Un Festival à Villerville (sixième édition)

Un Festival à Villerville (sixième édition)

 

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Ce petit village de la côte Fleurie, à quelques kilomètres de Deauville et Honfleur, offre la jolie vitrine sans apparat ni mondanités d’un théâtre exigeant. Le festival qu’a fondé Alain Desnot avec une grande intelligence, a encore ainsi rayonné cette année avec un florilège des éditions précédentes et la venue de nouveaux comédiens issus du Jeune Théâtre National.

Les lieux scéniques donnent la mesure humaniste de ce théâtre d’art, exigeant des techniciens, comédiens, musiciens, décorateurs, metteurs en scène… un travail, un engagement et une rigueur de tous les instants. En guise de scènes, une salle de classe de l’école élémentaire Patrick Grainville, écrivain et académicien originaire de Villerville, le Garage situé en face du cimetière où gisent, paisiblement réunis, de grands comédiens : Philippe Clévenot dont la tombe est recouverte d’un monceau de terre et d’une petite pierre, Bertrand Bonvoisin, Jean-Yves Dubois et le plus ancien, Fernand Ledoux.

 Il y a aussi le Châlet, une petite maison sur les hauteurs verdoyantes au-dessus d’une mer somptueuse,  le Château, au bout d’un chemin et au milieu des prés ensoleillés et la Salle des mariages de  la mairie où se joue Je suis le vent de Jon Fosse,une histoire à deux, de bateau au bord de la mer,  avec le vent et un sentiment de grande solitude. Jouée par Alexandre Patlajean et Matéo Cichacki qui en est aussi le metteur en scène avec Aurore Galati. Il sera l’an prochain, le nouveau directeur du festival.

 Dépôt de bilan de Geoffrey-Carrassat

 Comédien et metteur en scène reconnu depuis l’édition 2.018 de ce festival avec Conseil de classe et Le Roi du silence qui se redonne cette année au Garage, il crée ici Dépôt de bilan qui parle du stress d’un cadre, mari et père qui se pense autonome dans la réalisation de ses projets et énonce ses souhaits et désirs, selon un seul point de vue égoïste… Un personnage autoritaire, déterminé et aspirant forcené au contrôle de soi et du monde. Les autres, d’ailleurs, n’ont d’existence ici que sous forme de mannequins féminins ou masculins. Rigides, nus, démembrés, le buste séparé des jambes mais la tête sur les épaules. Soit une accumulation de de corps gâchés qui n’accèdent pas à l’existence. Une foule cassée, sans vie…. Des êtres accessoires, à côté de l’égoïste.

 Anouk d’Asja Nadjar, mise en scène de Claire-Marie Daveau

 Dans une salle de classe, Anouk (Asja Nadjar) ne semble pas être une femme âgée et repliée sur elle-même; elle se bat avec courage depuis longtemps avec un corps et un cher disparu. Le grand âge n’est pas souvent à l’honneur et la comédienne relève la fierté d’une vie vécue. Se battre avec la poussière accumulée partout, même si on l’aime bien, puisqu’elle est la marque du temps; épousseter les meubles, voilà un risque de chaque jour.

Elle fait l’expérience renouvelée de chutes fréquentes et de pertes d’équilibre. En entrant, nous la découvrons assise au sol, les  jambes dépliées, le buste penché et et tête enfouie sur le pantalon. Une chaise renversée à ses côtés présume de ce qui vient tout juste de se passer. Cette dame âgée vit dans la sensation souvent douloureuse d’un corps qui la lâche, patiente forcément, attentive aux moindres bruits…

Le  buste de son  défunt mari Frantz, sur un piédestal, surveille la scène. Il est la raison de vivre de l’épousée de jadis qui reste fidèle à son souvenir. Des trésors gisent sur le sol comme des repères de vie : un sac à main et un coquillage pour téléphone. Une jolie performance, sensible aux failles du corps et de l’âme, d’un être fragile et vivace.

