Un festival à Villerville (suite et fin) Le Roi du silence, écriture, jeu, et mise en scène de Geoffrey Rouge-Carrassat

 Un festival à Villerville (suite et fin)

 Le Roi du silence, écriture, jeu, et mise en scène de Geoffrey Rouge-Carrassat

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© Victor TONELLI

Ce festival, créé en 2013 est unique en son genre et si nécessaire aujourd’hui dans la découverte des jeunes compagnies et artistes. Mais un autre raison toute aussi fondamentale dans l’esprit de son créateur anime cet événement. Il s’agit pour Alain Desnot, de revenir ici dans sa conception, au sens premier du mot « festival ». Signature esthétique et éthique de cette action culturelle et artistique, en faveur d’un théâtre libre mais exigeant, inventif, et de recherche. 

Ici point d’agitation commerciale et mondaine, d’effet  de mode mais une pratique de l’art théâtral où l’acteur et le texte, la gestuelle et le corps sont mis à l’honneur avec  grande simplicité de moyens. Donnant lieu pour les spectateurs et les comédiens, à un face à face avec une création en cours de réalisation ou à l’état brut, comme une « première sortie » du projet, pour la plupart encore en état de gestation !  Cet événement poétique et théâtral  de Villerville est à l’image d’un printemps d’oeuvres naissantes. Mais, et on peut le déplorer, cette manifestation généreuse et en devenir, sous le regard sensible et aiguisé de son fondateur, homme discret et audacieux, au parcours brillant au sein du théâtre public, a reçu peu d’aide des collectivités territoriales. Il est plus que regrettable, de constater ce manque de considération et d’intérêt de la part des politiques et institutions culturelles et de l’éducation nationale, pour un événement d’un apport riche dans le domaine sociale, artistique, éducatif et bien d’autres encore. Rappelons que ce festival  est pour un certain nombre de projets, un tremplin leur permettant ensuite d’être accueilli dans un lieu ou un théâtre. Et d’offrir au public, cette fois, l’étape finale : une mise en scène accomplie.  Pour certains, la participation à Villerville est une première. Pour d’autres, c’est un retour. À l’occasion de cette « Dernière » sous sa direction, Alain Desnot  a souhaité cette année présenter le festival sous forme de florilège, en invitant des artistes qui ont marqué les éditions précédentes et des nouveaux arrivants.

  Parmi eux, Geoffrey Rouge-Carrassat, avec deux spectacles : Dépôt de bilan, une première étape de sa prochaine création. Un jeune cadre plus que dynamique, est sous l’emprise obsessionnelle et destructrice de son travail. Addict !  Et Le Roi du silence, sa dernière création, en phase de travail l’an passé à Villerville. Cette pièce a remporté un grand succès à Avignon, cette année, au théâtre des Barriques. Lieu où était également programmé Conseil de classe, un autre de ses spectacles présenté  aussi lors de  la cinquième édition de Villerville et qui  avait déjà été très apprécié du public.

« L’écriture et la vie, comme au théâtre ! » Un duo qui constitue dès l’enfance, l’univers existentiel de Geoffrey Rouge-Carrassat.  A dix ans, il commence à écrire des histoires toujours liées à la vie de tous les jours avec ses rencontres, accidents, différences et bizarreries et qui viennent frapper son cœur et sa pensée pour voyager dans son imaginaire. Jeune homme, diplômé en autres du Conservatoire national Supérieur d’art dramatique de Paris, il se lance dans le théâtre. Aujourd’hui, , à vingt-deux ans,  Geoffrey Rouge-Carrassat a plus d’une corde à son arc. C’ est un artiste total.  Auteur, metteur en scène, acteur, et plasticien tant il a cette capacité esthétique pour donner grâce et émotion aux objets usuels. Ainsi, les éléments de la scénographie entrent littéralement en dialogue avec l’écriture du texte et sont actants. Que ce soit déjà dans Le Conseil de classe  ou comme cette année avec en ébauche, Dépôt de bilan ou le spectacle rodé, Roi du silence. Ici, pas de contrainte due à la forme du monologue, choisie pour l’écriture de ces trois pièces, toutes des seuls-en-scène. Mais un geste à la fois dramaturgique et plastique, lourd de sens imagé et symbolique, parfaitement maîtrisé. Sa dernière création, Le Roi du silence, répond à cette volonté esthétique de laisser surgir  sur scène, la théâtralité enfouie dans le texte, comme ici, où « au retour des obsèques de sa mère, un jeune homme pose l’urne funéraire sur la table, et fume une cigarette dans la salle à manger. Il écoute un moment le bruit des pas du voisin du dessus…Puis soudain, adresse la parole à cette urne. »

