Paris est toujours Paris (Parigi è sempre Parigi) de Luciano Emer

 

Paris est toujours Paris  (Parigi è sempre Parigi) de Luciano Emer

Photo_Paris est toujours Paris_05_DR_1 (1)Le délicieux cinéaste italien (1918-2009) avait  dans Dimanche d’août (1949) filmé des Romains  en week-end à Ostie avec déjà le tout jeune Marcello Mastroianni que l’on retrouve dans ce film sorti en 1951 avec les Français: Yves Montand qui jouait son propre rôle de chanteur débutant, Henri Genès et Roland Lesafre. Côté italien, le grand acteur de cinéma (Rome, ville ouverte) que fut Aldo Fabrizi (1905-1990), la merveilleuse et grande actrice Lucia Bosé et Hélène Rémy, de grandes dames du cinéma pas toute jeunes qui jouaient dans cette réalisation … il y a presque soixante-dix ans. La seconde, actrice française peu connue chez nous, a pourtant fait une carrière au cinéma et à la télévision dans la Péninsule de 49  à 70. Elle était là, tout heureuse d’assister à la première projection de ce film remarquablement restauré!

C’est l’histoire d’un groupe de supporteurs italiens qui viennent assister à un match de football à Paris. le film une coproduction franco-italienne Comme dans Les Fiancés de Rome (1952)  ou Le Bigame (1955), est une sorte de comédie de mœurs qui raconte les amourettes de jeunes gens français et italiens mais qui flirte aussi avec le documentaire sur notre capitale. Le scénario avait été confié à toute une équipe : Luciano Emmer d’abord mais aussi Francesco Rossi, Sergio Amidei, Jean Ferry, Enno Fleiano, Giulio Macchi et  Jacques Rémy. Comme un critique de l’époque l’avait remarqué lucidement, c’est surtout une ballade dans Paris le jour et la nuit, plus que ces petites histoires de couples mariés ou pas encore, parents et enfants, qui fait tout l’intérêt de Paris est toujours Paris par ailleurs très bien interprété.

Et pour la grande majorité des spectateurs, c’est une autre époque et cela tient presque d’une incroyable découverte archéologique. Le centre de Paris très vivant  mais pas très riche six ans seulement après la guerre est bien là mais les immeubles noirs de la suie des chaudières à charbon ne sont pas encore ravalés. Et les boutiques n’ont rien de luxueux. Ce qui frappe : la grande précision avec laquelle Luciano Emer a filmé ces paysages urbains, accompagnés par la musique de Joseph Kosma et Roman Vlad. Et logiquement, les gens qui ont vécu cette époque se croyaient dans une sorte de reconstitution… qui n’aurait sûrement pas eu le même accent de vérité!

Un univers fascinant : peu de voitures, de gros taxis noirs G7 avec compteur à l’extérieur à gauche près du pare-brise, la gare de Lyon avec locomotives à vapeur qui ne démarraient pas vite et dont les portes se fermaient manuellement, ce qui permettait les longs adieux entre amoureux qui couraient avec un mouchoir sur le quai, les porteurs baraqués emportant de lourdes valises sur leur diable, un marchand de journaux vendant juste Le Figaro, L’Aurore, Radar… et quelques livres -pas très nombreux- présentés face couverture sur des étagères en bois…
 
Il n’y a pas beaucoup de voitures (l’essence était chère) et où on peut traverser à pied n’importe où les Champs-Elysées et la place de la Concorde. Les agents de police avec pèlerine et képi règlent, munis d’un sifflet et d’un bâton blanc, la circulation aux carrefours… On voit un livreur de bidons de lait conduisant une charrette tirée par de gros chevaux, le grand stade de foot à Bois-Colombes, de petits cabarets pour touristes de Montmartre assez ringards où on danse, en écoutant un jeune chanteur inconnu: Yves Montand (photo ci-dessus). Mais aussi des boutiques, dans le centre même de la capitale, assez modestes, des hôtels douteux, des cours d’immeubles sordides aux pavés gras et surveillés par des concierges que l’on n’hésitait pas à réveiller la nuit. Un métro aux quais et couloirs faiblement éclairés avec voitures de première et seconde classe, des portillons pour bloquer les retardataires et des poinçonneurs pour les tickets… Du côté habillement, c’est aussi une toute autre époque: gros manteaux et costumes trois pièces pour les hommes, robes longues, chapeaux, escarpins et bas couture pour les bourgeoises. Et les hommes (jamais les femmes dehors) fument partout…

Ne ratez pas cet étonnant parcours ethno-sociologique, loin du « réalisme globaliste » dénoncé à juste raison par Annie Lebrun dans Ce qui n’a pas de prix. Vous ne regretterez pas d’avoir participé, le temps d’une heure et demi, à la vie de vos récents ancêtres avec cette bande d’acteurs, tous impeccables et très  crédibles…. Et le film est entièrement tourné en noir et blanc comme pour la plupart des films jusque dans les années cinquante, même si la pellicule couleur était apparue vers 1930. Ce qui ajoute, grâce au remarquable photographe Henri Alekan, de très belles nuances de lumière, surtout à Paris la nuit.  Et qui donne à ce film rare, encore plus de charme et d’authenticité.

 Philippe du Vignal

 Film vu le 13 juin au Louxor-Palais du cinéma, 170 boulevard de Magenta, (Paris X ème). T.: 01 44 63 96 96.
Sortie en salles à partir du 14 août.   

Il faut signaler aussi une semaine d’avant-premières avec Cannes au Louxor, du 26 juin au 2 juillet.
  


Archive pour juin, 2019

Maladie ou Femmes modernes d’après Elfriede Jelinek, mise en scène de Mathilde Delahaye

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©Marie Petry

 

Maladie ou Femmes modernes, d’après Elfriede Jelinek, mise en scène de Mathilde Delahaye

 «Le théâtre-paysage, dit le metteur en scène Alexandre Koutchevky dans son manifeste Théâtre Paysage*, se fonde sur la puissance poétique et théâtrale singulière des représentations à ciel ouvert. » Cette appellation, empruntée à l’anglais « landscape Theatre », est devenue une catégorie du théâtre  « de rue » et les jeunes metteurs en scène comme Mathilde Delahaye s’en emparent avec talent. A peine sortie de la section mise en scène de l’Ecole du Théâtre National de Strasbourg, elle a déjà signé plusieurs  réalisations de ce type et poursuit des recherches dans ce domaine.

