Poésie debout à Bédarieux

P1060865

trio l’Air du temps ©JL Verdier

Le festival Poésie debout à Bédarieux

 Cette commune occitane de quelque six mille habitants, lovée au bord de l’Orb, au pied du Larzac, a créé son festival de poésie. «Que peuvent les poètes quand le spectacle du monde se fait de plus en plus désolant, livré aux plus infâmes résurgences et à tous les anathèmes possibles ? », demande André Velter, (prix Mallarmé 1990 et Goncourt Poésie 1996), parrain de cette première édition.  Réponse : dans ces paroles de résistance qu’opposèrent aux régimes fascistes René Char ou Antonio Machado tous deux célébrés ici. Sur l’affiche du festival, le visage du poète espagnol, croqué par Ernest Pignon-Ernest.

Textes, musique et cinéma vont, trois jours durant, entraîner les spectateurs sur ces chemins de liberté. Des scènes ouvertes à d’autres voix et un marché des éditeurs de poésie se sont tenus sur la place Pablo Neruda. Et, dans le grand parc de la ville, on a pu entendre Thierry Riou chanter les vers de Victor Hugo, mis en musique par Georges Brassens, de Charles Baudelaire transposés par Serge Gainsbourg et de Louis Aragon, tels que Léo Ferré les a transmis. Avec Marc Roger à la guitare manouche et Jean-Philippe Cazenove à la contrebasse, le chanteur  forme le trio L’Air du temps et donne un récital aux accents originaux, teintés par son long séjour au Portugal. Et on a projeté plusieurs films en écho à ces poètes. La ville inaugurera bientôt un nouveau complexe trois salles, baptisé Jean-Claude Carrière, en hommage à cet enfant du pays ( il est né à Colombières-sur-Orb), invité d’honneur du festival.

Caminante (Cheminant) d’Antonio Machado, conception d’Anne Alvaro

P1060919

Pedro Soler, Anne Alvaro, Gaspar Claus ©Ï¬ Verdier

Qui, mieux que lui, se tint debout en poésie : « Cuando el jilguero no puede cantar. Cuando el poeta es un peregrino, Cuando de nada nos sirve rezar. Caminante no hay camino, se hace camino al andar… Golpe a golpe, verso a verso » ( Quand le chardonneret ne peut chanter. Quand le poète est un pèlerin, Quand il ne sert à rien de prier. Marchant, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant… Coup par coup, vers par vers).

Sur ce thème de la pérégrination, Anne Alvaro trace un parcours dans l’œuvre de l’écrivain espagnol : des textes inspirés par sa terre natale, ses rêveries enfantines, sa confrontation avec la mort ; chants de solitude ou vers enjoués dédiés à la nature et aux travaux des champs… Accompagnée par des musiciens hors-pair : Pedro Soler avec sa guitare nerveuse -un grand du jazz et du flamenco- et Gaspar Claus avec son violoncelle endiablé répondent à la comédienne qui scande la langue espagnole avec chaleur. Pour le plus grand plaisir du public de la région, en majorité hispanophone,  comme Antoine Martinez,  maire de Bédarieux, ancien professeur d’espagnol.

Ce cheminement d’une grande ferveur dévoile le pouvoir du poète. Sans doute son efficacité peut être contestable, face à la férocité des oligarchies, milices et clans, à l’obscurantisme partout renaissant. Pourtant, confiera plus tard un militant chilien du MIR, les chansons d’Antonio Machado lui ont permis, ainsi qu’à ses camarades, de tenir le coup quand ils étaient dans les geôles du général Pinochet, en 1971.

 Serge Pey et la boîte aux lettres du cimetière, documentaire de Francis Fourcou

 Prenant Antonio Machado au mot, Serge Pey chemine avec quelques complices du 16 au 31 mai 2014, depuis l’avenue Antonio Machado à Toulouse, au cimetière de Collioure, pour apporter des lettres adressées à son homologue d’outre-Pyrénées. « Le poète est un facteur », dit ce fils de Républicains espagnols (prix national de poésie 2017). Il écrit sa poésie sur des bâtons de pèlerin soigneusement ornés mais compte aussi nombre de livres à son actif.

Suivi par la caméra bucolique de Francis Fourcou, il nous invite en poésie, en passant par la maison où vécut et mourut Joë Bousquet (1897-1950) à Carcassonne, et en visitant les châteaux cathares, hauts lieux de résistance…  Et l‘on entend, chantés dans le vent ou dans quelques petites salles du village, les vers inspirés du poète espagnol, mêlés à ceux du marcheur occitan : « Nous écrivons nos poèmes pour ne pas trébucher ». Et pour ne pas oublier ces réfugiés morts en 1939, sur les plages ou dans les camps d’internement des Pyrénées-Orientales… Et les suivants…

 Sur les pas de Rûmi d’après Le Livre de Chams de Tabriz de Mowlânâ Djalal al-Din Rûmi, traduction et lecture de Jean-Claude Carrière et Nahal Tajadod

 

jean-claude Carrière et sa femme

Nahal Tajadod et Jean-Claude Carrière ©JL Verdier

Jean-Claude Carrière et son épouse nous embarquent un peu plus loin, dans la poésie persane du XIII ème siècle, sur les pas d’un des plus grands poètes du Moyen-Âge. L’écrivain et scénariste, avec une soixantaine de films à son actif, avait déjà flirté avec la littérature orientale en adaptant du sanskrit Le Mahâbhârata, en 1985, pour le spectacle éponyme de Peter Brook, avec lequel il collabora pendant trente ans.

Ce «conteur d’aujourd’hui», selon ses termes, s’attaque cette fois, avec son épouse, à un grand texte du soufisme. Nahal Tajadod, issue d’une famille d’érudits iraniens venue en France en 1977, connaît bien Mowlânâ Djalal al-Din Rûmi pour avoir écrit sa biographie romancée : Sur les pas de Rûmi. Pour Poésie debout, le duo nous présente, en français et en persan, des extraits d’un ouvrage du grand mystique soufi, le Diwân-e Shams-e Tabrîzî qu’ils ont traduit ensemble. Ce recueil de ghazal (chants d’amour mystiques à l’instar du Cantique des Cantiques de La Bible ) a été inspiré à Rûmi par son maître spirituel Shams ed Dîn Tabrîzî . Ce derviche errant, vêtu de noir, venu d’Iran, fit naître chez son élève de magnifiques vers, qui célèbrent la beauté du monde.

La langue persane, scandée par Nahal Tajadod, révèle la rythmique envoûtante de ce texte fait pour la transe d’un derviche tourneur, paume gauche au ciel et droite vers la terre, comme en union avec le divin obtenue par l’émotion ou l’ivresse de la musique et de la danse. Rûmî, inconsolable après le mort de son mentor, le retrouve en lui-même à travers cette transcendance. Il «divague» et chante sa métamorphose : «Je suis ce soudain-t’avoir-vu…».

