentative 2 …

Le cortège passe devant l’Alchimiste, un bar « carillonneur», 14 rue des Trois- Mages où de l’eau fraîche nous attend, avant de s’immobiliser place Paul Cézanne où plusieurs cafés nous accueillent. Là, on assiste à des chants et danses impromptus, repris par un nombreux public…  Prochaine station : un peu plus loin,  au restaurant Kal Oum, dans la petite rue de l’Arc.

FDF0E301-15D0-46A3-9D63-C788E1DFDFCAPlusieurs centaines de personnes se sont déplacées d’un quartier à l’autre et s’attardent à écouter de la musique en se mêlant aux artistes. Une chorale de trois cents amateurs s’est jointe à  eux. Et ce, au milieu de la circulation automobile et des policiers mobilisés pour la manifestation des Gilets Jaunes. Drôle de coïncidence …
Si l’on ne peut deviner la forme finale que prendra Moun Fou et comment Rara Woulib réussira à trouver son chemin parmi tous les matériaux recueillis lors de ses tentatives, on en saisit l’esprit à la fois festif et humanitaire. On peut leur faire confiance, vu le succès de leurs précédents spectacles, ancrés dans les cultures urbaines, comme le  “parkour freerun“ : Zero Degré/La Fabrique Royale en 2016.

 L’Autre de Dorothée Munyaneza

183453-fdm2019_dorothe_e-munyaneza-_-richard-schroeder--fiche-1Pour ce chantier en cours, la chanteuse et chorégraphe investit le Couvent Levat, devenu une cité d’artistes en 2017, après le départ des Sœurs Victimes du Sacré-Cœur-de-Jésus. Géré par l’association Juxtapoz, cet ancien couvent possède un immense jardin partagé en pleine ville, non loin de la gare. Une aubaine pour accueillir le public estival venu nombreux et en famille.

Sous les arbres, se sont postées Malika, Ludmilla, Soraya, Sabera et Sofia. Elles présentent le fruit des ateliers qu’elles ont suivis avec Dorothée Munyaneza  pour partager, entre elles et avec elle, leurs histoires intimes. Elle se souviennent et dressent un bilan. Venue de Kigali à douze ans, l’artiste a suivi des études en Angleterre. Après un passage par le monde de la chanson, elle signe un album en solo puis rencontre plusieurs chorégraphes et se consacre maintenant à la danse. Installée à Marseille, elle éprouve le besoin d’explorer la ville à travers ses habitant(e)s : «Quel est leur héritage, que nous lèguent-ils, que pouvons-nous inscrire ensemble dans ce présent commun, maintenant? »

 Et cinq femmes, rencontrées dans un foyer socio-culturel de Castellane, au nord de la cité phocéenne, nous livrent des paroles d’exil. Par petits groupes, les spectateurs vont de l’une à l’autre, pour entendre leur histoire. Certaines racontent avec délectation leurs souvenirs d’enfance. D’autres, plus timides, ont préféré enregistrer leur récit. Émergent des personnalités, car chacune a son mot à dire sur ce qu’elle a vécu et comment elle vit aujourd’hui. Elles ont éprouvé bien des chagrins et déchirements mais elles conservent leur bonne humeur et un appétit de partage.

 Entourée de robes kabyles colorées pendues aux branches, et devant le portrait de son grand-père et d’autre menus souvenirs, Malika nous donne la recette du couscous familial qu’elle prépare devant nous, pour le faire cuire dans la marmite de sa grand-mère. Ludmilla, vêtue de sa robe de mariage et de ses bijoux somptueux, évoque son père et les chanteurs de sa Kabylie natale dont Slimane Azem, «un poète de l’exil ». Soraya confectionne et nous fait goûter ses gâteaux du Ramadan. De ceux qui se conservent trois mois, le temps de traverser le désert à chameau pour se rendre à La Mecque, comme l’ont fait ses ancêtres… Et Sabera partage avec nous un petit poème à la gloire de sa sœur aînée qui fit office de mère pour elle et ses treize frères et sœurs : « La mère est le pilier de la maison/Elle sent le parfum/ Nous l’aimons grands et petits/ Ma mère, c’est mes yeux, c’est l’odeur de prokhor, c’est elle l’ange qui rôde… Ma mère, c’est le cœur net et le réconfort. » Pendant ce temps, Dorothée Munyaneza virevolte de l’une à l’autre, émettant ça et là un commentaire…

Avec ces témoignages émouvants, une véritable rencontre s‘opère avec le public. Mais on aurait aimé que ces femmes ne soient pas systématiquement renvoyées à leurs fourneaux, à leur folklore et à leur société patriarcale. Elles ont sans doute bien d’autres choses à dire. Comment la chorégraphe va-t-elle tisser ensemble ces paroles ? Réponse au prochain festival…

Mireille Davidovici

Festival de Marseille, du 14 juin au 6 juillet, 36-38 rue de la République, Marseille  (II ème). T. : 04 91 99 02 50.


Archive pour juin, 2019

Le Festival Feria : troisième édition

 

Le Festival Feria : troisième édition

3FD105CA-DDC2-433E-A7DC-066A8B4C2091Le but: lancer une conversation entre un quartier, une troupe de théâtre et un lieu culturel. Dans un tourbillon d’histoires à suivre assis et debout, dedans et dehors, en solo et en famille, un soir ou tous les soirs. Un mouvement collectif pour mélanger les genres, les gens et les points de vue. Le puzzle théâtral imaginé par le Théâtre Déplié d’Adrien Béal et Fanny Descazeaux a d’abord lieu devant un supermarché proche, puis à l’Atelier du Plateau.

Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lestages, Etienne Parc et Cyril Texier sont accompagnés dans leur exploration par une fanfare de huit jeunes musiciens, tous issus du Conservatoire du XIX ème: Swan Lichtenauer (flûte) Héloïse Guillemot, Armelle Coutaz (clarinette) Antonin Yé (trompette), Léon Zvellenreuther (cor), Naia Sotolongo, Elise Nanta, (trombone) et Antonis Hierso (tuba), tous issus du conservatoire du  XIX ème.

Une drôle de chasse au trésor qui prend une résonance étrange dans ce quartier. Suivie par les gens mobilisés par l’Atelier du Plateau. «Il est question d’une zone de voisinage, d’un groupe de jeunes, objet de légendes urbaines, d’une disparition. Toute ressemblance avec des lieux et des personnes existantes est aussi fortuite que recherchée. Car ici même si c’est faux, c’est vrai et inversement. Ce puzzle théâtral s’immiscera dans le quartier par touches, par révélation de récit. Une chasse aux histoires comme une enquête à l’échelle d’un quartier. Un réalisme décalé bousculant l’ordinaire, le banal des situations et des espaces, pour l’élargir de bizarrerie. »

Pour la deuxième partie, nous sommes assis en U dans le bar de l’Atelier du Plateau. Les cinq comédiens échangent un ballon. «Je vais rentrer chez moi, cet endroit est la réplique de mon appartement, quand je suis dehors, c’est un enfer ! » (…) « Baudelaire donnait ce dernier avertissement au lecteur, remplaçons lecteur par spectateur. » Le comédien enlève sa chemise, se retrouve en caleçon. «Dans deux jours, je serai dans cette tenue, demain, ça sera beaucoup moins bien… »

Une actrice ramasse une mitraillette en bois, vise un homme avec une boîte sur la tête qui tombe. « Etre victime procure un statut. Mon fils de quinze ans a une relation avec une femme de trente ans.»  On cite une phrase d’Agrippa d’Aubigné à Henri III : « Sire, je ne peux vous faire part que des tourments auxquels j’ai assisté. Je vois bien que vous me cherchez. Laissez-moi, je reviendrai quand vous serez calmé !  » (…) « On se réunit parce que le vendredi soir, les enfants ne sont pas rentrés à la maison. » (…) « Il a de très mauvaises notes à l’école, avant, il était joyeux… » La vie du quartier : « Il y a de plus en plus de jeunes dehors, ils traînent par deux ou trois, parfois seuls et ils filment les adultes à leur insu. » Une vieille engueule les jeunes : « J’habite le quartier, maintenant ça me fait flipper, à quoi pensent les adolescents, il faut se mettre à leur place… »

Cette Feria conçue pour lancer une conversation entre les gens du quartier et une troupe de théâtre, se poursuit ce mois-ci….

Edith Rappoport

Spectacle vu le 26 juin à l’Atelier du Plateau, 5 rue du Plateau, Paris (XVIIII ème). T. : 01 42 41 28 22.
Les 27, 28 et 29 juin, à 18h30. Rendez-vous au 34 rue des Alouettes pour un épisode d’une vingtaine de minutes. Puis, à 20h, l’histoire continue à l’Atelier du Plateau. Avec un spectacle différent chaque soir.
 Et sous d’autres formes, du 3 au 6 juillet aux mêmes heures.

 

 

Concours du Prix du Théâtre 13/Jeunes metteurs en scène

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Concours du Prix Théâtre 13 /Jeunes metteurs en scène

Ce Théâtre de la ville de Paris soutient les jeunes compagnies depuis plus de  quinze ans et ce concours leur permet de faire voir leur spectacle par des professionnels. Quatre-vingt projets remis. Les six meilleurs sont  choisis par un jury présidé cette année par Elisabeth Chailloux. Le concours en trois tours après présélection s’adressant aux metteurs en scène âgés de plus de vingt-cinq ans et de moins de  trente six ans. Le projet doit comporter au minimum six comédiens.
 Les spectacles des finalistes sont présentés deux fois. C’est un des rares dispositifs d’accompagnement pour de jeunes metteurs en scène qui peut être souvent utile. Même si les projets sont de valeur très inégale…

Gentil petit chien de Hakim Bah, mise en scène d’Imad Assaf

Imad Assaf né au Liban, a vécu au Cameroun où il a découvert le théâtre au Centre Culturel Français de Yaoundé, avant d’arriver à Paris. Il a mis en scène Les Fourberies de Scapin  et deux pièces de Tchekhov. Puis Terre Sainte de Mohamed Kacimi.

Cette pièce  du jeune dramaturge guinéen qui avait reçu le prix Théâtre Radio France Internationale FI, il y a trois ans pour Convulsions parle de l’exil.  D’abord une gare: le bruit monte et un train démarre: « Cela se passe à Paris ou ailleurs.» Un SDF meurt avec son chien en voulant sauver, Ortie une jeune femme  peendant une fusillade  à une terrasse de café.  Elle décide, malgré l’opposition de ses parents, de faire rapporter son corps dans son pays, pour qu’il soit enterré dignement auprès des siens.  Mais elle découvre que l’homme n’était pas le héros qu’elle imaginait. Et qu’il avait laissé son père depuis des années sans jamais donner de nouvelles…  un père endetté, malade et   endetté maltraité par sa jeune épouse. Et personne  ne voudra assister à son enterrement.