A Tours, elle a investi un décor naturel correspondant à la pièce d’Elfriede Jelinek: d’anciens entrepôts de la S.N.C.F. derrière la gare de Saint-Pierre-des-Corps : là,  d’immenses poutrelles en béton courent à l’infini sur un vaste friche flanquée, à cour, d’une rotonde en ruines et, à jardin, d’une longue bâtisse en briques désaffectée. Selon les didascalies de la pièce : «Une sorte de cabinet médical avec un appareil tenant à la fois du fauteuil de dentiste et de la table gynécologique», est installé sur la « lande sauvage » du site,  face aux spectateurs, encadrée par une structure métallique quadrangulaire.  Dans ce paysage fantomatique, évoluent deux couples : le docteur Heidkliff, un  dentiste  qui est obstétricien, un  sportif cartésien et Emily, sa fiancée, une infirmière lesbienne et buveuse de sang: un être virevoltant et changeant. Benno Mabullpitt, un conseiller fiscal, qui dîne à heure fixe et engrosse régulièrement Carmilla, son épouse et mère au foyer qui meurt en donnant naissance à un sixième enfant. Mordue par Emily, elle se transformera en vampire.  Les deux femmes se livreront à des ébats amoureux  au cours d’un sabbat en festoyant de la chair fraîche des enfants Mabullpitt. « Médée Salope », lit-on sur un écran où elles apparaissent épisodiquement, filmées en direct et en gros plan.

Avec fougue, elles échangent leurs points de vue sur la condition féminine : « Nous sommes et nous ne sommes pas », dit Emily qui théorise en écrivaine : «La femme et le corps sont indissociables. »( …) « C’est son image qui donne le contenu. » Et sur leur maladie : «Je redoute les formalités de la maladie de mort, dit Carmilla, c’est pour ça que je suis malade pour de rire. J’ai envie de hurler : ça, c’est moi ! J’ai tant de dons qui dorment sous ma couche d’argile. Et Emily lui répond : «J’avais un don, moi aussi, l’assemblage des mots. Tu veux que je fasse des vers, Carmilla ? »

Pendant ce temps, les hommes, eux, copinent et jouent au tennis quelque part dans la pénombre sur ce terrain vague où des points lumineux indiquent divers lieux. Aux termes d’une chasse aux sorcières, ils tueront le monstre à deux têtes que sont devenues leurs épouses : une marionnette géante à l’effigie d’Elfriede Jelinek  : « On va les zigzagouiller ! », crient-ils.  Dans cette atmosphère délétère, sous des éclairages rasants, les comédiens apparaissent et disparaissent. La notion d’espace est bien indiquée dans la pièce qui est ici ramenée à une heure quinze avec seulement quatre personnages. Mais les coupes effectuées n’amputent pas le flux dense et violent d’une parole crue, en phase avec la grossièreté des personnages. Des sentences poétiques émaillent cette prose composite et trash. Maladie ou femmes modernes (1987) avec humour glaçant, colère et désespoir, s’en prenait de façon radicale au sexe «fort», vulgairement misogyne et au conformisme du “sexe faible» et prônait la libération des énergies et de la sexualité féminines,  tenues sous le boisseau par les hommes.

 La metteuse en scène produit des images qui sont des concentrés saisissants d’un texte proliférant, difficile à apprivoiser. Le docteur Heidkliff ( Blaise Pettebone) , amoureux de son corps, joue des muscles dans son cabinet. Carmilla (Pauline Haudepin) minaude en femme-objet devant un mari méprisant ( Julien Moreau) et devient une délicieuse vampire, entraînée par la candide et séductrice Emily (Déa Liane). Dans cette deuxième partie, se déploie un monde fantasmagorique où vagabondent les héroïnes. Hervé Cherblanc utilise pour sa scénographie les accidents de terrain pour y planter des croix et les éclairages de Sébastien Lemarchand transforment les herbes folles en mini-jungle. Un piano échoué et des musiques apaisées diffusées en marge de l’action (création sonore de Félix Philippe) restent les signes d’une Autriche intemporelle abhorrée par Elfriede Jelinek …

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© Marie Petry

Pour faire image,  la metteuse en scène s’est inspirée d’une photo de Jeff Wall, The Vampire picnic et laisse jouer l’espace : «Nous commençons  toujours par nous nourrir de ce que le lieu a à nous dire, en rencontrant d’anciens ouvriers, des urbanistes, des voisins. Nous apprivoisons le paysage, son histoire, ses fantômes. » (…) «Par travestissement: comment une fiction s’empare du déjà-là et, en retour, comment l’artifice de la scénographie vient transformer un espace, le sublimer par la fiction. »

 Après une première étape de travail dans une partie désaffectée de l’usine D. M .C. à Mulhouse, au festival « scènes de rue » de la Filature et un passage à Valence au Festival  Ambivalence(s), ce spectacle co-produit par le Centre Dramatique de Valence et le Théâtre Olympia-C.D.N. de Tours où Mathilde Delahaye est artiste associée, ne demande qu’à vivre encore… Reste à trouver d’autres lieux aussi magiques pour accueillir ce beau travail.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 14 juin, Théâtre Olympia, 7 rue de Lucé, Tours (Indre-et-Loire) T. : 02 47 64 50 50.

*Maladie ou femmes modernes, traduit par Patrick Demerin et Dieter Hornig est publié à L’Arche éditeur. Théâtre paysage est publié aux Deux Corps, Rennes.

