Un festival à Villerville ( suite)

Un festival à Villerville ( suite)

Prologue. Le Gang (une histoire de considération), conception et mise en scène de Marie Clavaguera-Pratx.

 

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Le chalet à Villerville  accueillait l’an passé Les Miraux qui avait reçu un notable succès. Une écriture collective qui retraçait avec suspense et poésie, l’histoire d’une famille d’agriculteurs et qui portait en elle, une dimension politique et sociale éloquente. (voir Le Théâtre du Blog). On y découvrait un jeune acteur hors-pair Renaud Triffault dans le personnage du frère. On le retrouve  cette fois dans un travail en vue de la future mise en scène en septembre 2020. Mais pour cette forme courte d’autres dates sont prévues cette annéé ( voir ci-dessous).

La pièce s’inspire en  du gang, dit des Postiches . Des braqueurs qui ont fait la une des médias dans les années 80 : leur but n’était pas, d’après Marie Clavaguera-Pratx, d’amasser plus d’argent qu’il n’en faut… Et pas ici, de bande de gangsters ou de bandit solitaire, aguerris. Mais plutôt un duo de bras cassés, aux noms hauts en couleur : Bichon et Sœur Sourire.

A peine installé, le public pendant quarante cinq minutes ne va pas les quitter des yeux… Dans la pénombre, on aperçoit une silhouette. Puis dit une voix off comme pour nous rassurer et nous mettre à l’aise : «Dans tout départ dans la vie, il y a quelqu’un pour vous aider ! (silence) Une banque! »Suit le jingle d’une pub pour la B.N.P. Humour et ironie ! A l’écoute de l’annonce, un homme s’avance à pas feutrés et tente avec peine, d’allumer la mèche d’un explosif pour faire sauter un coffre mais en vain ! Ce n’est pas faute d’avoir essayé à plusieurs reprises:  il n’est pas très adroit…

Dans le genre comique de répétition et de situation, cela fonctionne et le public rit beaucoup. «La boîte à sardines» : un coffre de banque dans le jargon des braqueurs, est ici le nœud de l’action mais elle reste close. Et quand le coffre est forcé, Bichon se retrouve soudain dans le noir et tente alors de réparer un faux contact d’un plafonnier. Mais une fois de plus, peine perdue ! Bichon de plus en plus désemparé réussit à enfin rétablir la lumière, puis se fait tant bien que mal un café, mange à la va-vite une boîte de sardines comme un pied nez à l’autre qui s’est refusée à lui.

Tout cela à une vitesse éclair… Il marmonne des paroles inaudibles et ne sait plus où donner de la tête ! Personnage clownesque, inefficace et stressé à la fois.  Avec une gestuelle  du cinéma muet, pour notre plus grand bonheur. Puis coup de théâtre, arrive par la fenêtre, un deuxième larron : sœur Sourire, interprété avec subtilité par Matthieu Beaufort.

 Une rencontre inattendue et embarrassante pour Bichon et une deuxième séquence de plus en plus intense et d’une grande qualité dramatique. Avec un jeu d’une extrême finesse, une écriture expressive et concise des diverses situations qui mettent en scène des êtres fragiles et en marge de la société, un face-à-face involontaire, une approche de l’autre si différent et de l’inconnu, dans un contexte particulier, violent parfois et risqué.

Tout cela orchestré avec comique, originalité et poésie, et une grande pertinence dans les choix musicaux comme entre autres, une chanson de Claude Nougaro. Renaud Triffault et Matthieu Beaufort illuminent cette mise en chantier qui s’avère prometteuse. Il y a là, sans aucun doute, un beau moment de théâtre au sens le plus noble du terme où un paysage dramatique hétéroclite s’ordonne petit à petit autour de la parole.

Les langues des personnages se délient en effet lentement au rythme des regards qui se croisent et Bichon trouve en Soeur Sourire, un allié à la vie à la mort : « Je vais te protéger et je vais mourir», lui déclare solennellement ce dernier, pourtant pratiquement muet depuis un bout de temps.  Désormais Bichon n’est plus seul pour venir à bout de cette  » boîte à sardines »,  coffre ou boîte noire de tous les mystères et de tous les rêves.

Il a d’ailleurs fait un rêve extraordinaire qu’il nous raconte si bien ! Pour l’anecdote, il a réellement eu lieu dans la vie du gang. Un moment de toute importance dans cette histoire revisitée! En effet, c’est aussi comme l’indique dans le titre Une histoire de considération à laquelle nous invite ce Prologue.  Le spectacle évoque la solitude, le collectif et le pouvoir de la langue, la création quand il se confrontent entre eux et la société. Comment parler une même langue tout en préservant la singularité de chacune ? Comment réaliser ensemble un projet aussi utopique, en réunissant des tempéraments si opposés ?  Et en se confrontant à la peur de l’autre et à ce qui est hors norme, différent ? Quel qu’en soit le domaine…  

Pour Marie Clavaguera-Pratx, la rencontre entre ces complices va permettre que  le rêve devienne réalité. La clé ? La parole, l’écoute, l’échange. Avec au début, l’élocution difficile, tâtonnante des  personnages, Ce  Prologue s’empare ici d’une parole dramatique d’avant le langage, d’avant le verbe : « pro logos ». Mais au fur et à mesure, les masques tombent. Apparaît alors l’envers du décor: les mots viennent plus spontanément, sont plus clairs et Sœur sourire ouvre enfin avec succès le coffre sur une musique digne du plus extraordinaire film de science-fiction. Une joie immense éclaire leurs visages émerveillés ! Le public est lui aussi aux anges ! Mais ce que découvrent éblouis Sœur Sourire et Bichon est loin de ce qu’il a pu imaginer !

Pour ce projet, la metteuse en scène est allée rencontrer en prison, un ancien braqueur.  Elle a pu ainsi expérimenter, en toute sensibilité et intelligence, comment entre elle et le prisonnier, sa solitude et la sienne en tant qu’artiste, une force mentale, une inspiration, pouvaient éventuellement naître. Pour trouver les moyens de ne plus être seul et de construire un projet, un chemin de vie, pour ne plus subir…

Le fruit de cette rencontre du braqueur?  Celui de deux solitudes qui se sont trouvées ! Et chacune avec son projet de réalisation. Pour le braqueur, celle d’un futur gang et pour Marie Clavaguera-Pratx,  un  travail de mise en scène et la constitution d’une équipe artistique. Une des plus belles découvertes de ce festival et on attend la suite de ce travail d’une grande qualité théâtrale. À la fois comique, émouvant et plein d’invention !

 Elisabeth Naud

 
Spectacle joué du  29 au 1er septembre à Villerville  (Calvados).

Les 10 et 11 octobre, Festival Fragment(s), Théâtre Mains d’Oeuvre, Saint-Ouen. Le 19 octobre, Festival des Vendanges d’octobre, Alyena.

Les 6 et 8 novembre, Festival Supernova, Théâtre Daniel Sorano,  au Théâtre du Pont Neuf, Toulouse.

Les 22 et 23 janvier. Espace TU-Nantes.

 


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