La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

Festival d’Avignon

La dernière Bande de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski

LA DERNIÈRE BANDEIl nous fait attendre : noir total durant plusieurs minutes. Cela fabrique du silence, profond et de l’étendue. Puis sous le cercle lumineux de l’unique lampe, apparaît un bureau, et lui derrière. Le bureau de tous les bureaux, moche, en métal, fonctionnel mais pour on ne sait quelle fonction, kafkaïen si l’on veut, ou mieux: beckettien. Le bureau emblématique. L’acteur, met encore un long moment avant d’esquisser une action quelconque.

Dans cet îlot, le premier raclement de gorge devient une action. Il lui arrive d’en sortir, au-delà de l’obscurité ; on entend l’écho de  bruits distincts et non identifiés, et quand il revient, le glissement de ses semelles.  Il, Lui, ce n’est pas Buster Keaton, pour qui et avec qui Beckett avait réalisé La Dernière Bande. Mais Denis Lavant, l’acrobate immobile de Cap au Pire, réalisé avec Jacques Osinski il  y  deux ans dans ce même théâtre. Il a, du clown, l’indispensable virtuosité qui fait de chaque geste une création et il devient sa propre marionnette, le pantalon juste trop court, la veste juste coincée, le geste insolite, d’une précision, d’une exactitude hallucinante. Ses doigts à la recherche d’une clé prennent une vie autonome virtuose, inquiétante. Le jeu de l’acteur a l’intensité du dessin, entre le croquis d’humour noir à la Chaval et le crayon obstiné d’Alberto Giacometti, au trait fouillé et buriné : l’acteur a l’âge qu’il a. La perfection d’un art énigmatique.

La Dernière bande donne une image saisissante de la vie au moment où elle se prend pour de la vieillesse : à chaque anniversaire, Krapp se fait le greffier de sa vie en enregistrant sa propre voix, bilan des petits et grands moments. Boîte 3, bobine 5,  Krapp savoure le mot bobine, le mâche comme la banane fatale et clownesque par quoi le spectacle a commencé, avant la parole. Et c’est quoi, ce qu’il écoute et que l’on entend, avec sa voix d’alors ? Un homme dans la force de l’âge, la mort de la mère, « en état de viduité ». Le mot reste alors comme un gros grumeau dans la gorge ; il faut aller chercher le dictionnaire, c’est toute une affaire et cela prend le temps réel d’un aller et retour vers un « en dehors », au-delà des ténèbres.

On entend, répétée, coupée, repriss -Krapp est le maître de l’interrupteur- l’histoire d’un amour au fond d’une barque: « mon visage sur ses seins, ma main sur elle ». Cette bande porte de la vie, qui a eu lieu ; le petit homme peut même y entendre le mot bonheur, ou le faire taire avant d’enregistrer une dernière bande…

On nous dit que ce texte est nourri d’éléments autobiographiques, on veut bien le croire. Samuel Beckett y est à la fois léger et métaphysique : et si la vie n’était faite que de ces petits bouts de souvenirs ? Et si ce n’était déjà pas si mal ? En tout cas, Denis Lavant et Jacques Osinski nous infligent une délicieuse torture, faite d’attente, d’écoute, d’effroi et d’humour. Dans l’épaisseur de l’obscurité et du silence, le plateau n’a plus de limites, la boîte noire est en nous. Si ce n’est pas du théâtre, ça ? De peu de mots et de grande intensité.

Christine Friedel

Théâtre des Halles, Avignon. T. : 04 32 76 24 51

 

 

 

 

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