Europe, une assemblée nationale, de Robert Schuster et Julie Paucker

 

Europe, une assemblée nationale de Robert Schuster et Julie Paucker, mise en scène de robert Schuster (spectacle multilingue surtitré)

© Candy Welz

© Candy Welz

Les Plateaux Sauvages, un nouveau lieu inauguré l’an passé (2.600 m² et un budget de fonctionnement d’un million d’euros)  et destiné à la création contemporaine que dirige Laëtitia Guédon. Inspiré par Dziady, la grande fête polonaise des ancêtres, ce spectacle a été  coproduit  par le  Théâtre National de Weimar avec la Kula compagnie, en coopération avec  l’Académie der Künste de Berlin, le Theater Chur en Suisse, le Théâtre Ludowy de Cracovie (Pologne) et l’Ecole Supérieure d’Art Dramatique de Paris.

Ce rituel -le dziady- se pratique encore de nos jours en Lituanie comme en Pologne: on   offre dans des maisons inhabitées, un repas aux ancêtres disparus. Il a été rendu célèbre au début du XIX ème siècle pour avoir inspiré à Adam Mickiewicz (1788-1855), son fameux grand poème Dziady (Les Aïeux), qu’il écrivit durant son séjour à Paris. En mars 1968 en Pologne, la contestation étudiante  politique commença lors de la première des Aïeux, une adaptation théâtrale créée au Théâtre national de Varsovie. Les applaudissements saluèrent les répliques visant l’oppression tsariste: l’ambassadeur d’’URSS quitta aussitôt la salle et la pièce fut suspendue dès le lendemain…

De ce  rituel de fête dziady, a été tirée la forme même du spectacle. En 2019, des jeunes artistes: Hadar Dimand, Mattias Hejnar, Marcus Horn, Céline Martin-Sisteron, Maciej Namyslo, Abdul Mahfoz Jerabi, Maja Pankiewicz, Jonas Schlagowski et Romaric Seguin venus de Pologne, France, Allemagne, Afghanistan et Israël entament un dialogue historique, en invoquant les âmes de cette année 2.019. Avec, en filigrane, la question aujourd’hui aigüe de l’existence d’une Constitution pour l’Europe.

Il est parfois difficile de saisir le sens exact de cet étrange questionnement international. On voit cinq comédien(ne)s cuisiner et l’une déclare : «Dannenberg est devenue Polonaise. Chacun parle une langue différente: «J’honore les morts. » (…) « 93.000 Français, Italiens, Allemands et Américains sont tombés au combat !» Puis on voit un rituel de match de  football. Un des hommes chante et d’autres se défient. Andwani et Albaric sont très en colère : «Je suis Siwa, mon arrière-grand-père était maharadjah. »  « Je suis Mata Hari… »

On entend aussi une discussion animée avec une Italienne. Certains se disputent pour présenter l’Europe. Chapitre I: comment l’Europe désire l’inconnu. Chapitre II: Comment l’Europe se jette sur un taureau. «Mieux vaut une fin horrible qu’un horreur sans fin. » ( …) « Il faut ressusciter l’Europe, le contraire du compromis, c’est le fanatisme et la mort! (…) Quelqu’un peut-il mettre un peu d’ordre, ça part dans tous les sens ? Je crois que nous sommes perdus… »

 «Nous sommes dans un spectacle du Théâtre National de Weimar, notre rêve est que tout le monde parle toutes les langues, il faut rêver de se comprendre… » Un acteur à la tête de taureau mène la danse, les autres piétinent en rythme. On voit le retour d’Albéric et de Mata Hari. Chacun se met à cuisiner sur les fourneaux autour du plateau et on dresse la table du repas, pendant que Lawrence (d’Arabie ?) propose des solutions…

Edith Rappoport

Spectacle joué du 3 au 6 juin, aux Plateaux Sauvages,  5 rue des Plâtrières, Paris (XX ème) T.: 01 40 31 26 35

Ballet théâtre de Bâle, chorégraphies d’Hofesh Shechter, Jiří Pokorný et Bryan Arias

Ballet-Théâtre de Bâle, chorégraphies d’Hofesh Shechter, Jiří Pokorný et Bryan Arias

B3FC855D-A24B-4E7B-82E3-4431341920D7En dehors du festival Le Temps d’Aimer la danse qui débutera le 6 septembre prochain à Biarritz, Thierry Malandain et Biarritz-Culture organisent une saison riche en découvertes. Avec notamment, le Ballet de Bâle et ses trente danseurs et un focus sur les nouvelles écritures chorégraphiques.  Cette troupe, sous la direction artistique du chorégraphe Richard Wherlock, est une partenaire privilégiée d’Hofesh Shechter et présentait ici The Fools, une de ses anciennes pièces, remaniée il y a deux ans et qui contient en germe le vocabulaire ensuite développé par le grand créateur. Mouvements lents brusquement interrompus par des gestes rapides, corps inclinés semblant implorer le sol puis bras levés vers le ciel en une sorte d’incantation. Avec les mêmes compositions musicales aux soudaines ruptures de rythme qui surprennent le public. Les artistes s’engagent ici totalement dans cette œuvre sombre et violente.

Day without night de Jiří Pokorný, un chorégraphe tchèque formé au Nederlands Dans Theater, se compose surtout de duos. La danse s’articule autour d’une forme étrange qui navigue au sol, mobilisée en permanence par les artistes. Cette structure en tissu les engloutit parfois… sans que l’on perçoive le sens réel de cette action.

This is everything clôt la soirée. Bryan Arias, d’origine portoricaine, a créé  sa compagnie en 2013 à New York. Il a dansé pour Ohad Naharin et Crystal Pite, ce que l’on perçoit bien ici. Les artistes se cherchent, se découvrent, se touchent, traversent le plateau rapidement en se dissociant, puis se regroupent. Cela rappelle beaucoup The Season canon de la Canadienne Crystal Pite qui a triomphé à l’Opéra Garnier (voir Le Théâtre du Blog). Nous avons apprécié durant deux heures et demi, le travail précis et rigoureux de cette compagnie pas encore connue dans l’Hexagone.