Ce livre nous permet de suivre pas à pas le chemin du mystique: égarement du cœur, perte de l’être, délire obscur, lumière enfin, et sagesse, et silence : « Ce mo­ment où l’amant arrive, fais si­lence./ Il sait sans parole, silence…/ Tes tournoiements à toi, il les sait, celui qui/ Là-haut tourne la roue, silence./Chaque pensée il fait oi­seau. Dans l’autre monde /Il leur donne le vol, silence…/ Ne dis mot des deux uni­vers. Il te conduit/ Vers l’unique couleur, silence. »*

Loin d’être aride, la langue est imagée, évoquant les éléments, une nature fourmillante de vie sous un ciel plein d’oiseaux. Passant de l’ombre à la lumière, un voyage d’une grande intensité devant un public nombreux et recueilli…

 Energie noire récital d’André Velter et Olivier Deck

P1060892

André Velter et Olivier Deck © JL Verdier

La musique donne son plein souffle à ces textes et André Velter envisage d’éditer avec le compositeur deux albums de chansons : « Des voix comme autant de soleils de / sangs rouges ou noirs./ Musique improvisée en terrains / découverts,/ jazz en partance, jazz torero/ avec des galops d’ombre et des charges /de feu.  »

Une grande énergie émane de ces écritures vagabondes composées dans les bistrots de ports, à bord de cargos, comme autant d’appels à prendre le large :  «Par la seule magie de leurs noms/ il est des villes perdues ou non/ d’Aden à Zanzibar/ qui chantent dans nos mémoires.

 Poesia sin fin d’Alejandro Jodorowski

 Qui mieux que ce grand saltimbanque chilien, féru de grotesque, pour clore en beauté ce festival inventif.  Clown et marionnettiste avant de s’exiler en France puis transfuge du surréalisme, il fonda le mouvement Panique, avec Fernando Arrabal. L’inclassable et infatigable créateur, homme de théâtre, cinéaste et auteur de bandes dessinées, évoque dans ce film baroque, son enfance et les prémisses de sa carrière artistique au Chili. Alors que son père souhaite qu’il devienne médecin, le garçon rêve de devenir poète. Après avoir rompu avec sa famille, il fréquenta les milieux artistiques de Santiago et rencontra notamment des poètes comme Enrique Lihn, Nicanor Parra ou Stella Diaz Varin… Nous entrons avec lui dans un univers fantasque, truffé de gags naïfs et d’obsessions récurrentes.

Poesia sin fin regorge de trouvailles amusantes : atmosphères kafkaïennes, comme ce café Iris peuplé de vieux somnambules  ou ébats érotiques avec des naines et des ogresses… Au dénouement, le réalisateur apparaît en vieil homme sur l’écran, et force le jeune homme de jadis (interprété par son fils, Adan),  à se réconcilier avec son père (joué par son  aîné, Brontis) – ce qu’il n’a jamais réussi à faire dans la vie.

Alejandro Jodorowsky et ses enfants se trouvent ainsi réunis au présent, dans une étonnante mise en abyme temporelle. Sur le mode “psycho-magique”, pour citer son expression, cette autobiographie hyper-stylisée, fondée sur des moments vécus ou imaginaires, prouve que l’artiste protéiforme n’a rien perdu de son élan et de sa verdeur pour tisser un poème sans fin…

 Ce premier festival d’une grande exigence artistique a fait son plein de public, ce qui n’était pas gagné pour cette petite ville. Preuve qu’avec un programme ambitieux et de qualité, la poésie tient toujours debout.

 

Mireille Davidovici

 Le festival Poésie debout s’est tenu à Bédarieux (Hérault) du 1er au 3 août

 *Le Livre de Chams de Tabriz, traduit et annoté par Mahin Tajadod et Jean-Claude Carrière, est publié aux éditions Gallimard (1993).

 

 


Archive pour août, 2019

Festival Interceltique de Lorient, Pleins feux sur la guitare celtique :

Festival Interceltique de Lorient, Pleins feux sur la guitare celtique :

Vair (Ecosse)

22140974_1484364484994232_1912925487350197540_n Une belle soirée, dédiée à l’art de la guitare. En première partie, quatre garçons venus des îles Shetland.  Vair a une énergie débordante  pour unir mélodies traditionnelles et contemporaines. C’est l’un des derniers groupes apparu sur la scène musicale traditionnelle. Ces instrumentistes et chanteurs font partie des talents prometteurs des îles Shetland. Ils ont débuté au Shetland Folk Festival en 2012, et longuement ovationnés, ont depuis connu un grand succès auprès du public et des critiques.

En 2016, il participe au “Celtic Connections”, puis deux ans plus tard, sort un album enregistré en public A Place In Time. Les îles Shetland  ont toujours un impact sur leur style musical mais Vair s’inspire aussi des folklores écossais et irlandais, et du bluegrass américain avec ses sonorités repérables. Avec guitare, mandoline, banjo, un  instrument de musique inventé au Pérou au XVIII ème siècle mais aussi percussions comme le cajon. A l’origine, une simple caisse en bois destinée aux  fruits ou aux poissons, un matériau rustique auquel les esclaves de tout temps avaient eu accès. L’instrumentiste est assis sur le cajon et ses mains agiles battent en rythme. Vigueur et puissance cette musique possède un souffle régénérateur qui séduit le public! Il  en redemande et exige un rappel…

Jean-Félix Lalanne et Soïg Sibéril

soig-siberil-jean-felix-lalanne-c-eric-legret-webQuand ces monuments de la guitare acoustique se retrouvent, résultat garanti. Après le succès de leur album et de la tournée Autour de la guitare celtique,  ils poursuivent leur aventure enivrante avec un goût prononcé pour la mélodie, l’harmonie et le rythme de la musique celte. Avec  un  riche répertoire de compositions de l’un et de l’autre et des arrangements acoustiques et électriques. Jean-Félix Lalanne enrichit les différents climats par l’usage fragmentaire de sa guitare blanche synthé. Une musique d’âme et de corps… Leur duo de guitares est aussi éblouissant sur le plan technique : « picking » et jeu aux doigts avec efficacité. De Back to Celtic Guitar, leur dernier CD, ils offrent quelques morceaux au public ébloui…

La musique celtique pour le Niçois Jean-Félix Lalanne qui vit près de Saint-Paul-de -Vence, dans un village médiéval, ouvre à toutes les possibilités. Berceau de la pop, c’est pour lui l’union parfaite entre lyrisme de la mélodie, harmonie et subtilité du rythme. Et quelle que soit la musique : classique,  jazz, «finger style» ou celtique, s’impose un travail expressif… Une amitié et une complicité existe manifestement entre ces interprètes. Une corde casse sur la guitare de Jean-Félix Lalanne… Et Soïg Sibéril prend le relais et joue un morceau en solo, le temps de la réparation. Une belle soirée musicale…

Véronique Hotte

Festival Interceltique, Théâtre de Lorient, le 8 août.

