La quadriennale de la scénographie à Prague (suite et fin): les Ecoles

 

La Quadriennale de la scénographie à Prague (suite et fin)

Les Ecoles

Dans un autre grand pavillon consacré aux travaux des Ecoles,  on pouvait voir le travail réalisé par des équipes d’étudiants en scéno, souvent associés à ceux d’Ecoles d’art et de Conservatoires de théâtre et/ou de musique. Là aussi, l’impression d’une sorte de supermarché sympathique, jamais identique d’un jour à l’autre, souvent passionnant. Avec des réalisations d’une autre intelligence: les étudiants plus en phase sans doute avec notre époque, ont une conception virulente de ce que peut être un travail scénographique destiné à des êtres vivants, en l’occurrence des acteurs ou des artistes. Les élèves déjà expérimentés conçoivent des installations en prise directe avec l’actualité. Entre autres ceux de cette école de Catalogne imaginant de très hauts grillages qu’essayaient de franchir des Africains représentés par des mannequins. Une belle idée qu’aurait apprécié  le grand Tadeusz Kantor…

Discrète un peu à l’écart, une belle petite installation/performance due à une école allemande: une mini-boutique vendant cigarettes, gâteaux, sacs de bonbons, petits magazines et objets sexe tenue par deux travestis et où on pouvait entrer. Là encore une scénographie très réussie  et qui sonnait déjà comme le début d’un spectacle, à créer avec les visiteurs.

213D5DDC-5C4F-42A0-9D9E-21EAC3B5BD6AMais sans aucun doute, le meilleur projet qu’on ait pu voir parmi des dizaines, et qui a été dûment récompensé  pour son imagination, était The Imaginometric Society conçus par une équipe milanaise.  Avec ce cube au design très épuré et bourré d’électronique, les visiteurs pouvaient découvrir une possible «sonification»  de leur propre imaginaire.

 Si on a bien compris les explications donnés par un des étudiants, le candidat une fois admis, un membre de l’équipe l’aide à se poser sur le corps une batterie de capteurs biométriques enregistrant ses ondes cérébrales pendant trente secondes; à la fin de ce processus, les testeurs seront enlevés et il sera muni d’écouteurs transmettant l’énergie via la paroi osseuse crânienne. Dans une seconde étape, le visiteur prend place dans l’espace blanc cubique où il évoluera pendant deux minutes avec cinq performeurs pendant qu’un paysage sonore lui sera retransmis grâce à ses écouteurs. Troisième étape, il sort de l’aire de jeu et sera contrôlé. Et quatrième et dernière étape, il recevra un numéro d’identification personnel. Cela fait un peu froid dans le dos ! Mais on nous rassure, les enregistrements  seront ensuite détruits. Cette réalisation déjà très réussie sur le plan plastique fait preuve d’une véritable recherche et d’un travail en commun d’élèves d’une école de photo, du Conservatoire de musique et de la section scénographie de la réputée Académie milanaise. Une réussite exemplaire

Des élèves d’une école russe ont recréé en photos la douloureuse répression du Printemps de Prague en 1969 quand Jan Palach, un jeune étudiant s’était immolé place Venceslas, pour protester contre l’invasion de  son pays par les blindés du Pacte de Varsovie.  Ce suicide réussira à déclencher une prise de conscience, mais il faudra attendre vingt ans pour qu’à une commémoration de la mort de ce martyr tchèque, de grande manifestations aient lieu. L’écrivain Vaclav Havel avait été condamné à neuf mois de prison ferme mais la dictature fut mise à bas quelques mois plus tard.

Pour représenter la France: celui d’une Neuvième Ecole, une sorte de lieu utopique créé avec huit élèves issus chacun d’un établissements d’enseignement supérieur formant à la scénographie: École nationale d’architecture de Nantes, École Nationale Supérieure des Arts décoratifs de Paris, École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre à Lyon, École nationale supérieure d’architecture Paris-Villette où a récemment  eu lieu une belle exposition dirigée par Mahtab Mazlouman, consacrée aux scénographies contemporaines d’Hamlet, École nationale supérieure d’architecture Paris-Malaquais, Haute école des arts du Rhin), École du Théâtre national de Strasbourg  et Université Sorbonne Nouvelle-Paris III .

© Eva Kořínkov

© Eva Kořínkov

C’est un ancien petit car toujours roulant mais convoyé jusqu’ici par camion avec les éléments de l’installation de Philippe Quesne. Constitué par une cabine avec plate-forme numérique diffusant sons et musiques dans l’autre partie de ce lieu ouvert au public et où on peut s’asseoir sur de gros blocs de mousse. Le résultat tient d’un concept pédagogique intéressant : réunir pour travailler ensemble quelques mois, des étudiants choisis par leur école mais qui ne se connaissaient pas pour travailler sur une proposition artistique précise.  Un concept pas neuf mais qui permet d’associer des pensées et des formes de travail différentes, celle d’écoles d’art et de comédiens. Ainsi  Claude Nessi, un enseignant de la section scéno des Arts  déco avait réussi à faire œuvrer ensemble et de façon remarquablement efficace, ses élèves et ceux de l’Ecole du Théâtre National de Chaillot pour un projet sur L’Odyssée d’Homère.

Sous la houlette de Philippe Quesne, le directeur du Centre Dramatique National Amandiers-Nanterre, cet ancien car a été aménagé par les  équipes techniques et les élèves. La note d’intention n’est pas d’une folle originalité et aurait mérité un  coup de relecture: «processus de travail commun qui stimule la créativité par la rencontre de l’autre », « virtuel qui s’immisce dans nos réalités plurielles », « projet grand ouvert sur le monde d’aujourd’hui».

Qu’importe, le travail est là, avec la tenue d’un Journal de bord numérique témoignant de l’évolution du projet. Et, au moins, comme le disait Antoine Vitez, ils se seront rencontrés là et c’est bien l’essentiel… Histoire de voir des projets souvent très éloignés de leur discipline et de se parler autour de thématiques similaires. Ils n’auront sans doute pas, pour la plupart d’entre eux, l’occasion de se revoir mais il y a là un terreau exceptionnel de création, le tout dans le havre de paix d’une ville magnifique. Les jeunes Français de la Neuvième école nous disaient avoir été tout heureux d’avoir pu quitter l’hexagone pour vivre une expérience unique dans leur vie d’étudiant…

Philippe du Vignal


Archive pour juin, 2019

Madame Favart de Jacques Offenbach, mise en scène d’Anne Kessler, direction musicale de Laurent Campellone

 

Madame Favart de Jacques Offenbach, mise en scène d’Anne Kessler, direction musicale de Laurent Campellone

 

 Madame Favart DR S. Brion

Madame Favart (Marion Lebègue) et Charles-Simon Favart (Christian Helmer)
©S. Brion

« Justine Favart, c’était l’incarnation de la chanson française. Un tel sujet ne pouvait qu’inspirer une  comédie à ariettes, agrandie,  développée», écrivait le compositeur à propos de son opéra-comique en trois actes, créé en 1878 aux Folies-Dramatiques à Paris et oublié depuis longtemps. A l’occasion du bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach, le Théâtre de l’Opéra-Comique nous fait redécouvrir cette œuvre singulière et l’héroïne dont elle porte le nom.