Elle raconte l’attentat qu’elle a tenté de prévenir:«Le ciel est enveloppé de mensonges!»Une fusillade éclate, un homme meurt. Une vieille jeûne, abandonnée, on entend des engueulades, une musique,  et on voit des  images projetées sur un écran : «Il faut déplorer  cent-vingt-neuf morts! » (…) «Les morts sont morts, c’est pour leur mémoire qu’il faut recommencer à vivre ! » Ibrahim Bah, Georges Bécot, Brice Borg, Julie Fonroget, Michèle Harfaut, Angeli Hucher de Barros, Telia Kpomahou et Emmanuel Rehbinder soutenus par les musiciennes Sonia Nemirovky et Olive Perruson, chantent parfois en chœur. On entend un échange plaintif sur la viande de chien prise pour du poulet, une cacophonie qui prophétise la catastrophe…
Cette année, le Prix du jury et le  Prix du public  ont été décernés à  Alice Vannier pour En réalités d’après Pierre Bourdieu.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 24 juin au Théâtre 13 Seine, Paris (XIIIème)

 

Cactus de Carl Norac, d’après un scénario de Cécile Fraysse, création musicale de Boris Kolhmayer

Cactus de Carl Norac, d’après un scénario de Cécile Fraysse, création musicale de Boris Kolhmayer

2428CE32-6EC1-4115-B909-DE6EB23CEDA5« J’aime dire poète parce que c’est un mot un peu galvaudé, dit et auteur belge de cinquante huit ans qui écrit en français. C’est mon genre littéraire préféré, car il transcende tous les autres. Que j’écrive un album, une prose, du théâtre, la petite lumière de départ, c’est toujours le mot poésie, dit cet auteur belge de langue française.  Il a écrit des recueils de poésie mais aussi de nombreux textes d’albums jeunesse qui ont été illustrés.

 Ici, il nous offre un conte initiatique sur une petite louve née sans dents, qui vit dans une forêt de cactus. Sur le plateau, une belle tente et des lampadaires. Une fille est entourée de boules lumineuses, les yeux de la petite louve brillent : « Que faire de deux étoiles quand on est une petite louve ?  Où vous cachez vous ? Petite louve n’a pas de dents » !»

Le rideau s’ouvre et l’actrice lance des balles aux enfants : « Pourquoi suis-je né dans un cactus ? ». Petite louve en peint sur des toiles transparentes suspendues. Le cactus bouscule la petite louve. « Fallait il vraiment manger les cactus. Je veux être le centre de l’univers. Petite Louve, née dans la fleur  de cette plante exotique, mais sans dents pour se protéger . Elle se retrouve seule  dans un pays hostile, et rencontre un autre petit  loup à la mâchoire impressionnante. Elle rencontrera Petit loup qui montre ses crocs. Petite louve ne sait pas se défendre…
 Comme beaucoup de spectacles pour enfants, il s’agit ici d’une sorte de voyage initiatique où  Petite louve verra pousser ses deux premières dents qui lui serviront à se défendre

Ce décor coloré se transforme sans cesse peinture réalisée  sur scène, sculptures,   éléments textiles, le tout sur une musique improvisée et retient l’attention des très jeunes enfants très concentrés pendant ces quarante minutes que dure ce spectacle réjouissant.

Edith Rappoport

Théâtre Dunois, rue Dunois, Paris (XIII ème) jusqu’au 30 juin,  en représentations scolaires et  pour tout public T. :  01 45 84 72 00

 

Comme à la maison de Jacques Albert, mise en scène de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau

Festival des écoles du théâtre public

Comme à la maison de Jacques Albert, conception et écriture de das Plateau, mise en scène de Céleste Germe et Maëlys Ricordeau

DR

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« Une pièce écrite par l’auteur pour les jeunes comédiennes de la promotion 2019″, donc une commande. Après tout, pourquoi pas? Cela se passe dans un commissariat de police où quelques jeunes flics et une fliquette sont confrontés à la violence des quartiers et sont vite pris dans un engrenage où les rapports de force avec les adolescents sont inévitables. Mais quand ils ont le malheur de ne pas avoir la peau blanche, tout est bon: humiliations, tutoiement, injures sexistes et racistes, menaces graves… Facile quand on a le pouvoir et les armes.

Ils sont en terrain conquis dans ces banlieues instables où ils n’ont aux yeux des habitants, aucune légitimité. Et inévitablement, un jour, la bavure arrive. Grave,  épouvantable, irréversible: un des jeunes flics, passablement imbibé -ce n’est pas la première fois mais ne peut être une excuse- va s’asseoir sur la poitrine d’une jeune Noir interpellé avec violence puis placé en garde à vue et menotté. Donc incapable de se défendre. Mais le flic sombre dans un sommeil pesant d’alcoolique et le jeune semble mort. Les autres appelleront le SAMU mais trop tard : il est décédé!

L’équipe de jeunes flics est tétanisée et voit bien que les gros ennuis ne vont pas tarder à arriver en escadrille comme disait Jacques Chirac, même s’ils restent solidaires de celui qui a fait, sans le vouloir, une énorme connerie qu’ils vont sans doute, tous et lui le premier, payer  très cher.  Et tout d’un coup, ils prennent conscience (ce que l’on ne leur a jamais sans doute enseigné), de l’importance d’une véritable déontologie quand on est policier.
L’un d’eux élabore une stratégie pour, avec l’appui des autres, lui sauver la peau et épargner aussi sa compagne qui attend un bébé. Et il dit qu’il va se dénoncer à sa place car comme il  n’a rien à se reprocher et ne boit jamais, il est sûr qu’il sera épargné. Mais la hiérarchie ne semble pas dupe… Comme à la maison parle de cette violence d’Etat mais aussi du manque d’expérience de jeunes policiers qui se croient souvent tout permis pendant une interpellation.