 

Festival Interceltique de Lorient: Martin Hayes Quartet (Irlande) et Milladoiro (Galice))

Festival Interceltique de Lorient

 Martin Hayes Quartet (Irlande)

6AE917F3-94B5-43FD-B657-12CD24F079CF Une invitation à découvrir le Nord et le Sud de l’arc celtique.Célèbre pour ses sonorités à la fois traditionnelles et contemporaines, le Martin Hayes Quartet est composé du virtuose irlandais du fiddle, accompagné de son complice à la guitare, Dennis Cahill, et de musiciens new-yorkais talentueux, Liz Knowles, au violon et Doug Wieselman, à la clarinette basse.

 Déjà venu au Festival Interceltique de Lorient il y a trente ans, Martin Hayes, figure d’une musique irlandaise éternellement vivante et reviviscente, est là en 2019 pour animer, entre autres manifestations, une master class de fiddle. Originaire de Feakle, un village entre Galway et Limerick, fils et neveu de joueurs de fiddle, il a commencé le violon à sept ans, et a intégré le groupe paternel à treize ans…

 Soit la belle leçon musicale d’une existence consentie et dévolue à l’instrument-roi.  Apprendre le violon en regardant, en écoutant et en essayant. Martin Hayes définit son art comme une musique d’oreille que tout le monde reprend. Des morceaux simples et doux à l’origine, des créations paternelles qu’il joue et que suivent des variations libres et fuyantes à l’infini, un flux mélodieux évanescent. Et le rythme s’impose, comme la joie et la mélancolie,  pour le plus grand plaisir du public. On a le sentiment d’un contact privilégié et sensible avec la musique irlandaise dont a aussi pleinement conscience cet artiste du violon. Il reconnaît avoir appris encore davantage en frayant avec les styles présents à Chicago, où il s’installe en 1985. Pour lui, cette musique est une langue à part entière, qu’a entendu à merveille un public à l’écoute et heureux d’en comprendre les subtilités.

 Milladoiro (Galice)

7393CDA2-BA8A-4CF1-B60B-41E52505F49ALes Galiciens qui ont leur propre culture. Ce  ne sont ni  des Madrilènes, ni des Catalans, ni des Andalous… Des influences européennes  ont marqué leur musique traditionnelle, à travers le passage qu’a représenté Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle se met d’emblée en relation avec d’autres communautés: authenticité de l’appartenance à une culture et capacité de recréer. Le groupe Milladoiro a cet art de revisiter des morceaux traditionnels, créant en même temps un nouveau répertoire que les Galiciens, comme les autres, ont reconnu aussitôt.

 Sans qu’il y ait de chef, raconte Xosé V. Ferreiros, membre fondateur du groupe  mais la promotion réfléchie d’un travail communautaire est sans doute la raison de l’entente qui perdure entre les six membres du groupe, entre discussion et critique. Trois des fondateurs sont à l’œuvre depuis quarante ans, et trois sont des « nouveaux» mais le dernier a été accueilli dans le groupe, voilà déjà dix ans. En guise de compositions, des mélodies typiques des chants de ce pays, avec les cornemuses galicienne et irlandaise, le bodhran, le tambourin, la vielle à roue, la flûte, la clarinette, le violon, le tin-whistle, le bouzouki et autres instruments.Une musique généreuse qui envoûte et emporte le public dans ces moments festifs. La soirée à l’Espace Marine s’est achevée dans une ambiance maîtrisée, infiniment chaleureuse et qu’a saisie d’instinct un public averti.

 Véronique Hotte

 Espace Marine, Lorient, le 7 août.

Festival Interceltique de Lorient. Trois Lettres de Sarajevo par Goran Bregovic

Festival Interceltique de Lorient

Trois Lettres de Sarajevo par Goran Bregovic et l’Orchestre Symphonique de Bretagne.

 84799925-5173-49F3-8C66-D2984B438304De la rock star des Balkanns invité ici en 2009, on garde le souvenir éblouissant  de son passage. Il revient à l’Espace Marine offrir aux Lorientais -des connaisseurs-, sa nouvelle création. Le compositeur et musicien serbe est accompagné de son populaire orchestre des Mariages et des Enterrements. Son entrée royale sur le plateau fait sensation, venant du plus loin de la salle, initiant un défilé de cuivres splendides et de sons caractéristiques des fanfares si attachantes des Balkans avec bonne humeur et plaisir… Comme une apparition fantastique de conte d’enfance.

Goran Bregovic et ses compagnons font une apparition tonitruante et  l’Orchestre Symphonique de Bretagne, dirigé par Aurélien Azan Zielinski, a déjà commence à jouer et  donne la tonalité à venir. Ces formations œuvrent pour une création musicale généreuse et citoyenne, tournée vers les possibilités des hommes à vivre bien ensemble. Sarajevo, capitale de la Bosnie-Herzégovine, emblématique des espoirs d’une humanité accomplie, est une ville où les communautés diverses vivaient plutôt en paix ,durant le période communiste du Maréchal Tito. Résonnaient alors les échos sonores de cette cité multiculturelle, venus des églises, mosquées et synagogues.

Les musiques, classique pour les Chrétiens, klezmer pour les Juifs, et orientale pour les Musulmans, s’interpénétraient alors, s’influençant les unes les autres, vivantes. Goran Bregovic, vieux complice d’Emir Kusturica, a fait de « sa » musique, le récit symbolique possible de l’histoire de Sarajevo, un carrefour des civilisations avant son explosion tragique provoquée par les oppositions, les conflits et une guerre mémorable. Ce concert est une ode à la paix et à l’entente entre les peuples, hors de toute élévation de mur tangible ou de barrières mentales. A la fin du spectacle, la chanson Kalachnikov que reprend la salle est significative. Quand le clairon de la fanfare sonne, instrument militaire par excellence, Goran Bregovic invite la salle entière à hurler un ironique : « Chargez ! ». Les trois lettres qui concilient les trois religions : chrétienne, juive et musulmane, message de paix et de réconciliation que nul dieu ne crée, mais les hommes seuls. Goran Bregovic  avec sa chaleur et sa générosité est entouré de son incroyable Orchestre des Mariages et Enterrements, composé de cuivres gitans, de cordes et chanteuses bulgares, nourri de l’esprit populaire des jours qui passent, de la vie qui suit un cours irréversible.

