Et le Coeur fume encore, conception et écriture d’Alice Carré et Margaux Eskenazi, mise en scène de Margaux Eskenazi

Et le Coeur fume encore, conception et écriture d’Alice Carré et Margaux Eskenazi, avec des extraits de textes de Kateb Yacine, Assia Djebar, Edouard Glissant et Jérôme Lindon, mise en scène de Margaux Eskenazi

photo Loic Nys

photo Loic Nys

C’est la seconde partie d’un dyptique sur les écritures et les pensées de la décolonisation. Avec un beau titre tiré d’un poème de  Kateb Yacine… Le projet de la compagnie Nova ne manque ni d’ambition ni d’intelligence. Il y a vingt ans seulement soit trente quatre après la fin de la guerre d’indépendance ! que l’Assemblée Nationale reconnaissait enfin le terme de guerre à la place  d’événements, opérations de maintien de l’ordre ou de pacification, termes dont les gouvernements successifs se servaient comme cache-misère. Une guerre impitoyable qui pourrit la vie de dizaines de millions d’habitants algériens qui subirent les attentats de l’O.A.S. Et ceux de jeunes français métropolitains et de leurs familles comme celles des pieds-noirs… Bref, une lamentable affaire dont la France sortit avec peine. Grâce à de Gaulle qui comprit qu’il était grand temps d’imposer l’indépendance de cet ancien département… Indépendance qui eut lieu en 1962.

« Ici, dit Margaux Eskenazi, chacun doit pouvoir trouver sa place dans un pays qui garde les stigmates de son histoire coloniale. Témoignages, documents d’archives mais aussi textes poétiques, théâtraux et romanesques d’Albert Camus, Kateb Yacine, Jean-Paul Sartre, on sent bien que ce processus d’écriture part d’un rigoureux travail historique.  « Ce qui nous intéresse, dit la metteuse en scène, construire des parcours de vie intime comme un kaléidoscope des mémoires liées à l’Algérie, recueillis au sein des familles ou proches de l’équipe, mais aussi fruit d’un travail d’investigation large auprès d’associations et de diverses personnalités rencontrées. » (…) « Chacun des ces parcours intimes nous permettent de remonter aux sources des décisions politiques. »

Mais pas facile en effet de tomber dans le manichéisme, même après soixante ans, quand il s’agit de transmettre une histoire qui commence à dater pour les jeunes acteurs d’aujourd’hui. Les «appelés du contingent» d’une France encore rurale et qui, débarqués en Algérie, y passèrent souvent plus de deux ans, ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait, sont maintenant morts ou  âgés. Mais cette équipe théâtrale ne porte aucun jugement et réussit -et ce n’était pas évident- à s’emparer de cet de cet imbroglio politico-militaire et d’en «faire théâtre»  comme disait Antoine Vitez qui lui aussi fit son service en Algérie. Cet immense gâchis humain fait partie, qu’on le veuille l’admettre ou non, de l’Histoire de France.

Ici, on verra toute une palette de gens…  Une femme d’une famille pied-noir arrivée en Algérie en 1845 et qui est de retour en France en 1962, un harki, ancien combattant des deux guerres mondiales et rapatrié en France à l’Indépendance de l’Algérie et qui vivra avec sa famille jusqu’en 1975 dans des camps. Mais aussi un travailleur algérien immigré en France initié aux idées nationalistes dans l’immense bidonville de Nanterre, tout près du lycée Joliot-Curie. Il deviendra membre actif du F.L.N. (Front de Libération Nationale) et  retournera vivre en Algérie après l’indépendance. Un anticolonialiste kabyle qui, lui, n’a pas rejoint le F.L.N., et s’en va en France trouver du travail. Comme on voit les contradictions ne manquent pas comme dans  les périodes chahutées  qu’ont connu tous les pays. Aux pauvres gens emportés dans la tourmente de « faire avec »  et à leurs enfants de s’y retrouver…
Et du côté français: un officier considérant la fin des combats en Algérie comme une trahison. Il nous souvient de jeunes gens juste sortis de  Saint-Cyr  et envoyés là-bas et auxquels on avait fait jurer genou à terre devant le drapeau, de garder l’Algérie française… L’un d’eux déserta- ce qui était passible de la peine de mort en temps de guerre- vécut en Afrique puis réussit à rentrer en France seulement quand fut votée l’amnistie! On voit aussi un jeune soldat du contingent, insoumis, ayant refusé de se battre et de justifier les pratiques de torture. Et une militante anticolonialiste à Paris et participant au réseau Jeanson des porteurs de valise aidant le F.L.N.

Toutes ces mémoires personnelles sont très bien tricotées avec des extraits de textes magnifiques de ces poètes qui se sont engagés comme Kateb Yacine et Edouard Glissant, ou le directeur des éditions de Minuit Jérôme Lindon… Les scènes de procès sont du vrai et du bon théâtre, comme celle de l’attentat dans une discothèque. Une interprétation solide avec une très bonne diction : Armelle Abibou, Elissa Alloula, Malek Lamraoui, Yannick Morzelle, Raphael Naasz, Christophe Ntakabanyura et Eva Rami sont tous formidables et passent d’une scène à l’autre avec assurance, les femmes comme les hommes de toute origine jouant ainsi tous les personnages. Ce n’est certes pas nouveau mais ici loin de toute prétention brechtienne et singulièrement efficace.  Avec souvent de belles phrases comme celles-ci : «Moi qui ai toujours vécu en France, je découvrais que cette histoire était aussi la mienne. Je réalisais que j’étais parie plein de questions. J’avais la rage contre la France, mais je ne savais pas grand-chose  de l’Algérie. Et ma famille d’Algérie avait la rage contre l’Algérie. Moi je devais me construire au milieu de ça. »

Le lien avec le présent  et « le démantèlement des discours charpentant le racisme d’Etat et la géographie française » est  sans doute moins convaincant. La seconde partie du spectacle à force de trop vouloir prouver, part un peu dans tous les sens. Et l’écriture est par trop inégale, surtout quand on choisit des extraits de textes de grands écrivains. Et   passer de scènes intimes aux témoignages puis à la fiction pour parler de ces évènements historiques est loin d’être évident, et il y a quelques longueurs. Mais Ce Cœur fume encore que nous n’avions pu voir à Mantes-la Jolie, est maintenant parfaitement rodé: allez-y, vous ne regretterez pas d’avoir vu cette page d’Histoire  jouée  avec une belle unité  par  toute une équipe. C’est déjà cela…

Philippe du Vignal

11 Gilgamesh-Belleville 11 boulevard  Raspail, Avignon, du 5 au 26 juillet, à 18h 15.

Le 8 novembre à la Grange-Dimière, Fresnes (Essonne) et le 29 novembre, Centre culturel Le Marque-page,  La Norville (Essonne).

 

 

 

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