Le spectacle commence par des extraits de films de manifestations où la police  intervient avec violence mais aussi avec des images fixes de détails de grands tableaux représentant des scènes de la Révolution française. C’est long et pas très efficace; ensuite, un jeune comédien met des tables et des chaises en place dans un environnement épuré : juste des lais de non tissé gris. Bien vu : rien du réalisme d’un commissariat. Mais là aussi, c’est bien long et inutile. Il y aussi des vidéos projetées de visages en gros plan. Et de temps en temps, de courtes phrases de la déclaration des Droits de l’Homme projetées sur ces longs pans de non-tissé gris. D’une belle qualité plastique mais difficile à lire… Les dialogues sont souvent assez pâlichons et les vibrations de la musique électronique sont à faire pâlir les porteurs de pace-maker. Cela en tout cas fait beaucoup d’informations à digérer en même temps et nuit, bien entendu, au spectacle qui manque singulièrement d’unité.

Les metteuses en scène disent, non sans une certaine prétention (bonjour les stéréotypes!) vouloir faire «dialoguer de nombreux types de narration: l’image, le son, la scénographie… (sic) Ainsi l’acteur doit jouer son rôle mais il doit aussi jouer «le spectacle ». Assumer des ruptures, créer des dynamiques, adapter  son travail à la réalité scénique. » (resic). Bien entendu, cette interaction entre les différents mode d’expression ne peut pas fonctionner et le rythme en prend un coup…. Mais quelques scènes frappent par la qualité de leur réalisation : d’abord les images filmées d’une interpellation plus que musclée. Remarquables. Comme le moment où les policiers, très tendus essayent de trouver ensemble une solution.
S’il permet -et c’est bien pratique pour un spectacle de fin d’école- d’employer des élèves, ce scénario où les personnages sont uniquement des jeunes flics manque de crédibilité. Le spectacle a un rythme hoquetant et traîne en longueur… Et les metteuses en scène ne nous épargnent rien: un long récit monologué, une fausse fin et pour terminer, une bien conventionnelle nuée de fumigènes dégueulasses sur fond de lumière rouge. Tous aux abris…

Cela dit, Christophe Burgess, Lola Gregori, Jeremy Perruchoud, Aymeric Tapparel, Nathan Topow et Thais Venetz sont justes et très crédibles;  et il y a une bonne unité de jeu sans criaillements (ce qui  devient rare. Et ils ont une diction et une gestuelle de bon niveau. Mention spéciale à Aymeric Tapparel (le flic alcoolo) et à Lola Gregori (la fliquette):  impeccables.  On aimerait les revoir tous dans une mise en scène  et un texte plus convaincants…

 Philippe du Vignal

Spectacle joué du 20 au 23 juin, Théâtre de l’Aquarium, route du Champ de Manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, (Val-de-Marne).

 

Fabrice Di Falco, une voix lyrique au-delà des mers, un film de de Julien Faustino

 

Fabrice Di Falco, une voix lyrique au-delà des mers, textes de Margaux Eskenazi et Fabrice Di Falco,  un film de Julien Faustino

Ce grand contre-ténor est d’origine italienne par son père et martiniquaise par sa mère. Le mariage du Vésuve et de la Montagne Pelée, comme il le dit avec humour! A dix-sept ans, il rencontra Barbara Hendrix de passage en Martinique pour un concert. Elle l’auditionna et lui conseilla d’entrer dans un conservatoire. Il débarqua ainsi trois ans plus tard en métropole, le commencement d’une belle aventure: « Une révélation, dit-il, je pensais que les Noirs ne chantaient que du Zouk ou du Ragga mais j’ai réalisé qu’ils pouvaient aussi chanter l’opéra ».

Il remportera en 1999 à l’unanimité du jury, le premier prix de chant du Conservatoire national de Boulogne-Billancourt. À sa sortie, il interprète Cupidon dans deux opéras de Haendel, Sémélé et Sextus dans Jules César. Puis Néron dans Le Couronnement de Poppée de Monteverdi qui le lança en 2001. Et depuis, il a fait une carrière dans le monde entier… Mais il chante aussi La Métamorphose d’après Kafka ou Les Nègres d’après Jean Genet du compositeur contemporain Michael Lévinas et a rendu aussi hommage à Aimé Césaire au Forum d’Avignon de 2012, avec un slam-opéra. Il a aussi chanté en solo au Théâtre du Gymnase, Farinelli et Michael Jackson. Puis  en 2014, il interprète Quai Ouest de Régis Campo, à l’Opéra National du Rhin.  Et des chansons avec le chanteur Raphaël pour son disque Anticyclone ou est aussi sur scène avec le saxophoniste jazz-rock électro Guillaume Perret…

Ici  Fabrice Di Falco parle de l’opéra, de la musique classique mais aussi bien entendu  la traditionnelle biguine à Saint-Pierre en Martinique. C’est une sorte de promenade dans la ville et les ruines du théâtre qui, à la suite d’un cyclone, avait été reconstruit,  puis anéanti le 8 mai 1902 quand le volcan de la Montagne Pelée se réveilla. Le premier  avait été dessiné -selon la légende- sur le modèle de l’opéra de Bordeaux mais de dimensions plus réduites. C’était l’orgueil des Pierrotins  et il  offrit des représentations dès 1779! « Il y avait une vie culturelle extraordinaire à Saint-Pierre, dit Fabrice Di Falco.  Dans Bigin the Biguine que j’ai créé il y a deux ans au cabaret Le bal Blomet à Paris, je parlais déjà de cette vie culturelle très métissée, du public martiniquais qui aimait aussi bien la biguine que l’opéra. » 

Après avoir vu le spectacle, les responsables d’Axe Sud et Greg Germain, le directeur de la  Chapelle du Verbe Incarné à Avignon avec Marie-Pierre Bousquet qui est aussi productrice de cinéma, ont eu l’idée d’en faire un film. Pas ou si peu d’exotisme aux images parfois un peu complaisantes et au texte souvent emphatique. Pourquoi aussi cette manie des gros plans et des images faites par drone. Mais comme il a une impeccable diction et qu’il est bon conteur, il sait nous parler avec amour de son Saint-Pierre et il interprète à merveille les grands airs d’opéra, Haendel,Purcell, Pergolèse, Vivaldi et Bach, parfois revisités par le swing, la pop, le tango et la mazurka martiniquaise. Accompagné par le Di Falco quartet (batterie,  piano, contrebasse et flûte martiniquaise) qu’il a créé. Mais il y aussi des airs de biguine, de jazz  et des  chansons.