Sur scène, la joie est visible et perceptible par tous: les musiciens de l’Orchestre Symphonique de Bretagne sont aussi de véritables passeurs, au service de la transmission d’un patrimoine universel d’ouverture. Compositeur mais aussi musicien traditionnel, Goran Bregovic s’amuse des styles et des techniques diverses, en restant lui-même. Le violon est son instrument métaphorique, faisant coexister les styles klezmer, classique et oriental, sur trois pièces instrumentales pour des solistes originaires des Balkans, du Maghreb et d’Israël.Un voyage musical avec les envols de solistes violonistes, une leçon de musique et d’humanité, ouverte et promouvant l’accueil. Sensibilité, émotion, les caresses plaintives du violon gémissent du bonheur d’être. Un concert généreux, envoûtant d’énergie et de liberté vers lesquelles tous se laissent aller. Ambiance festive et beau désordre, une alchimie humaine irrésistible….

Véronique Hotte

Festival Interceltique de Lorient, Espace Marine, le 6 août.

Festival international des arts de la rue à La Chaux-de-fond

Festival international des arts de la rue à La Chaux-de-Fond (Suisse)

Don’t worry par la compagnie du Long Raccourci

Image de prévisualisation YouTube

Un duo sur la blessure physique: les acteurs, un genou bandé pénètrent en boîtant dans l’espace de jeu et s’écroulent sur une chaise, font des gestes sur une chanson : Don’t worry, be happy !  Le garçon se dandine devant la fille assise qui se lève aussi en boîtant. Elle marche sur les mains, fait la roue et le grand écart, semble disloquée.

Son partenaire la soulève et la reconstruit. Ils font le pont, puis le poirier et s’entremêlent. «Jeux de mains, jeux de pieds, chaque jour, nous en apprenons un peu plus. » Ils font un commentaire sur le fonctionnement de leur corps : «Le genou, articulation charnière, le ménisque, un jeu de construction. Nous allons à la rencontre des ligaments croisés ! » Puis ils dansent à genoux, jonglent avec des boîtes. « Trois mois d’attente pour une I.R.M., si ça se trouve, ils se sont trompés de côté ! « (…) « Allo, bonne nouvelle, on a retrouvé votre ménisque, il va pouvoir retrouver son articulation ! » Ce joli duo acrobatique est teinté d’une agréable ironie…

Ils étaient plusieurs fois par la compagnie Bougrelas (France)

Devant une urne funéraire, une fille fait l’éloge d’une  future défunte: Catherine Gaber, sa mère. On doit répéter les obsèques et on entend un éloge ampoulé puis le cortège funéraire s’ébranle. Le maître de cérémonie, aux commandes d’une tribune à roulettes, harangue la foule en se trémoussant. Nous le suivons jusqu’à un garage où nous écoutons un discours sur les événements de 1968 : «Nous sommes dans le lieu où Helvétia a fait ses premiers pas… » On nous distribue le texte d’une chanson à la mémoire de Catherine Gaber. Une vieille femme et une jeune fille chantent en italien leur pays natal qu’ils ont dû fuir à cause des dettes du père. Cette répétition d’un enterrement à venir nous a laissé perplexe, même si une foule suit le cortège…

Amor par la compagnie Bilbobasso (France)

Un duo flamboyant sur les amours étincelantes d’un couple qui s’aime, se provoque, se dispute puis se sépare. Le feu jaillit du moindre geste de l’homme et submerge la femme qui parvient toujours à s’en échapper. On croit assister à de la magie pure et on se demande comment ces artistes réussissent à s’échapper de ce feu dévorant. Une étrange allégorie sur les crises de couple.

Le Jeu de l’Amour et du hasard  revisité par la compagnie suisse Bagatelle

Un voyage sans aucun décor ni costumes, à travers les scènes de ménage extraites de grands textes de Marivaux, Victor Hugo, Ionesco et Molière…  On prend du plaisir à repérer les auteurs, subtilement interprétés ici devant un temple, en haut de la Chaud-de-Fond.

Sitting Duck par Chiringuito Paradise (Belgique)

On dévoile un stand où Monsieur Bony et Monsieur Almondo préparent des cocktails pour une vingtaine de personnes. Ils jonglent avec des verres sur un plateau, lancent un tabouret, puis entament une course-poursuite dans la baraque. L’enseigne tombe, un garçon s’effondre sur les verres, l’autre le relève. Une chorégraphie fondée sur le ridicule, accompagnée d’extraits de musique classique qui nous a bien fait rire.

Pierre et Marie célèbrent l’amour par la compagnie Marche ou Rêve de Toulouse

Un couple d’enseignants catholiques chante pour la paix. «C’est la première fois que nous allons interpréter notre chant dans votre paroisse ! » Ils l’interprètent plutôt mal.  « Nous sommes tous les deux enseignants dans un lycée catholique? » Ils se trémoussent, entonnent quelques vieux tubes comme Non, ne rougis pas, ne pleure pas, tu as, tu as toujours de beaux yeux. La femme finit sur 25 rue de la Grange aux Loups. Un petit spectacle, amusant par son côté ridicule comme le précédent, et très efficace.

Spectralex  par la compagnie Olaf Nichte

Image de prévisualisation YouTube

Un homme en chasuble noire est aux manettes de la musique, l’œil sombre. Un autre emperruqué, drapé dans un costume foutraque qu’il ne cesse de perdre, fait des gestes lents, s’agenouille, tape sur un gong avec un os. «Ce que vous voyez, ce n’est pas moi, mais une image holographique. » (…) « Je suis le comédien céleste, je n’apparais que tous les cent cinquante ans avec la planète Altaïr! En 2.752, la Terre risque d’exploser ! »

Il apostrophe les spectateurs qui sortent, perd sans cesse le renard dont il est coiffé, court de long en large. «A quoi sert d’être des dieux, si nous ne pouvons pas avoir des chips ? « (…) « La barbarie  ne doit pas pénétrer dans la ville  ! » (…) « Ma vie n’est que confusion et malheur! » Mais ce discours haletant est un peu incohérent et lassés, nous sommes partis avant la fin…

Comme un vertige par la  compagnie Avis de Tempête (France)

Un couple d’acrobates sidérants s’envolent sur une immense structure métallique, accompagné par deux musiciens qui rythment leurs prouesses à cour et à jardin. Louise Faure et son partenaire nous coupent le souffle avec leurs ascensions et écroulements vertigineux.

Edith Rappoport

Spectacles vus les 4 et 5 août, Plage des Six Pompes, à La Chaux-de-Fonds (Suisse).

 

 

Le Champ des possibles (Élise : chapitre trois) de et par Elise Noiraud

Le Champ des possibles (Élise : chapitre trois) de et par Elise Noiraud

PHOTO-LE-CHAMP-DES-POSSIBLES-VERTICALE-3

Le chapitre III est celui d’une trilogie haute en couleurs. Après La Banane américaine et Pour que tu m’aimes encore, chapitre deux, joué plus de deux cent cinquante fois, voici Le champ des possibles créé cette année au Théâtre de la Reine Blanche à Paris.

