La Mousson d’Eté à Pont-à-Mousson

La Mousson d’Eté à Pont-à-Mousson

(c) Eric Didym - couloir

(c) Eric Didym – couloir

Au cœur de la Lorraine, l’été est en pente douce et Michel Didym réunit depuis vingt-cinq ans la fine fleur des dramaturges, pour une salve réjouissante de découvertes. L’Abbaye des Prémontrés, centre culturel et monument historique du XVIII ème siècle, offre un écrin à la fois solennel et décontracté à sa joyeuse bande. On y rencontre, pendant une semaine, une jeune génération d’auteurs venus de plusieurs continents, avec leurs traducteurs. Ces univers, encore inédits pour la plupart, sont portés à la scène sous forme de lectures. Certaines s’approchent d’une mise en espace et d’autres offrent l’austérité d’une mise en voix devant pupitre.

La bande d’acteurs talentueux (certains présents depuis les premières éditions comme Catherine Matisse, Laurent Vacher, Charlie Nelson…), comprend une douzaine de recrues que l’on retrouve au gré des propositions. Ainsi réuni pour célébrer la vivacité des écritures de théâtre d’aujourd’hui, ce phalanstère animé par Michel Didym (qui signe aussi quelques directions de lecture) propose au public un programme chargé (quatre textes par jour !), heureusement conclu chaque soir par un cabaret ou un set de DJ qui permet de lâcher la bride…

Venu de toute la région, le public en redemande, malgré la touffeur qui règne dans les salles non climatisées : on doit rajouter des chaises et laisser s’asseoir sur les marches les plus obstinés des retardataires. Parfois déboule un groupe important, comme cent soixante jeunes de Sciences-Po/Nancy par exemple, et c’est alors toute une affaire de faire entrer tout le monde… Réunir plusieurs centaines de spectateurs, gratuitement certes mais dans la fidélité et la curiosité, n’est pas le moindre des talents de la Mousson d’Eté.

 C’est donc avec la plus vive curiosité que l’on s’installe quatre fois par jour devant l’espace vide d’un plateau. Les textes ont été choisis par le Comité de lecture et l’on devine, une fois le parcours terminé, qu’il y eut des coups de cœur, des arbitrages et parfois des surestimations. Mais il y a une grande qualité dans l’essentiel des propositions et les traductions (dont plusieurs établies en partenariat avec la Maison Antoine Vitez) ont fait l’objet d’un travail approfondi.

Venues d’Argentine (Laura Cordoba et Nacho Ciatti), des Etats-Unis (George Brant), d’Australie (Tom Holloway), d’Israël (Maya Arad-Yasur), ces nouvelles écritures, dénichées grâce au réseau déjà ancien de partenariats divers, ont apporté leurs particularités, au voisinage des textes européens. La Mousson d’Eté est l’une des deux structures françaises – l’autre étant Théâtre Ouvert à Paris – partenaires du dispositif Fabulamundi. Ce programme de coopération entre théâtres, festivals et instituts culturels de seize pays d’Europe est une plate-forme de soutien à la dramaturgie contemporaine et à ses auteurs. L’exploration assidue de Michel Didym des dramaturgies européennes a permis à La Mousson de trouver sa place au cœur de ce dispositif.

(c) Eric Didym

(c) Eric Didym

Etaient accueillis cette année, grâce à Fabulamundi : Ayse Bayramoglü (Turquie), Claudia Cedo (Espagne), Valentina Diana (Italie), Jacinto Lucas Pires (Portugal), Monica Isakstuen (Norvège) et Tyrfingur Tyrrfingsson (Islande). Et plusieurs auteurs français ont contribué à cette édition : Tristan Choisel, Faustine Noguès, Blandine Bonelli, Sylvain Levey. Dans cet éventail de pièces, se dégage la présence forte de thèmes liés à l’enfance, à la filiation, à la violence familiale (Fratrie de Valentina Diana, Regarde-moi quand je te parle de Monica Isaktusen, Comme une chienne sur un terrain vague de Claudia Cedo, Bleus de Tyrfingur Tyrfingsson, F.E.N.E.T.R.E. d’Ayse Bayamoglu)… Ce programme, très divers, laisse également place au comique baroque (Pologne de Nacho Ciatti), aux drames intimes (Ciel rouge. Matin de Tom Holloway), à la comédie loufoque (Coaching littéraire de Tristan Choisel) ou à l’autofiction (Gros de Sylvain Levey)…

Au fil de ces vingt propositions, se confirme la tendance d’un théâtre fondé sur la performance, plus que sur une histoire et dont le statut des personnages, libérés des contingences spatiales et même parfois émotionnelles, ne cesse d’être questionné. Le talent des directeurs de lecture est requis pour faire jaillir le meilleur car la confusion peut s’installer lorsque l’écriture s’égare dans des artifices formels pas tout à fait maîtrisés. Là se tient justement l’audace de l’entreprise : donner à entendre les œuvres de jeunes auteurs dont de nombreuses femmes – et c’est parfois leur première pièce – et les défendre toutes, avec générosité et talent.