 George Sand disait de son arrière-grand-père, le maréchal de Saxe: « Madame Favart est un gros péché dans sa vie, un péché que Dieu seul a pu lui pardonner. » Ce chef de guerre est déjà cité dans Adrienne Lecouvreur (1849) d’Eugène Scribe et Ernest Legouvé, cette diva ayant été, avant  Justine Favart, la grande passion du maréchal. Le “vainqueur de Fontenoy » engagea en 1746 les Favart pour diriger le Théâtre aux armées puis celui de La Monnaie à Bruxelles. C’était  «le plus bel homme de son temps», selon le chroniqueur Melchior Grimm  et il tomba amoureux de la comédienne. Mais Justine résista à son charme et, devant son refus, le maréchal émit à l’endroit du couple des lettres de cachet. Sous la plume des librettistes Alfred Duru et Henri Chivot et avec l’esprit vif de Jacques Offenbach,  cette aventure devient un vaudeville rocambolesque. 

Déguisée en chanteuse des rues, Justine Favart fuit le maréchal de Saxe  et rejoint son mari, caché dans une auberge d’Arras, pour échapper à la Bastille. Les Favart, sous des habits de domestiques se réfugient à Douai chez Hector qui vient d’obtenir le poste de lieutenant de police : la condition pour épouser Suzanne. Justine lui a obtenu cette charge en se faisant passer pour Suzanne et en  séduisant le gouverneur Pontsablé, un vieux beau libidineux. Au deuxième acte, ce vert galant vient réclamer son dû chez Hector, à Douai, auprès de sa prétendue femme. Mais Justine va imaginer divers stratagèmes et, au troisième acte,  use encore de son art du travestissement pour sortir tout le monde d’affaire, dans une cascade de quiproquos et imbroglios. Après moult péripéties,  elle obtient un triomphe en chantant devant le roi La Chercheuse d’esprit, un opéra-comique de son mari. Le souverain lui accordera la révocation de Pontsablé et  nommera Charles-Simon Favart à la tête de l’Opéra-Comique.

 Jacques Offenbach, pour suivre ces aventures picaresques,  a écrit une musique légère,  si on la compare à celle des partitions pléthoriques de Fantasio et des Contes d’Hoffmann. Ici,  il s’adresse à un orchestre réduit. Ce choix stylistique est aussi dicté par l’action dramatique, située au XVIII ème siècle, celui des  guerres et des Lumières, interrogé et mis en perspective par un XlX ème siècle de frivolités. Dans cette œuvre de maturité, le compositeur s’amuse à écrire des morceaux de genre comme les couplets : une  forme du XVIIIe siècle,  une hilarante tyrolienne, une chanson de garnison et des duos d’amour… Mais il excelle aussi à fabriquer quelques tubes comme L’Echaudé,  une chanson aérienne comme le gâteau qu’évoque un délicat jeu des cordes.

 Laurent Campellone assure une direction musicale impeccable : « Madame Favart présente une homogénéité remarquable sur les trois actes, dit-il, et les récitatifs sont parmi les plus accomplis qu’Offenbach ait composés et ils préparent très bien aux  airs et transitions, sans une note superflue. »  Et Anne Kessler montre ici une femme de tête, entreprenante : «Madame Favart est un hymne à la femme, dit-elle, mais pour une fois, moins à l’inspiratrice qu’à la créatrice. On y voit Charles-Simon Favart apprendre le théâtre avec elle.»  Dans la pièce,  cette actrice vedette, auteure et amie de Crébillon et Voltaire, a plus d’un tour dans son sac pour déjouer les hommes de pouvoir et apprend à tous ses complices à changer de rôle comme de costume. Marion Lebègue, à la fois puissante et cocasse,  mène le jeu avec maestria. Sa voix chaude et dynamique, va aussi vers l’émotion avec Je passe sur mon enfance, un beau menuet  sur les âges amoureux de la vie  qu’elle chante, tout en caricaturant une douairière irrésistible de ridicule et flanquée d’un chien minuscule. A côté d’elle, la soprano Anne-Catherine Gillet donne toute sa mesure à une Suzanne ingénue et gracile. Le beau couplet avec son père (Frank Leguérinel) à la fin du premier acte prend avec elle une tendre saveur. Éric Huchet est un marquis de Pontsablé, irrésistible en barbon amoureux et haut fonctionnaire imbécile. Quant à Christian Helmer (Charles-Simon Favart), il excelle autant à  interpréter un valet de comédie qu’un mari amoureux.

©S. Brion  au 1er acte : légende 1/ Madame Favart (Marion Lebègue), chœur de l’Opéra de Limoges

©S. Brion
au 1er acte : légende 1/ Madame Favart (Marion Lebègue), chœur de l’Opéra de Limoges

 Le décor du premier acte, qui reste présent en arrière-plan dans les deux autres parties, ne figure pas l’auberge de Biscotin (Lionel Peintre) mais un atelier de couture  avec machines à coudre et mannequins. Il suggère les coulisses d’un théâtre, effet redoublé au troisième acte, avec la réplique sur la scène du foyer de l’Opéra-Comique. Un choix scénographique loin d’être évident. Pour autant, il met  l’accent sur les nombreux changements de costume dans la pièce. Il renvoie aussi au fait que, selon Charles-Simon Favart, sa femme «  fut la première qui observa le costume : elle osa sacrifier les agréments de la figure à la vérité  des caractères.  J’ose dire qu’elle a été  la première en France qui ait eu le courage de se mettre comme on doit être et on la vit avec des sabots dans Bastien et Bastienne. » La Clairon s’inspira du costume de sultane de Justine pour jouer Roxane dans Bajazet à  la Comédie-Française.

Salué avec enthousiasme, Madame Favart est une vraie (re)découverte, et nous introduit à cette année Offenbach avec bonheur. Un opuscule détaillé et illustré, édité pour cette création, met en perspective cette œuvre avec son époque et avec l’histoire du théâtre des XVIII et XIX èmes siècles.

 Mireille Davidovici

 Les 20, 22, 24, 26, 28 et 30 juin,  Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris (II ème) T. : 1 70 23 01 31. 

 

La quadriennale de la scénographie à Prague

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Notes sur la Quadriennale de Prague

Un peu d’histoire, cela ne peut pas faire de mal. Cette manifestation internationale a fêté ses cinquante ans : créée en 1967 dans le pavillon de la Tchécoslovaquie à l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 qui avait été reconstruit à Prague. Il y avait déjà quelque vingt pays dont la France. La Quadriennale, organisée par le ministère de la Culture et l’Institut des Arts et du Théâtre tchèques, malgré l’invasion des chars russes et la période difficile qui a suivi, s’est maintenue et développée grâce à l’écrivain Václav Havel (1936-2011). Organisée par le ministère de la Culture et l’Institut des Arts et du Théâtre tchèques malgré l’invasion des chars russes et la période difficile qui a suivi, elle s’est maintenue et développée grâce à  Václav Havel  mais aussi à ce génial scénographe que fut Joseph Svoboda et aux excellents metteurs en scène Alfréd Radok et Ottomar Krejca. Les installations multimédias des deux premiers Laterna Magika et Polyekran avec acteurs et projections de films, les firent connaître au plan international, il y a déjà quelque soixante ans. Et en 1967, Joseph Svoboda créa l’un de ses plus célèbres effets spéciaux, un pilier de lumière tridimensionnel…

En 1968, le  fameux Printemps de Prague ne dura pas longtemps et le pays subit l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie. Il y eut alors un durcissement politique et cette république fédérale resta aux mains du Parti communiste qui était aux ordres de Moscou: interdiction de sortir du territoire, censure des journaux et omniprésence d’une redoutable police d’Etat. Une mienne consœur qui était allée faire une interview de Václav Havel, comprit vite qu’elle était surveillée de près. En 1989, le Parti abandonnera enfin le pouvoir après la Révolution dite de velours…

 Václav Havel fut une des grandes figures de l’opposition et un acteur essentiel de cette Révolution de velours. Il devint président de la République de 89 à 92 et fit beaucoup pour la culture de son pays. La Quadriennale a attiré en 2015 quelque 180.000 visiteurs! Mais en qui concerne la participation de la France, il y eut quelques malentendus mais elle y revient cette fois après seize ans d’absence… Avec un pavillon placé sous l’égide d’Artcena dirigée par Gwenola David, et de Philippe Quesne, directeur de Nanterre-Amandiers qui présentait un dispositif scénographique personnel participant en fait davantage d’une installation. Même s’il est en relation avec ses récentes mises en scène.

