Plaidoyer pour une civilisation nouvelle, d’après L’Enracinement et autres textes de Simone Weil, mise en scène de Jean-Baptiste Sastre

 

Plaidoyer pour une civilisation nouvelle, d’après L’Enracinement et autres textes de Simone Weil, adaptation de Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass, mise en scène de Jean-Baptiste Sastre

Simone Weil, née en 1909 à Paris dans une famille juive, est morte à trente-quatre ans; inclassable élève du philosophe Alain qui la surnommait « La martienne », elle a publié des écrits visionnaires à un point parfois redoutable. De cette écrivaine, agrégée de philosophie en 1931, militante et mystique, la pensée singulière, engagée et libre, reste d’une grande acuité…

D’un dévouement professionnel et spirituel, elle a toujours fait preuve d’une honnêteté absolue. En témoigne entre autres, cette décision quand elle travaillait dans les bureaux de la France combattante comme l’évoque Jacques Cabaud dans  L’Expérience vécue de Simone Weil : «Elle désapprouva certains aspects de l’organisation du Général de Gaulle et cela l’affectait tellement qu’elle voulut démissionner du poste qu’elle occupait et dont elle tirait cependant son seul moyen d’existence». Et elle le quitta effectivement  en 1943. En effet, ses activités professionnelles et sa démarche sont exceptionnelles :  écrits, vie et réflexion philosophique et politique forment une seule et même lutte.

Aucun paradoxe chez cette jeune femme de vingt-cinq ans, professeur et militante en faveur des plus pauvres: elle choisit être ouvrière chez Alstom en 1934, puis chez Renault en 1935, pendant un an. Et en 1941, ouvrière agricole… Juste auparavant, elle rédige au début des années trente, Réflexions sur les causes de la liberté de l’oppression sociale. «Elle entendait vivre cette expérience découvrir la vérité, avoir un contact direct avec la réalité. Elle en tire une dénonciation de l’aliénation du travail tout en affirmant une spiritualité du travail authentique » remarque Chantal Delsol, philosophe et romancière.Pacifiste résolue elle s’engagera cependant en 1936  dans les Brigades Internationales. Et après l’entrée des Allemands à Prague en 1938, elle appelle à la lutte armée contre Hitler. La même année, elle découvre le Christ: elle refuse de parler de conversion mais affirme que toute sa pensée est entrée en elle une fois pour toutes.
Aucune contradiction donc en l’esprit rigoureux et moderne de Simone Weil: elle a été  à la fois membre de la C.G.T.  et au plus près de la foi chrétienne, alors qu’elle n’est pas baptisée. Cet extrait de correspondance (1936) avec Victor Bernard, ingénieur, directeur des usines Rosières, exprime la vivacité et l’aplomb de ses prises de position, quel que soit le domaine concerné :  « Monsieur,  « (…) Vous m’avez dit – je répète vos propres termes – qu’il est très difficile d’élever les ouvriers. Le premier des principes pédagogiques, c’est que pour élever quelqu’un, enfant ou adulte, il faut d’abord l’élever à ses propres yeux. C’est cent fois plus vrai encore quand le principal obstacle au développement réside dans des conditions de vie humiliantes. Ce fait constitue pour moi le point de départ de toute tentative efficace d’action auprès des masses populaires, et surtout des ouvriers d’usine. »  Victor Bernard refusa que soit publié Appel aux ouvriers de Rosières » dans Entre Nous, le journal de son usine…

Simone Weil poursuivra son combat humaniste, empirique et spirituel,jusqu’à son dernier souffle… Malade, elle refusa tout soin et se laissa mourir de faim.  Cette personnalité et ce destin ont inspiré Jean-Baptiste Sastre, artiste engagé qui associe souvent sa création théâtrale à un projet plus collectif, social, ou/et politique. A cours de voyages,notamment en Inde, il a œuvré auprès de différentes associations humanitaires. Et cela continue à nourrir son travail et sa réflexion poétique jamais dissociés d’une réalité dont il a lui même et à sa mesure, fait l’expérience.

Comme quand il met en scène Phèdre les oiseaux de Frédéric Boyer, avec Hiam Abbass comédienne et metteuse en scène, sa collaboratrice depuis 2012. Leurs créations prennent forme surtout autour de la littérature et du théâtre et ils travaillent avec des associations. Phèdre les oiseaux les a ainsi conduit à travailler avec les compagnes et compagnons d’Emmaüs en France et à l’étranger, avec aussi des enfants des rues et des sans-abri.

Dans  la chapelle, au Théâtre des Halles d’Avignon, résonnent les textes de Simone Weil. Ce lieu sobre est d’une grâce architecturale absolue, avec un arc en ogive se dressant vers le ciel ! Et soudain on pense à Blaise Pascal, cet autre grand philosophe et homme de foi affirmant dans Les Pensées : «Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme» ! Le public découvre, étonné, cet endroit inattendu et s’installe au son du chant et de la mélodie Les Compagnons. Un contraste musical surprenant dans cet espace mais bienvenu.

Sur le petit plateau, des panneaux rectangulaires aux reflets et dessins mystérieux, dûs à la bioluminescence de bactéries venues des abysses qui créent de façon aléatoire, un jeu de formes et de lumières d’un autre monde. Cette idée scénographique, telle une mise en mouvement à l’instar d’un bruit de fond, donne à la pièce rythme et beauté. Etrange et très poétique ! Très vite, une tension règne dans le public. Dans cette performance philosophique, la création son et musique de Michel Lacombe ne manque pas de caractère. Les noms des morceaux musicaux et des chants, évocateurs et symboliques sont souvent poétiques ou populaires: Les Compagnons, Saint-Jean, Jérusalem, La Laine, Jésus s’habille en pauvre, Pitchoune, Moutagnols, La Brouette, Les Mendiants … .

La mise en scène sobre mais recherchée favorise recueillement et concentration. Comme pour mieux faire entendre la force de conviction des paroles et pensées de l’écrivaine, neuf mois avant sa mort en 1943. Simone Weil (Hiam Abbass), seule en scène, assise sur un tabouret, tourne le dos au public. Puis, lentement, elle se redresse et prend la parole… Corps, voix et  jeu épousent les contorsions de l’âme de cette femme unique et libre  qui nous parle ici. Et cela peut surprendre ! Ou/et paraître aux yeux d’un public un peu distrait, comme un spectacle pouvant tendre vers une forme de pathos. Mais dans cette chapelle, l’inverse se manifeste avec un  travail artistique, sensible, élégant et la présence fascinante de l’actrice qui, parfois sans doute trop habitée par cette œuvre bouleversante, accroche certains mots… Mais l’émotion et l’intelligence restent intactes.