Surprise parti (c) Eric Didym (1)

(c) Eric Didym

La Mousson d’Eté présentait aussi le travail annuel de son atelier amateur, sous la direction d’Eric Lehembre, toujours autour de la création théâtrale contemporaine. L’atelier 2019 intégrait exceptionnellement quatre jeunes migrants, mineurs isolés, que la fréquentation de la scène aidait dans l’apprentissage de la langue française.  L’action de Défaillances de Blandine Bonelli se situe justement dans un Service de Protection de l’Enfance, dont les professionnels aguerris, mais débordés par le nombre de personnes à suivre, par la difficulté de respecter la loi tout faisant œuvre d’humanité, explosent sous nos yeux en multiples découragements, cafouillages, etc.

Les jeunes migrants ont été accueillis chaleureusement par la troupe des amateurs lorrains et, mêlés à ces partenaires français, ils jouent… leur propre rôle et celui d’autres personnages. Ils ont ensuite suivi toute la programmation de la Mousson d’Eté, s’intéressant aux auteurs, aux rencontres, à la vie du théâtre en France. Malgré la discipline dont ils ont fait preuve dans ce travail d’intégration, leur situation administrative en France est tout à fait précaire. Adama Sampegbo, Passy Missa Priso, Franck Mba, Karim Camara attendent que l’Etat français les accueille aussi généreusement que l’ont fait  les Lorrains.

 Enfin, il faut mentionner l’Université d’Eté qui accueille chaque année entre soixante et quatre-vingts stagiaires, venus de France et de Belgique. Sous la direction pédagogique  de Jean-Pierre Ryngaert, l’équipe était complétée cette année par Joseph Danan, Nathalie Fillion, Davide Carnevalli et Pascale Henry. Les stagiaires logent sur place, travaillent tous les matins sur les dramaturgies présentées à La Mousson. Pendant une semaine, tels les résidents d’une nouvelle Abbaye de Thélème, ils associent l’étude, la controverse et la convivialité. Au fil du temps, certains sont devenus les relais de propagation des écritures contemporaines et ont forgé les outils pour en explorer les mécanismes.

Surprise parti (c) Eric Didym (4)Michel Didym aime à rappeler que sa compagnie, en 1995, s’est emparée d’une mission de développement de l’écriture théâtrale contemporaine en Lorraine, en créant La Mousson d’Eté, sans commande spécifique des pouvoirs publics. «L’impulsion doit venir des artistes, nous sommes capables de nous donner des missions de démocratie culturelle et  sans que des énarques nous en donnent l’ordre ». Aujourd’hui, la manifestation est reconnue et soutenue par les collectivités territoriales et la D.R.A.C. Les scènes de la région coopèrent, elles, avec du prêt de matériel.

 La Mousson d’Eté offre une visibilité professionnelle et une potentielle notoriété à de jeunes auteurs, confrontés à la mode des spectacles nés de divers matériaux. L’opportunité qui leur est offerte de se rassembler, de se découvrir mutuellement et de discuter sur les mouvements artistiques de chaque pays, en est d’autant plus précieuse. 

Pour conclure, un bel hommage a été rendu au dramaturge Aziz Chouaki, récemment décédé : sa langue incisive, son histoire passionnelle/dépassionnée avec l’Algérie, « le charme hybride et rebelle de sa prose», dit Anaïs Héluin, ont été mis en musique par Vassia Zagar pour la soirée d’ouverture.

« BEAUCOUP DE GENS ONT DU MAL AVEC MES TEXTES PARCE QU’ILS SONT BOURRES DE GROS MOTS MAIS MOI JE LES REVENDIQUE COMME UNE LANGUE ; CELLE DU DESIR ; CONTRE LA PURIFICATION ETHNIQUE ; JE REVENDIQUE UNE LANGUE IMPURE, SEXUEE, BATARDE, MELEE COMME LE CREOLE. »

 Salut Aziz !

Marie-Agnès Sevestre

La Mousson d’Eté a eu lieu à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle) du 22 au 28 août.