Jean Couturier

Spectacle vu le 21 mai, à la Gare du Midi, 23 avenue du Maréchal Foch, Biarritz (Pyrénées-Atlantiques)

   

Temps qu’elle désire, conception et interprétation de Marie Vitez, d’après Marina Tsetaieva, Annie Ernaux, Marie Vitez et Jean Racine

 

Temps qu’elle désire, conception de Marie Vitez, d’après Marina Tsetaeva, Annie Ernaux, Marie Vitez et Jean Racine

©Yann Le Hérissé

©Yann Le Hérissé

«Comment ça va la vie près d’ici ?» Marie Vitez est ici seule en scène, avec trois grands sabliers qu’elle retourne au fur et à mesure, une valise, un tapis, ses bottines. Elle ouvre la valise, en tire un manuscrit qu’elle lit, évoque la vie avec un homme qui la quitte pour une autre femme. Elle cherche désespérément à la retrouver: «Le plus extraordinaire dans la jalousie, c’est de dépeupler une ville ! J’étais maraboutée… »

L’actrice dépose ensuite sur le sol les feuillets qu’elle lit, retourne les sabliers un à un, enlève ses bottes, s’assied par terre. Elle décrit ce que doit être la vie de l’autre femme avec son amant, montre des portraits de femmes nues, puis évoque la ménopause qui, dit-elle, développe la mélancolie: «Il faut absolument que tout soit beau !» Elle étale ensuite un tapis, dispose des cailloux autour, s’allonge et fait des mouvements, puis dit le fameux monologue de Bérénice : «Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous ?/Seigneur que tant de mers me séparent de vous!/Que le jour recommence et que le jour finisse/Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. »

Enfin elle enlève ses bottes et son manteau, s’assied par terre et décrit ce que doit être la femme avec des mouvements : «Vive la vulve pendant vingt-cinq siècles, bannie de l’art occidental » (…) « Autrefois, les cons des femmes étaient pleins de dents !» Un solo très attachant pour essayer « de retrouver les temps de sa vie  » qui est encore en évolution…

Edith Rappoport

Théâtre de l’Epée de bois, route du Champ de manœuvre, Cartoucherie de Vincennes, (Val-de-Marne). T. : 01 48 08 39 74.

2.069, La Croisée des chemins, conception et réalisation de Bénédicte Mallier,Guénolé Jézéquel, Anatole Donarier et Simon Gauchet,

 

2.069, La Croisée des chemins, conception et réalisation de Bénédicte Mallier, Guénolé Jézéquel, Anatole Donarier et Simon Gauchet, avec les enfants des communes de Baugeois-Vallée

IMG_4294 - copieLa Paperie, Centre national des arts de la rue et de l’espace public, implantée près d’Angers, mène des projets culturels: il s’agit pour les habitants de créer des œuvres avec le concours d’artistes, en dialogue avec les lieux. “C’est reposer la question, dit Éric Aubry le directeur: qu’est-ce qu’un artiste sur un territoire ? Je refuse de me contenter du fait que 15 % seulement de la population fréquente les salles de spectacle.” (…) “Notre métier nous impose d’aller à la rencontre des habitants, des élus, des associations, pour trouver avec eux, la question qui les concerne au plus près.”

 Il s’agit donc pour lui, dans les temps qui viennent, de faire intervenir des artistes dans une soixantaine de « zones blanches » en Anjou (sur cinq départements) et de rassembler les citoyens de manière créative  sur le thème du développement durable : comment circule et mange-t-on? Comment habite-t-on là ? Il y a une forte demande des collectivités locales, et les fonds du Plan climat  dévolus aux régions et aux communes financent ici, pour partie, 2069, La Croisée des chemins, via la communauté de communes Baugeois-Vallée.

 Quelles solutions face au réchauffement climatique ?  Question posée à cent-vingt enfants de cinq établissements scolaires de cette zone rurale un peu éloignée des centres urbains et située à quarante-cinq minutes d’Angers. Ils viennent de trois écoles élémentaires et de deux maisons familiales rurales (établissements de formation générale et professionnelle). Un film, écrit et réalisé avec eux en six mois, nous livrera leur vision du futur. Sollicités par La Paperie, l’architecte Bénédicte Mallier, le scénographe Guénolé Jézéquiel, le graphiste Anatole Donarier et l’auteur-metteur en scène Simon Gauchet ont demandé à ces élèves de se projeter en 2069 et d’imaginer leur chemin de vie jusque là, en tenant compte des changements climatiques, de la montée des eaux et de la pénurie d’énergies fossiles … Ceux de Gée ont choisi une solution technologique et imaginent de vivre dans une immense bulle à l’abri de l’air pollué. A La Ménitré, envahie par les flots, on habite sur pilotis et l’on se nourrit de poissons et à Auverse, on s’est replié dans la forêt. Ceux de  Noyant ont creusé la terre pour trouver du pétrole et pouvoir partir  de là en voiture. Enfin, à Baugé, enfermés dans un château fort (celui du roi René qui domine le bourg), ils font travailler les réfugiés climatiques restés à l’extérieur, sans  leur laisser accès au puits d’eau potable à l’abri derrière les créneaux …

 Au carrefour du roi René, dans la forêt de Chandelais, on tourne aujourd’hui les séquences finales; les cinq groupes de jeunes vont enterrer des lettres écrites à la personne qu’ils seront en 2069. A exhumer et à lire dans cinquante ans… Nous avons pris connaissance de quelques-unes  où ils s’imaginent au futur : “Cela peut paraître bizarre mais je suis toi du passé.” (…) “J’espère que tu as réussi à surmonter tes petits problèmes.” (…) En 2019, je suis heureuse de te parler mais, si tu ne trouves pas cette lettre, il y aura bien quelqu’un d’autre qui la trouvera.” “ Est-ce que tu fais détective ? Est-ce que tu as trois enfants? Est-ce que tu manges des astiquots? (sic)”. Emouvant.