Autre qualité théâtrale: on ressent ici combien l’investissement de la philosophe au sein de la Résistance rejoint alors l’histoire politique. En effet, en mai 1942, Simone Weil est arrivée à New York et est à l’abri ! Mais elle n’a qu’une idée en tête : gagner Londres ! Le 14 décembre, en raison de sa santé fragile, elle est affectée comme rédactrice à la Direction de l’Intérieur de la France Libre. Le Conseil National de la Résistance lui demanda alors  de concevoir une Déclaration des droits de la personne dans le cadre d’une constitution intellectuelle pour «l’Europe attendue après le nazisme »…
Elle écrit d’une traite et pratiquement sans rature L’Enracinement. Tout ce texte est fondé sur la spiritualité de l’homme, à l’écart du pur matérialisme. Avec une clairvoyance politique et sociale exceptionnelles : « Je crois que la décentralisation succédera un jour à une centralisation excessive ; mais je ne crois pas que cela doive se produire bientôt,(…) et surtout je suis tout à fait convaincue que la centralisation, une fois établie quelque part, ne disparaîtra pas avant d’avoir tué (…) toutes sortes de choses précieuses et dont la conservation serait indispensable pour que le régime suivant soit un échange vivant entre milieux divers et mutuellement indépendants, plutôt qu’un triste désordre. »

L’Enracinement, Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, est le titre donné lors de sa publication en 1950,  mais n’est  pas de l’auteure qui était déjà morte.  A la sortie du spectacle, le soleil de midi accueillait le public, encore sous le choc des paroles entendues. Comme celles-ci : « La violence est souvent nécessaire ? Mais il n’y a à mes yeux de grandeur que dans la douceur. Je n’entends par ce mot rien de fade. »
Une fois n’est pas coutume dans le théâtre contemporain,  cette mise en en scène fait  à nouveau flamboyer avec autant d’esprit et d’humilité, une alliance ancestrale entre théâtre et philosophie. Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass nous éclairent sur l’oeuvre et la personne de Simone Weil, si indissociables l’une de l’autre et  si complexes ! On comprend ici dans leur différence, ces notions philosophiques  et spirituelles d’obligation et de devoir, essentielles chez Simone Weil pour qui « l’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. »

Elisabeth Naud

Spectacle joué du 5 au 28 juillet, au Théâtre des Halles, Avignon.

Comédie de Caen, en janvier.
Théâtre Jean Vilar à Suresnes (Hauts-de-Seine) en avril.


Archive pour août, 2019

Quizàs par la compagnie Amare

Les Préalables à Maurs (Cantal), Festival International du théâtre de rue d’Aurillac

Quizàs par la compagnie Amare

0A24B701-DB69-4127-A68D-13815781E9A2Avec des fragments de discours amoureux, ce spectacle mi-théâtre, mi-danse, a été joué, de manière quelque peu singulière, devant le monument aux morts sur un des côtés de l’église médiévale de Maurs-la-Jolie. Il a commencé à 19 h, instant ponctué par les sons de la la cloche. 

Exit les coulisses. En plein air,  Maéva Lambert et Amandine Vandroth se changent et se déshabillent sous nos yeux, perruques à l’envers mais sans jamais ôter leurs genouillères. Quizàs ne saurait être joué entre quatre murs et elles « dé-théâtralisent » la scène, en faisant entrer l’espace scénique dans  la petite ville avec ses pavés et ses bruits. A contrario, les comédiennes dramatisent leurs propres ratages amoureux: « Tout s’est fracassé. « Il a dit: Faisons un break. Je vais partir. « Du moment où elle m’a regretté, j’ai su que c’était fini.  » ( …) « John, l’amour de ma vie.  »Notre amour est comme un chien qui a fait son temps. » (…)  « J’ai une question dans la tête: t’as dormi où hier soir. Avec qui il a dormi la veille? Dans la réalité, John le prince charmant, n’est jamais revenu. » Et elles se moquent gentiment des clichés romantiques, notamment  en rejouant et en mimant un extrait de la version française en voix off des dialogues d’Autant emporte le vent

Références cinématographiques, extraits de conférences et d’articles de  Roland Barthes sur le théâtre grec, de boléro cubain et de témoignages variés sur la rupture amoureuse… Tout est bon:  on assiste à un spectacle complet grâce au montage sonore et on passe ainsi de la sémiologie à un lexique corporel assez complet. En parodiant intellectuels et journalistes de la presse féminine (Marie-Claire), le duo fait ici une analyse non pas des fragments du, mais des discours amoureux. Le recours aux supports audio est un peu systématique et  les transitions entre thèmes,  jeu et danse sont souvent difficiles à assimiler… Mais cette vivacité fait aussi le charme de cette pétillante première création…

Amare  («aimer» en latin) : cette compagnie franco-belge créée par ces  actrices et danseuses, a composé un tableau de définitions de l’amour. Tournées en ridicule, sans être pour autant récusées. Des archétypes, dont elles se moquent tout en sachant qu’elles ne peuvent totalement s’en libérer, sont ici détournés avec une ironie bien sentie.

Comme le résume Amandine Vandroth, il s’agit d’une performance sur « une femme qui essaye de se libérer, tout en restant coincée dans ses schémas ».  D’où le titre Quizàs (emprunté à la chanson éponyme) qui évoque, dans le sillage de Marivaux, la question du hasard dans le domaine de l’amour, question à laquelle on ferait mieux de ne pas répondre…

 Joséphine Yvon

Spectacle vu le 18 août, à Maurs-la-Jolie (Cantal).

En accès libre, le 20 août, à Sansac-de-Marmiesse (Cantal), à 19 h.

Du 22 au 24 août en accès libre à Aurillac, place de l’Hôtel de ville, à 21h 30.