Trois thématiques rappelées en grandes lettres à l’entrée de la halle principale: Imagination, Transformation, Mémoire. Et aussi trois espaces consacrés aux Pays et régions, aux Ecoles  et aux Architectures  du spectacle. Une immense ruche où tout est magistralement organisé par une équipe des plus compétentes. Impossible de tout relater mais on peut essayer d’en donner quelques images. Cette immense manifestation dans deux halles et un parc de plusieurs hectares permet à de nombreux artistes responsables d’écoles et de sections de scénographie, de se rencontrer, voire d’élaborer des projets communs. C’est un grand événement international avec de nombreux pavillons, des créations artistiques, des symposiums et des performances parfois in situ comme celles de jeunes acrobates hongrois avec Vertical Dance/The Flock Project qui escaladaient une des façades du Mama Shelter, un ancien bâtiment de l’ère soviétique reconverti en hôtel par Jalil Amor et son équipe, à la déco un peu rétro-bobo et tape-à-l’œil mais sympathique.
En fait, il faudrait mieux ici parler de scénographie au sens large du terme, voire d’installations  d’art contemporain et d’actions dans certains cas avec participation du public.

VerticalDance-The-Flock-Project-

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 La Quadriennale a  toujours su réunir un très large public : scénographes expérimentés de grands théâtres nationaux ou directeurs d’une agence, étudiants  dans cette discipline et en arts du spectacle, peintres, sculpteurs, créateurs de costumes et de masques, critiques de théâtre, chercheurs travaillant sur les interactions entre art et informatique…  Sur des milliers de m2 dans deux immenses halles d’un centre d’expositions, le Výstaviště Praha, situé à la périphérie de cette ville au très riche et célèbre paysage architectural où vécurent notamment Amedeus Mozart qui y créa Don Giovanni, Franz Kafka,  Smetana, Mucha… etc. plus récemment des écrivains bien connus chez nous comme Hrabal, Milan Kundera et Václav Havel !

Impossible de tout voir en détail malgré quelques journées dans ces halles et donc de bien parler de cette riche manifestation, unique en son genre, à laquelle participaient cette année soixante-dix neuf pays quelque huit cent artistes avec  six cent évènements, le tout sur onze jours! Avec des invités comme l’illustratrice anglaise créatrice d’animaux fantastiques Olivia Lomenech Gill, le scénographe italien d’opéra Stefano Poda, ou le Français bien connu Romain Tardy qui crée des fresques lumineuses et projections illusionnistes.

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Il y a, difficile à trouver car, au bout du grand parc, une entreprise archéologique intéressante : deux jeunes archéologues qui ont récemment obtenu leur doctorat, Carolina Esperosanto et Emmanuelle Gangloff,  ont  essayé de remonter le temps de cette Quadriennale en s’installant avec une tente sur les ruines d’un pavillon belge détruit après un incendie puis rasé. C’est là que Josef Svoboda  et Alfréd Radok avaient présenté Laterna Magika. Mais de ce pavillon, on ne discerne plus qu’une grande surface carrelée, quelques restes de murs et bizarrement une grande étendue de sable confiée par ces jeunes femmes à chaque jour,  à un ou une artiste, scénographe ou non comme Gilone Brun, Murielle Delamotte… Ces archéologues ont mis aussi tout un outillage à disposition et demandé  aux artistes auxquels étaient alloués environ deux m2,  pour essayer de retrouver quelques traces enfouies et en constituer une œuvre. Des  fragments d’objets qui ensuite font l’objet d’analyse comme sur n’importe quel chantier de fouilles.
Carolina Esperosanto et Emmanuelle Gangloff ont aussi effectué des recherches à l’Institut des Arts et du Théâtre à Prague et les photocopies de documents trouvés ont été soigneusement classés et sont consultables sur tables, soigneusement archivés dans des boîtes en carton qu’elles ont collecté sur l’histoire des relations entre la France et cette Quadriennale. On voit ainsi que l’historien du théâtre et chercheur  au C.N.R. S. Denis Bablet faisait partie du jury en 71, puis vingt ans plus tard Yannis Kokkos, le grand scénographe d’Antoine Vitez. Malheureusement, mal fléchée, cette intervention, pourtant tout à fait intéressante, avait peu de visiteurs,  mais nous avons réussi à la trouver grâce à un scénographe américain…

Très simple, une exposition de quelques costumes et masques, de toute beauté du jeune créateur arménien Arshak Sarkissian. Conception remarquable, richesse des couleurs, invention magistrale de formes. Cela s’apparente, dit son auteur, à une recherche anthropologique. Mais aussi un peu plus loin, un ensemble poétique de grosses et petites cloches au Pavillon de la Mongolie.
Très simple aussi cette belle installation venue du Costa Rica: une accumulation au sol de T shirts, pantalons surtout bleus, mais aussi de toutes nuances de vert ou jaune fatigué que n’aurait pas désavoué Christian Boltanski. Sans aucun doute une évocation efficace de la tragédie que vivent les migrants d’Amérique du Sud vers les Etats-Unis. Avec des moyens pauvres, une belle réussite.
Dans le musée national dit Lapidarium donc consacré à la minéralogie, du Suisse Thom Luz, metteur en scène et compositeur qui a déjà présenté des spectacles à Nanterre-Amandiers, une belle installation Unusual Weather-Phenomena Machine, une installation où il fait circuler en l’air  sur de grandes bobines, des bandes magnétiques avec   la musique et effets lumineux. A mi-chemin là encore entre scénographie et sculpture.
Aussi simple mais très efficace au Pavillon danois, une sorte d’installation/scénographie  mais loin d’une maquette mais grandeur nature d’une belle jeune fille presque nue dans une cage de verre lumineuse tournant lentement.

Rien n’est fini, tout commence: un titre ironique pour ce conteneur imaginé par une équipe belg avec, tout autour, des restes calcinés bien noirs de petits, meubles, vêtements, chaînes hifi… Résidus des produits éphémères, le plus souvent fabriqués à base de matières issus du pétrole  par notre société technologique et trop grande consommatrice. A l’intérieur, juste une plante en pot solitaire et comme démunie, sur une petite table. Sans doute une référence aux graves problèmes écologiques que connaît notre planète. Mais, « petite » contradiction, ce conteneur avait sans doute dû être transporté depuis la Belgique par la route… Comme l’ont été par avion depuis Hong-Kong, une soixantaine de belles maquettes de scénographie et petits écrans vidéo  avec des extraits de spectacles : chacune présentée dans une boîte en fer grillagée! Avec un copieux catalogue offert aux visiteurs comme sur d’autres pavillons. Et l’écologie ? Curieusement, elle était à peu près dans toutes ces réalisations, la grand absente dans cette Quadriennale…
La République tchèque a présenté elle un Campq où  des extra terrestres ont trouvé refuge. Mais nous n’avons pu  aller voir par manque de temps cette installation située sur une île  en hors du site mais les photos donnaient envie.