 Chaque tribu, dûment déguisée (ils ont réalisé costumes et décors sous la gouverne des artistes), avance vers la croisée des chemins, banderoles déployées où on lit mises bout à bout, des phrases:  “Quel chemin/Choisissons nous/De prendre/Pour être vivants/Quand nous serons grands ?” Au moins, la question aura été posée et le film va circuler dans la région, peut-être au-delà et permettra au débat de se prolonger …

 Mireille Davidovici

 Le 11 juin, dans la forêt de Chandelais.

La Paperie, 61-63 rue de la Paperie, Saint-Barthélémy-d’Anjou (Maine-et-Loire).

 Le 18 juin, salle Saint-Martin, Noyant et salle des loisirs de  Mazé; le 19 juin, Stella Cinéma, Bauger et le 20 juin, salle Saint Martin, Noyant.

www.lapaperie.fr

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, d’après La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Jean Boillot

© Sanne De Wilde NOOR

© Sanne De Wilde NOOR

Ce n’est pas en fait une adaptation de la célèbre pièce de William Shakespeare même si on y retrouve les noms des personnages. Mais plutôt une réécriture personnelle, une sorte de libre variation par ce dramaturge belge qui a déjà plusieurs fois travaillé avec Jean Boillot. Il en a  fait une sorte de fable épique sur une dizaine d’années. Ici, Prospéro n’est plus un magicien, autrefois duc de Milan, mais un expert scientifique accompagné par sa fille Miranda sur une île déserte après le naufrage de leur bateau. Mais Miranda enfant qui aimait tant son père est maintenant une jeune fille contestataire qui doute de lui… Prospero qui épouse Sycorax, est en effet devenu un expert-chercheur bardé de certitudes, une sorte de petit dictateur qui croit encore à la notion de progrès mais  qui sera chassé par les habitants à qui il voulait imposer sa civilisation. Refrain connu mais qu’il fait toujours bon de rappeler.

A peine débarqué sur cette île, il a en effet pour elle des visées futuristes délirantes comme certains architectes-urbanistes contemporains et se met en tête de faire construire une ville exemplaire. Ce n’est donc plus le Propéro magicien qui règne mais un homme de pouvoir qui entend bien imposer ses vues aux autres. Il veut comme beaucoup d’autres, le bien de l’humanité même si la folie commence à gangréner l’appareil social tout entier. Et les autres personnages shakespeariens qui n’ont plus ici que leur nom, sont d’un égocentrisme démesuré… Caliban qui aime le progrès, viole sans scrupule, Miranda minaude, Sycorax est méprisant, Ariel n’a plus rien d’un ange ; bref, c’est un monde en folie proche de l’auto-destruction que nous propose Jean-Marie Piemme.. 

Jean Boillot a imaginé un univers parfois clownesque où les toiles peintes de Laurence Villerot apportent une belle touche de poésie et il dirige ses acteurs avec,  comme d’habitude, une redoutable efficacité. Géraldine Keller, Isabelle Ronayette, Philippe Lardaud, Régis Laroche et Axel Mandron.  Et il y a deux percussionnistes côté jardin et côté cour.  Il fait une chaleur écrasante dans cette salle mais, même s’il vaut mieux connaître la pièce de Shakespeare pour saisir toutes les nuances du texte de Jean-Marie Piemme, on a une certain plaisir à voir cette satire virulente de notre temps : celui des banques et des gens d’affaires  compromis avec les politiques. Mais ensuite, dans la seconde partie, Jean Boillot  a cru bon d’illustrer cette fable sur la folie de la cité contemporaine par un grand écran comportant une douzaine d’images vidéo de surveillance, immobiles ou fixes qui retransmettent la vie et/ou le vide absolu de rues et bords de mer. Ce qui parasite le texte qui, du coup, accuse ses faiblesses avec parfois des répliques faciles, pas loin du théâtre de boulevard, qui n’ont rien à faire là. En fait, on ne sait plus très bien avec cet ovni, s’il s’agit d’une réécriture  ou d’une nouvelle pièce. Jean Marie-Piemme semble hésiter et c’est sans doute là le défaut majeur de ce texte qui n’a finalement pas grand chose à voir avec la pièce originale…

Et tout se passe ici comme si Jean-Marie Piemme s’était trompé de format… Fallait-il deux heures et demi pour raconter cette fable-pamphlet teintée d’anachronismes où les personnages, lointains cousins de ceux de Shakespeare, n’ont pas la consistance souhaitée?  La réponse est clairement non, et on a souvent l’impression qu’il s’est fait plaisir à écrire ce texte. Sans trop penser à une future réalisation. Trop long, souvent bavard, il mériterait quelques coupes sévères mais est heureusement ici bien servi par toute une équipe théâtrale… « Rêves d’Occident, dit Jean Boillot, est aussi une réflexion sur l’illusion politique et l’illusion théâtrale. Si la première abuse et manipule les hommes, la seconde ne se sert-elle pas du mensonge pour trouver une vérité et explorer ensemble les possibles du monde. » On veut bien et on ne peut pas reprocher à l’auteur de s’être inspiré de la pièce originale. Mais cette fable contemporaine teintée de brechtisme et dont les personnages sont plus les porte-parole de la pensée de Jean-Marie Piemme, a du mal à prendre son envol et ne nous a pas vraiment convaincu… Il faudra la revoir : elle sera sûrement plus rodée, voire élaguée? et dans de meilleures conditions.

 Philippe du Vignal   

Le spectacle vu au Nest/ Centre Dramatique National de Thionville, le 28 mai.

Théâtre de la Cité internationale, Paris (XIV ème)  du 7 au 26 octobre.
Tournée en 2020.