Dans sa mise en scène,  l’acteur s’empare de la gerbe de fleurs parfois avec fougue mais surtout de l’urne, comme si elle devenait le personnage à part entière de sa mère défunte,  personnage testamentaire par excellence. Et comme par magie, celle du théâtre, le secret se dévoile.  Le jeu du comédien, à la fois ange et héros antique ou érinye, ses mouvements qui passent d’une extrême légèreté à la plus cinglante violence, subjuguent le public… Fasciné à l’écoute et à la vue de cet aveu, du jeune homme à sa mère, réduite en cendres : « Alors j’ai fait un pacte avec moi-même/Je ne l’ai pas caché au fond d’un tiroir car tu y faisais aussi la poussière/ Je l’ai signé chaque jour dans la chambre de ma tête comme une prière/Aujourd’hui Je vais le rompre/Ce pacte de silence/En le signant une dernière fois/ À haute voix. » (…) « Je vais fermer les yeux /Et je jouirais sous mes paupières. »

Dans ce monologue, il n’est en fait question que d’amour.  C’est un hymne à l’amour, avec un petit et un grand A. Magnifique ! Le personnage s’adresse à sa mère, à cet amant fantasmé, sans plus aucune retenue, comme pour aller au bout de ce silence asphyxiant. Ce long monologue, au rythme dramatique constant et subtil, est en effet adressé à des absents, la mère du jeune homme mais aussi son voisin d’immeuble, un ami hélas. …

Il y a dans ce spectacle une présence indéniable du sacré. La table de la salle à manger se mue peu à peu en autel prêt à accueillir tous les sacrifices… pour rompre le silence et crier haut et fort la douleur de l’amour et le désir de l’autre. Cet autre à plusieurs visages et la langue théâtrale à la fois directe, sensuelle mais aussi métaphorique et baroque épouse l’agitation et la souffrance intérieure du jeune homme. La mise en scène inventive mais jamais ostentatoire, riche d’émotion et puissante fait exploser cette angoisse ravageuse du personnage. Peut-être parfois trop perfectionniste, Geoffrey Rouge-Carrassat est ce Roi du silence, bouleversant dans ce secret à dévoiler et reste indiscutablement un artiste à suivre… Chapeau bas à « Un Festival à Villerville », pour cette ultime édition sous la direction d’Alain Desnot. 

 

.Elisabeth Naud

Le Roi du silence a été présenté du 29 août au 1er septembre, au Garage à Villerville ( Calvados).

Du 4 au 22 février, Théâtre des Déchargeurs, 3 rue des Déchargeurs, Paris (1 er).  T.: 01 42 36 00 50.

 


Archive pour 10 septembre, 2019

Le Gorille d’après Franz Kafka, texte et mise en scène d’Alejandro Jodorowsky

© Adrien Leouturier

© Adrien Leouturier

 

Le Gorille d’après Franz Kafka, texte et mise en scène d’Alejandro Jodorowsky

 «Éminents Académiciens, vous me faites l’honneur de me demander de fournir à l’Académie un rapport sur ma vie antérieure de singe. Telle que vous la formulez, je ne puis malheureusement déférer à votre invitation. Près de cinq années me séparent de l’état de singe, un temps peut-être court pour le calendrier, mais infiniment long quand on le traverse au galop  comme j’ai fait. » Ainsi débute Rapport pour une Académie ( Ein Bericht für eine Akademie) de Franz Kafka. Écrit en 1917, ce récit fait pendant à La Métamorphose (1915) et rejoint le bestiaire kafkaïen pour évoquer la condition humaine avec une drôlerie cynique.