©eva-korinkova

©eva-korinkova

Philippe Quesne a montré une installation personnelle où dans un grand cube aux parois en verre entrouvertes,  des  sortes de  formes verticales en trois dimensions d’environ 1, 50 m chacune dans un matériau différent: polystyrène expansé , papier kraft, mousse ocre, toile plastique blanche, fourrure synthétique blanche… se mouvaient chacune sur la musique d’un piano droit aux cordes apparentes.  Au fond, une grande photo jaune pâle de montagnes avec des arbres et des rochers rappelant les tableaux de Nicolas Poussin.  On pouvait y voir un souvenir de la scénographie de Swamp Club qu’il avait conçue en 2016 ou celle pour Crash Park, la vie d’une île, deux spectacles créés aux Amandiers. Soit un ensemble de formes intrigantes, remarquablement réalisé mais dont on discerne mal l’intention. Et le rapport à l’espace qui est à la base de ses mises en scène, n’a rien de la forme immersive où il voudrait sans doute nous plonger. Même si les baies vitrées étaient largement ouvertes, non à la visite mais à la vue. «Au-delà de mon propre travail dit-il, l’enjeu ici est de considérer la scénographie comme l’élément central de la démarche d’artistes qui comptent aujourd’hui.» Ce qui semble effectivement une évolution actuelle de cet art… Le jury de la Quadriennale a en tout cas élu Microcosm, meilleur pavillon de la section Pays et Régions. Une récompense qui célèbre cet auteur-scénographe mais aussi sans doute le retour de la France donc absente, on l’a dit, de cette manifestation internationale depuis seize ans !Notre pays avait obtenu  la Triga d’Or en 1967 et André Acquart obtint la médaille d’or en 1983. Et d’autres scénographies  comme celles de Guy-Claude François pour le Théâtre du Soleil. Mais aussi Yannis Kokkos en 1987 pour sa scénographie d’Electre de Sophocle, mise en scène d’Antoine Vitez et enfin Alain Chambon en 1991.  L’installation de Philippe Quesne a reçu le prix de la meilleure exposition des pays et régions avec la Catalogne et la Hongrie, juste avant la Golden Triga d’or qui a été attribuée à la République  de Macédoine du Nord.

D’un autre côté, nombre de créateurs de spectacles revendiquent la possibilité  de mettre juste quelques éléments  de décor sur une scène nue, voire sans pendrillons  ou réalisent eux-mêmes la scénographie, quitte à se faire aider par un constructeur pour la partie technique qu’ils ne maîtrisent pas. Les résultats ? Cela va du correct au très moyen, voire au mal conçu, notamment au point de vue esthétique et  pour  ce qui concerne la circulation des acteurs.

Le stand des Etats-Unis était composé d’une vingtaine d’écrans avec des images de scénographie dans de grands théâtres, sur lesquelles on pouvait cliquer pour en savoir plus. Techniquement bien réalisée mais sans beaucoup d’âme, ce stand était privé de tout être humain susceptible de vous donner quelques explications. Grand miracle de la technologie… La Roumanie présentait Ruines du Théâtre, Ruines de la Cité, un travail de Dragos Buhagiar, d’inspiration nettement surréaliste avec un gros œil monté sur des roues de charrette, une grande main qui se balançait en rythme et cinq violons noirs sur des faux. Une réalisation impressionnante de qualité mais dont on ne saisissait pas bien la portée.
Un projet intéressant : celui présenté par la Suède  où trente six spectateurs-voyeurs pouvaient regarder par des trous ovoïdes trois personnages à l’intérieur d’un cube blanc… Une scénographie qui rappelle curieusement celle de Mozart au chocolat, mise en scène d’Hervée de Lafont et Jacques Livchine. Les personnes qui n’avaient pas réservé leur place suffisamment à l’avance étaient déjà privés de la tasse de chocolat viennois offerte aux cinquante-deux spectateurs  et étaient  condamnés à voir assis sur de tabourets par des trous dans le mur, le compositeur à son piano et les trois chanteurs.

© Kristin Aafløy Opdan

Waka Waka © Kristin Aafløy Opdan

Nous avons aussi remarqué  les magnifiques marionnettes  de taille humaine de Wakka Wakka, du Plexus Polaire. La réalisation présentée au Pavillon d’Israël ne manquait pas d’humour… noir avec une série de tombes de marbre noir (faux bien sûr), celles entre autres de Woody Allen, d’Arthur Miller, etc. dont on pouvait soulever le couvercle pour voir quelques  images évocatrices de chacun… Mais toutes ces installations ou scénographies qui bénéficient à l’évidence de  gros budgets ont quelque chose d’un peu convenu. Et on aurait aimé avoir affaire à plus d’innovation surtout à une époque ou dans les arts du spectacle, tant de choses ont terriblement évolué en une trentaine d’années.
Malgré tout quelques journées passionnantes où on avait l’impression de voir des gens de tous les pays, heureux d’être là ensemble, de parler et souvent avec passion de leur réalisation, et quelle que soit leur langue, arrivant à se comprendre même dans un mauvais anglais. Nous vous parlerons dans un prochain article consacré aux Pavillons des écoles. Avec de belles surprises…

Philippe du Vignal

La Quadriennale de la scénographie a eu lieu à Prague, du 6 au 16 juin.

 

La rue est à Amiens, quarante-deuxième fête de la ville

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La rue est à Amiens, quarante-deuxième édition

Vingt-cinq compagnies, trente-neuf spectacles et quelque quatre-vingt cinq représentations qui mettent la ville en fête. Le Pôle National Cirque et Arts de la Rue est un lieu unique en France où le cirque et les arts dans l’espace public se rencontrent. Disposant de quatre sites situés à Amiens, le Pôle propose de participer à la stimulation des imaginaires de chacun en présentant la diversité de la création contemporaine. Le Cirque Jules Verne, un des derniers cirques en dur, propose des spectacles créés ou adaptés pour la piste, défendant ainsi la notion de circularité dans les arts de la scène. Le Hangar, centre régional des arts de la rue, permet l’accueil d’artistes en résidence ainsi que l’organisation du festival La Rue est à Amiens. L’École du Cirque Jules Verne, centre  est un centre régional de formation professionnelle et le Manège Cascabel est dédié à la création pour le cirque équestre.

Germinal par Les Batteurs de pavés

Au sommet de la citadelle, dans un amphithéâtre et au soleil couchant, une centaine de personnes pour voir cette adaptation plutôt fantaisiste du roman d’Emile Zola avec Manu Moser et Laurent Lecoultre venus de Suisse. Ils nous présentent d’abord des clichés  de leur pays comme  le yoodle, les Robots Migros.  Puis des soit disant personnalités officielles : Madame le Maire,  symbole d’ouverture et de transparence et le président de l’Université depuis plus de  quarante ans. Amiens est pionnier dans l’espace public. « Aujourd’hui en Suisse, il y a une grève pour l’égalité hommes,/femmes…. ». Puis  ces comédiens retracent les grandes pages de Germinal en prenant des petits enfants dans le public pour leur faire interpréter  quelques rôles. Ils se prêtent au jeu de bonne grâce avec un naturel étonnant. Une belle ouverture pour ce festival !

Cirque pour l’espace public

L’Ecole de cirque d’Amiens présente des exercices spectaculaires interprétés par les élèves, en haut de la citadelle. Ils déambulant avec des flips-flaps arrière, debout sur les épaules de leurs partenaires, des roues Cyr, du jonglage avec des cerceaux, bref tout un cirque acrobatique. Ces élèves encore en cours de formation se promènent en faisant des exercices de cerceaux des plus surprenants. Des mises en rue par Ardestop avec les élèves de première année D3SOR3, et Ce qui nous lit par C Victor avec ceux de deuxième année, puis Le Tremplin pour accompagner ces jeunes artistes français et  étrangers dans leur parcours professionnel. Déjà du beau et grand spectacle prometteur.

