Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Trouble Fête/ Collection curieuse et choses inquiètes, une exposition de Macha Makeïeff

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 En écho à son spectacle Alice versus Lewis, l’artiste réalise une plongée étonnante dans l’œuvre de Lewis Carroll, qu’elle met en résonance avec son propre imaginaire. Elle nous entraîne de l’autre côté du miroir, dans un monde enfantin, saturé d’animaux empaillés et de jouets défraîchis… L’univers de son frère Georges qui a rejoint le pays des merveilles d’Alice en se retirant hors du monde à sept ans et demi pour s’enfermer en lui-même…

  « C’est, dit Macha Makeïeff,  pour la petite Alice Liddell que Charles Dodgson, dit Lewis Carroll, invente Alice au pays des merveilles. Il y a des êtres qui portent en eux une petite fille, il était de ceux-là. Mon frère Georges aussi. J’ai imaginé Trouble Fête à partir du Journal de Lewis Carroll et des cahiers de Georges, de fragments de mon enfance, des souvenirs de rituels que nous partagions dans une maison trop grande. » 

 Un étrange bestiaire hante les couloirs et les salons de la Maison Jean Vilar, reflété dans des miroirs, au cœur d’un concert de sons distendus (la voix de l’artiste, des feulements, des pépiements …) Le moindre recoin est habité par un amoncellement de poupées désarticulées dans des vitrines ou par un bric-à-brac d’objets obsolètes, dénichés ça et là. Et les murs sont tapissés de déguisements de garçonnet. Une colonie d’oiseaux se perche, de toutes les espèces, de nuit, de jour, exotiques, de bon ou de mauvais augure. Des cages vides s’entassent sous le perchoir d’un perroquet ; une niche attend un chien assis qui n’entrera jamais, immobile pour l’éternité ;  un lion trône sans gêne sur un grand lit carré; une autruche hautaine jouxte un lapin blanc … Ces bêtes sauvages de tous poils et plumes, mortes mais comme animées d’une présence disparue, semblent s’adresser à nous : «J’ai dessiné un genre de fiction immobile. » (…)  «Quelque chose me hante à coup sûr, que je voudrais partager »,  dit Macha Makeieff.

 On y lit l’absence de ce frère, passé dans un autre royaume avec son monarque et ses sujets… La mort est ici déjouée, avec ces petits squelettes ornés de bijoux de pacotille et on pénètre par effraction dans une sorte de cérémonial magique. Dans ce jeu de piste, on retrouve de petites phrases de Lewis Carroll : «J’ai toujours pensé que les enfants étaient des monstres fabuleux, dit la Licorne à Alice. » «Les adultes sont des bêtes dangereuses. »Avec ce Trouble fête, Macha Makeieff propose un parcours initiatique, à la fois ludique et sensible, dont on ressort fasciné et inquiet. Au détour d’une pièce, on rencontre les collections d’objets d’Agnès Varda et l’on retrouve la voix d’éternelle petite fille amusée de la cinéaste…  La metteuse en scène nous dévoile ici ses talents d’artiste avec cette proposition poétique et touchante qu’on espère voir se renouveler ailleurs.

 Mireille Davidovici

  Maison Jean Vilar, rue de Mons, Avignon (Vaucluse), du 5 au 23 juillet de 11 h à 20 h.

 


Archive pour 21 juillet, 2019

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

©Jean Couturier

©Jean Couturier

 

Outside, mise en scène, scénographie et dramaturgie de Kirill Serebrennikov

 Tout le monde connaît le destin tourmenté de ce metteur en scène russe de cinquante ans, homosexuel, enfant chéri du théâtre moscovite. Reconnu pour ses créations au Théâtre du Bolchoï, il est aussi le directeur artistique iconoclaste et hors-cadre du Gogol Center à Moscou, un établissement d’État construit à son image. Dernièrement, il a monté Un héros de notre temps (voir Le Théâtre du Blog) et  Noureev. Son film Leto a été présenté l’année dernière avec succès à Cannes. Ce chouchou de la scène internationale a déjà été accueilli deux fois au festival d’Avignon, (voir Le Théâtre du Blog). Accusé de malversation financière, d’abord emprisonné puis assigné à résidence il est, depuis 28 avril, de nouveau libre de retravailler dans son théâtre mais n’a pas le droit de sortir de la ville ni de Russie.

 C’est une coproduction du festival d’Avignon, du Gogol Center et de l’organisme privé Mart Foundation.  À ce titre, elle ne fera pas partie du répertoire du Gogol Center. Kirill Serebrenikov a débuté avec sa troupe les répétitions à Moscou et les a poursuivies à Avignon, mais seulement par vidéos et messages audio. Ses artistes lui envoient une captation quotidienne de la représentation. La pièce fait revivre le jeune poète et photographe chinois Reng Hang, au destin brisé, connu pour ses nus réalisés en ville ou dans la nature.  Inquiété par la censure, il s’est suicidé quarante-huit heures avant de rencontrer Kirill Serebrennikov pour ce projet. Cette création très attendue renvoie aussi au manque de liberté dont souffre aujourd’hui le metteur en scène russe.