Archive pour 29 août, 2019

La Mousson d’Eté à Pont-à-Mousson

La Mousson d’Eté à Pont-à-Mousson

(c) Eric Didym - couloir

(c) Eric Didym – couloir

Au cœur de la Lorraine, l’été est en pente douce et Michel Didym réunit depuis vingt-cinq ans la fine fleur des dramaturges, pour une salve réjouissante de découvertes. L’Abbaye des Prémontrés, centre culturel et monument historique du XVIII ème siècle, offre un écrin à la fois solennel et décontracté à sa joyeuse bande. On y rencontre, pendant une semaine, une jeune génération d’auteurs venus de plusieurs continents, avec leurs traducteurs. Ces univers, encore inédits pour la plupart, sont portés à la scène sous forme de lectures. Certaines s’approchent d’une mise en espace et d’autres offrent l’austérité d’une mise en voix devant pupitre.

La bande d’acteurs talentueux (certains présents depuis les premières éditions comme Catherine Matisse, Laurent Vacher, Charlie Nelson…), comprend une douzaine de recrues que l’on retrouve au gré des propositions. Ainsi réuni pour célébrer la vivacité des écritures de théâtre d’aujourd’hui, ce phalanstère animé par Michel Didym (qui signe aussi quelques directions de lecture) propose au public un programme chargé (quatre textes par jour !), heureusement conclu chaque soir par un cabaret ou un set de DJ qui permet de lâcher la bride…

Venu de toute la région, le public en redemande, malgré la touffeur qui règne dans les salles non climatisées : on doit rajouter des chaises et laisser s’asseoir sur les marches les plus obstinés des retardataires. Parfois déboule un groupe important, comme cent soixante jeunes de Sciences-Po/Nancy par exemple, et c’est alors toute une affaire de faire entrer tout le monde… Réunir plusieurs centaines de spectateurs, gratuitement certes mais dans la fidélité et la curiosité, n’est pas le moindre des talents de la Mousson d’Eté.

 C’est donc avec la plus vive curiosité que l’on s’installe quatre fois par jour devant l’espace vide d’un plateau. Les textes ont été choisis par le Comité de lecture et l’on devine, une fois le parcours terminé, qu’il y eut des coups de cœur, des arbitrages et parfois des surestimations. Mais il y a une grande qualité dans l’essentiel des propositions et les traductions (dont plusieurs établies en partenariat avec la Maison Antoine Vitez) ont fait l’objet d’un travail approfondi.

Venues d’Argentine (Laura Cordoba et Nacho Ciatti), des Etats-Unis (George Brant), d’Australie (Tom Holloway), d’Israël (Maya Arad-Yasur), ces nouvelles écritures, dénichées grâce au réseau déjà ancien de partenariats divers, ont apporté leurs particularités, au voisinage des textes européens. La Mousson d’Eté est l’une des deux structures françaises – l’autre étant Théâtre Ouvert à Paris – partenaires du dispositif Fabulamundi. Ce programme de coopération entre théâtres, festivals et instituts culturels de seize pays d’Europe est une plate-forme de soutien à la dramaturgie contemporaine et à ses auteurs. L’exploration assidue de Michel Didym des dramaturgies européennes a permis à La Mousson de trouver sa place au cœur de ce dispositif.

(c) Eric Didym

(c) Eric Didym

Etaient accueillis cette année, grâce à Fabulamundi : Ayse Bayramoglü (Turquie), Claudia Cedo (Espagne), Valentina Diana (Italie), Jacinto Lucas Pires (Portugal), Monica Isakstuen (Norvège) et Tyrfingur Tyrrfingsson (Islande). Et plusieurs auteurs français ont contribué à cette édition : Tristan Choisel, Faustine Noguès, Blandine Bonelli, Sylvain Levey. Dans cet éventail de pièces, se dégage la présence forte de thèmes liés à l’enfance, à la filiation, à la violence familiale (Fratrie de Valentina Diana, Regarde-moi quand je te parle de Monica Isaktusen, Comme une chienne sur un terrain vague de Claudia Cedo, Bleus de Tyrfingur Tyrfingsson, F.E.N.E.T.R.E. d’Ayse Bayamoglu)… Ce programme, très divers, laisse également place au comique baroque (Pologne de Nacho Ciatti), aux drames intimes (Ciel rouge. Matin de Tom Holloway), à la comédie loufoque (Coaching littéraire de Tristan Choisel) ou à l’autofiction (Gros de Sylvain Levey)…

Au fil de ces vingt propositions, se confirme la tendance d’un théâtre fondé sur la performance, plus que sur une histoire et dont le statut des personnages, libérés des contingences spatiales et même parfois émotionnelles, ne cesse d’être questionné. Le talent des directeurs de lecture est requis pour faire jaillir le meilleur car la confusion peut s’installer lorsque l’écriture s’égare dans des artifices formels pas tout à fait maîtrisés. Là se tient justement l’audace de l’entreprise : donner à entendre les œuvres de jeunes auteurs dont de nombreuses femmes – et c’est parfois leur première pièce – et les défendre toutes, avec générosité et talent.