 

Les trois étapes successives ne sont, ni plus ni moins, celles d’une vie : enfance, adolescence et passage à l’âge adulte.

Dans cette trilogie tragi-comique, intime et universelle à la fois, à la verve originale, sorte de café-théâtre revisité, Élise Noiraud orchestre avec malice, tendresse et douleur aussi, trois phases inspirées de ses expériences… Rire et chagrin, véritable chant à la vie ! On retrouve dans ce spectacle comme dans les précédents, rythme, esprit et voix ! Et ce n’est pas étonnant si, à travers cette épopée autofictionnelle, le spectateur éprouve un sentiment de partage au sens profond du terme. Avec cette traversée existentielle, Élise Noiraud, évoque des tranches de vie où chaque génération peut entrer en complicité avec son personnage et ses proches. Et on se retrouve bon gré, mal gré, dans ces tableaux. Une tragi-comédie reflétant avec justesse l’évolution des mœurs et des rapports inter-générations…

Quatre mouvements, intitulés : L’installation, La construction, L’effondrement, La séparation, composent la structure de la pièce. Élise, jeune fille d’un village de Poitou-Charentes a 18 ans. Bac en poche, l’avenir désormais s’ouvre à elle. Quitter sa famille, monter à Paris, trouver un logement, choisir et entreprendre des études, en deux mots : devenir adulte ! Et enfin prendre la vie à bras le corps, comme bon lui semble. Elle nous raconte ainsi son entrée à l’Université, sa découverte de Paris et ses expériences de petits boulots : garde d’enfants chez des bourgeois insupportables et ridicules, etc. Au bout de ce parcours initiatique, une révélation, un presque miracle : le théâtre !

Le public, pris sous le charme d’Élise Noiraud, est ému et joyeux. Rien du   passage à l’âge adulte, n’échappe à l’œil critique, à l’humour et la sensibilité aiguisée de l’auteure, seule en scène. Un espace noir avec juste une chaise et quelques jeux de lumière lui suffisent pour passer d’un personnage à l’autre : mère possessive, aimante et névrosée, tante hystérique, grand-mère envahissante, copains et agent immobilier vulgaire et opportuniste : « Excusez-moi (l’agent immobilier décroche son téléphone) Ouais, Majid. Ouais (…) C’est pas un bidet, cinquante centimètres, c’est une baignoire. Et c’est 900, hein. Avec baignoire, on passe à 900. Ouais, ouais, ils vont essayer de te la faire à l’envers mais c’est 900. Ben, ils ont qu’à acheter une bassine. » ou bien encore, la conseillère en orientation etc. pour revenir au personnage central, celui d’Élise, jeune fille idéaliste, angoissée et enthousiaste à la fois : « Je suis une jeune femme pleine d’énergie, vive et débrouillarde. Si vous acceptez ma candidature, soyez certains que je saurai mettre mes qualités humaines au service de votre université. Je sais que ma fac de rattachement se trouve à Poitiers mais je veux aller à Paris, car c’est une ville qui m’a toujours attirée et parce que là-bas, il y a tout. », écrit-elle dans sa lettre de motivation, pour son inscription à la Fac de lettres Paris-Sorbonne,

L’auteure-interprète a su mettre les mots et trouver une veine langagière  de notre temps, et à la fois  très personnelle,  au cœur d’une traversée des âges dans une série de portraits pleins d’esprit. Humour et imagination sont au rendez-vous ! Mais aussi l’humanité, tour à tour belle et grotesque. Depuis, La Banane américaine, Élise Noiraud façonne avec dextérité l’évolution de son personnage, comme ici, dans ce troisième et dernier chapitre où elle est habitée par ce désir de liberté sans fin, si propre à la jeunesse. Aspiration à ne pas négliger, au risque de le payer cher. On ne revient jamais en arrière… C’est aussi tout cela qui est exprimé ici, dans cette relation mère/fille, à travers des situations en apparence banales et connues de tous.

Mais les non-dits, les silences, les rires et les cris en disent long et c’est une des forces et subtilité de ce spectacle. L’écriture dramatique laisse les paroles surgir de la bouche des personnages, le plus souvent d’une spontanéité ravageuse ou touchante, parfois pathétique. Et la gestuelle si expressive de l’actrice, acrobate du langage comme du corps, font de ce seul en scène et de sa thématique : enfance et jeunesse face au monde, un spectacle fin, touchant mais sans pardon. Rire, se moquer, nous, les adultes, de nos convictions, proches parfois de la bêtise et se laisser surprendre, réfléchir, grâce à Elise ! Image de toute une jeunesse encore à l’écoute de l’enfance et de sa beauté.

 

Du théâtre, un conte, du cabaret, de la poésie ? C’est tout cela à la fois, le champ des possibles, le champ de la vie !

 

 

 

Elisabeth Naud

 

 

 

Spectacle joué du 5 au 28 juillet,  Festival off Avignon 2019, au Théâtre Transversal, 10, rue Amphoux, 84000 Avignon. Tel 04 90 86 17 12

Festival Interceltique de Lorient: Saflikad

Festival Interceltique de Lorient

76FC871F-9424-412D-BBCB-0EDCEBC90B79

Saflikad par le groupe breton Barba Loutig

 

En première partie du spectacle, Loeiza Beauvir, Lina Bellard, Elsa Corre et Enora de Parscau qui travaillent à intégrer le jeu audacieux de la polyphonie. Transmission et renouvellement des traditions chantées, populaires et vivantes de Bretagne dont le répertoire des gwerzioù et autres complaintes. Ces quatre jeunes femmes dominent polyphonies, polyrythmies des  tambours et tambourins et  jouent avec brio des langues bretonne et française, rendant  aussi hommage à la Galice, en en chantant un air.

 Passionnées de chants populaires et de dialogues avec des territoires au-delà des frontières de la Bretagne comme la Hongrie, l’Albanie… elles en ont rapporté des mélodies qu’elles se réapproprient à travers les poésies populaires bretonnes ou de leur composition. Le large territoire où elles cheminent avec aisance et indiscipline est bien celui de la poésie, et elles jouent sur les mots et leur teneur :  Saflikad. Avec des sourires amusés sur les résonances, sonorités, allitérations, assonances et onomatopées, le  flic-floc des flaques d’eau, le tic-tac de l’horloge, le chant des oiseaux dans la campagne…

 Elles en profitent pour défaire la morale souvent machiste des chansons populaires, réintroduisant une place plus digne de la femme dans le mariage, le foyer, la société.Histoire de témoigner qu’elles ne sont pas dupes du regard condescendant masculin.Une leçon charmante à travers musique et chansons éloquentes, distillées avec art.