Théâtre de l’Opprimé à Paris, Carte blanche en septembre à Jean Joudé/Le Pari des bestioles.

 

 Les Analphabètes, librement inspiré des Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman, de Gina Calinoiu et Lionel Gonzalez

©Victor Tonelli

©Victor Tonelli

Elle est une actrice du Théâtre national Marin Sorescu de Craiova en Roumanie et membre du Théâtre national de Dresde et lui, acteur reconnu et metteur en scène, se sont rencontrés à un laboratoire dirigé par Anatoli Vassiliev et ont fondé Le Balagan’ Retrouvé à Paris. Ils s’inspirent ici du scénario de la série télévisée puis d’un film (1973) du génial suédois Ingmar Bergman. A leurs côtés, un invité de qualité,Thibault Pierrard, batteur, familier des plateaux de théâtre et compagnon de route de Samuel Achache et Jeanne Candel. Trois acteurs pour un spectacle qui s’écrit oralement et corporellement au soir le soir, selon l’inspiration, le moment, la qualité de la représentation… et le public.

Au départ, une interview des époux qui laisse apparaître contentement, satisfaction et autosuffisance de sa part à lui qui parle volontiers à la place de sa femme muette, lui volant ses mots et ses réactions. Déchirements et crises conjugales, vies où la haine et l’amour s’imbriquent étroitement, douleur des séparations nécessaires avec une exploration éloquente des visages et de la parole, rythme, souffle et énergie des mots et des phrases qui fusent, ou encore écoute de silences lourds ou des corps fébriles et vivants…Le public ne boude pas son plaisir quand il décrypte les aléas des conversations.

 Johan, (Lionel Gonzalez à l’obstination fougueuse) est  satisfait de lui ;  professeur invité aux Etats-Unis, séducteur et amoureux d’une jeune interprète, il a la force arrogante et rompt illico avec Marianne, la mère de ses filles. Loquace, il raconte et explique, étonné et heureux de sa réussite sociale, ouvrant et levant haut les bras comme pour embrasser le monde qui le chérit. Marianne elle, est peu à peu déséquilibrée. Il ne reste à l’avocate, que le silence, le regard et les petits gestes empêchés pour l’expression. Johan n’écoute que lui, admire sans fin sa prose orale. Les êtres ne savent ni aimer ni s’aimer, ce sont des analphabètes de l’âme, pense-t-il face à Marianne. Après avoir vécu une longue séparation initiée par lui, John élude la volonté de divorce de Marianne jusqu’au jour où cela bascule : elle s’arroge alors la parole et le pouvoir

On perçoit la santé et la gaieté dans la tristesse, la mélancolie et la nostalgie d’un monde bergmanien qui donne l’avantage à la femme, sommée d’attendre à vie l’amour absolu dans la confiance et le bonheur …qui surviennent rarement. Marianne réussira pourtant à se dégager de l’emprise maritale et à s’épanouir enfin. Sens de la vie, valeur de l’amour : ce couple qui s’interroge retient l’attention d’un public aux aguets et qui devient partie prenante dans cette histoire de couple en crise.

Quelques trois heures passent sans qu’on s’en aperçoive… Thibault Pierrard juché sur une chaise, s’amuse d’un long fil qui se tend jusqu’à percuter les notes d’un piano loufoque et étrange, installé de biais et son interprète chante des chansons douces a capella… Nous sommes invités à pénétrer l’intimité de ces êtres attachants, qui, au-delà des défauts de l’une et surtout de l’autre, partagent leurs points de vue et se reconnaissent largement dans ces atermoiements du cœur.

 L’édition 2.019 de ce festival est tout à fait remarquable et on regrettera le départ d’Alain Desnot qui aura donné beaucoup de son temps et de  son talent, même  quand il n’avait pas toujours suffisamment l’écoute des collectivités territoriales qui soutiennent cette aventure théâtrale…

 Véronique Hotte

 Un Festival à Villerville a eu lieu du 29 août au 1  er septembre à Villerville (Calvados).

 

 

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