Fabrice Di Falco  s’adresse  à des personnages disparus ou contemporains. Notamment à M. Saint-Val, créateur de l’opéra de Saint-Pierre, au chevalier de Saint-George (1745, 1799), escrimeur, violoniste, compositeur et chef d’orchestre. Ce Guadeloupén  participa à la révolution française  et à l’émancipation des esclaves. Et à Christiane Eda Pierre, la grande soprano native de Fort-de-France comme à ceux qui ont compté pour lui: sa mère,  des  gens de sa famille vivants et morts qu’il a aimés. Et il retrace avec émotion l’histoire du Grand-théâtre de Saint-Pierre en Martinique rasé par l’éruption de 1902…  une tragédie qui, plus d’un siècle après, le bouleverse quand il chante dans les ruines de ce lieu dont on devine encore le plan de la salle et de la scène. Le plus beau moment du film.

Il évoque aussi à la nouvelle génération de chanteurs lyriques qu’il faut aider et accompagner. Fabrice di Falco entend  aider les jeunes contre-ténors qu’il a repérés et pour qui il représente un modèle. Il finance donc lui-même chaque année des concours qui après une première sélection insulaire, les trente demi-finalistes, concourent dans leurs régions respectives,  puis bénéficient de master-classes à Paris prodiguées par Fabrice di Falco et son équipe qui  organiser des concerts pour attirer le public mais aussi des professionnels. Les deux lauréats recevront une formation gratuite pour préparer leur entrée dans un Conservatoire, puisqu’il n’en existe ni en Guyane, ni en Martinique, ni en Guadeloupe!
Ne ratez pas Fabrice Di Falco, une voix lyrique au-delà des mers. Le film tourné à la fois en partie à Paris mais surtout en Martinique, permet, malgré ses défauts, d’écouter ce chanteur lyrique exceptionnel chez lui à Saint-Pierre mais aussi d’avoir une première approche de l’histoire  musicale de cette île française. Il sera aussi cette année au festival d’Avignon.*

 Philippe du Vignal

Le film, coproduit par Axe Sud Production et France Ô. sera diffusé dans le cadre de la semaine Cœur Outre-mer de France-Télévisions, sur France Ô, dans l’émission Multiscénik, le jeudi 27 juin  à 23h 25.

 *Chantez et dansez ! #1 de l’opéra à la biguine de Fabrice di Falco et Julien Leleu, mise en scène et chorégraphie de Fabrice di Falco et Margaux Eskenazi, avec Fabrice di Falco (chant lyrique), Jonathan Goyvaertz (piano), Julien Leleu (contrebasse), Aurélien Pasquet (batterie) se jouera à la Chapelle du Verbe Incarné  à Avignon du 6 au 10 juillet.

Les Sauvages
CD chez Sony Classical.

 

Retour et Le Père de l’Enfant de la Mère, de Fredrick Brattberg, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Retour et Le Père de l’Enfant de la Mère de Fredrick Brattberg, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

©pascal victor

©pascal victor

Ce jeune auteur et compositeur norvégien a obtenu le prix Ibsen pour Retour. Et son écriture fait souvent penser à une longue phrase musicale écrite en boucle pour exorciser la longue obsession qu’il semble avoir des relations entre enfants et parents. Ici, avec Retour sur le thème d’un amour filial avec des contradictions insolubles: attention et colère chez la mère, inquiétude et bienveillance du père… L’auteur met à nu avec précision mais comme en filigrane et cela dans ces deux pièces, les rapports de force entre les parents. Bref, les amoureux d’autrefois ont changé. Pourquoi ont-ils voulu cet enfant ? Pourquoi  la mère sans doute lasse, sombre-t-elle si souvent dans une colère froide? Pourquoi le père est-il si renfermé?
 
Dans Retours, cela se passe en Norvège dans un milieu bourgeois. Cuisine avec table et trois chaises en stratifié des années cinquante et salon figuré par un gros canapé et une plante verte. Il y a eu récemment une violente tempête de neige et on voit un père et une mère désespérés. On apprend vite qu’ils n’ont jamais revu leur fils, Gustav. En promenade sur une barque, il a disparu un soir et n’a plus donné de ses nouvelles à ses parents ou amis. Et personne ne l’a même aperçu. Sans doute est-il mort ou malade quelque part. Mais un jour,  au moment du dîner, on  sonne à la porte: l’adolescent est là, en parka sale et en  piteux état. Incapable d’expliquer les raisons de son absence. Et exigeant, voire odieux et agressif dès les premiers mots : «Pourquoi vous n’avez pas mis de couvert pour moi ? »

Mais les parents, ravis qu’il soit revenu, sont aux petits soins pour lui.  Trop sans doute: ce qui exaspère cet ado rongé par une sourde colère. Envers ses parents, la société  et lui-même ? Un peu de tout cela… Et sans cause apparente, il ne tardera pas à les quitter une nouvelle fois. Quelques jours plus tard, Gustav arrivera  cette fois blessé et presque mourant mais ressurgira comme par miracle. La mère ne montre de façon très curieuse aucun empressement à appeler le SAMU! Il s’enfuira puis reviendra, disparaîtra une nouvelle fois, etc. Ses parents à chaque retour, n’en peuvent plus mais se sentent incapables de réagir correctement. Elever et éduquer un enfant avec amour et tendresse, mission impossible? Comment faire pour éviter la lassitude et une sorte de perversité à la limite du sadisme que l’on sent poindre chez la mère? Et la colère chez un père qui regrette d’avoir conçu un bébé devenu un aussi insupportable ado? Comme le disait cyniquement le bon docteur Freud à une jeune maman qui lui demandait des conseils: “De toute façon, madame, cela sera raté !”