 Alejandro Jodorowsky insuffle à la nouvelle, sa propre expérience de fils d’émigrants juifs russes; considéré tout jeune dans son Chili natal, comme différent, voire dangereux, il s’exila définitivement en France.  «L’effort de s’intégrer à un monde qui nous tolère mais nous méprise est terrible. Cette histoire me touchait de si près que je n’ai pu la confier qu’à mon fils Brontis : bien que français par sa mère, il est un éternel émigrant par son père… », avoue le dramaturge, metteur en scène de théâtre, mime et marionnettiste, romancier, scénariste de bandes dessinées et réalisateur de cinéma.

Brontis Jodorowsky a assuré la traduction en français depuis l’espagnol : «Soixante pour cent des mots appartiennent à Kafka, quarante pour cent à Alejandro. »  La pièce, créée en 2008, a fait le tour de l’hexagone et du monde  (plus de cinq cents représentations). L’acteur la reprend une décennie plus tard, à la demande de Benoît Lavigne, actuel directeur du Lucernaire qui, pour les cinquante ans du théâtre, souhaite en présenter les spectacles les plus emblématiques: « Le Gorille fut l’un de nos plus beaux et grands succès de ces dix dernières années.»

 Brontis Jodorowsky n’en est pas à sa première collaboration avec son père depuis El Topo (1970), La Montagne sacrée (1973) au cinéma, et, au théâtre, Opéra panique (2.000), et Un rêve sans fin (2.007). On l’a vu récemment comme acteur sur les écrans dans La Danza de la realidad  et  Poesia sin fin  (Voir Le Théâtre du blog).Formé à l’école du Polonais Ryszard Cieślak (1937-1990), figure centrale du Théâtre-Laboratoire de Jerzy Grotowski, ainsi qu’au Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine, il a été dirigé avec une rigueur de métronome par son père Alejandro, élève du mime Marcel Marceau.

De prime abord, plus simiesque qu’humain, puis se redressant progressivement, le gorille nous conte ses premiers pas parmi notre espèce. Sa capture, son voyage en fond de cale et son séjour derrière les barreaux d’un parc zoologique. De bête de foire en singe savant, la parole aidant, il devient artiste de music-hall, puis dresseur et impresario. Fortune faite, reçu par l’Académie, aurait-t-il trouvé le chemin de la liberté dans la jungle des hommes ? Leur condition est-elle plus enviable que celle de singes ? « Plus j’apprends à parler, moins j’ai de choses à dire », ironise-t-il.

 La figure du singe traverse l’histoire de la littérature : d’Esope à Pierre Boulle (La Planète des singes, 1963) en passant par La Fontaine… Mais Kafka a su donner à sa fable une profondeur philosophique dénuée de pesanteur moraliste. Devant un aréopage de savants chenus et barbus (dont Charles Darwin !) ici en photos gigantesques derrière la tribune d’où il délivre son discours, Brontis Jodorowsky expose avec une puissance tragique et une fantaisie farcesque, le douloureux apprentissage, les coûteux renoncements et le terrible manque de liberté qu’il éprouve parmi nous.

Tantôt créature aux tics simiesques, tantôt bête caricaturant les travers humains :  ivrognerie, vantardise, cruauté… Drôle et émouvant, l’acteur qui a gagné en maturité, crée avec une gestuelle précise, un être hybride qui ne trouve place ni dans le monde qu’il a quitté et qu’il regrette, ni dans celui qu’il a adopté et qu’il juge sévèrement. Mais il lui faut aller de l’avant, il n’a pas le choix… Eternel exilé, tel Franz Kafka et bien d’autres, en tout temps.

 « Quand, dans les derniers jours de répétitions, nous avons créé la scène où le singe se révolte enfin, nous nous sommes pris dans les bras pour pleurer en pensant à nos ancêtres, cette longue lignée de tristes mais vaillants gorilles », avouait son père lors de la création. En une heure dix, l’univers de Kafka croise celui d’Alexandro Jodorowsky et de son fils,  sans avoir pris une ride. 

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 3 novembre, Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème) T. : 01 45 44 57 34.

 

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