Le Jour qui vient de Christian Giuducelli, mise en scène de Jacques Nerson

 

Le Jour qui vient de Christian Giuducelli, mise en scène de Jacques Nerson

1911930B-5AA9-47C8-BB70-755DBD6DCF99« On veille on pense à tout à rien/On écrit des vers de la prose/On doit trafiquer quelque chose En attendant le jour qui vient » écrivait Aragon dont ces vers sont écrits sur un tableau de classe.  Il s’agit ici des amours entre jeunes gens dans une villa l’été en bord de mer. Certains portent le prénom des acteurs. Il y a aussi la mère de Rolan qui a envie de Mélik, un beau jeune homme qui, lui, est plus attiré par son fils. Mais Rolan lui, l’est visiblement par Marlène, une aide-soignante dont Claire, une apprentie-comédienne, est son inséparable amie. Il y a aussi Marie, une jeune S.D.F. fascinée par Adamé, un émigré africain du même âge. La chaleur aidant, les amours naissent et disparaissent au gré des nuits.

 » Comment se situer dans un monde flottant ? dit l’auteur, c’est la question que se posent, sans la formuler, les personnages qui ont une vingtaine d’années  et  une petite cinquantaine pour une femme espérant se raccorder à la jeunesse qui déploie ses charmes devant ses yeux dans l’illusion d’un soir d’été au bord de la mer. Car tout, ici, tient du rêve éveillé. Chacun tourne autour de l’autre en quête d’une rencontre qui donnerait une réalité à cette ronde accélérée vers un vertige rimbaldien ou une satisfaction plus prosaïque du désir. Garçons et filles, garçons et garçons, filles et filles, les combinaisons sont multiples pour voir clair en soi-même. On se frôle, on s’embrasse, on croit réinventer l’amour mais la chair est parfois du sable qui coule entre les doigts. »

Sur scène, un tableau noir de salle de classe pour servir de castelet, et des tabourets où s’assoient les acteurs qui en jouent pas. En effet, difficile comme l’a compris Jacques Nerson, de faire faire des entrées et sorties sur un aussi petit plateau, quand il y a autant d’acteurs. Sinon par la salle. Mais l’ensemble souffre forcément d’un certain statisme… Léa Dauvergne, Mélik Dridi, Marlène Génissel, Marie Nègre et Angelo Pattacini,  jeunes comédiens frais émoulus de leur école et, un peu moins jeune qu’eux, l’impeccable Muriel Gaudin à la fois drôle et émouvante, sont sympathiques et font le boulot, sous la houlette éclairée de Jacques Nerson qui a les a dirigés avec une grande rigueur.

Oui, mais on sent vite qu’il n’y a rien à faire, l’ensemble est propre mais  sans guère d’émotion ni d’érotisme pendant cette heure vingt vite longuette. Sauf à un moment, quand la mère (Muriel Gaudin) se rend compte que le tutoiement et le fait d’être appelée par son prénom ne font pas partie de ses codes: il lui faut alors admettre qu’il y a maintenant un fossé de générations entre elle et ces jeunes gens. Cela arrive à tout le monde mais cette prise de conscience qu’elle a vieilli, lui fait mal et cela, l’actrice le rend très bien. sans pathos mais avec une belle sincérité. La scène avec le jeune Melik est assez drôle et sonne donc juste.
Mais on ne voit pas bien pourquoi des marionnettes au début prennent parfois le relais des acteurs, tout en étant bien entendu, manipulées par eux. Les acteurs ont travaillé avec Eric de Sarria, un des collaborateurs de Philippe Genty, donc gage d’une très grande qualité.  Et  ce n’est pas nouveau mais il y a une belle idée de mise en scène avec cette grande maquette de maison, plus un vélo miniature, pour figurer les différents lieux de ces vacances. Même si on ne peut avoir vraiment comme dans un film une idée exacte des espaces où se déroule cette histoire, le modèle réduit, cela marche à tous les coups (voir Claude Lévi-Strauss, grand admirateur de l’œuvre d’Eric Rohmer) mais c’est ici particulièrement réussi.

Pourtant, cette piécette ne fonctionne pas… La faute à quoi?  Disons clairement les choses : à un texte à la limite indigent. Christian Giudecelli flirte avec Marivaux et Eric Rohmer mais sans jamais nous toucher vraiment. Il y a bien ici une parenté  avec le cinéaste quant à la thématique;  le choix et le hasard des rencontres amoureuses, la séduction comme art de vivre. Des thèmes essentiels  chez  le cinéaste qui, pour les traduire, lui, avait écrit des dialogues très ciselés… Les gros plans et les images fortes de paysages auxquelles Eric Rohmer était très sensible, ont souvent un rôle essentiel dans ses films pour aider à traduire les sentiments amoureux. Mais c’est évidemment mission quasi impossible au théâtre et tout est ici fondé sur des conversations de plage qui… ne nous accrochent presque jamais. Et on a l’impression d’avoir affaire aux impros très à la mode, dites écritures de plateau mais pas à une véritable dramaturgie ni à de véritables dialogues. Pour le reste, autant en emportent les marées estivales… Vous êtes prévenus; enfin si le cœur vous en dit…. « Nous vivons une époque moderne » comme disait autrefois Philippe Meyer à France-Inter.

Philippe du Vignal

Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (I er), jusqu’au 29 juin.

 

Le Mois Molière à Versailles: Le Dépit amoureux de Molière, adaptation et mise en scène de Jean-Hervé Aperré

Le Mois Molière à Versailles

 Le Dépit amoureux de Molière, adaptation et mise en scène de Jean-Hervé Aperré

Le plus célèbre dramaturge français, a écrit dans sa jeunesse, un certain nombre de farces dont Le Dépit amoureux, créé en 1656 à Béziers puis joué deux ans plus tard devant Louis XIV. Farces qui obtinrent un grand succès. Molière emprunte à la commedia dell’arte des intrigues et un style de jeu fondé en partie sur l’improvisation et la gestuelle, avec quiproquos, répétition de phrases, bouffonnerie, comique de situation… mais aussi aux farces du moyen-âge français.  Comme dans L’Etourdi ou ce Dépit amoureux. Où il y a déjà en partie du moins, le terreau des Précieuses ridicules (1659) où Molière joue le rôle de Mascarille, un personnage de valet que l’on trouve déjà ici. » Suivront l’année suivante Sganarelle ou Le Cocu imaginaire, une autre farce en un acte et en vers avec de nombreux personnages : neuf au lieu de dix. Mais aussi cousins du Dépit amoureux dont le valet Petit René deviendra Gros-René et où dans l’autre pièce, Molière joue aussi Sganarelle.