Surprise parti (c) Eric Didym (1)

(c) Eric Didym

La Mousson d’Eté présentait aussi le travail annuel de son atelier amateur, sous la direction d’Eric Lehembre, toujours autour de la création théâtrale contemporaine. L’atelier 2019 intégrait exceptionnellement quatre jeunes migrants, mineurs isolés, que la fréquentation de la scène aidait dans l’apprentissage de la langue française.  L’action de Défaillances de Blandine Bonelli se situe justement dans un Service de Protection de l’Enfance, dont les professionnels aguerris, mais débordés par le nombre de personnes à suivre, par la difficulté de respecter la loi tout faisant œuvre d’humanité, explosent sous nos yeux en multiples découragements, cafouillages, etc.

Les jeunes migrants ont été accueillis chaleureusement par la troupe des amateurs lorrains et, mêlés à ces partenaires français, ils jouent… leur propre rôle et celui d’autres personnages. Ils ont ensuite suivi toute la programmation de la Mousson d’Eté, s’intéressant aux auteurs, aux rencontres, à la vie du théâtre en France. Malgré la discipline dont ils ont fait preuve dans ce travail d’intégration, leur situation administrative en France est tout à fait précaire. Adama Sampegbo, Passy Missa Priso, Franck Mba, Karim Camara attendent que l’Etat français les accueille aussi généreusement que l’ont fait  les Lorrains.

 Enfin, il faut mentionner l’Université d’Eté qui accueille chaque année entre soixante et quatre-vingts stagiaires, venus de France et de Belgique. Sous la direction pédagogique  de Jean-Pierre Ryngaert, l’équipe était complétée cette année par Joseph Danan, Nathalie Fillion, Davide Carnevalli et Pascale Henry. Les stagiaires logent sur place, travaillent tous les matins sur les dramaturgies présentées à La Mousson. Pendant une semaine, tels les résidents d’une nouvelle Abbaye de Thélème, ils associent l’étude, la controverse et la convivialité. Au fil du temps, certains sont devenus les relais de propagation des écritures contemporaines et ont forgé les outils pour en explorer les mécanismes.

Surprise parti (c) Eric Didym (4)Michel Didym aime à rappeler que sa compagnie, en 1995, s’est emparée d’une mission de développement de l’écriture théâtrale contemporaine en Lorraine, en créant La Mousson d’Eté, sans commande spécifique des pouvoirs publics. «L’impulsion doit venir des artistes, nous sommes capables de nous donner des missions de démocratie culturelle et  sans que des énarques nous en donnent l’ordre ». Aujourd’hui, la manifestation est reconnue et soutenue par les collectivités territoriales et la D.R.A.C. Les scènes de la région coopèrent, elles, avec du prêt de matériel.

 La Mousson d’Eté offre une visibilité professionnelle et une potentielle notoriété à de jeunes auteurs, confrontés à la mode des spectacles nés de divers matériaux. L’opportunité qui leur est offerte de se rassembler, de se découvrir mutuellement et de discuter sur les mouvements artistiques de chaque pays, en est d’autant plus précieuse. 

Pour conclure, un bel hommage a été rendu au dramaturge Aziz Chouaki, récemment décédé : sa langue incisive, son histoire passionnelle/dépassionnée avec l’Algérie, « le charme hybride et rebelle de sa prose», dit Anaïs Héluin, ont été mis en musique par Vassia Zagar pour la soirée d’ouverture.

« BEAUCOUP DE GENS ONT DU MAL AVEC MES TEXTES PARCE QU’ILS SONT BOURRES DE GROS MOTS MAIS MOI JE LES REVENDIQUE COMME UNE LANGUE ; CELLE DU DESIR ; CONTRE LA PURIFICATION ETHNIQUE ; JE REVENDIQUE UNE LANGUE IMPURE, SEXUEE, BATARDE, MELEE COMME LE CREOLE. »

 Salut Aziz !

Marie-Agnès Sevestre

La Mousson d’Eté a eu lieu à Pont-à-Mousson (Meurthe-et-Moselle) du 22 au 28 août.

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