La belle lisse Poire du prince des mots tordus, d’après Pef, adaptation et mise en scène de Pauline Marey-Semper

La belle lisse Poire du prince des mots tordus, d’après Pef, adaptation et mise en scène de Pauline Marey-Semper

 

Crédit Julien Puginier

Crédit Julien Puginier

  Pef, avec ses contes et ses livres pour jeune public, remet en question, avec humour et féérie, la société et ses codes.

Dans cet album, l’imaginaire et la langue sous toutes ses facettes, sont au premier plan et l’auteur mène à un rythme effréné, la première aventure du Prince de Motordu, créée en 1980.   Trois autres livres illustrés suivront: Motordu papa, Le petit Motordu, Au loup tordu ! L’oralité et la gestuelle sont au cœur de l’écriture des aventures de ce Prince. Imagée et burlesque, La belle lisse poire du prince des mots tordus, possède toutes les qualités pour être montée au théâtre ! Et Pauline Marey-Semper n’a pas hésité à adapter ce récit devenu un classique de la littérature pour enfants. Jeux de mots, inversions,  rapport et analogies entre son et  sens… Toute cette orchestration extrêmement précise de la langue, offre une matière ludique et scénique puissante qui n’a pas échappé à la metteuse en scène. Elle s’est emparée ici avec sensibilité, de la théâtralité sous-jacente et indéniable du récit.

L’espace rond de la salle avec sa belle hauteur, nous donne l’impression d’être sous un chapiteau. Le décor, fidèle aux illustrations de Pef, colorées et fantaisistes, un peu naïves, invite le public dès les premières minutes à se laisser aller vers un univers enchanteur et cocasse. L’histoire suit la trame d’une fable traditionnelle : sur les conseils de ses parents, un jeune prince célibataire décide de se marier. Par bonheur, il finit par rencontrer sa noble Dame : « Et c’est ainsi que le prince de Motordu épousa la princesse Dézécolle. Le mariage eut lieu à l’école même et tous les élèves furent invités. »

Et ils eurent beaucoup d’enfants ! : «Un soir, la princesse dit à son mari : « Je voudrais des enfants. «  – Combien ? demanda le prince qui était en train de passer l’aspirateur.  « Beaucoup, répondit la princesse, plein de petits glaçons et de petites billes. » Mais très vite, les  jeunes comme les adultes sont surpris. Les sonorités du langage et le sens pris par certains mots, le jeu entre sens propre et sens figuré, suscitent curiosité et étonnement auprès du public, ravi ! : «Ses parents ont peur que personne ne puisse repasser son singe, s’il venait à tomber salade. Il se met alors au volant de sa toiture de course. En chemin, il rencontre la princesse Dézécolle qui va l’aider à remettre les mots à l’endroit… « 

Joue ici le charme de ce prince surprenant, à l’habit si peu aristocratique : un jean, trop large et trop court, des baskets, et sur la tête, en guise de chapeau ou de couronne, un château! Et que penser de son nom bizarre, vu son rang social : le Prince de Motordu, ou de celui de sa future épouse, la princesse Dézécolle. C’est ici tout l’art de Pef: réussir à conduire l’imaginaire du lecteur/spectateur dans un espace anti-conformiste, pour qu’un univers poétique prenne forme et nous ouvre les yeux sur l’absurdité en tout genre.