 

Festival Eclat d’Aurillac édition 2019


Festival  International de Théâtre de rue, Aurillac 

4CB51187-2538-4D59-8449-3C66274E2F34  Cette nouvelle édition, dit Frédéric Rémy, qui succède cette année à Jean-Marie Songy, « reste fidèle à ses principes et incarnera ce formidable révélateur de fraîcheur artistique, d’imaginaire partagé, de culture populaire et d’engagement citoyen. « (…) Une invitation lancée à des artistes de tous horizons et de toutes générations, un melting-pot artistique rayonnant et chamarré, pour que cet évènement unique au monde continue d’accompagner les évolutions artistiques et sociales de notre époque. »

Donc un programme classique à une époque où les directeurs de festival -restriction financière oblige- doivent prendre des risques limités. Mais où nombre de spectacles en extérieur (sans doute plus que l’an dernier) sont gratuits… Il y aura des valeurs habituelles, comme, souvent venue à Aurillac, la compagnie 26.000 couverts avec Vero 1 ère reine d’Angleterre. Kumulus proposera, avec NonDedieu, une percée sans doute plus conventionnelle mais avec une scénographie inversée à l’entracte, la découverte par le public de qui se passe derrière le rideau, bref une énième version du théâtre dans le théâtre  souvent déclinée par cette compagnie…

Et on pourra découvrir Terra Lingua chantier de paroles, une création des Souffleurs commandos poétiques « qui tordront poétiquement et joyeusement le cou à l’idée que l’incroyable bouquet de nos langues serait la conséquence d’une punition divine de l’orgueil démesuré de l’homme ». Il y aura aussi des spectacles de salle comme celui de la 2B company suisse où Pierre Misfud ne s’arrête pas de parler jusqu’à ce qu’un minuteur ne mette fin à cette performance déclinée  en neuf conférences.  Avec le dernier jour une intégrale en huit heures.  Et une belle occasion de voir ou de revoir La Mélancolie des dragons de Philippe Quesne. Créé en 2008, ce beau spectacle a une poésie visuelle tout à fait remarquable dans la lignée de ceux de Bob Wilson…

Mais le directeur du Centre Dramatique National de Nanterre-Amandiers a rendu son tablier…  Il était aux manettes depuis cinq ans mais assez amer (et on peut le comprendre). Philippe Quesne a récemment annoncé qu’il ne ferait pas de troisième mandat et partirait fin 2020. Décision courageuse et pas si fréquente et qu’il faut saluer.  Déjà connu comme scénographe puis comme metteur  en scène, il a eu quelques difficultés avec l’équipe de ce grand théâtre de la banlieue parisienne. Mais aussi depuis le début, avec Patrick Jarry, le maire P.C.F. de Nanterre qui lui reproche en gros de se la jouer perso à la tête d’uns institution d’Etat. Vieux débat auquel sont souvent confrontés les directeurs de C.D.N. qui doivent être obligatoirement des artistes mais aussi des programmateurs et gestionnaires.

Mission impossible ?  Sans doute ! On n’est plus dans les années Malraux et à l’aube de ce que l’on appelle encore la « décentralisation » après un demi-siècle. Mais comment ne pas voir que les besoins et la population a changé… Bref, les récents ministres de la Culture dont Aurélie Filippetti, sans doute mal conseillés, n’ont pas saisi l’ampleur du problème et n’ont pas aussi compris qu’on n’était en 2019 ! Et que le public des C.D.N. n’était plus du tout le même. Mais Franck Riester se réfère encore encore dans l’édito du programme de ce festival, à la «mission principale du ministère souhaitée par  André Malraux, d’ancrer la culture dans un désir collectif »…

Gouverner, on le sait c’est aussi et surtout prévoir mais les énarques et autres huiles du ministère de la Culture comme ceux de l’Elysée n’ont en rien anticipé, ont manqué d’imagination et n’ont pas réussi à bâtir à temps un nouveau statut pour ces C.D.N. Erreur manifeste de politique à long terme. Emmanuel Macron et ses conseillers ont  d’autres chats à fouetter et la valse permanente des récents ministres de la Culture n’a pas aidé à résoudre les choses. Ce n’est pas un hasard si Marie-José Malis, à Aubervilliers, a dû affronter une grève très dure de son personnel.  Certes ces artistes et créateurs ont bien été candidats mais ils auraient sans doute dû bénéficier d’un statut à part pour  continuer leurs recherches plutôt que d’être nommés vite fait mal fait à ce genre de poste…

La question reste permanente: comment faire à la fois œuvre de création, voire de recherche qui est l’A.D.N. de ces artistes et répondre à la fois aux attentes de la population locale, et non parisienne. Une sorte de quadrature du cercle..  Mais c’est le Ministère de la Culture, qui accorde la plus grosse part des subventions aux C.D.N. et qui a les cartes financières en main et il ne semble pas pressé de revoir cette situation artistique des plus floues…

Le festival d’Aurillac lui aussi a évolué et a réussi à s’ancrer dans le paysage cantalien. C’est sans doute la seule petite cité française dont la vie pendant quatre jours est aussi modifiée : centre-ville très sécurisé, nombre de spectateurs en constante augmentation, rendez-vous insolite dit des compagnies de passage régionales ou pas… autrement dit un off très organisé avec plus de sept cent spectacles et une rémunération des artistes au chapeau… Mais il y aussi, comme dans tout festival, des rendez-vous professionnels importants: entre autres celui de la SACD qui a soutenu trois projets, des présentations de projets par Artcena, une rencontre co-organisée par la Fédération des arts de la rue, une table-ronde sur la déambulation théâtrale…

Bref, une offre assez rare courant sur quatre jours et, osons le mot: populaire et ce festival, comme celui de Chalon, est fréquenté par un public majoritairement jeune et venu de toute la France, voire de l’étranger. Et chose exceptionnelle, nombre de spectacles de rue ou en plein air sont gratuits…

Philippe du Vignal

Festival Eclat, du mercredi 21 au samedi 24 août. Information T. : 04 71 43 43 70.  Billetterie: 04 71 48 46 58.

 

La belle lisse Poire du prince des mots tordus, d’après Pef, adaptation et mise en scène de Pauline Marey-Semper

La belle lisse Poire du prince des mots tordus, d’après Pef, adaptation et mise en scène de Pauline Marey-Semper

 

Crédit Julien Puginier

Crédit Julien Puginier

  Pef, avec ses contes et ses livres pour jeune public, remet en question, avec humour et féérie, la société et ses codes.

Dans cet album, l’imaginaire et la langue sous toutes ses facettes, sont au premier plan et l’auteur mène à un rythme effréné, la première aventure du Prince de Motordu, créée en 1980.   Trois autres livres illustrés suivront: Motordu papa, Le petit Motordu, Au loup tordu ! L’oralité et la gestuelle sont au cœur de l’écriture des aventures de ce Prince. Imagée et burlesque, La belle lisse poire du prince des mots tordus, possède toutes les qualités pour être montée au théâtre ! Et Pauline Marey-Semper n’a pas hésité à adapter ce récit devenu un classique de la littérature pour enfants. Jeux de mots, inversions,  rapport et analogies entre son et  sens… Toute cette orchestration extrêmement précise de la langue, offre une matière ludique et scénique puissante qui n’a pas échappé à la metteuse en scène. Elle s’est emparée ici avec sensibilité, de la théâtralité sous-jacente et indéniable du récit.

