La Mélancolie des dragons, conception,scénographie et mise en scène de Philippe Quesne

Brigitte Enguerand Théâtre du Rond-point

Brigitte Enguerand Théâtre du Rond-point

Festival d’Aurillac

La Mélancolie des Dragons, conception, scénographie et mise en scène de Philippe Quesne 

 Repris l’an passé au Théâtre des Amandiers-Nanterre pour célébrer son dixième anniversaire, ce spectacle a été longuement joué en France comme à l’étranger. Nous l’avions vu à sa création.  La Mélancolie des Dragons a beaucoup de texte est teinté en permanence de musique rock  mais aussi  de références à l’histoire de l’art classique et contemporain. Dans la lignée des premiers spectacles de Bob Wilson… Avec une évidente primauté donnée à l’image.

Sur le sol d’une clairière couvert de neige et tout autour des arbres sans feuilles tout  givrés, une vieille petite AX Citroën  à laquelle est accrochée une grande et haute remorque blanche où l’on découvrira des perruques suspendues et qui s’agitent parfois. Pendant dix bonnes minutes, comme un éloge à la lenteur, il ne se passe rien ou si peu : pas le moindre mot. On devine la présence de quatre personnes aux cheveux très longs dans  cette voiture aux vitres sales qui semble être en panne…

Ils mangent en silence des chips et boivent des canettes de Kro… En écoutant, entre autres, des chansons du groupe allemand qu’ils rythment de la tête. Isabelle, une femme d’une cinquantaine d’années, arrive alors et veut les  aider. Les connaît-elle ? Peut-être certains d’entre eux… De la remorque sortent alors  trois autres jeunes gens et un petit chien.
 Isabelle qui semble s’y connaître, plonge sous le capot d’où sort alors une épaisse fumée, en retire plusieurs pièces de moteur dont une tête de delco. Diagnostic sans appel; ce delco est mort et Isabelle téléphone à un de ses potes garagistes et lui demande de lui en procurer une neuve d’urgence mais il faudra attendre huit jours…

 Ces jeunes gens tout habillés de noir- de vrais et gentils loubards très crédibles  auront donc tout loisir pour refaire le monde et présenter à Isabelle leur projet. D’abord leur remorque qui n’est pas une scène mais plutôt, disent-ils, une « installation ». Isabelle les regarde, à la fois éblouie et un peu méfiante… On ne saura jamais si elle les connaît vraiment, ou pas du tout. Ils lui montrent aussi tous leurs appareils : un appareil à faire des bulles qui l’émerveille, une machine à fumée, un vidéo-projecteur dont il sont très fiers. Commandé par ordinateur, il projette PARC D’ATTRACTION en plusieurs langues, graphismes et couleurs, un titre qui disent-ils, doit pouvoir être visible par tous et attirer le client… On verra ensuite un grand coussin gonflé d’air que ces jeunes gens vont porter à bout de bras en dansant sur un air de musique médiévale. Un petit ballet ridicule à souhait mais aussi -et ce n’est pas incompatible- merveilleusement poétique… A condition d’avoir gardé un peu de son âme d’enfant, on se laisse facilement embarquer par le délire de ces jeunes gens chevelus qui veulent faire la promotion de leur histoire de fous : un parc d’attractions démontable et reproductible…

 Et quand ils se mettent à parler -en fait, c’est bien Philippe Quesne ex-élève en scénographie aux Arts Déco qui s’exprime ici- en se moquant de l’art contemporain: , une charge aussi féroce que juste, quand on connaît un peu ce milieu. Et subtile référence à l’art minimal, les jeunes musicos chevelus à la fin du spectacle, gonflent d’air de très imposants oreillers noirs qui viennent se dresser verticalement sur le tapis de neige blanc. La scène théâtrale participe alors d’une formidable installation qui aurait sa place dans un musée d’art actuel… Pierre Soulages, le grand peintre du noir et créateur des nouveaux vitraux de la cathédrale de Conques (il a eu cent ans cette année: l’air de l’Aveyron conserve !) admirerait cet étonnant contraste avec la neige.

Et là on atteint avec ces belles images soutenues par des extraits de musique symphonique, la poésie pure. Entre théâtre presque visuel et arts plastiques, Philippe Quesne a un savoir faire inimitable pour tisser des liens. Il est aussi question d’une  bibliothèque que le groupe met dans la caravane à la disposition du public…  Une occasion pour Philippe Quesne  de parler d’Antonin Artaud qui séjourna à l’hôpital de Rodez donc pas très loin d’ici et qui donnera son nom à ce parc d’attraction mobile. On atteint là encore le délire absolu!

Un des garçons montre à Isabelle le catalogue de Mélancolie, la grande et belle exposition (2006) dont Jean Clair était le commissaire au Grand Palais et  qui a visiblement beaucoup influencé Philippe Quesne mais aussi des ouvrages consacrés à Caspar David Friedrich et à Dürer. On offre aussi à Isabelle un T-shirt avec une reproduction de L’Hiver de Brueghel en noir et blanc. Comme cela, disent-ils non sans humour: « Tu pourras te fondre dans le paysage. « Il y a aussi un livre pour enfants sur les dragons dont l’auteur essaye d’identifier les différentes espèces de ces animaux. Et dont une reproduction miniature semble être le doudou de ces jeunes gens.

Isabelle a droit à une découverte des éléments du futur par d’attractions, avec des engins bricolés qui évoqueront l’eau avec une petite fontaine ridicule, le feu avec un appareil à fumée, l’air avec un gros ventilateur et la terre… A la fin, on la voit de dos admirant cinq gros coussins noirs remplis d’air, dodelinant sur la neige blanche dans un épais brouillard. Fin de cette belle série d’images savamment concoctée par Philippe Quesne.

Dix ans après l’avoir vu,  vos impressions du Vignal ? Les images, mais pas toutes- notre petit disque dur a ses limites- nous nous en souvenons assez bien, même après quelque centaines de spectacles vus depuis. Notamment,  la première émouvante et de toute beauté: cette voiture bloquée dans la neige et la dernière, quand les gros coussins noirs envahisent le plateau, avec Isabelle seule de dos. Sublime de poésie et de force…

Au chapitre des réserves : des problèmes de rythme et parfois quelques longueurs et ruptures de lumière. Sinon, demeure le même enchantement, au sens étymologique du terme, et le public qui  a beaucoup applaudi,  semblait fasciné par cet univers à la fois magique et ancré sur la réalité quotidienne, mais aussi décalé. Et on laissera le mot de la fin à Joséphine Yvon, la très jeune critique stagiaire du Théâtre du Blog : « Un spectacle impossible à dater et qui aurait pu être créé hier ». Bel et lucide hommage à une création d’il y a déjà dix ans…Et très rares sont les spectacles qui atteignent cet âge canonique! Il fait en tout cas partie de l’histoire du théâtre contemporain… Comme le mythique Regard du sourd de Bob Wilson, entrera-t-il un jour dans cinquante ans au répertoire de la Comédie-Française?Après tout pourquoi pas?

Philippe du Vignal

Théâtre d’Aurillac jusqu’au 24  août.

 

 


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