Le Parlement de rue par le Théâtre de l’Unité

Vingt-cinquième édition  pour ce spectacle sur une jolie place au pied d’une statue du général Leclerc et qui avait été conçu à Etouvie dans la région d’Amiens, pour que les habitants puissent être consultés et écoutés par les politiques. Depuis le début, mille  projets de loi ont été ainsi  recueillis et cela sonnait déjà comme un prélude aux Gilets Jaunes…
Le principe : des propositions faites le public et ensuite rejetées ou acceptées par l’énergique Madame la Provisoire (Hervée de Lafond) assise sur une chaise d’arbitre de tennis. D’abord celle d’une loi pour offrir le permis de conduire à ceux qui obtiennent le bac avec ou sans mention, puis une autre concernant l’interdiction d’absence de solidarité avec les migrants sont acceptées. Comme celles stipulant que les employés décident du salaire de leurs patrons et que les ministres soient payés au S. M.I.C… Mais pour les violeurs, la condamnation à perpétuité est refusée. Quant à la proposition de loi sur la « grossophobie », elle est reportée. Le tout entrecoupé de chansons et de poèmes, accompagnés au violoncelle par Fantasio,  devant un public enthousiaste.

Les Girafes opérette animalière, conception et mise en scène de Philippe Freslon, musique de Benoît Louette et François Joinville

Sur le vaste parvis de la gare d’Amiens, en contrebas des escaliers, une dizaine de très grandes girafes rouges déploient leur long cou et avancent à grands pas sur une musique lyrique entonnée par Irina Tiviane. Nous restons éberlués par les danses de ces étranges géantes animées par des comédiens que nous pouvons voir émerger périlleusement de leurs girafes à la fin du spectacle. Philippe Freslon qui a aussi réalisé la scénographie et que nous connaissons depuis de longues années, arrive à encore à nous surprendre avec ce beau travail  poétique.

Une traversée funambule, conception de Johanne Humblet,  musique  de Deadwood

Sur  un câble suspendu à grande hauteur au-dessus du cirque d’Amiens, cette jeune funambule, fait une traversée incroyable, s’allonge sur le fil, se relève, esquisse des pas de danse, puis reprend sa marche. Terrifiés à l’idée d’une chute possible, nous retenons notre souffle.La musique rythme ce qu’on peut prendre pour un saut de la mort. Heureusement, Johanne Bumblet réussit à parvenir sans encombre jusqu’à une fenêtre en haut du cirque et nous salue. Un magnifique final pour  ce festival…

Edith Rappoport

 Spectacles vus les 14 et 15 juin, à La rue est à Amiens, quarante-deuxième fête de la ville.

 

Electronic City/Notre mode de vie de Falk Richter, mise en scène de François Rancillac

 

Festival des écoles du théâtre public:

Electronic City /Notre mode de vie de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort, mise en scène de François Rancillac

4CE960ED-2A5F-4D20-9F55-FACE04C3FD13 «Tom, Joy, et une équipe d’environ cinq-quinze personnes», précise l’auteur. Une distribution idéale pour un groupe et une mise en scène chorale. François Rancillac a réuni vingt apprenti-e.s comédien.ne.s, issu.e.s de plusieurs Conservatoires d’arrondissement de Paris et de l’association 1.000 visages. Il présente ce Collectif éphémère en avant-première du Festival des écoles de théâtre public qu’il a initié en 2010 et qui a lieu pour la dernière fois au Théâtre de l’Aquarium dont il va quitter la direction. Au travail depuis le mois de janvier, les jeunes gens ont répété l’équivalent de quinze jours, pour nous offrir une version éclairante de cette pièce complexe.

Tom, un “golden boy“, circule d’un pays à l’autre et se perd dans un labyrinthe de chambres d’hôtel. Il rencontre Joy, une caissière volante dans un  restaurant de luxe dans un aéroport. L’un et l’autre ne sont plus que des pions à l’intérieur d’ un grand réseau ultra-libéral globalisé : il leur suffira d’un code de porte ou de caisse enregistreuse oublié, pour craquer. Les acteurs interprètent à tour de rôle ces deux personnages au bord de la crise de nerfs, selon une chorégraphie bien réglée où les corps entrent en jeu. Et ces hommes et femmes-machines vont alors  « péter les plombs ». Le stress s’étend à tout le groupe et le Collectif éphémère  s’empare énergiquement d’un texte aux multiples entrées.   

 Le scénario de Falk Richter inclut le tournage d’une série, Joy’s Life, avec des scènes interrompues par des cut et les indications du réalisateur, avant de refaire la prise. Il y aussi une partie documentaire: «Joy, raconte comment c’était, tout simplement.» Joy: «Oui, c’était tout plus ou moins assez traqué, sur-connecté,  sur-globalisé, hyper-rationalisé, on était comme des données et on fonçait dans des réseaux d’information.» Mais la pièce comporte aussi quelques séquences en vidéo. Falk Richter, né en 1969 à Hambourg, rend compte des effets dévastateurs sur l’individu d’un monde devenu fou.  Après Dieu est un DJ (1998) et Nothing Hurts (1999), Electronic City (2003), chœur parlé pour de multiples voix,  montre des êtres dilués dans un tourbillon de codes et de pixels et courant après eux-mêmes. L’intrigue est simple: entre deux voyages, Tom et Joy réussiront-ils à se retrouver quelques minutes «pour de vrai » ? 

Ici, François Rancillac en donne une mise en scène électrique, ponctuée par les chansons d’Eurythmics, un groupe pop anglais des années 1980 dont un superbe karaoké choral sur When to-morrow comes pour clore cette heure vitaminée . On regrette que ce Collectif reste éphémère.

 Mireille Davidovici

Spectacle vu au Théâtre de l’Aquarium, le 15 juin,  Cartoucherie  de Vincennes, route du Champ de manœuvre,  Vincennes (Val-de-Marne)  T. : 01 43 74 99 61,  du 20 au 30 juin.

La pièce est publiée par L ‘Arche éditeur.

 

June Events 2019 (suite et fin)

June Events 2019 (suite et fin)

L’Atelier de Paris termine en beauté son festival annuel par deux pièces défendues avec brio par le Ballet de Lorraine rompu à tous les styles. Du dépouillement du maître japonais, dont nous avions déjà vu et apprécié plusieurs spectacles (voir Le Théâtre du Blog), au paysage mouvant et à la liberté sous tension du chorégraphe suisse…

 Transparent Monster, chorégraphie de Saburo Teshigawara

QYRmp2X8 - copieHabitué des petites formes aussi bien que  d’œuvres plus amples, cet artiste a adapté, avec un trio de vingt minutes d’une grande intensité dramatique, son style si personnel à trois danseurs du Ballet de Lorraine : «Tu n’as pas de visage ni de derrière, mais tu étires, tournes et enroules tes membres d’une façon étonnante. Une centaine d’ailes transparentes sur ton dos, tu laisses de la vapeur s’échapper de ton corps et te mets à flotter» , dit-il, de son monstre à trois corps.