Dans toutes ces œuvres, on retrouve une tradition de jeu caricatural héritée des acteurs de farce qui s’exprimaient à la fois par une gestuelle et une mimique précises mais aussi par une diction ridicule savamment mise au point grâce auxquelles Molière se construisait un personnage n’appartenant qu’à lui. Derrière l’auteur, on l’oublie souvent, il y avait aussi un comédien très expérimenté qui avait joué devant tous les publics : du plus populaire dans le Sud de la France, à celui de la bourgeoisie parisienne et à la Cour de France.
 Ici, le scénario est emprunté à La Cupidité, une comédie de Niccolò Secchi un auteur italien du XVI ème siècle. Éraste et Valère sont amoureux  de Lucile, la fille d’Albert qui aime le premier. Il apprend de Mascarille, le serviteur de Valère que, depuis trois jours, Lucile et Valère se sont mariés… Éraste charge alors Marinette, la servante de Lucile de lui annoncer que leur relation est finie. Du côté  amours parallèles,  Gros-René, le valet d’Éraste, se brouille  aussi avec Marinette.

 Dépit amoureux sur toute la ligne… Pour avoir l’héritage d’un riche parent, Albert devait avoir un fils mais a eu une fille et il lui a alors substitué un enfant mort à l’âge de dix mois. Sa femme a ensuite repris chez elle sa fille pour l’élever sous le nom d’Ascagne.  Cette sœur de Lucile, jusque-là habillée avec des vêtements d’homme, s’est mariée en secret avec Valère, alors que celui-ci se croit l’époux de Lucile. Mais Valère se console en se mariant, lui, avec une femme charmante et laisse Lucile  à Éraste. Et comme eux, Gros-René et Marinette se marieront aussi.

La pièce, pas vraiment réussie, est rarement jouée sans doute à cause d’une intrigue compliquée et parfois difficile à suivre. Mais où il y a déjà  des répliques étonnantes sur les thèmes éternels de la mort et de l’amour : «On ne meurt qu’une fois, et c’est pour si longtemps ! » dit Mascarille. (…) « La mort est un remède à trouver quand on veut; – Et l’on doit s’en servir le plus tard que l’on peut.” (….) « Suis-je donc gardien, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville ? Sur la tentation, ai-je quelque crédit ? »
Et  il y a dans une scène de dépit amoureux entre Gros-René et Marinette, l’inimitable saveur des dialogues des grandes pièces qui suivront : « Mon Dieu ! qu’à tes appas, je suis acoquiné », dit Gros-René à Marinette qui lui réplique: «Que Marinette est sotte après son Gros-René ! »

Allons, encore pour la route, quelques vers tout aussi savoureux : “Un sot qui ne dit mot, ne se distingue pas /D’un savant qui se tait. »Et certaines répliques ont de curieux accents misogynes: “Souvent d’un faux espoir, un amant est nourri: /Le mieux reçu toujours n’est pas le plus chéri; / Et tout ce que d’ardeur font paraître les femmes/ Parfois n’est qu’un beau voile à couvrir d’autres flammes.» «La femme est toujours femme, et jamais ne sera que femme, tant que le monde durera. » «La femme est, comme on dit, mon maître ; un certain animal difficile à connaître, dit Gros René et il insiste: «Je ne veux plus m’embarrasser de femme, à toutes, je renonce, et crois, en bonne foi, que vous feriez fort bien de faire comme moi. »

Reste à savoir comment traiter aujourd’hui cette comédie-farce qui est loin d’être une grande pièce? Jean-Hervé Apperé a eu raison de couper certaines scènes annexes mais ne réussit pas à donner un rythme suffisant pour faire décoller un texte inégal. Et il y a trop d’erreurs dans la mise en scène: pourquoi ces deux musiciens sur cette petite scène au synthé et à la clarinette que viennent parfois rejoindre les comédiens? Il semble en fait avoir hésité entre une représentation en extérieur ou dans une salle, avec une fausse vieille petite rampe d’où, sur ce plateau limité, une gestion de l’espace et du temps maladroite que les acteurs semblent avoir du mal à  maîtriser? Pourquoi, par moments, ce jeu masqué  en référence à la commedia dell’arte mais que rien ne justifie et en même temps, quelques répliques ajoutées pour distancier les choses façon Bertolt Brecht? Pourquoi ces costumes (non signés) aussi laids que disparates? Pourquoi ce jeu sans véritable unité ? Désolé, mais dans tout cela, il n’y a pas tout à fait le compte et on est même parfois à la limite d’un certain amateurisme…

 Et la distribution est trop inégale: les cinq acteurs -qui tous, savent au moins dire correctement et sans micro les alexandrins : cela devient rare- doivent endosser douze personnages, ce qui n’arrange rien ! Et les comédiens mal et/ou peu dirigés, s’en sortent difficilement et sur-jouent, sauf Camille Thomas (Lucille) qui,  interprète aussi (masquée) et très bien, Polydore, le père de Valère et Fred Barthoumeyrou (Valère) jouant, en excellent travesti, le personnage secondaire de Marinette, la suivante de Lucille. Toujours juste et drôle, il n’en fait jamais des tonnes et sait tout de suite capter l’attention du public. C’est grâce à eux, malgré de sacrés tunnels assez ennuyeux, que la représentation-gratuite- arrive tant bien que mal, à tenir debout, et que l’on rit parfois. Mais qui a eu l’idée d’avoir voulu ressusciter cette pièce mineure de Molière, surtout en plein air, ce qui accroît encore la difficulté?  Et cette réalisation a bien du mal à tenir la route… Le public, bon enfant, a applaudi.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 9 juin, dans la cour des Grandes écuries du Roi à Versailles (Yvelines). T. : 01 30 21 51 39.