Le travail scénique et musical de Pauline Marey-Semper rend admirablement vivante cette dimension existentielle. Et les riches aventures du Prince donnent aux enfants, un ailleurs, un regard indépendant et créatif sur la réalité quotidienne, une liberté au nom du merveilleux, du rêve, sans honte par rapport aux conventions imposées, notamment à l’école et dans l’apprentissage du savoir. Avec une volonté éthique, l’auteur du Prince de Motordu et Pauline Marey-Semper fidèle au texte, modifient les codes, figures et emblèmes propres au conte traditionnel. Comme ce château sur la tête, à la place de la couronne…

Et, de ce couple princier aux antipodes du personnage-type du conte, le jeux de mots  sur leurs noms, est une bonne illustration. Jules Cellier, parfait, avec un grand corps à l’allure dégingandée, apporte une dimension clownesque attachante au Prince. Il lui donne une extravagance et une justesse théâtrale et philosophique,  dignes de l’histoire. Par son côté anti-héros et son originalité, il crée la surprise puis l’empathie chez les petits comme chez les grands. La transfiguration esthétique, la déformation et l’interprétation, provoquent chez  le lecteur ou/et spectateur, une sorte de catharsis.

Au quotidien, dans notre système éducatif, chez l’enfant mauvais en orthographe, en lecture etc… va naître un sentiment de honte et de différence et d’humiliation. Il devient le vilain petit canard, isolé et triste. Heureusement, le Prince de Motordu est là! Le cauchemar de ne pas être comme l’autre! Les règles du langage auxquelles il ne comprend rien… vont disparaître, grâce à la rencontre avec cet héros original si peu semblable aux autres têtes couronnées ! Apprendre, connaître deviennent alors un jeu passionnant !  

On rit, et on est ému par ces personnages hors-normes. Non par l’exploit héroïque, au sens classique du terme, qu’ils accomplissent, mais par la richesse, non matérielle, de la différence et de l’invention textuelle et par leur liberté d’être. Ici, l’apprentissage, l’école et les chemins de la connaissance quittent leur tenue stricte habituelle pour revêtir des habits de lumières, ceux du rêve et du réel poétique. Ce spectacle plein d’humour, nous familiarise avec la création, nous donne confiance pour entrer dans l’inconnu et faire preuve d’audace.

Spectacle pour jeune public ? Pour tout public ! La conception et l’esprit de l’écriture de Pef,  sa modernité et sa dimension imagée et politique s’adressent avec panache à tous les âges !

 
Elisabeth Naud

Spectacle joué du 5 au 28 juillet, Théâtre de la Condition des Soies, 13 rue de la Croix, Avignon. En tournée à la rentrée.


Archive pour 16 août, 2019

Adieu Gérard-Henri Durand

Adieu Gérard-Henri Durand

 B5F66BAF-B0B3-4510-8804-57264FA8ADBEIl nous a quittés le 10 août, alors qu’il allait présenter les œuvres de quatre autrices américaines qui lui étaient fort chères : Joan Didion, Tony Morisson, Joyce Carol Oates, Susan Sontag. Une voix s’est éteinte, passionnée de radio, de théâtre, de littérature et de l’Autre.

 Né il y a quatre-vingt six ans à Autun, Gérard-Henri Durand mena une carrière d’enseignant de l’Education nationale avec donc des étudiants en littérature anglaise et de journaliste à France-Culture.  Mais il fréquenta aussi  les auteurs anglo-saxons et américains dont il fut parfois le traducteur et de dramaturges, metteurs en scène et comédiens. Le monde lui parle et il en parle, via le théâtre, les œuvres littéraires…

 Au début des années 1950, Gérard-Henri Durand fait partie du Groupe antique de la Sorbonne dont les tournées le mèneront en Grèce, en Sicile… Le goût pour le grec ancien le conduit à traduire Médée d’Euripide (Actes Sud, 1989). En 1954, non sursitaire, il est appelé et ira trois ans dans le djebel constantinois…  Cette guerre d’Algérie fut  comme pour lui comme pour beaucoup de gens de sa génération une expérience douloureuse de la guerre d’Algérie… Il renoua avec le théâtre après mai 1968 et voyagea aux Etats-Unis où il retrouve le théâtre de rue avec la fameuse compagnie de marionnettes,  le Bread and Puppet de Peter Schumann. Il rencontre aussi Susan Sontag dont il fit la première traduction du Bienfaiteur, puis de Voyage à Hanoi et La photographie (Seuil), enfin Artaud (Bourgois).