Il joue sur les contrastes avec une rigueur géométrique, en alternant des musiques de Claude Debussy, Franz Schubert et Jean-Sébastien Bach, tout en ménageant des silences où les gestes des interprètes restent en arrêt. Opposant les bruns terreux des torses et des costumes de Justin Cumine et Willem-Jan Sas, au vert printanier de Nathan Gracia. Un premier danseur, assis de dos, au sol, au bord d’un cercle lumineux, semble se débattre dans une gangue virtuelle et, debout, persévère au milieu de ce rond quand un compère le rejoint, évoluant de même. Sans jamais se toucher, les deux puissants athlètes s’affrontent sur un ring dessiné par un projecteur à découpe rectangulaire. Et en solo ou en duo, ils tentent de s’échapper de cercles concentriques mouvants. Autour d’eux, tournoie sans relâche un troisième larron, aérien, bras et jambes déliés: Nathan Gracia dont l’envol et la légèreté agissent comme par contagion sur eux, rivés à la terre ferme. Un noir sec laissera la créature tricéphale en suspens: «monstre transparent, un ange dépourvu d’ailes »…

Flot chorégraphie de Thomas Hauert
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©LaurentPhilippe

©LaurentPhilippe

Créée à Nancy en 2018, cette œuvre de l’ artiste suisse porte une attention particulière à la musique, la marque de son passage dans la compagnie d’Anne Teresa de Keersmaeker. Ici, nous découvrons La Suite de Valses Op/110 de Serge Prokofiev, riche en variations dynamiques : «Un assemblage de six valses composées indépendamment, dit le chorégraphe, mais qui, pourtant entendues l’une après l’autre,  semblent se noyer dans un continuum. » 

Après un trio d’ouverture dansé et architecturé avec élégance, les vingt interprètes, portés par un flot sonore ininterrompu, construisent lignes et courbes mouvantes. Ils se regroupent à deux, trois, ou cinq, puis tous ensemble, selon de multiples combinaisons éphémères, restent à l’écoute les uns des autres, car la pièce repose sur l’improvisation: «Ils doivent adapter leur rôle individuel au sein d’une constellation dynamique dont les mécanismes se transforment en permanence»,  dit Thomas Hauert. Ainsi navigue-t-on pendant cinquante minutes entre forme et informe, aliénation de gestes toujours répétés et liberté de mouvement.

La danse ne paraphrase en aucune façon la musique et ne s’embarque pas dans des simulacres de valse : elle s’appuie sur les élans et la puissance de ces airs, tantôt lents, tantôt vifs, parfois aux accents de fanfare. Les interprètes en traduisent l’humeur, électrons libres dans leurs costumes fluides et chamarrés, sous les éclairages de Bert Van Dijck.

Depuis la création, en 1997, de sa compagnie: Zoo : « Parce ce que nous sommes des animaux et qu’on vient voir les danseurs comme au zoo », Thomas Hauert a signé une vingtaine de spectacles avec le constant souci d’utiliser les tensions entre ordre et chaos, unité et disparité. Il nous offre ici une chorégraphie dense et légère qui met en valeur les corps et performances techniques de cette troupe exceptionnelle. Une invite aussi à écouter des musiques peu connues -écrites en 1943 et 45, pour un ballet, Cendrillon, un film, Lermontov et un opéra, Guerre et Paix- et rassemblées par le compositeur russe pour une création orchestrale qu’il dirigea à Moscou en 1947.  

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 15 juin au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne).

June Events : Atelier de Paris (C.N.D.C.). T. : 01 41 74 17 07.

Festival des Chemins de Traverse

Festival des Chemins de Traverse

 

 Cette vingt-et-unième édition confirme une fois de plus la qualité et la diversité des spectacles. Avec un éventail des arts de la scène pour un large public, où le divertissement fait la part belle à la pensée. Et l’écologie n’est pas en reste avec un Avare de Molière où les robinets d’eau sont souvent à sec et la violence, dénoncée dans Héroe(s) par les lanceurs d’alertes. Des spectacles atypiques avec déambulations, théâtre immersif, chanson et danse… Tout commence par un accueil festif et original : un apéro-cabaret gratuit mais : «Y’aura pas de cacahuètes!»

Surpris et amusés, nous découvrons dans le bar-restaurant, des chroniques décalées, présentées par Jérôme Rouger et ses invités-surprise. Comme Chloé Lacan, chanteuse, comédienne passionnée et accordéoniste hors pair. «La scène, dit-elle, permet d’exprimer des colères ou des rires que je n’aurais jamais dans la vie. C’est un exutoire formidable, parce qu’il y a le partage avec les gens. » Ce partage est en effet un des charmes de ce festival où se retrouve dans une ambiance dépaysante et paisible, un public local mais aussi parisien et des alentours. Le menu des apéros change tous les jours. Et propose notamment  avec un esprit parfois cinglant,  un regard très pertinent sur les paradis fiscaux. Ou bien encore une classification en trois catégories de la chanson d’amour; ridicule, plein d’humour et poésie sont au rendez-vous. 

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Très vite, on oublie ainsi sa journée, impatient de ce qui nous attend par la suite. Comme cette soirée où le thème de la vieillesse prenait un aspect surprenant et plein de vie, grâce à ce duo exceptionnel Laura et Adalbert dans Enfin vieille! Une jeune femme dans un cauchemar voit surgir le doudou de son enfance, Adalbert qui n’est autre que sa conscience! S’installe alors entre eux, un échange comique, émouvant et parfois sans concession. En effet, il n’est pas toujours d’accord avec les choix de vie pris par Laura. Adalbert est une marionnette aux airs de personnage des Muppets Show: poils bleu turquoise, nez de clown rose et grands yeux tendres et mélancoliques. Dès son apparition, ce petit être réaliste et poète gagne notre attachement et  ne cessera d’aider Laura dans les moments difficiles.

Ce seul en scène, jubilatoire et fin, a juste ce qu’il faut d’auto-dérision. Chaque spectateur semble ici retrouver le doudou de son enfance mais pas seulement. En effet, il y a d’autres passages chantés, dansés ou joués. Les  personnages, comme entre autres la conseillère d’orientation ou la psy… sont joués par Laura Elko, impressionnante de naturel et de force dramatique. La comédienne nous ravit et éveille en nous un regard aigu sur le jeunisme, la génération qui suit et nous rattrape, l’amour et le temps ! Pleine de charme aussi la mise en scène de Trinidad qu’elle situe dans une loge de fête foraine ou sur le plateau d’un théâtre itinérant. Des objets hétéroclites occupent l’espace sur fond noir. Laura tour à tour les transfigure, ils prennent part à sa vie au gré de ses tourments. Tel un coup de théâtre, la banalité du quotidien et celles des angoisses existentielles deviennent paysage du merveilleux et/ou de l’étrange. 

Il y a là entre rêve et réalité, un air du temps qui passe et ne se rattrape guère mais où la vie l’emporte coûte que coûte… Ne manquez  pas  Enfin, vieille! dans le off d’Avignon. Cet événement à l’Espace Michel-Simon a un atout supplémentaire: créer une passerelle et donner un avant-goût d’un spectacle qui sera joué ensuite dans d’autres festivals. A noter, une perle parmi d’autres : la déambulation dans le théâtre, avec Smoke Ring d’après Ring de Léonore Confino par la compagnie du Libre Acteur. La pièce met en lumière les  caprices, joies et violence du sentiment amoureux, de la passion,  et l’absurdité parfois d’être à deux. Mis à part quelques longueurs, c’est une interrogation profonde et sans détours sur le sens ou le non-sens du couple. Et, à la fin de ce parcours sous tension, nous sommes tous  invités à un bal. Vive la valse des cœurs !