L’espace rond de la salle avec sa belle hauteur, nous donne l’impression d’être sous un chapiteau. Le décor, fidèle aux illustrations de Pef, colorées et fantaisistes, un peu naïves, invite le public dès les premières minutes à se laisser aller vers un univers enchanteur et cocasse. L’histoire suit la trame d’une fable traditionnelle : sur les conseils de ses parents, un jeune prince célibataire décide de se marier. Par bonheur, il finit par rencontrer sa noble Dame : « Et c’est ainsi que le prince de Motordu épousa la princesse Dézécolle. Le mariage eut lieu à l’école même et tous les élèves furent invités. »

Et ils eurent beaucoup d’enfants ! : «Un soir, la princesse dit à son mari : « Je voudrais des enfants. «  – Combien ? demanda le prince qui était en train de passer l’aspirateur.  « Beaucoup, répondit la princesse, plein de petits glaçons et de petites billes. » Mais très vite, les  jeunes comme les adultes sont surpris. Les sonorités du langage et le sens pris par certains mots, le jeu entre sens propre et sens figuré, suscitent curiosité et étonnement auprès du public, ravi ! : «Ses parents ont peur que personne ne puisse repasser son singe, s’il venait à tomber salade. Il se met alors au volant de sa toiture de course. En chemin, il rencontre la princesse Dézécolle qui va l’aider à remettre les mots à l’endroit… « 

Joue ici le charme de ce prince surprenant, à l’habit si peu aristocratique : un jean, trop large et trop court, des baskets, et sur la tête, en guise de chapeau ou de couronne, un château! Et que penser de son nom bizarre, vu son rang social : le Prince de Motordu, ou de celui de sa future épouse, la princesse Dézécolle. C’est ici tout l’art de Pef: réussir à conduire l’imaginaire du lecteur/spectateur dans un espace anti-conformiste, pour qu’un univers poétique prenne forme et nous ouvre les yeux sur l’absurdité en tout genre.

Le travail scénique et musical de Pauline Marey-Semper rend admirablement vivante cette dimension existentielle. Et les riches aventures du Prince donnent aux enfants, un ailleurs, un regard indépendant et créatif sur la réalité quotidienne, une liberté au nom du merveilleux, du rêve, sans honte par rapport aux conventions imposées, notamment à l’école et dans l’apprentissage du savoir. Avec une volonté éthique, l’auteur du Prince de Motordu et Pauline Marey-Semper fidèle au texte, modifient les codes, figures et emblèmes propres au conte traditionnel. Comme ce château sur la tête, à la place de la couronne…

Et, de ce couple princier aux antipodes du personnage-type du conte, le jeux de mots  sur leurs noms, est une bonne illustration. Jules Cellier, parfait, avec un grand corps à l’allure dégingandée, apporte une dimension clownesque attachante au Prince. Il lui donne une extravagance et une justesse théâtrale et philosophique,  dignes de l’histoire. Par son côté anti-héros et son originalité, il crée la surprise puis l’empathie chez les petits comme chez les grands. La transfiguration esthétique, la déformation et l’interprétation, provoquent chez  le lecteur ou/et spectateur, une sorte de catharsis.

Au quotidien, dans notre système éducatif, chez l’enfant mauvais en orthographe, en lecture etc… va naître un sentiment de honte et de différence et d’humiliation. Il devient le vilain petit canard, isolé et triste. Heureusement, le Prince de Motordu est là! Le cauchemar de ne pas être comme l’autre! Les règles du langage auxquelles il ne comprend rien… vont disparaître, grâce à la rencontre avec cet héros original si peu semblable aux autres têtes couronnées ! Apprendre, connaître deviennent alors un jeu passionnant !  

On rit, et on est ému par ces personnages hors-normes. Non par l’exploit héroïque, au sens classique du terme, qu’ils accomplissent, mais par la richesse, non matérielle, de la différence et de l’invention textuelle et par leur liberté d’être. Ici, l’apprentissage, l’école et les chemins de la connaissance quittent leur tenue stricte habituelle pour revêtir des habits de lumières, ceux du rêve et du réel poétique. Ce spectacle plein d’humour, nous familiarise avec la création, nous donne confiance pour entrer dans l’inconnu et faire preuve d’audace.

Spectacle pour jeune public ? Pour tout public ! La conception et l’esprit de l’écriture de Pef,  sa modernité et sa dimension imagée et politique s’adressent avec panache à tous les âges !

 
Elisabeth Naud

Spectacle joué du 5 au 28 juillet, Théâtre de la Condition des Soies, 13 rue de la Croix, Avignon. En tournée à la rentrée.

Adieu Gérard-Henri Durand

Adieu Gérard-Henri Durand

 B5F66BAF-B0B3-4510-8804-57264FA8ADBEIl nous a quittés le 10 août, alors qu’il allait présenter les œuvres de quatre autrices américaines qui lui étaient fort chères : Joan Didion, Tony Morisson, Joyce Carol Oates, Susan Sontag. Une voix s’est éteinte, passionnée de radio, de théâtre, de littérature et de l’Autre.

 Né il y a quatre-vingt six ans à Autun, Gérard-Henri Durand mena une carrière d’enseignant de l’Education nationale avec donc des étudiants en littérature anglaise et de journaliste à France-Culture.  Mais il fréquenta aussi  les auteurs anglo-saxons et américains dont il fut parfois le traducteur et de dramaturges, metteurs en scène et comédiens. Le monde lui parle et il en parle, via le théâtre, les œuvres littéraires…

 Au début des années 1950, Gérard-Henri Durand fait partie du Groupe antique de la Sorbonne dont les tournées le mèneront en Grèce, en Sicile… Le goût pour le grec ancien le conduit à traduire Médée d’Euripide (Actes Sud, 1989). En 1954, non sursitaire, il est appelé et ira trois ans dans le djebel constantinois…  Cette guerre d’Algérie fut  comme pour lui comme pour beaucoup de gens de sa génération une expérience douloureuse de la guerre d’Algérie… Il renoua avec le théâtre après mai 1968 et voyagea aux Etats-Unis où il retrouve le théâtre de rue avec la fameuse compagnie de marionnettes,  le Bread and Puppet de Peter Schumann. Il rencontre aussi Susan Sontag dont il fit la première traduction du Bienfaiteur, puis de Voyage à Hanoi et La photographie (Seuil), enfin Artaud (Bourgois).