Ce passionné de cultures, de mondes «autres» et d’une société meilleure à reconstruire, rencontrA Ivan Illich à Cuernavaca au Mexique. Il collabore à ses deux premiers ouvrages  et les traduit : Libérer l’avenir et La Société sans Ecole (éditions du Seuil, 1971). Il n’était pas peu fier de rappeler sa participation à l’élaboration du concept de convivialité, le mot-clé d’un esprit d’ouverture existentielle.

 A la recherche d’auteurs américains pour les éditions Julliard, Gérard-Henri Durand séjourne dans une réserve indienne, expérience fondatrice et emblématique à partir de laquelle il écrira Le Dieu Coyote (Garnier, 1979 et Phébus, 2004 ). Il traduit aussi Un livre de raison (Julliard) de Joan Didion qu’il connut en Californie. Et il rencontre aussi Vladimir Nabokov deux ans avant sa disparition. Une amitié, si brève soit-elle, qui le fit écrire une préface et traduire L’Extermination des tyrans, Une beauté russe et Brisure à Senestre (Julliard, puis Gallimard).

 Gérard-Henri Durand entre à France-Culture en 1978… Collaborateur du Panorama, il produit aussi de nombreuses émissions de littérature et sur le théâtre, des reportages. Ainsi, résonnait, au cours des années 1990,  Le quatrième Coup,  le  lundi à laquelle nous avons eu le plaisir de collaborer. En compagnie d’une tribune plutôt joyeuse de critiques, chaleureusement accueillis, dont Fabienne Pascaud, Armelle Héliot, Didier Méreuze, Gilles Costaz, Guy Dumur, Odile Quirot, Chantal Boiron, Jean-Pierre Han…  Dans une ambiance bon enfant et joviale, ouverte, mais sans complaisance.

Tous les mois aux Mardis du théâtre, il se penchait plus longuement  avec Yvonne Taquet sur le travail d’un metteur en scène de théâtre, d’un auteur ou d’un comédien. Alain Trutat, Jacques Duchateau, Michel Bydlowski, Laure Adler, Pascale Casanova, Roger Dadoun… comptent parmi ses amis de toujours à la radio. Gérard-Henri Durand poursuivra plus tard son activité littéraire : articles et préfaces, pièces et poèmes… Publiant entre autres et montant Mon frère, mon amy (Les Quatre-Vents, 1993), sur l’amitié entre Montaigne et La Boétie, où il interprétait l’auteur des Essais. Il met aussi en scène Mademoiselle Julie de Strindberg au Centre Dramatique de Rennes. Puis il écrit, monte et joue Robert Desnos, spectacle où joue son épouse, Viviane Mauptit au Théâtre Molière à Paris. Il joue aussi dans Roméo et Juliette monté par son ami de longue date François Roy et dans L’Homme qui rit de Yamina Hachemi. Et au cinéma en 2005 dans Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa.

Et il fait nombre de traductions avec ferveur. En 2011, il écrit deux pièces pour La forge des mythes/instant théâtre:  L’homme qui voit et Empédocle  où  il interprète le philosophe.  Il devait encore en septembre présenter le travail de ses amies auteures américaines citées plus haut au Café Vert, un lieu convivial du Pré-Saint-Gervais où il habitait. Il est parti avant, rejoignant deux d’entre elles, Tony et Susan. Nous regretterons cet ami éloquent et nous pensons à son épouse Viviane Mauptit-Durand, et à sa fille Anaïs, qui a repris haut le flambeau de la mise en scène de théâtre, poursuivant ainsi l’engagement paternel.

 Véronique Hotte

La cérémonie d’adieu à Gérard-Henri Durand aura lieu le vendredi 16 août à 13 h au crématorium du Père-Lachaise, Paris (XX ème). Entrée : 71 rue des Rondeaux, métro Gambetta.

 

 

 

 

 

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