 

 

 

Tournée générale (première édition)

 

Le festival Tournée générale (première édition)

g2luxeAvec le sous-titre 4 jours d’art en bars, ce festival nouveau-né, imaginé il y a juste trois mois, annonçait la couleur : dans un XIIème arrondissement si calme qu’on n’y trouve pas de théâtre, mais en revanche pas mal de bistrots populaires, Anaïs Héluin,  jeune habitante du quartier, a décidé avec un petit groupe d’amis, de faire monter la pression (et pas seulement dans les bocks !). Pendant quatre jours, Tournée générale a investi huit de ces cafés de quartier, avec des formes variant du conte au concert, en passant par le slam ou la lecture (pas trop difficiles à faire entrer dans ces petits lieux), tout en donnant carte blanche à des projets exigeant une adaptation, voire une réinvention de l’espace, comme les maquettes de spectacles…

Les artistes, majoritairement jeunes, ont tous accepté les conditions artisanales du projet : rémunération au chapeau, contrainte de lieux par principe ouverts aux passants… et lumière du jour pour tout le monde. L’éclectisme de la programmation dénote un esprit ouvert aux arts populaires comme à la poésie contemporaine, avec dans la même journée, une dizaine de propositions permettant l’itinérance de 18 h à la nuit. On fait connaissance, on discute de ce qu’on a vu (ou raté) : pour une fois, « faire la tournée des bars » pouvait prendre le sens  d’exercer sa curiosité et sa disponibilité à l’imprévu,  dans une attention à la jeune création.

Malgré une météo désastreuse et les difficultés techniques d’une équipe qui rodait son fonctionnement, cette première édition a permis de vérifier qu’une idée partagée par un collectif qui ne ménage pas sa peine (programmation intéressante à tous points de vue), permet de soulever les montagnes du manque de moyens. La Mairie du XII ème  a apporté un soutien financier modeste : Jean-Luc Romero de la commission Culture de proximité, est venu et a souligné qu’il est difficile d’animer cette partie de l’arrondissement. Il faut considérer cela comme un début de reconnaissance. Un partenariat original avec Emmaüs a aussi permis  aux spectateurs de chiner et apporté une touche d’originalité à l’aventure.

Les bistrots ont fait leur affaire d’une clientèle majoritairement nouvelle (les habitants du quartier – c’est la Pentecôte – étant plutôt partis en week-end) et ceux qui se retrouvaient là sont venus par amitié pour les artistes et pour les organisateurs, d’où une ambiance très chaleureuse. A ce noyau de «connaisseurs», se sont peu mêlés, car un brin gênés, les éternels piliers de bar, peu habitués à boire leur bière ou leur café en compagnie d’acteurs ou de musiciens. Se regroupant prudemment en bout de bar, le front marqué d’un pli d’incompréhension, certains préféraient continuer à  discuter entre eux. Reste donc, comme souvent dans ces projets de déplacement des artistes vers des endroits inhabituels, à opérer le brassage espéré : pour une prochaine édition, vivement souhaitée, il faudra s’interroger sur ces week-ends prolongés qui vident Paris…

Parmi les artistes  de  théâtre du programme, quelques-uns ont prévu de jouer au prochain festival d’Avignon. Entre autres :

Rachid Bouali  avec Cité Babel, un texte au croisement du conte contemporain et du solo, un spectacle déjà ancien mais toujours juste sur la vie de la cité ouvrière de la Lionderie à Hem (Nord). Repéré au festival de Chevilly-Larue, c’était à Tournée générale la 700 ème représentation ! Très à l’aise dans le répertoire social, donnant vie à toutes les nationalités qui se côtoient dans cette banlieue lilloise des années 80, Rachid Bouali garde une jolie distance d’humour vis-à-vis de ses personnages. Il présentera, avec sa compagnie La Langue pendue, Sans laisser de trace, un nouveau spectacle du 5 au 10 juillet, au Théâtre de la Rotonde  à Avignon.

Dorian Rossel, metteur en scène suisse, donnait un large extrait de Laterna Magica, d’après l’œuvre autobiographique d’Ingmar Bergman. Fabien Coquil, dont c’est la première création après sa sortie de l’école de la Comédie de Saint-Etienne, incarne, de façon inattendue et férocement décalée, le cinéaste dans ses toutes jeunes années. Ployant sous la férule paternelle toute de protestantisme rigoriste mais aussi plein d’une furieuse adoration pour sa mère. Le spectacle qui déploie la chambre noire des souvenirs et des paradoxes de l’homme et de l’artiste, a été créé au Forum Meyrin à Genève et sera repris en Avignon off du 5 au 23 juillet, au 11 Gilgamesh-Belleville.

Kheireddine Lardjam, metteur en scène originaire d’Oran et installé en France, s’intéresse, avec sa compagnie El Ajouad, aux nouvelles écritures algériennes. Il interroge aussi les relations franco-algériennes à travers des fictions bâties entre les deux rives de la Méditerranée. Ici, il a présenté en lecture Désintégration d’après Ahmed Djouder, un pamphlet virulent où il pointe les carences du modèle français d’intégration. Kheirreddine Lardjam cherche avec ce projet à faire entendre les voix de la génération issue de l’immigration. Ce spectacle sera présenté en Avignon off, à La Manufacture, du 5 au 25 juillet.

Louise Emö expérimente, elle,  différentes formes d’art de la parole, juxtaposées parfois de façon conflictuelle. Très près du slam, de la lecture musicale, de  la performance, En mode avion en a déconcerté plus d’un. L’affaire n’était sans doute pas encore très calée… et le délitement de la langue recherché tendait parfois vers le naufrage du sens. Elle reprend en juillet une pièce-manifeste, créée à Rouen en 2017, Simon et la méduse et le continent, mettant en jeu un enfant différent, Simon, qui doit grandir et entrer dans le rang. En Avignon Off, à La Manufacture, du 5 au 25 juillet

Marie-Agnès Sevestre

Le festival Tournée générale a eu lieu du 6 au 9 juin à Paris (XIIème)

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