Une caractéristique des Chemins de traverse cette année:  l’aspect ludique et toujours bon enfant. Cartes et jeu des couleurs, remarques participatives et petits-déjeuners spectaculaires etc… proposés à tous ceux qui le souhaitaient. Un événement ouvert sur la ville, sur le monde et son actualité mais aussi sur le passé. Plusieurs compagnies venues d’Espagne, Belgique, Colombie… ont ensoleillé cette fête du théâtre et de la danse. Un véritable élan vers un public que l’on souhaiterait de plus en plus nombreux pour qu’il découvre un art de la scène à la fois exigeant,  ouvert à tous et multiple! En dehors de Paris, avec déjà une impression de vacances…

 Elisabeth Naud

Spectacles vus le 23 mai à l’Espace Michel Simon, Esplanade Nelson Mandela, Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). T. : 01 49 31 02 02.
La prochaine édition des Chemins de Traverse aura lieu en mai 2020.

Enfin vieille, du 5 au 28 juillet, Théâtre du Grand Pavois. 13 rue de la Bouquerie, Avignon. T. : 06 65 61 11 74

 

Noire de Tania de Montaigne, adaptation et mise en scène de Stéphane Foenkinos

Noire de Tania de Montaigne, adaptation et mise en scène de Stéphane Foenkinos

CC8C81D9-7FAB-4361-BB15-9A106408BE88Auteure de romans, nouvelles et essais, Tania de Montaigne développe  un univers très vaste, fait de recherches journalistiques et d’explorations liées à sa biographie personnelle. Lorsque Caroline Fourest et Fiametta Venner, qui ont créé chez Grasset la collection « Nos héroïnes », l’ont invitée à partir à la rencontre d’une femme injustement oubliée de l’histoire, elle leur a proposé Claudette Colvin, jeune lycéenne Noire de Montgomery (Alabama) qui, la première, en  mars 1955, tint tête à la police, en refusant de laisser sa place dans l’autobus à un passager Blanc.

Tania de Montaigne lui a alors consacré deux années de recherches mais Claudette Colvin, âgée aujourd’hui de soixante-dix neuf ans, a toujours refusé de la rencontrer. Elle ne veut plus parler de cette histoire qui ne lui a apporté que souffrance. De sa résistance opiniâtre, car nourrie de son bon droit, la jeune fille de quinze ans, reçut en effet la sanction habituelle : la prison. La mobilisation du quartier, ses bons résultats scolaires et un avocat habile la tirèrent de là… Il n’en résulta pour elle que la réprobation et une grossesse intempestive.

Ce n’est que quelques mois plus tard, le 1er décembre 1955, que Rosa Parks, à son tour, en refusant  de céder sa place à un Blanc dans l’autobus, fit monter au créneau le jeune pasteur Martin Luther King et les animateurs des Mouvements pour les droits civiques. Le boycottage des compagnies de bus par les Noirs dura 381 jours  : Ce fut la plus longue manifestation pacifique de protestation qui affirma sans un mot, sans un cri, et par la force de l’absence, qu’il fallait en finir avec la ségrégation dans les bus de Montgomery. Le 13 novembre 1956, la Cour suprême des Etats-Unis déclara inconstitutionnelles les lois ségrégationnistes. Cette étape majeure fit de Rosa Parks l’héroïne que l’on connaît. Claudette Colvin fut bel et bien oubliée. Est-ce sa vie personnelle, un peu débridée dans sa jeunesse, qui l’empêcha d’accéder au statut d’icône du mouvement ? Rosa Parks, plus âgée et de peau plus claire, déjà très engagée dans la lutte politique, fit une héroïne plus consistante. Tania de Montaigne publie en 2015 Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin pour lequel elle reçoit l’année suivante le prix Simone Veil.

Stéphane Foenkinos a écrit une adaptation théâtrale de ce récit et a même convaincu Tania de Montaigne de le porter elle-même sur une scène. Grâce à un effet de mise en abyme délicatement mené, il donne la parole à l’auteure qui s’adresse à l’assistance sans quatrième mur : nous sommes conviés à devenir, l’espace d’une heure, l’assemblée chorale de la population noire de Montgomery, soumise aux lois ségrégationnistes, menacée de lynchage à tout moment, réduite au silence et à la discrétion pour être simplement autorisée à vivre. Seule en scène, marchant au milieu de projections d’images d’archives, elle nous fait revivre les tensions, ouvre les possibles  combats, refermant aussi la porte du destin à la figure de Claudette Colvin.

D’un épisode à l’autre, cette pièce nous parle d’un temps et d’un pays et incarne l’Histoire, sans afféterie ni envolée lyrique. Avec finesse, Tania de Montaigne ne fait pas de cette jeune fille une Antigone des quartiers noirs mais nous fait toucher l’insignifiance d’événements passés inaperçus mais qui peuvent annoncer de grands bouleversements. Au passage, elle salue cette jeune fille qui a dû vivre dans l’anonymat, après s’être dressée contre les pouvoirs en place : « Il fallait être quelqu’un, pour être celle qui n’existait pas ».

On peut déchiffrer, à l’aune de ce spectacle, la position de Tania de Montaigne sur son propre parcours comme sur ses recherches : elle s’attache à une histoire individuelle, tracée par les circonstances, le poids des déterminismes et les choix personnels. Aucune confusion communautariste dans sa pensée : elle s’identifie, le temps d’un spectacle, à cette figure oubliée et ne lui confère aucune caractéristique généralisante, communautaire ou revendicative, au nom d’un groupe. On peut utilement se référer à son dernier livre L’Assignation : les Noirs n’existent pas et à ses prises de position dans le débat actuel sur le concept d’appropriation culturelle qu’elle ne partage ni ne soutient. Pour elle, l’art permet de dépasser les limites «car il suppose le déplacement ».

Le metteur en scène et l’auteure-actrice jouent ici une très belle partition qui donne à l’art la force d’une pensée préservée des polémiques contemporaines et au spectateur la liberté de circuler dans une histoire lointaine, pourtant toujours réactivée par les événements actuels.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 30 juin, Théâtre du Rond-Point, 1 avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème).

 Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin est édité chez Grasset et une adaptation en  B.D. par Emilie Plateau est parue aux éditions Dargaud.

June Events 2019 : À mon seul désir, texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

©Thomas Greil

©Thomas Greil

 

June Events 2019 :

À mon seul désir, texte et chorégraphie de Gaëlle Bourges

Tissée  vers  1500, La Dame à la licorne, cette tapisserie en six panneaux dont l’auteur reste inconnu, fut admirée en 1841 par Prosper Mérimée, inspecteur des Monuments historiques; il la fit aussitôt classer et George Sand qui  l’avait fait découvrir à son éphémère amant, en parle dans son roman Jeanne… Les cinq premières scènes représentent les cinq sens mais la signification de la sixième, portant l’inscription : A mon seul désir, semble plus ambiguë.

Gaëlle Bourges en scène avec trois autres danseuses nous conte l’histoire et la signification de cette œuvre moyenâgeuse qu’elle a longuement contemplée au musée de Cluny à Paris. En voix off, elle décrypte La Dame à la licorne tandis que, nues, les quatre interprètes comme échappées du tableau, s’activent devant un châssis rouge garance tendu à l’avant-scène. Elles y piquent des fleurs et le texte énumère la flore abondante contenue dans la tapisserie. Puis elles deviennent grâce à des masques : le lion, le perroquet, le singe, la licorne, le chien et le lapin figurant aux côtés de la Dame.