 Frederik Brattberg nous le démontre en cinquante-cinq minutes. C’est souvent brillant et drôle, parfois longuet quand il répète la même scène jusqu’à plus soif. Le système dramaturgique n’est pas neuf (voir Eugène Ionesco, etc.) et même s’il y a de bons moments, entre autres quand le fils débarque la première et la seconde fois  mais on se lasse assez vite. Heureusement, il y a Camille Chamoux, crédible dès sa première entrée sur le plateau. Excellente en mère abusive, mais aussi attachante quand elle est au bout du désespoir. La comédienne, que l’on connaît depuis longtemps, a une riche palette et  joue aussi à merveille les épouses crispantes. Et Jean-Charles Clichet en mari las et désabusé est aussi parfait, même s’il a moins de grain à moudre côté texte. Comme Dimitri Doré, tout à fait crédible et concentré dans un rôle mineur, mais pas facile à tenir.

Puis on nous soumet à un changement de ce décor très construit pendant de trop longues minutes et sans véritable nécessité dramaturgique… Mais de toute façon, on ne comprend pas non plus la nécessité d’avoir mis en scène cette seconde pièce, pas très passionnante, sinon pour compléter la soirée. On a maintenant affaire à un intérieur figuré par une table quelques chaises et de grands châssis ourlés de lumière douce. Comprenne qui pourra. Frederik Brattberg nous parle encore famille: un jeune couple a des rapports  très ambivalents  avec leur bébé dont chacun des époux voudrait conquérir et monopoliser l’amour. Et Frédéric Bélier-Garcia est ici beaucoup moins à l’aise  pour mettre en scène cette répétition du même texte avec quelques variantes; cela tourne au procédé et n’a rien de très convaincant… Notamment quand sept ou huit fois, la jeune femme revient du marché avec son vélo chargé de provisions et demande à son mari de l’aider à monter l’escalier. On commence alors  à regarder sa montre, alors que s’est juste écoulée une trentaine de minutes…

Là encore Camille Chamoux fait des miracles comme Jean-Charles Clichet, en réussissant à interpréter correctement ces dialogues faiblards et assez conventionnels. On se demande avec effroi ce qui se passerait s’ils n’étaient pas là! Dimitré Doré lui, habillé de noir, manipule avec un certain savoir-faire, une marionnette grandeur nature d’une petite fille de deux ans dont il imite à la perfection les pleurs et gémissements.
Mais on comprend mal le choix du metteur en scène. Cette piécette sur le thème des rapports conflictuels dans ce jeune couple  fait long feu… Un long sketch d’une vingtaine de minutes aurait largement suffi pour nous démontrer que le modèle de la cellule familiale est en faillite. Plus qu’avant? En tout cas, il n’était pas besoin d’en mettre une seconde couche et la soirée est longuette, même si, encore une fois, les acteurs sont  exemplaires. Autrement dit : le compte n’y est pas tout à fait et on sort de là déçu. Maintenant, si le cœur vous en dit, allez découvrir ce nouvel aspect du théâtre norvégien. Au moins là, on sourit parfois…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 30 juin, Théâtre du Rond-Point, 1 avenue Franklin Roosevelt, Paris (VIII ème).

 

Entretien avec Hassane Kassi Kouyaté

 

Les Francophonies-Des écritures à la scène : deux Festivals  annuels…

 

Entretien avec Hassane Kassi Kouaté

© Brigitte AZZOPARD

© Brigitte AZZOPARD

 Le nouveau directeur de ce festival francophone, unique en France,  a été nommé en janvier dernier. Il a fait évoluer le nom de cette manifestation et son calendrier, afin de l’inscrire plus clairement dans le paysage culturel hexagonal. Depuis l’annonce, en septembre dernier par le Ministère de la Culture, de la création de «pôles francophones» (voir Le Théâtre du blog). Désormais, il y aura  deux festivals sur onze jours consacrés pour Les Zébrures du printemps en mars, aux écritures et à ses auteurs, et pour Les Zébrures d’automne fin septembre-début octobre,  au spectacle, aux arts visuels et à leurs artistes.

 Ce changement de nom n’indique pas une rupture : «Être à Limoges me permet de poursuivre ce projet essentiel et de rendre hommage à ceux qui l’ont mené : Pierre Debauche, Monique Blin, Patrick Le Mauff et Marie-Agnès Sevestre. «Comment parler du monde autrement, par d’autres fenêtres, sous d’autres angles »,  C’est, pour Hassane Kassi Kouaté, l’enjeu principal.  
Il lui  fallait se positionner : «Depuis un an, beaucoup de choses ont changé l’intérêt déclaré du Président de la République pour la Francophonie. Avec la  fermeture du Tarmac et la création par le  Ministère de la Culture de trois pôles francophones.» À cette différence près! A côté des Francophonies de Limoges et de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, le pôle parisien n’est plus, comme prévu, Théâtre Ouvert qui.  migrera vers l’ex-Tarmac à la Villette. Et la Cité internationale des Arts à Paris dirigée depuis 2015 par Bénédicte Alliot, doit prendre le relai. Actuellement,  cette Cité se définit surtout comme un lieu «de résidence et de recherche» (1.200 séjours par an). Y  sont aussi organisés quelques expositions et des événements de toutes les disciplines liés aux activités des artistes qui y habitent. Le rôle de l’O.N.D.A. qui devait s’impliquer comme facilitateur entre ces trois entités restant à définir…