Ce passionné de cultures, de mondes «autres» et d’une société meilleure à reconstruire, rencontrA Ivan Illich à Cuernavaca au Mexique. Il collabore à ses deux premiers ouvrages  et les traduit : Libérer l’avenir et La Société sans Ecole (éditions du Seuil, 1971). Il n’était pas peu fier de rappeler sa participation à l’élaboration du concept de convivialité, le mot-clé d’un esprit d’ouverture existentielle.

 A la recherche d’auteurs américains pour les éditions Julliard, Gérard-Henri Durand séjourne dans une réserve indienne, expérience fondatrice et emblématique à partir de laquelle il écrira Le Dieu Coyote (Garnier, 1979 et Phébus, 2004 ). Il traduit aussi Un livre de raison (Julliard) de Joan Didion qu’il connut en Californie. Et il rencontre aussi Vladimir Nabokov deux ans avant sa disparition. Une amitié, si brève soit-elle, qui le fit écrire une préface et traduire L’Extermination des tyrans, Une beauté russe et Brisure à Senestre (Julliard, puis Gallimard).

 Gérard-Henri Durand entre à France-Culture en 1978… Collaborateur du Panorama, il produit aussi de nombreuses émissions de littérature et sur le théâtre, des reportages. Ainsi, résonnait, au cours des années 1990,  Le quatrième Coup,  le  lundi à laquelle nous avons eu le plaisir de collaborer. En compagnie d’une tribune plutôt joyeuse de critiques, chaleureusement accueillis, dont Fabienne Pascaud, Armelle Héliot, Didier Méreuze, Gilles Costaz, Guy Dumur, Odile Quirot, Chantal Boiron, Jean-Pierre Han…  Dans une ambiance bon enfant et joviale, ouverte, mais sans complaisance.

Tous les mois aux Mardis du théâtre, il se penchait plus longuement  avec Yvonne Taquet sur le travail d’un metteur en scène de théâtre, d’un auteur ou d’un comédien. Alain Trutat, Jacques Duchateau, Michel Bydlowski, Laure Adler, Pascale Casanova, Roger Dadoun… comptent parmi ses amis de toujours à la radio. Gérard-Henri Durand poursuivra plus tard son activité littéraire : articles et préfaces, pièces et poèmes… Publiant entre autres et montant Mon frère, mon amy (Les Quatre-Vents, 1993), sur l’amitié entre Montaigne et La Boétie, où il interprétait l’auteur des Essais. Il met aussi en scène Mademoiselle Julie de Strindberg au Centre Dramatique de Rennes. Puis il écrit, monte et joue Robert Desnos, spectacle où joue son épouse, Viviane Mauptit au Théâtre Molière à Paris. Il joue aussi dans Roméo et Juliette monté par son ami de longue date François Roy et dans L’Homme qui rit de Yamina Hachemi. Et au cinéma en 2005 dans Un Couple parfait de Nobuhiro Suwa.

Et il fait nombre de traductions avec ferveur. En 2011, il écrit deux pièces pour La forge des mythes/instant théâtre:  L’homme qui voit et Empédocle  où  il interprète le philosophe.  Il devait encore en septembre présenter le travail de ses amies auteures américaines citées plus haut au Café Vert, un lieu convivial du Pré-Saint-Gervais où il habitait. Il est parti avant, rejoignant deux d’entre elles, Tony et Susan. Nous regretterons cet ami éloquent et nous pensons à son épouse Viviane Mauptit-Durand, et à sa fille Anaïs, qui a repris haut le flambeau de la mise en scène de théâtre, poursuivant ainsi l’engagement paternel.

 Véronique Hotte

La cérémonie d’adieu à Gérard-Henri Durand aura lieu le vendredi 16 août à 13 h au crématorium du Père-Lachaise, Paris (XX ème). Entrée : 71 rue des Rondeaux, métro Gambetta.

 

 

 

 

 

Festival de la Chaux-de-Fonds (Suisse) suite…

 

Festival des arts de la rue à La Chaux-de-Fonds ( Suisse) suite…

Un solo de et avec Emmanuel Gil par Typhus Bronx  (France) Clown qui pique d’a(peu)près Le Conte du Genévrier des frères Grimm (déconseillé aux moins de douze ans)

La petite Histoire qui va te faire flipper ta race (tellement qu’elle fait peur) : une variation sanglante du conte. « Une histoire sordide qu’on devrait enfouir à tout jamais. Une histoire qui, une fois entendue, s’immisce et croupit dans nos cœurs jusqu’à ce qu’on la recrache, plus difforme qu’avant. Une véritable usine à cauchemars. » Les auteurs parlent d’un petit garçon qui a tué sa mère en venant au monde, et qui se retrouve élevé par une marâtre sadique qui n’a d’yeux que pour sa fille légitime. Un petit garçon mal-aimé, mal-élevé, maltraité, manipulé, décapité, recollé, découpé, dévoré…mais finalement réincarné, et bien décidé à se venger ! Parce que la vengeance fait du bien, et parce que le Mal engendre le Mal. Voilà pour la morale. »

Typhus Bronx gère à la fois la musique, les accessoires, l’éclairage, l’entracte, les effets spéciaux… et les spectateurs. En sous-titre : «Pas pour les enfants ! » Un homme arrive avec une pioche : «Ce soir, la peur s’immiscera en vous. Tout le monde a pris son doudou? » Il distribue des doudous  et le public hurle de rire. « l avait transformé sa femme en serpillère ! » Il se tortille avec un couteau et une fourchette, joue trois rôles à la fois, déploie un humour noir et une énergie prodigieuse, inonde de sang  sa blouse blanche.

Puis il déploie un journal à l’écriture enfantine, bourrée de fautes d’orthographe, fait improviser une  fille et un garçon du public. Elle va disparaître sous le plateau et bientôt l’acteur brandit sa tête sanglante à ma main. On se laisse aller à des rires absurdes et bienfaisants. 
Ce clown au nez rouge nommé Typhus Bronx  a suivi l’Ecole du Théâtre du Jour à Agen qu’avait créée Pierre Debauche. Son premier spectacle Le Délirium du papillon avait beaucoup tourné et on pourra le voir la semaine prochaine au festival d’Aurillac. Et il n’est pas près de quitter l’affiche…

Edith Rappoport

Spectacle vu le 11 août à La Chaux-de-Fonds ( Suisse).