 San Salvador, chœur populaire occitan.

 san-salvador-cdr-webEn seconde partie, un sextet de trois jeunes gens et trois jeunes femmes emporte rapidement la salle  grâce à son énergie et son enthousiasme. Nulle référence à l’Amérique centrale, à son exotisme coloré de lointain continent, le groupe San Salvador fait référence à une terre corrézienne du sud du Massif central, le petit village de Saint-Salvador où les artistes sont des amis d’enfance. Thibault Chaumeil et Marion Lherbeil assurent les voix et le tom basse, Eva Durif et Laure Nonique Desvergnes, les voix et les mains. Sylvestre Nonique Desvergnes œuvre à la voix, aux cymbales miniatures et à la grosse caisse.

 Avec eux, le compositeur Gabriel Durif, à la voix et au tom basse, mène la danse avec un bel allant commentant avec humour et distance ironique, l’histoire de telle chanson, qu’il rattache ou pas, c’est selon, dit-il, à un Limousin celtique. Il évoque la guerre et ses ravages, la colère des soldats revenant de l’horreur et assoiffés, l’éventualité de ne plus fabriquer d’armes pour éradiquer les tueries, celle aussi d’inviter les chefs propagateurs de conflits à descendre dans les tranchées. Ainsi, cet ovni musical, appellation récurrente souvent donnée au groupe, repose sur six voix, deux toms, douze mains et un tambourin, et dégage, à partir de ces outils, un concert radical somptueux de sons et rythmes.  

San Salvador s’emploie à renouveler les musiques traditionnelles ou à les détourner, à travers une polyphonie aux résonances contemporaines et à l’affirmation haut et fort de chants en occitan sur des créations musicales poétiques. Les compositions chantées utilisent les motifs de la langue occitane, rugueux, amers ou fluides et délicats, les sonorités d’un véritable instrument rythmique. Et l’harmonie privilégie le contraste et l’opposition des atmosphères souvent mélancoliques ou enlevées… Une polyphonie passant de la douceur paisible à l’éclat de la colère. Lent crescendo et decrescendo puis explosion des fureurs et émotions menaçantes et cela alterne entre  repos et bien-être mais aussi déstabilisation de l’auditeur, qui souvent, applaudit à contretemps, croyant à tort le morceau musical terminé.

 Un mix de poésie brute, de musiques populaires et d’orchestration savante, qui nous envoûte et nous déroute à la fois, installant l’intranquillité. Un circulation entre musiques traditionnelles et modernité…Une composition originale pour voix masculines et féminines. A l’occasion de La Grande Folie, une création de San Salvador, le groupe qui se veut être l’inventeur d’une musique actuelle apatride, précise : « Ici l’acte de création est une migration dans les constellations musicales, quelles qu’elles soient, un saut de planètes en planètes. Peut-être, par peur d’avoir à choisir, ou bien parce que cette richesse nous semble en accord avec nos valeurs artistiques. »

Un moment d’entrechocs généreux, chaleureux et dansant…

Véronique Hotte

Théâtre de Lorient, le dimanche 4 août 2019, à 21h.
Le festival Interceltique de Lorient  se poursuit jusqu’au 11 août.

Festival Interceltique de Lorient, quarante-neuvième édition

Festival Interceltique de Lorient, quarante-neuvième édition

 abraham-cupeiro-cdr-webSoirée d’ouverture du programme Galice avec la Banda de Gaitas de Forcarei et son groupe d’harmonie, Jose Manuel Lopez  dit Josele, Abraham Cupeiro, Suso Vaamonde, Pablo Seoane et Begona Lorenzo. La Galice, pays des Celtes du Sud,  communauté autonome, possède le statut de nation historique. Située à l’extrême Nord-Ouest de la péninsule, entourée par les Asturies, la Castille-et-Leon, le Portugal, l’Atlantique et la mer Cantabrique. Depuis le IX ème siècle, des milliers de pèlerins ont atteint Saint-Jacques de Compostelle en Galice, parcourant des chemins anciens, souvent ceux empruntés par les Celtes, familiers de toutes les fins de terre, d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique.

A l’honneur, pour cette soirée d’ouverture, les gaiteros et les bandas de gaitas, les chants féminins aux tambourins et les groupes de danse galiciens… Soutenus à la fois par la musique symphonique et par la musique populaire et traditionnelle que réactivent rythmes nouveaux, harmonies et anciens instruments rares. Le Chemin de Breogan est un spectacle inspiré de la vie du mythique roi celte de Galice, vu comme le père de la nation et dont on peut voir la statue, à côté de la Tour d’Hercule, à La Corogne, port de plus de 215.000 habitants. L’hymne que le public entend par la voix de Begona Lorenzo, décrit ce pays comme celui de Breogan et a été chanté pour la première fois en Amérique latine: ses auteurs- républicains- s’y étaient réfugiés après avoir fui le régime franquiste…  Il y a en Galice, une forte tradition d’émigration, de par sa géographie et son histoire. Et cela résonne d’autant plus avec les flux migratoires d’aujourd’hui…

Les légendes racontent en même temps la découverte de l’Autre; ainsi cette embarcation de trois Irlandais découvrant la Galice pour la première fois et dont l’un meurt, quand chavire son bateau, tout près d’arriver dans l’estuaire. Le public  découvre avec un grand plaisir sur le plateau du Théâtre de Lorient, quelque 150 interprètes… A l’avant-scène, les interprètes de musique classique de la Banda Municipal de Silleda, sa Banda-Jeunesse avec chœur et groupes de musique de chambre. Et la Banda de Gaitas de Forcarei à Pontevedra considéré comme le pays des gaiteros, selon un cantique traditionnel décrivant cet attachante région des montagnes. Et le célèbre joueur de cornemuse, le gaitero de Soutelo, Avelino Cachafeiro est le meilleur représentant de la musique galicienne.

 Sur le plateau encore, l’Association culturelle madrilène Xirandela et ses artistes  nous transmettent les saveurs d’une danse traditionnelle de haut niveau. Au programme, solos et duos de musiciens, chanteurs et danseurs. Ainsi, Begona Lorenzo déjà citée, à la voix puissante, spécialiste de chants traditionnels. Abraham Cupeiro, de formation classique, fait partie de groupes de folk, jazz et musique ancienne. Il joue d’un instrument rare, le karnyx, une trompette celtique de l’âge de fer. Levant haut cet instrument précieux, longiligne et courbé. Il joue aussi de la «corna» ancestrale. Passionné par les instruments du monde entier d’époque différente, il les met à l’honneur pour qu’ils lui survivent et qu’on ne les oublie pas…

Au programme encore, Jose Manuel Lopez, un  soliste de gaita dans les orchestres symphoniques de Galice, qui fait résonner l’art subtil dont il a le secret. Suso Vaamande, soliste et enseignant d’instruments populaires, joue de cette étrange et envoûtante vielle à roue qu’il enseigne à Lugo. Pablo Seoane est aussi un virtuose de la gaita, en soliste ou en groupe. Davide Salvado, voix charismatique, est collecteur de chansons et danses des villages. Il connaît bien les musiques traditionnelles et a adopté un mode de vie qui respecte les terres et la langue de ce pays. Bouba, un chœur féminin spécialiste des chants de travail des femmes ordinaires, s’est tourné vers les plus anciennes «cantadoras» et «balladoras». Passeur culturel, Bouba mêle musique galicienne et rock progressif.