Visuel-Franco-Zebrures - copie Dans ce contexte mouvant, Hassane Kassi Kouyaté doit arriver à tenir le cap et  à«rendre visible tout le processus de création : depuis le travail de recherche et de découverte des écritures émergentes jusqu’à la scène.»  Et il a  envie de donner plus d’importance à la Maison des auteurs dont l’activité restait un peu trop confidentielle :  «Qui va faire aujourd’hui sortir les Hakim Bah, les Aristide Tarnagda… sinon nous ? C’est sur ce créneau que je veux rester.» Les autrices, trop peu nombreuses, sont une priorité et seront accompagnées par des parrains et marraines dans leur pays et pourront faire plusieurs séjours à Limoges.

 Les Zébrures de printemps proposeront pendant dix jours, des mises en lecture de textes (une quinzaine dont ceux issus des résidences). Si possible, en avant-première d’une future création à l’automne. Et des stages autour des écritures mais aussi des colloques… Et pour représenter les écritures de créateurs du monde entier liés à la francophonie, il y aura un focus par an. En 2020, l’Afrique. En 2021, le Moyen-Orient:Iran, Irak, Liban, Syrie et l’Asie : Viet Nam, Inde, Chine, Japon…

Les Zébrures d’automne présenteront idéalement des créations ou des premières représentations en France. Outre les partenaires et les salles habituels, le festival s’égayera dans les bars de Limoges, avec un programme d’apéros-spectacles : Un instrument, une voix. Il y aura aussi  des projections de documentaires en lien avec la création de la francophonie. L’espace public accueillera les arts de la rue et la fédération des commerçants et la Bibliothèque francophone sont d’accord pour s’ouvrir à La Nuit francophone, fête de clôture du Festival d’automne.

Enfin, Les Zébrures d’Automne vont investir la  caserne Marceau, un vaste bâtiment acquis par la ville de Limoges. Tout s’y délocalisera, y compris les bureaux et la librairie. S’y dérouleront concerts, rencontres, projections et certains spectacles et un restaurant sera accessible au public comme aux artistes. Dans la vaste cour,  il y aura un chapiteau de quatre-cent cinquante m2. Du cirque est prévu, et dans les prochaines années, un partenariat avec le festival Sirque de Nexon (Haute-Vienne). Cela permettra de  mettra en valeur des artistes venus d’Afrique où le nouveau cirque reste à développer. Même s’il est déjà présent dans quelques festivals  comme à Abidjan ou au Burkina Faso…

 Les Francophonies – Des écritures à la scène vont continuer à rayonner, au printemps et à l’automne, au-delà de Limoges, chez les partenaires déjà existants comme les villes de Bellac, Saint-Junien, Uzerche et dans la grande Région de Nouvelle Aquitaine, jusqu’à Bordeaux et à la Maison Maria Casarès en Charente (voir Le Théâtre du Blog)…  Beaucoup de projets restent à construire et la recherche de nouveaux publics se poursuit, en diversifiant les lieux de représentation. Et il y aura aussi des actions dans les lycées, en particulier avec le prix Sony Labou Tansi qui rassemble de plus en plus d’établissements scolaires.

Mais Hassane Kassi Kouyate n’oublie pas sa casquette de metteur en scène et prépare pour 2021, Congo, une histoire de David Grégoire Van Reybrouck, écrivain belge d’expression néerlandaise. Mohamed Kacimi s’est, lui, attelé à l’adaptation de cette vaste fresque de six cents pages pour huit comédiens et trois musiciennes…

« Être curieux de l’autre est un gage d’enrichissement » :  Hassane Kassi Kouyaté  retrouve Limoges où il est venu à ses débuts d’artiste, pour nous faire partager ces richesses, découvertes aux quatre coins de la planète francophone. Nous pourrons revoir avec plaisir Jours tranquille à Jérusalem de Mohamed Kacimi assister à trois créations : Le Pire n’est pas toujours certain, de Catherine Boscowitz,  Cœur minéral de Matin Bellemare, mise en scène par Jérôme Richer, Pourvu qu’il pleuve, de Sonia Ristic mise en scène d’Astrid Mercier, suivre un stage de marionnettes à gaine, ou entendre une conversation avec l’écrivain israélien Joshua Sobol dont le texte Étranges Étrangers sera mis en scène par Jean Claude Berutti.  Sans compter la remise de trois prix littéraires… A suivre.

 Mireille Davidovici

 Entretien réalisé le 21 juin.

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cour de la caserne Marceau

 

Vivre ! Jérusalem, portraits sensibles de Bernard Bloch

Vivre ! Jérusalem, portraits sensibles (titre provisoire) de Bernard Bloch

lectrue L’auteur et comédien a fondé le Théâtre de la Reprise, de l’Attroupement, du Scarface Ensemble et a créé en 1996 Le Réseau (théâtre). Sa compagnie est implantée à Montreuil et dispose d’un lieu de production, de recherche et de présentation qu’elle partage avec  la compagnie Le Cartel. Au cinéma et à la télévision, il a travaillé  avec entre autres Ken Loach, Bernard Sobel, Yves Boisset, Philippe Garrel, Roman Goupil…

 Il est  allé à Jérusalem dans le cadre d’une résidence Médicis hors les murs et en est revenu avec une soixante d’entretiens menés avec des habitants de Jérusalem, juifs ou arabes israéliens, Palestiniens de Jérusalem-Est de toute confession, femmes, hommes, jeunes et vieux.  Leur seul point commun était de vivre ou de travailler dans cette ville.Bernard Bloch y a aussi retrouvé des membres de sa famille perdus de vue.