Festival Interceltique de Lorient

Crédit photo : C. Pannetier/Le Télégramme

Crédit photo : C. Pannetier/Le Télégramme

 

Festival Interceltique de Lorient:

Celtic Electro +  Peatbog Faeries (Ecosse), Mercedes Peón (Galice), NOON (Bretagne)

 Auteure et compositrice inspirée, interprète multi-instrumentiste, et militante pour les droits des femmes, Mercedes Peón est une artiste régionaliste qui a du cran. Rayonnante, elle défend la culture traditionnelle de la Galice et l’ajuste dans sa foulée créatrice aux sonorités contemporaines. Avec ses  musiciennes tout aussi lumineuses, l’une brune,  Monica de Nut et et l’autre blonde, Ana Fernandez…  Ce trio vaut le détour : en digne icône charismatique de la musique du monde, il dégage une énergie folle aux accents tradi mais aussi rock et électro.

Tambourins et chant du Ribeirana, une danse traditionnelle galicienne  mais avec des sonorités électroacoustiques  qui sont le signe distinctif fort de cette musique. Dotée d’un «lieu de pensée politique», dit-elle, la compositrice chante, joue de la batterie et de la gaïta.  Avec aussi un dynamisme et une fraîcheur communicative, dans une quête de la transe qui a quelque chose à voir avec la dissociation de la voix et du mouvement.

 Souriante et manifestement généreuse, elle invite le public à la suivre sans détour. Son dernier album Deixaas donne la sensation d’un son mécanique et industriel, inspiré par les bruits du chantier naval d’El Ferrol à La Corogne en Galice… Soit quatorze heures d’enregistrement adaptées musicalement en volume, percussions et textures. Avec trois lignes fondamentales de recherche: le travail avec les organisations féministes engagées dans le développement, la construction et la représentation des genres dans les groupes populaires et l’histoire de l’industrie régionale. Mercedes Peón est internationalement reconnue: rock, métal et tradition, caractéristiques d’une diva de la scène ethnique contemporaine .

Auparavant, le public pu apprécier les Peatbog Faeries, originaires de l’Ile de Skye et dont le violoniste vient des Iles Shetland. Une musique  fameuse traditionnelle écossaise… Avec gigues, reel, dance music, jazz, musique africaine,  elle renouvelle le son instrumental diffusée à travers le monde entier celui de la danse celtique.

Violon et cornemuse, guitare, claviers, basse et batterie : Noon prend plaisir à casser les codes en mariant la musique électronique à la puissance sonore de quatre cornemuses traditionnelles de Bretagne. Une belle soirée tempétueuse qui renverse les tranquillités conventionnelles.

 Véronique Hotte

 Espace Marine à Lorient, le 10 août.

Festival des arts de la rue à la Chaux-de-Fonds (suite)

Festival des arts de la rue à la Chaux-de-Fonds (Suisse)
Quizas, acte poétique radical d’Amandine Vandroth et Maeva Lamb (Belgique)

Ces créatrices  s’interrogent sur les liaisons amoureuses et la jalousie;  «Je veux absolument savoir qui est cette femme avec laquelle il a dormi ! « (…) « J’allais tellement mal, au bout de trois semaines, on jouait  Les Liaisons dangereuses ! Cette trahison, ça fait six mois, et il y a le visage de ma copine Aurélie qui s’affiche ! Et là, ça a été la fin, elle m’a écrit une lettre en me suppliant de ne plus jamais lui adresser la parole, elle est partie en Argentine, ça l’a complètement brisée, anéantie. » (…)

« Quizas disent Amandine Vandroth et Maeva Lamb, est une envie d’aller au-delà des chemins balisés du théâtre de rue de ses petites cours fermées,  L’espace du corps, du verbe érotique et de la pensée y sont intimement liés . » ( …)  « Au cœur de notre travail, l’humain dans sa complexité, ses manques, ses souffrances, ses joies, sa grâce, son éclat, ses ridicules. Questionner le couple, analyser la figure du prince, de la princesse charmant(e) et son rôle dans notre éducation, nous les hommes et nous les femmes. Venir questionner l’amour, ce mystérieux sentiment qui nous traverse tous, nous rassemble, nous émeut, nous fait peur et parfois nous déchire. Ce sentiment continuellement présent, que l’on peut apercevoir au coin d’une rue, sur une terrasse de café, au quai de la gare ou dans un parc… » Nous aimons la rue, précisent ces jeunes femmes, parce qu’elle permet la rencontre de l’autre et déclenche dans son côté brut et direct, un besoin de contact et d’échange humain; nous avons envie d’y jouer parce qu’il nous semble que c’est aujourd’hui plus que jamais des valeurs à défendre et à ne pas oublier. »

Cette danse dans la rue correspond en fait à une parole qui veut sans doute  être  une réponse au « constat d’un jugement présent souvent négatif, parfois péjoratif et stigmatisant vis-à-vis du choix ou de l’envie d’indépendance et de liberté amoureuse et sexuelle de la femme, là où l’homme lui serait considéré comme « un Dom Juan ». Cette pensée là, et ce depuis des millénaires, c’est notre société elle-même qui la véhicule et la transmet de génération en génération. »

Les paroles sont souvent cinglantes: « Notre amour est comme un chien qui a fait son temps. » (…) « Dans la réalité, John le prince charmant, n’est jamais revenu. » (…) « Aujourd’hui, c’est la surconsommation, quand je suis fatiguée, je jette. » (…) « Avant de te connaître, je n’avais jamais passé plus de dix minutes avec une femme sans m’ennuyer. Dis, est-ce que tu m’aimes ? »

Les jeunes femmes dansent entre deux rangées de spectateurs, puis l’une derrière l’autre. « C’est la plus bizarre des émotions qui existe, l’amour ! » Puis elles  se perdent dans la foule. Un spectacle aux frontières de la danse et du théâtre qui ne peut laisser indifférent…

Argile par le Lockart (Suisse)

buskers sitTrois filles et deux hommes sont assis sur des chaises, on entend des publicités audiovisuelles. Ils esquissent des mouvements de gymnastique, jusqu’à ce qu’une fille balance de l’argile sur la tête de l’un de ses compagnons. On l’en enduit sur tout le corps, puis les manipulateurs à leur tour s’enduisent aussi d’argile. « C’est la guerre, de vrais réfugiés, des criminels! » Ils esquissent des mouvements lents, voluptueux, puis se déhanchent dans un silence total.