La soirée est un enchantement et une présentatrice nous passionne par sa connaissance de la culture de ce pays. Et les artistes ont un talent et une rigueur professionnelle que le public, connaisseur, a saisi d’instinct et a longuement ovationnés. On pourra retrouver ces mêmes beaux interprètes, habités par la tradition comme par le renouvellement musical, en compagnie du quintet Tiruleque, pour la grande Nuit de la Galice, à l’Espace Marine à 22 h, le 5 août .

Véronique Hotte

La soirée d’ouverture a eu lieu au Théâtre de Lorient, le 3 août.

Cabaret dans le ghetto de Justine Woljtyniak

Cabaret dans le ghetto de Justine Woljtyniak

justine_wojtyniak_cabaretL’auteure née en 1978 en Pologne, vit et travaille à Paris depuis 2002. Quatre ans plus tard, elle rencontre Bogdan Renczynski, un des acteurs du Théâtre Cricot 2 de Tadeusz Kantor dont elle devient l’assistante. Ils transmettent «l’expérience kantorienne» au cours de nombreux stages-créations en France, Pologne et Belgique. Ils créent ensemble Seuil et Répétitions avec la réalité et Rebeka, ma mère au Théâtre du Radeau, au Mans.

En 2011 elle ouvre un « Laboratoire Impossible », un espace-temps d’expérimentation où elle cherche sa propre poétique et entame des recherches sur le thème de la mémoire, le processus du souvenir puis rencontre Stefano Fogher, contrebassiste et compositeur de musique de scène qui l’accompagne depuis dans toutes ses créations. En 2013, elle crée (T)erre d’après la véritable histoire de Maurice Maeterlinck. Et Portrait Nu de l’homme , un montage de textes poétiques de Tadeusz Kantor dans un dispositif de café-théâtre et Performance La Danse Macabre au Parc de Buttes Chaumont et en 2014, Cuisine à vif , une performance culinaire mêlant textes et musiques.

Notre classe crée en 2017 au Théâtre des Halles à Avignon, ouvre le diptyque Blessures du silence, qu’elle consacre à la part cachée de son identité juive et à la mémoire de ses morts. Elle crée le deuxième volet l’an passé: Cabaret dans le ghetto, un spectacle sur le poète Wladyslaw Szlengel, écrivain et acteur né en 1912 et exécuté par les Allemands en 1943 dans le ghetto de Varsovie. 

Elle nous accueille dans une grange aménagée au mas Rasal en Lozère. Sur le plateau, des chaises, un guéridon et un miroir, nous sommes une quarantaine de spectateurs. Justine se présente, elle est née en Pologne, près d’Auschwitz. «Il faut faire revenir les morts pour qu’ils puissent raconter leur histoire, la résistance, c’est la poésie !» Elle ouvre un journal : « Demain aujourd’hui, dans un an… »

Deux hommes s’avancent lentement pendant qu’elle lit, l’un d’eux fouille dans des cendres. Justine Woljtyniak affiche une photo, un acteur lit un poème à ses compagnons d’infortune: joie du shabbat… Une histoire qui appartient toujours aux vivants, parmi les histoires enfouies sous la terre. 40% de la population de Varsovie est enfermée dans le ghetto. Ils ont retrouvé des milliers de pages avec des poèmes de Wladyslaw Szlengel.

Les hommes dansent, s’asseyent, prennent des poses, parlent face à face pendant que l’auteure tape sur une vieille machine à écrire : « Varsovie, le cœur historique, le cœur hystérique !  (…) Le silence du soir, je dis adieu à la ville silencieuse. » (…) « Dans la nuit, une polonaise de Chopin s’écoule du piano». Les hommes tremblotant sur leurs chaise, le vieux joue du violoncelle pendant que le jeune en clown blanc titube et saute.« Alerte, alerte, alerte, soudain une seule des cent sirènes arrache la la ville au sommeil.

11 novembre 2017: 60.000 personnes marchent dans les rues de Varsovie. «J’aimerais bien avoir un passeport pour l’Uruguay, la Bolivie, le Honduras, le Costa-Rica. » (…) « Il n’est guère bon d’avoir un passeport étranger en Pologne aujourd’hui!  Nous survivrons ! ». Justine Woljtyniak affiche une photo d’une femme qui avait treize ans quand les nazis ont enfermé les Juifs dans le ghetto, on entend un dialogue entre un enfant et sa mère. Comment expliquer cet autrefois ?

Le vieux sur sa contrebasse, le jeune assis sur sa chaise esquissent des mouvements, arpentent le plateau penchés à pas rythmés, avec une corne de brume. Beau rythme et belle danse. « Ici, la gare de Treblinka, toute ma maison est partie, il n’y a personne ! » «Les Juifs doivent se souvenir de Pourim et souhaitent lier la fête des cabanes et le souvenir d’une mère au fond de l’enfer. L’un des acteurs lance des feuilles de papier au- dessus du public et danse au son du piano, dans un solo émouvant. Il titube et tombe. « Qui va écouter les morts enterrés dans un pays étranger ? » Ils jouent des claquettes avec la chaise et la contrebasse puis finissent le spectacle avec un trio musical ironique.

Etrange spectacle encore en devenir, dans cette belle soirée chaleureuse.

Edith Rappoport

Spectacle vu le 2 août à au Mas Rasal (Lozère).

Morette, un texte de Jacques Livchine

 
Morette par Jacques Livchine
Une expérience fabuleuse, une remontée dans le temps pour Jacques Livchine qui est allé jouer avec son orchestre familial à Morette (Isère).

_c_JJ_Kraemer107Vraiment un moment exceptionnel et incroyable et le corps a de la mémoire,  je me sentais à la maison. Ça a été pour moi l’Himalaya des émotions  et encore ce matin, j’ai tout un parfum de saveurs dans la tête. Toutes ces retrouvailles  et  ces nouvelles rencontres. Et Aude, la maire, absolument admirable. Ce matin, j’ai fait mon petit billet hebdomadaire…

Lundi 29 juillet. Morette,  25° C

Il y a des « mercis » vides et sans âme et d’autres qui, derrière ces deux syllabes, cachent une riche émotion. Une femme s’approche de de moi après le Rappoporchestra et me répète les mots de la fin: « C’est exactement ça, dit-elle:  « Les  vivants ferment les yeux des morts et les morts ouvrent les yeux des vivants. » J’ai vécu jusqu’à l’âge de deux ans, de 1943  à 1945, dans ce village qui a recueilli mes parents pendant la guerre et ce 28 juillet 2019, j’y reviens. La Mairie a affiché les photos de mes parents, oncles, tantes, grand-mère, sœurs, cousines  et de moi tout petit.  Je vois apparaître dans le registre des écoles le nom d’Annie, ma sœur  et je pense : je vais tout raconter à Annie, mais non, zut! Annie vient de mourir et quand je veux le dire aux habitants, c’est curieux, j’ai l’impression qu’elle est là! Une digue pète dans ma tête: je ne peux pas me retenir,  un tsunami de larmes m’envahit,  je pleure,  je pleure et j’ai honte. 