Chaque soir, une photo différente de l’artiste chinois est affichée au lointain. La pièce s’ouvre sur un dialogue entre Kirill qui se qualifie de fugitif, et son ombre (jouée par un acteur tout de noir vêtu). «Si tu es enfermé dans une caverne ou une cellule, dit-il, tu ne vois que le mur du fond, de la lueur extérieure, tu ne vois que ta propre ombre. »  On frappe à la porte : «Ouvre la porte, crétin, dit l’ombre. C’est le F.S.B. »  Entouré et scruté par plusieurs hommes et femmes en noir, il pense que l’ «on n’a jamais étudié mon corps d’aussi près. »Tout est dit clairement, d’emblée.

Puis le personnage Kirill va rencontrer le personnage Reng Hang. Durant le temps du spectacle, les photos du Chinois vont renaître, reproduites sur scène par des modèles vivants, nus. Selon Evgeny Kulagin, un des chorégraphes : «On n’a pas copié les photos, c’est notre inspiration, on avait le même langage, le langage du corps. » Kirill Serebrennikov nous transporte aussi dans  l’underground berlinois aux plaisirs interdits de: «A chaque fois que je fais une bêtise, je sens que la vie est meilleure. »

Théâtre, danse, chant se mêlent ici sur la musique d’Ilya Demutsky, jouée en direct. On ne retrouve pas le travail inventif du metteur en scène mais les conditions de création peuvent expliquer cela. Le spectacle révèle les angoisses et les douleurs du metteur en scène privé de liberté et sa frustration de n’avoir pas croisé le poète chinois : «L’oiseau peut-il voler et soudain mourir. » «Vos «posts» et vos «chats» sont aussitôt lus et classés dans des dossiers», dit-il. Il nous transmet, en une heure quarante-cinq, un message de liberté comme en témoigne, aux saluts, toute son équipe qui porte le T-shirt avec mention : Free Kirill.

Jean Couturier

L’Autre scène du Grand Avignon, Vedène (Vaucluse), jusqu’au 23 juillet à 15 h.  

Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

©Carole Parodi

©Carole Parodi

 

Festival d’Avignon

 Laterna Magica d’Ingmar Bergman, mise en scène de Dorian Rossel et Delphine Lanza

Avignon nous aura permis de découvrir le travail de ce metteur en scène genevois avec un spectacle pour enfants d’une grande finesse, L’Oiseau migrateur. Toute aussi délicate, cette pièce tirée de Laterna Magica du cinéaste suédois nous a séduits. « Ce spectacle est une réinvention pour le plateau, de la fausse autobiographie d’Ingmar Bergman, dit Dorian Rossel. Entre mémoires et exutoire, il se raconte.»

 Devant un écran fortement éclairé, évoquant une lanterne magique et qui se démultipliera en d’autres surfaces blanches, Fabien Coquil incarne le réalisateur et il évoque son enfance, ses frère et sœur, un père pasteur strict, une mère soumise à sa férule. Aucun extrait de l’œuvre du grand maître ne sera montré, comme on pourrait s’y attendre, mais ceux qui connaissent ses films les projettent de mémoire sur l’espace vide et immaculé, agrémenté à cour et à jardin par des feuillages et de grands lys.

 Les personnages dont il parle passent comme des fantômes derrière une mousseline tendue au milieu de la scène. Ils prennent parfois la parole mais l’essentiel du récit revient à cet acteur au physique d’éternel adolescent, en empathie réelle avec son texte. Formé à l’école de la Comédie de Saint-Etienne, il sait relayer une émotion sans pathos, entre humour et désenchantement.

Laterna magica est une confession hors de toute chronologie, les seules dates marquantes étant les deuils : mort de Mère, puis de Père, départ d’une amoureuse… Bergman revient à son enfance pour dire la sévérité de son éducation, la peur et la culpabilité inculquées par une religion obsédée par le péché. Il décrit la sécheresse affective et les sévices physiques infligés par celui qu’il ne nommait que Père :  «On vous enfermait, pour un temps plus ou moins long, dans une penderie bien particulière. J’étais complètement terrorisé. » (…) «Cette forme de punition ne m’effraya plus quand découvris une solution: cacher dans un coin, une lampe de poche. Lorsqu’on m’enfermait, je cherchais ma lampe dans sa cachette et je dirigeais son faisceau de lumière contre le mur en imaginant que j’étais au cinéma. » Son frère, lui, a fini paralysé et sa sœur s’est « effacée ». Sa mère a caché toute sa vie son chagrin, qu’elle avait couché dans un carnet secret découvert dans un coffre de la banque après son décès…

 Le cinéma et le théâtre ont sauvé le petit Ingmar… Ici, on explore en quoi cette créativité lui a permis de respirer, de s’échapper. «Je veux montrer dans ce spectacle, dit Dorian Rossel, les entrailles d’un homme dans toutes ses contradictions et sa complexité. » Il y parvient en une heure vingt. Et c’est magique. Laterna Magica, créé en avril au Théâtre Forum Meyrin en Suisse, est sans doute promis à un bel avenir.

Mireille Davidovici

11 Gilgamesh Belleville, 11 boulevard Raspail Avignon. T. :  04 90 89 82 63, jusqu’au 23 juillet à 10 heures 30.

 

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