Immobiles sur leurs chaises, ils tombent par terre, se relèvent, nous dévisagent, se titillent sur la musique, puis se regroupent en bouquet à quatre pattes. Etrange !

Edith Rappoport
Spectacles vus  le 9 août à la Chaux-de-Fonds ( Suisse).

Festival Interceltique de Lorient « Yann-Fanch Kemener : Tremen en ur ganan ( Passer en chantant)

Festival Interceltique de Lorient

Yann-Fanch Kemener : Tremen en ur ganan (Passer en chantant)

 Unknown-2 23.41.46Ce chanteur traditionnel et ethno-musicologue, l’une des voix les plus célèbres en Bretagne, s’est éteint le 16 mars  dernier  à Trémeven (Finistère), des suites d’une longue maladie. Il avait consacré sa vie au chant et à la langue bretonne. Le documentaire que Ronan Hirrien a réalisé pour France 3,  a été projeté au  Cinéfil, en breton, sous-titré en français. Un film émouvant et poétique qui retrace le chemin de ce chanteur  aux quarante-cinq ans de carrière, via un dialogue de grande sincérité entre le cinéaste et lui.

La proximité de la mort que  Yann-Fanch Kemener assume avec lucidité, donne à son propos une force tendue, métaphorique d’une existence entière vouée à l’art. Passer le temps imparti à sa vie est le lot de tous mais sa disparition est trop tôt advenue. Il n’en finissait pas de chercher, de découvrir et créer. Mais le chanteur ne manifeste ici aucune amertume ni plainte et est heureux d’avoir pu consacrer ses instants comptés à sa passion pour la langue et le chant bretons, qu’il a contribué à faire connaître… Il regrettait même de n’avoir pas œuvré davantage.

 Né en 1957 à Sainte-Tréphine (Côtes-d’Armor) en Haute-Cornouaille, au cœur du pays Fanch/Plinn, aux limites de la région de Vannes, il vit dès son plus jeune âge dans la musique traditionnelle des chants quotidiens comme la gwerz et le kan-ha-diskan.  A la chapelle Saint-Trémeur de Sainte-Tréphine, il indique la présence d’une cavité que les très jeunes enfants devaient emprunter pour s’ouvrir au monde. Un rituel qu’il a dû lui-même accomplir même s’il ne s’en souvenait pas. Et depuis, il a parcouru le monde entier, dit-il, fier de sa curiosité inlassable des autres.

De langue maternelle bretonne (son père ne parlait que breton et la mère, breton et français) il est issu d’une famille modeste de chanteurs et chanteuses traditionnels, du côté maternel et de chanteurs et danseurs du côté paternel au pays de Fisel de Glomel. Pris très jeune sous l’aile d’artistes avertis, il suit le chemin d’une transmission qui s’est faite «naturellement » mais il lui a fallu ténacité et patience dans sa collecte de chants… Une jeunesse à côtoyer les anciens pour acquérir leur savoir et leur sagesse, en saisir les moindres nuances de signification, se mettre à leur écoute… Il a su prendre la peine de retranscrire airs et paroles. L’important, dit la mère au petit garçon, c’est le mot bien frappé, la note juste, l’accent à la rime : il lui plaisait ainsi de s’exprimer par dictons.

Le parcours élémentaire de formation est ici évoqué. Et le jeune homme se rendait chez les uns et les autres pour recevoir, à la source, les chansons dont ils sont porteurs. Cahier et crayon en main pour ce collecteur de paroles et mélodies, muni aussi d’un magnétophone qu’il avait réussi à s’acheter après avoir travaillé tout un été. On voit le futur artiste, cheveux longs et pantalon pattes d’éléphant des années soixante-dix, descendre d’une voiture qui le conduit chez une interprète qui chantera pour lui. L’adresse aux plus âgés est un repère existentiel pour le chanteur. Yann-Fanch Kemener évoque ainsi Albert Bolloré, Eugène Grenel… et bien d’autres.

Influencé par les voix des plus âgés, Mme Bertrand et consorts, le chanteur alterne gwerzioù et airs à danser en fest-noz, avec Marcel Guilloux,  Erik Marchand… Sont évoqués dans ce film, La Ballade de SkolvanGousperrou ar ranned et La Grande Passion, Chants profonds de Bretagne ; le groupe Barzaz, l’album Kerzh ’Ba ’n Dañs’ avec Skolvan ; L’Héritage des Celtes de Dan ar Bras ; Didier Squiban, avec qui il enregistre trois albums de «gwerz de chambre» ; ses duos avec le violoncelliste Aldo Ripoche  et ses chants à partir de Yann Ber Kalloc’h, Xavier Grall, Emile Masson, Angela Duval…

Portrait-lateral - copie En 2016, il crée le Yann-Fanch Kemener Trio, avec Erwann Tobie et Heikki Bourgault, qui anime les fest-noz. Nous les voyons travailler chez lui à Trémeven. Reste dans les mémoires et à travers l’œuvre discographique accessible, le souvenir d’une voix absolument pure et élevée qui perce le silence. Une voix cristalline à l’écoute de la nature proche, vent, soleil et pluie. Sont ici filmés les paysages bretons poétiques de campagne et de bords de mer, roches et étendues verdoyantes, paisibles ou accidentées, avec des arbres aux lourds feuillages frémissants,  ou un oiseau se posant avec délicatesse sur les croix de pierre des tombes. Et du plus loin que le chanteur-voyageur est allé, c’est à ses racines, à son bourg de Sainte-Tréphine, berceau de sa formation quand il était encore enfant, qu’il revient en songe.

On le voit chanter, invitant son corps qu’il vouvoie, à le quitter bientôt. Au-delà des cendres qui s’envoleront, perdure sa présence spirituelle. Fulgurance d’une vie trop vite suspendue dont le rayonnement brillera longtemps.;. Une figure que le documentaire de Ronan Hirrien restitue au mieux, saisissant le petit garçon, qui, comme sur un dessin d’album, chante debout sur son lit, en chemise de nuit… Sa mère est venue le réveiller pour que son oncle en visite entende le talent sûr de Yann-Fanch. Un héritage familial capté de main de maître.