AMSD (c)Thomas GreilRien de plus naturel que de les voir évoluer en tenue d’Eve. «Elles sont en fait comme des animaux, dit Gaëlle Bourges, il n’y a pas de nudité dans la nature et les animaux ne sont pas nus. » Le récit s’attarde sur ce bestiaire allégorique. Que signifie la présence de nombreux lapins (trente-cinq au total), un animal symbolisant la lubricité auprès de la femme du tableau et celle du Renard, incarnant la ruse ? Au Moyen-Âge, on attirait les licornes, animaux magiques, avec de jeunes pucelles et, si  elles mentaient sur leur virginité, les licornes, croyait-on, les encornaient sans pitié. Et pourquoi le perroquet, symbole de l’amant dans l’amour courtois, viendrait-il picorer dans sa main, si elle était pure? « La jeune fille n’est-elle vierge que de face », se demande-t-on ? La tapisserie n’a pas d’envers mais la danseuse ne porte la riche robe en velours bleu que sur le devant, découvrant, quand elle se retourne, son aimable postérieur.

Après un petit détour par la scène d’Alice avec le lion et la licorne dans le roman éponyme de Lewis Caroll, les danseuses adoptent quelques autres postures de la tapisserie. Puis soudain le voile se déchire, la tenture rouge tombe découvrant l’envers de la tapisserie et laissant apparaître une ribambelle de lapins : des figurants nus et masqués qui prolifèrent, mènent une danse endiablée avec les jeunes femmes. Ce sabbat de sorcières, joyeuse sarabande, contraste avec le côté gracieux, précieux et presque hiératique de la pièce.

Ce travail tout en finesse que nous avions découvert au festival d’Avignon 2015, aborde la question de la représentation de la femme dans l’art occidental, en décrypte les arcanes et en révèle la face cachée. Gaëlle Bourges explorant, comme à son habitude, la relation entre spectacle vivant et histoire de l’art, nous offre ici un très beau moment de danse et de théâtre.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 juin, Carreau du Temple, Paris, 

June Events se poursuit jusqu’au 15 juin, Cartoucherie de Vincennes, rue du Champ de Manœuvre. Vincennes Paris 12 e. T. : 01 41 74 17 07. reservation@atelierdeparis.org

Les 9 et 10 juillet, festival de la Cité à Lausanne (Suisse)

 

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Eric Ruf

La Vie de Galilée de Bertolt Brecht, traduction d’Eloi Recoing, mise en scène d’Eric Ruf

 

©Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

©Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

La Vie de Galilée, considérée comme le testament de Bertolt Brecht (1898-1956), est la dernière pièce à laquelle ait travaillé le dramaturge. Elle retrace la vie de Galilée, astronome, mathématicien et physicien italien du XVII ème siècle et est exemplaire du théâtre épique de Brecht qui fait de la vie de ce savant révolutionnaire, une aventure éclatée en scènes autonomes et disparates.Ni centre de gravité ni progression dramatique, la pièce métaphore de la découverte scientifique de l’astrophysicien retrace sa vie dans une mise en perspective du lent changement des esprits.

Pour Eric Ruf, administrateur de la Comédie-Française qui en a aussi réalisé la scénographie, elle relève d’une exigence humaniste.  Entre refus de l’obscurantisme religieux et doute quant à  la finitude de la science. Mais combattre le système exige aussi de l’argent  si l’on veut profiter de la vie : Venise accueille les savants sans les payer et Florence, elle, censure leurs écrits mais leur offre l’aisance. Galilée la choisit  donc car pour lui, la liberté de produire passe d’abord. Ce héros transgressif, joué par Hervé Pierre à l’allure bon enfant, se révèle profondément humain, tiraillé  entre les contradictions, hésitant, s’interrogeant et éloigné des résolutions hâtives : «Mais l’univers, en  l’espace d’une nuit, a perdu son centre et au matin, il en avait d’innombrables. Si bien que désormais, le centre peut être considéré partout, puisqu’il est nulle part. » Ainsi parle de façon novatrice, le maître à son jeune disciple, Andrea Sarti, le fils de sa gouvernante, interprété par l’enthousiaste Jean Chevalier. Ce constat, impensable à l’époque, traduit une adhésion sans faille à une éthique nouvelle, fondée sur le doute et non plus  sur la hiérarchie des valeurs moyenâgeuses.

 Sagredo, l’ami sincère et digne de Galilée, (Jérôme Pouly) s’inquiète de la place de Dieu dans ce nouveau système du monde. Galilée lui dit alors qu’il est en nous ou nulle part.  Réponse : un bûcher dix ans auparavant pour brûler Giordano Bruno, un moine dominicain et philosophe, accusé  d’athéisme et d’hérésie d’après ses écrits jugés comme blasphématoires où il prétendait que Jésus n’était Dieu mais un simple « mage habile ..

 L’homme a toujours été pour les doctes de  ce temps, la créature autour de laquelle tout tournait. Pour Galilée, au contraire, il tourne autour des choses. D’où le choix d’Eric Ruf : une succession de tableaux et fresques de maîtres : Rembrandt, Fra Angelico, Caravage, Raphaël avec agrandissements de détails et miniatures revisitées où on voit des jeunes gens au regard triste, des anges évanescents, des mains délicates aux doigts fins… Ces toiles peintes semblent prendre vie et les proches de Galilée : édiles et professeurs, clergé et clan des Médicis s’animent en portraits de groupe. Christian Lacroix  a imaginé des costumes qui reflètent ces peintures, avec des matières précieuses moirées : soie, satin, taffetas et velours pour les robes, manteaux, capes et chapeaux Renaissance.

 Un festival de couleurs plaisantes à voir, comme en hommage à tous les artisans des métiers du théâtre. Mais s’éloignant et en même temps de la vision brechtienne pour l’envers du décor qui laisse place à la peste. Pour le moine physicien, fils de paysans pauvres de Campanie (douloureux Jérémy Lopez), rien ne justifie la faim et la misère des siens, si ce n’est la promesse d’un salut prochain. A cela, Galilée oppose avec vigueur la santé et le bien-être : le dieu caché en l’homme reste celui de la raison, un bien universel prérévolutionnaire… Morale pourtant toute relative : l’homme se doit aussi d’être réaliste au quotidien, et parfois, selon la recherche du moindre mal, la courbe est le chemin le plus court.

 L’Inquisition fait  montrer au maître faillible des instruments de torture, pour qu’il renie, non sa foi mais la « vérité » physique et scientifique dont il est le passeur incompris, Galilée ne résiste pas et se désavoue. Ses humbles compagnons de travail,  comme Andrea et entre autres, Federzoni le polisseur de lentilles, joué avec tact par Bakary Sangaré, en seront meurtris. Cette morale individualiste permet à Galilée vieilli et perdant la vue, surveillé par l’Inquisition et par sa fille, la croyante Virginia  (fervente Elise Lhomeau) d’écrire ses fameux Discorsi. Dont il confiera le manuscrit à Andrea pour qu’il le passe en Hollande…

Le spectacle somptueux est servi par entre autres et admirables Florence Viala, la gouvernante fidèle et pragmatique, Thierry Hancisse, lumineux en Cardinal Inquisiteur et Guillaume Gallienne, figure radieuse et tranquille, digne d’Elle de Jean Genet, (on le revêt des magnifiques atours de sa Sainteté le Pape). Et Pierre-Louis Calixte, en mathématicien et prélat, a une belle présence. Un moment de théâtre singulier, entre l’histoire des arts et celle des mentalités.

 Véronique Hotte

 Comédie-Française, salle Richelieu, place Colette,  Paris (Ier), du 7 juin au 21 juillet. T. : 01 44 58 15 15.

La pièce est publiée chez L’Arche Editeur.

 

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