Jeanne Quinette, ma nièce, venue du Brésil, peut vraiment s’enorgueillir de toute la préparation de ce grand moment. Moi qui pensais qu’elle devait importuner cette calme Mairie avec toutes ses demandes. Et je reçois une lettre désespérée d’Aude, madame la maire : « Il n’y aura personne à votre concert,  comment briser l’indifférence? J’ai donc écrit une lettre aux habitants:

« Je m’appelle Jacques Rappoport, né en 1943. Quand nos parents s’en vont, on se mord les doigts de ne pas les avoir interrogés sur le passé. Je découvre dans un album de photos, un petit garçon de deux ans, avec, comme légende: Jacques à Morette. Ma grande sœur Annie me dit qu’elle a été à l’école dans ce village qui a abrité notre famille pendant la guerre mais Annie a disparu dans un accident de la route il y a quatre ans. Il me reste une cousine Nadine, qui a perdu sa maman à Sobibor, le camp de concentration. Elle a 84 ans  et elle en pleure encore. Elle aussi était à Morette. Nos parents arrivés en 1923 en France d’U.R.S.S, ont fait des enfants  et ces enfants ont fait des enfants. Nous voilà avec une immense famille…

Nous avons décidé de remonter le fil du temps, et  peu à peu, nous avons fondé un orchestre amateur le Rappoporchestra qui joue les musiques de notre pays d’origine. Quand tout le monde est là, nous sommes dix-huit, de neuf  à soixante-seize ans. T.F.1 nous a filmés quand nous sommes allés à Odessa retrouver nos racines  et nous avons même obtenu le second prix des orchestres de famille à Versailles. C’est aussi  une façon de se voir parce que nous sommes dispersés: Ardèche, Franche-Comté, Ile-de-France, Brésil, Floride… Nous avons décidé de rencontrer le habitants de ce village qui nous avait accueillis…

Ce ne sera pas un concert comme les autres: on va jouer aussi avec la mémoire olfactive, le gâteau russe de ma mère, les cornichons,  la vodka, les blinis. On racontera notre histoire. Cela ressemblera à une veillée à l’ancienne. Comment des juifs Russes deviennent tous français en moins de cent ans. Notre langue maternelle à tous est bien le français, mais nous gardons aussi tous quelque chose de là bas, même si  c’est la quatrième génération… C’est donc  bien loin tout ça. 

Donc, on vous invite tous, jeunes et vieux, à venir nous rencontrer. Cela ressemblera plus à une veillée à l’ancienne, qu’à un concert, on échangera, on parlera ensemble du monde d’aujourd’hui, il y aura de la musique entraînante mais aussi nostalgique, on feuillettera des albums de photos, on se demandera si la valeur “famille” est une valeur à protéger, on dégustera, on se quittera peut-être contents d’avoir agrandi le cercle de nos connaissances. Donc à très vite,

 Jacques Rappoport, le doyen de l’orchestre.

 5C6A7320-501A-4F80-9D89-1716225A6288Et puis Dana, ma fille et Ketty ma sœur, ont fait tout un travail sur la mémoire. Les dates, les photos… J’étais réticent, j’avais peur de ce passé, je le refoulais avec cette phrase de Woody Allen: « Il n’y a que l’avenir qui m’intéresse, je compte bien  y passer mes prochaines années”. Et puis j’ai plongé…C’était comme dans une piscine, au début, le froid m’a saisi et puis je me suis habitué. Annie Kahn, Gilbert, ses enfants, Liliane, Guy, Chantal, Franklin, etc. Se revoir, comme si jamais on ne s’était quitté… Tous sont importants pour moi. 

Et puis jouer.. Je me plains sans arrêt du théâtre pour privilégiés et ses représentations un peu tristes. Mais là, tous ces visages du village, de tout âge et puis cette représentation avait du sens. Ils sont 383 habitants à Morette  et là, on ne les comptait plus. On n’était pas là pour dire : regardez , une famille qui joue. En effet, on ne ne jouait pas n’importe où, et moi complètement fou  et habité qui disais: « Prends ma mère dans ta bouche”,  en distribuant la vatrouchka et les gens tendaient leurs mains, tout le monde  voulait la goûter la vatrouchka…
Nous avions inventé notre « reliance » à nos morts sans passer par Moïse,  Abraham, Jésus ou Bouddha. C’était bien plus qu’une prestation artistique,  nous étions emportés  par la musique,  par le lieu, par les visages… J’étais là-haut, loin des contingences terrestres, j’oubliais toutes  mes affaires,  heureusement Gab m’aidait à rassembler tout ce que je devais remporter. Je remplaçais les larmes, par verre de vodka  sur verre de vodka, puis verre de rosé sur verre de rosé..
Les anecdotes racontées par les habitants sur les parents galopaient dans ma tête, ma mère échangeant de la viande contre des armes; mon père cultivant des tournesols pour en faire de l’huile.  Et il y avait le son impeccable du trombone de Vincent et la famille d’Alain au grand complet avec l’inénarrable Vadim. Tu comprends, Marcel Proust, il arriverait à faire trois cent pages sur ces quelques heures de Morette, avec toutes les arborescences, les recoupements, les nostalgies…
Ketty qui se tourne vers moi pendant le film pour bien vérifier que je pleure mais Olivia ma nièce, pleure aussi… Dis donc, c’était une sorte d’enterrement avec soixante-dix ans de retard, avec ces ingrédients spécifiquement russes: l’aigre-doux, le rire à travers les larmes… Maman aurait été tellement heureuse de recevoir cette lettre, comme quand j’avais dix-sept ans:  je lui écrivais tout ce que je vivais. Et résonne encore en moi les phrases de François Quinette, mon beau-frère, à la mort d’Annie:  » Elle avait aimé Morette et toute sa vie, elle essayait de retrouver le bonheur de Morette. » Et ce 28 juillet 2019, nous revivions le bonheur de Morette… Un homme de 84 ans s’est approché de moi: « Jacques, tu ne me reconnais pas, le garçon de huit ans à droite sur la photo, c’était moi! » Vraiment un moment exceptionnel et incroyable: le corps a de la mémoire, je me sentais à la maison…

Jacques Livchine

12345

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...