Adieu Edith Scob

Adieu Edith Scob

Photo Philippe Doumic

Photo Philippe Doumic

Le 3 juillet. C’est Elise que je vois d’abord :«Tu connaissais Edith? Mon père est un ami de Georges,  il est musicien lui aussi. Georges et Edith, je les ai vus quand j’étais petite. Le soir, quand Edith jouait au théâtre, Georges se sentait seul, il était très amoureux, alors il venait chez mes parents.  Il n’apportait rien à manger mais une bouteille de  rouge.  Quand j’étais couchée, je les entendais discuter et faire de la musique ».

Encore une fois le Père Lachaise. Même théâtre, même mise en scène. Petits groupes  devant le grand escalier,  d’autres sur les marches, jusqu’en haut. Aristide. Je le revois sur une photo, jeune  Communard  au pied d’une jeune fille debout  sur une barricade,  chemisier blanc,  tête levée vers le drapeau qu’elle tient à bout de bras. C’est Printemps 71  d’Arthur Adamov en 1963 au Théâtre de Saint-Denis. La jeune fille ( Edith Scob) joue Polia, une princesse russe qui combat avec les Communards de Paris.  Je vois Aristide et Edith lisant des textes d’Adamov  à la fête de l’Humanité,  une autre fois chez Lucien Attoun, à l’occasion des Retrouvailles, mise en scène de Gabriel Garran. Edith peut jouer  toutes les femmes d’Adamov, elle sculpte sa voix et son geste pour la frêle jeune fille,  aussi bien  que pour la mère  monstrueuse, façon mère Ubu. 

Arthur Adamov aimait les jeunes filles, il recherchait leur compagnie,  se nourrissait de leur histoire  pour  inventer ces beaux  personnages d’errantes. Il marche  sur un trottoir de Paris, les pieds nus dans des sandales de cuir,  soutenu par une jeune fille, chaque fois une autre, chaque fois la même. Annette, Sally, Brit, Théa, Alma…C’est Edith Scob.

Le même  monsieur Loyal, en haut de l’escalier,   annonce que ça va commencer : «S’il vous plait…d’abord la famille… ensuite… ». Montée des marches. La même grande salle  grise haute de plafond. Salle comble. Au fond, le cercueil. Des fleurs. Georges et ses enfants  au premier rang. Tout près Yannis Kokkos. Georges et Yannis,  les deux piliers grecs d’Antoine Vitez,  présents  dans mon  chant pour Antoine Vitez.  Sur  scène dans La Mouette, François Marthouret parle à Edith : «Il faut  représenter la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’on la voit en rêve ». Elle part d’un grand éclat de rire.

 «Mesdames et messieurs, la cérémonie va maintenant s’achever. Je vais vous demander de vous lever. Nous allons observer une  minute de silence.  Pendant ce temps de recueillement, chacun pourra se remémorer Edith une dernière fois, avant que celle-ci ne s’éloigne. »

Bruits de chaises. Silence. Remémoration. Ici-même au Père Lachaise, un matin de l’hiver 2.005.  C’était pour Jacqueline  Autrusseau, la femme d’Adamov,  «Jacquie». Edith a lu un texte écrit par Jacquie,  «L. sans personne ». Un  cri étouffé pendant toute sa vie et soudain poussé dehors, in extremis, comme outre-tombe. Son bébé mort dans les bombardements  américains sur Caen. Ensuite sa  vie avec Ern, (Arthur Adamov) lui « quelqu’un » mais elle personne… Jusqu’au jour où elle décide  de le quitter. J’entends la voix d’Edith Scob  (Jacquie) articulant chaque syllabe,  chantante, naturelle. La voix du secret révélé. La silhouette longue et frêle. Les grands yeux bleus. La peau diaphane. Le visage fin.  La frange en manteau d’Arlequin. 

 René Gaudy  


Archive pour 1 août, 2019

Adieu Edith Scob

Adieu Edith Scob

Photo Philippe Doumic

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Le 3 juillet. C’est Elise que je vois d’abord :«Tu connaissais Edith? Mon père est un ami de Georges,  il est musicien lui aussi. Georges et Edith, je les ai vus quand j’étais petite. Le soir, quand Edith jouait au théâtre, Georges se sentait seul, il était très amoureux, alors il venait chez mes parents.  Il n’apportait rien à manger mais une bouteille de  rouge.  Quand j’étais couchée, je les entendais discuter et faire de la musique ».

Encore une fois le Père Lachaise. Même théâtre, même mise en scène. Petits groupes  devant le grand escalier,  d’autres sur les marches, jusqu’en haut. Aristide. Je le revois sur une photo, jeune  Communard  au pied d’une jeune fille debout  sur une barricade,  chemisier blanc,  tête levée vers le drapeau qu’elle tient à bout de bras. C’est Printemps 71  d’Arthur Adamov en 1963 au Théâtre de Saint-Denis. La jeune fille ( Edith Scob) joue Polia, une princesse russe qui combat avec les Communards de Paris.  Je vois Aristide et Edith lisant des textes d’Adamov  à la fête de l’Humanité,  une autre fois chez Lucien Attoun, à l’occasion des Retrouvailles, mise en scène de Gabriel Garran. Edith peut jouer  toutes les femmes d’Adamov, elle sculpte sa voix et son geste pour la frêle jeune fille,  aussi bien  que pour la mère  monstrueuse, façon mère Ubu. 

Arthur Adamov aimait les jeunes filles, il recherchait leur compagnie,  se nourrissait de leur histoire  pour  inventer ces beaux  personnages d’errantes. Il marche  sur un trottoir de Paris, les pieds nus dans des sandales de cuir,  soutenu par une jeune fille, chaque fois une autre, chaque fois la même. Annette, Sally, Brit, Théa, Alma…C’est Edith Scob.

Le même  monsieur Loyal, en haut de l’escalier,   annonce que ça va commencer : «S’il vous plait…d’abord la famille… ensuite… ». Montée des marches. La même grande salle  grise haute de plafond. Salle comble. Au fond, le cercueil. Des fleurs. Georges et ses enfants  au premier rang. Tout près Yannis Kokkos. Georges et Yannis,  les deux piliers grecs d’Antoine Vitez,  présents  dans mon  chant pour Antoine Vitez.  Sur  scène dans La Mouette, François Marthouret parle à Edith : «Il faut  représenter la vie non pas telle qu’elle est, mais telle qu’on la voit en rêve ». Elle part d’un grand éclat de rire.

 «Mesdames et messieurs, la cérémonie va maintenant s’achever. Je vais vous demander de vous lever. Nous allons observer une  minute de silence.  Pendant ce temps de recueillement, chacun pourra se remémorer Edith une dernière fois, avant que celle-ci ne s’éloigne. »

Bruits de chaises. Silence. Remémoration. Ici-même au Père Lachaise, un matin de l’hiver 2.005.  C’était pour Jacqueline  Autrusseau, la femme d’Adamov,  «Jacquie». Edith a lu un texte écrit par Jacquie,  «L. sans personne ». Un  cri étouffé pendant toute sa vie et soudain poussé dehors, in extremis, comme outre-tombe. Son bébé mort dans les bombardements  américains sur Caen. Ensuite sa  vie avec Ern, (Arthur Adamov) lui « quelqu’un » mais elle personne… Jusqu’au jour où elle décide  de le quitter. J’entends la voix d’Edith Scob  (Jacquie) articulant chaque syllabe,  chantante, naturelle. La voix du secret révélé. La silhouette longue et frêle. Les grands yeux bleus. La peau diaphane. Le visage fin.  La frange en manteau d’Arlequin. 

 René Gaudy  

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