 Véronique Hotte

Documentaire vu le 7 août au  Cinéfil,  Auditorium du Cercle Saint-Louis, 11, place Anatole Le Braz, Lorient

 

Plage des six Pompes Festival international des arts de la rue à La Chaud-de-Fonds (Suisse)

Plage des six Pompes

Festival international des arts de la rue à Chaud-de-Fonds(Suisse)
Zataiev par Carnage Productions (France)
ZATAIEVE-VIGNETTE-2-18-06-19Nous sommes assis devant deux armoires noires  élégantes. Stéphane Filioque présente Elodie Parmentier et Nicolas Prieur qui  vont interpréter une pièce publicitaire russe qui a remporté le prix Parmentier, «  une association dont le papa d’Elodie est président ! » Ils se mettent alors  à parler avec un fort accent russe. Il fait des essais de micro infructueux, précisant que leur régisseuse accouche ! Il s’emmêle dans les fils, les tire et on assiste à un écroulement. «L’entreprise Zataev a su rebondir pour vendre ses armoires. Nous allons tenter de reconstituer cette époque. Entrons de plain pied dans la grande histoire d’armoire de Ludmilla Zataev !  On la croit perdue, mais ils reprennent !» Il s’essaye sans succès à lancer de couteaux et à attraper un ballon qu’il finit par  percer d’un couteau. 

« Pour quitter son pays, il faut beaucoup de désespoir, Tarek détestait les papiers ! » Il distribue du papier toilette au public et à sa partenaire  qui le déploie entre se mains, réussit à le couper en petits morceaux avec son fouet : «Tarek complètement taré ! » Puis il se déguise en Lucifer et se soumet au fouet de sa partenaire qui coupe la glace qu’il déguste. Même scénario avec une scie sauteuse qui coupe une planche percée d’un trou où sa partenaire a enfilé sa tête.  D’autres numéros, aussi dangereux que comiques, achèvent ce duo créé par un grand routier des arts de la rue.

Et les Pigeons n’auront que des restes par Pindozor Prod ( Suisse)

C’est une création de de la metteuse en scène Maxine Reys, formée à la Manufacture de Lausanne.Un guide ou plutôt un charlatan nous emmène visiter les bas-fonds de la ville, un  collège avec des fossés où poussent des arbres, et des souterrains inquiétants. On a du mal à percevoir le sens de cette course, malgré les efforts de la compagnie qui crée son premier spectacle avec un texte inexistant On est seulement surpris par la structure de cet immense collège que l’on arpente avec surprise. Mais il y a encore du travail pour donner à ce spectacle une vraie dimension.

Les Madeleines de poulpes par Kadavresky

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Un, deux, trois quatre danseurs ridicules. Un cinquième apporte des skis que ses compagnons chaussent. Ils se penchent en avant, en arrière, périlleusement, se dandinent  aux rythme de la guitare et de claquements de doigts. Toujours sur  leurs skis,  ils dansent accompagnés à l’harmonium. Un garçon chevelu tourne avec des sangles autour d’un mât, un autre se suspend au sommet de la structure. Après un duo de guitares enlacées, on assiste au strip-tease d’un gros homme à lunettes qui s’exhibe torse nu à la tribune. Quatre guitaristes s’empilent en pyramide.

Sauts périlleux arrière, valse et claquettes avec des skis, remontée époustouflante avec des sangles… Périlleux, inénarrable et plein d’humour, ce spectacle de Kadavresky remporte,  haut la main, la palme de la Plage des Six Pompes. Après L’Effet Escargot créé en 2012 joué  quelques 250 fois en France et à l’étranger,  Les Madeleines de Poulpe  un spectacle entièrement muet, en dit long sur Marcel Proust ! 

Les Drapeaux humains par la Compagnie du Cirque ( Canada)

Dominique Lacasse et Karen Gaudreau  se font face. Elle, en robe de mariée, jette son voile et se suspend à un cercle métallique, tourbillonne, fait le grand écart. L’homme la regarde en faisant mine de chanter. Elle s’allonge puis s’assied en équilibre sur le cercle. A son tour, lui se perche sur des bouteilles avec ses mains. Ils sont à présent en étoile autour du cercle. On retient son souffle devant ces exercices insolites et périlleux.

66722347_498786620863334_3887109663904235520_n__la_plage_showtime_1200_2Et alors par la compagnie de danse urbaine P3 Crex : Passion, Pleasure, Progress ( Suisse)

Un, deux, trois, puis un quatrième homme s’agitent sur un banc. La musique monte, ils se tiennent droit et s’agitent en rythme, Il sautent et tournent au son d’un tam-tam. Trois restent debout autour de l’un d’eux,  assis sur le banc. « Ici c’est chez moi, c’est mon banc ! » L’un porte le banc sur son dos mais on le lui arrache. Un autre arrive qui aide à porter le banc avec celui qui est assis dessus. On assiste à une belle gesticulation. Le duo du banc frappe dans ses mains, repris par le public. Ensuite un solo sur le banc fait hurler le public : « On est tous différents ! » Un travail chorégraphique ironique et subtil.

Fantôme ( Bright Side) par la compagnie des Ô Moselle (France)

Capture d'écran 2019-08-10 17.24.30 copieDevant une grande fresque peinte sur un mur de la ville, trois filles assises sur des sacs de sable attendent Raphaël. L’une d’elles prend un sac, le vide par terre, suivie par les autres. On étale des tubes installés en carré pour simuler une maison, « Le foyer idéal, à table pour manger ! »  Il est question de football. Un musicien attablé à un guéridon roulant, orchestre leurs déplacements. Elles réinstallent un nouvel espace, mettent des chapeaux et des nez de clown. Le public est au centre des farandoles, une fille se fait hisser à bout de bras au sein de la foule. Elle peint ensuite une flèche blanche sur le sol et s’éloigne en courant. La Compagnie des Ô avait monté Petit Klaus et Grand Klaus que nous avions vu il y a des années.

En attendant le début de la représentation, pendant que les spectateurs finissent de s’installer, l’un des acteurs offre au public un petit verre d’un whisky rare et présentent un maillot de football, celui de la coupe du monde en Suisse en 1954, une époque où les Français mettaient trop d’agent dans les banques suisses. « C’est long  onze mois sans la Plage des Six Pompes ! »

« Voici l’histoire de Boy, l’enfant sans nom ! ». L’acteur choisit les  personnages dans le public : « J’appelle le Prince, le Roi, la Princesse ». Il revêt des spectateurs d’accesoires, met en scène quelques séquences qui font beaucoup rire le public mais la pluie se déchaîne et la compagnie doit plier bagage.

Edith Rappoport

Spectacles vus les 6 et 7 août au festival de La Chaud-de-Fonds.

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