Il a réécrit, transformé ces entretiens qui sont le matériau à partir duquel il est en train d’écrire le texte de son prochain spectacle qu’il devrait créer en octobre 2.020 avec une douzaine de comédiens et musiciens pour incarner une parole publique sur cette ville mythique déchirée par d’insolubles contradictions religieuses… «C’est sur la frontière qu’on fait la guerre, mais c’est aussi sur la frontière qu’on fait la paix!» “Ce qui est anti-israélien, c’est de laisser Israël dans l’impunité » écrivait Michel Warschawski, journaliste et militant pacifiste d’extrême gauche cofondateur et président du Centre d’information alternative de Jérusalem et ancien président de la Ligue communiste révolutionnaire marxiste israélienne…Cette lecture était faite avec talent par Bernard Bloch, Eric Coquereau, Rania El Chanati, Camille Granville et Daniel Koenigsberg. Une présentation prometteuse…

Edith Rappoport

Lecture présentée le 19 juin, au Nouveau Théâtre de Montreuil (Seine-Saint-Denis).
Et le 23 juin, au Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes (Val-de-Marne).
Festival d’Avignon : le 16 juillet, Théâtre des Halles, puis Théâtre du Cabestan et le 17 juillet, Théâtre de l’Entrepôt, puis Théâtre de l’Oulle. 

Festival des écoles du théâtre public : EDT 91 (Ecole départementale de l’Essonne) Les Médaillons, de Thibault Fayner, mise en scène Anne Monfort

DR

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Festival des écoles du théâtre public, EDT 91 (Ecole départementale de l’Essonne)

Les Médaillons de Thibault Fayner, mise en scène d’Anne Monfort.

Dix ans de Festival des écoles, «dix bougies d’avenir», selon les mots de François Rancillac qui le reçoit une fois encore au Théâtre de l’Aquarium. Dix ans d’une fête frémissante, risquée, dans ce lieu utopique qu’est la Cartoucherie de Vincennes. Quoi qu’il advienne ensuite de leur carrière, ces jeunes comédiennes et comédiens auront trouvé là un moment intense et la joie de créer ensemble peut-être plus qu’un spectacle: la réunion unique de leurs énergies, de leurs désirs, de leur travail devant un public curieux, et à priori bienveillant, si possible pas trop indulgent.

Avec Les Médaillons, les élèves de l’EDT 91 ont eu la chance de rencontrer un auteur qui a été formé lui-même à l’E.N.SA.T.T. (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, à Lyon). Et il a suivi dès son ouverture en 2003 la classe d’écriture dramatique. Enfin, sous le parrainage de l’écrivain Enzo Corman, une école qui revendiquait une formation pour les auteurs… C’est en effet un métier, ça s’apprend aussi, avec les acteurs sur un plateau.

Écrivant pour eux, Thibault Fayner a retrouvé ses questionnements d’alors, la discipline, la fièvre de l’école -écrire, encore et encore, pour tel ou tel groupe d’élèves-comédiens, répondre à la commande- et surtout, à ce moment charnière, se poser la question vitale : que faire de ses rêves? Avec un bel humour, réaliste et modeste, il imagine le C.V. d’un rêveur qui ne peut étaler aucune compétence négociable mais qui dessine pourtant en creux, à côté, une vie tendre et riche.

L’auteur pratique ici, avec une belle maturité, une écriture “de soi“, en ce qu’il part de son expérience pour aller au devant de celle de ses personnages, pas à pas, sans prétention, avec le souci d’une parfaite sincérité. Un chemin pour atteindre sinon l’universel, du moins ce que nous avons en commun, une approche pertinente pour un travail de troupe. Nous suivrons donc l’apprenti-acteur, le jeune universitaire pas toujours à l’aise avec ses étudiants, la famille qui voit mourir sa grand-mère… Ce qu’il y a là d’autobiographie, est absorbé, intégré dans un théâtre-récit illustré de “médaillons“, focus successifs sur un moment ou un personnage, le temps d’une scène ou d’un monologue.

La  metteuse en scène s’empare de ces changements d’échelle, de cette dialectique de l’individuel et du collectif au service des élèves: jouez “choral“ et en même temps distinguez-vous par votre réaction propre au récit. Elle tente de créer des moments de théâtre simultané, un groupe faisant écho, pianissimo, à la scène centrale et elle peut vider le plateau le temps d’un solo, vite balayé par la vague du groupe. Ce théâtre, qui invente sa propre mémoire, résonne parfois d’échos tchekhoviens, avec une Nina en robe blanche, des scènes de famille entre émotion, rire et gravité. Le temps du spectacle, se seront construits un passé commun et une société partagée.

« Nous sommes de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil»: ces Médaillons donnent aux mots de Prospero dans La Tempête de Shakespeare) un sens vital pour les jeunes  acteurs d‘aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement d’acquérir un savoir-faire. Oui, le rêve est nécessaire, il faut avoir rêvé pour construire sa vie, même si elle vous réserve un tout autre destin. Cette étoffe-là ne sera jamais perdue. Une vision positive, adulte, débarrassée des leurres et des illusions, c’est le moins que l’on puisse offrir à  ces jeunes à l’instant de leur envol.

Christine Friedel

Théâtre de L’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, Route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne),  du 20 au 23 juin. T. : 01 43 74 99 61.

À lire: Apprendre à écrire du théâtre (histoire et méthodes des enseignements de l’écriture théâtrale en France), éditions Les Solitaires intempestifs.

Les pièces de Thibault Fayner sont publiées aux Editions espaces 34 et Morgane Poulette, mise en scène d’Anne Monfort, se jouera du 5 au 24 juillet, à La Manufacture, Avignon.

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