La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

©BRIGITTE ENGUERAND / DIVERGENCE - IMAGES

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La Puce à l’oreille de Georges Feydeau, mise en scène de Lilo Baur

Cinquième réalisation à la Comédie-Française de cette metteuse en scène (voir Le Théâtre du Blog), avec cette pièce créée en 1907 qui n’y avait pas été montée depuis plus de quarante ans. Situations burlesques, quiproquos en chaîne et un formidable personnage de sosie sur lequel est fondée l’intrigue. La Puce à l’oreille n’est sans doute pas la meilleure de son auteur mais elle est bien construite et il en avait rédigé avec le plus grand soin les didascalies. Georges Feydeau insiste en particulier sur le fonctionnement du mécanisme du double lit tournant qui permet d’évacuer dans une autre chambre d’un hôtel douteux, un couple dit illégitime. Et il décrit avec soin tous les accessoires, leur disposition comme l’aurait fait le peintre qu’il aurait sans doute aimé être, et même les déplacements des acteurs  qu’il avait aussi dirigés.

Lilo Baur a ignoré ces didascalies et elle a bien fait de donner un coup de jeune au cadre, en situant l’intrigue en  1960 à la montagne, à Noël, dans le bel appartement d’un chalet à la montagne. Murs en lattes de bois, grand feu dans la cheminée en pierre claire, canapé vert cru trois places, table basse, fauteuils au design nordique, téléphone blanc à cadran, horloge coucou, etc. «J’avais envie, dit-elle, d’un intérieur bourgeois avec une grande baie vitrée à travers laquelle on voit la neige. Un contraste entre le calme à l’extérieur et l’hystérie dans l’appartement. Enfin, Noël est propice aux stimulations du bien-être de l’âme, c’est le moment de l’année où il est question de chaleur et de rapprochement. Cela correspond parfaitement à l’ambiance et à la raison d’être de l’hôtel du Minet-Galant.» Ce même décor se transforme en effet et en quelques minutes, en hôtel avec escalier, hall de réception avec grand arbre de Noël et à cour, la chambre… Une scénographie très réaliste des plus remarquables et pleine d’humour, signée Andrew D. Edwards,  comme le sont aussi les costumes : tailleurs avec jupe longue très serrée et costumes trois pièces de bonne coupe mais un peu ternes des années 60 d’Agnès Falque.

L’histoire est volontairement compliquée comme toujours chez Georges Feydeau, sauf dans ses dernières petites pièces et il a un malin plaisir à rendre inextricables les situations où il a fourré ses personnages. Loin d’être idiots, ils ont le plus grand mal à gérer la situation… ingérable où ils se sont mis eux-mêmes. La Puce à l’oreille comme ses autres pièces est fondée sur une une précision mécanique de l’intrigue, ce qui n’est pas incompatible avec le comique génial de Feydeau. Et les répliques sont souvent sublimes, du genre: «Je t’ai quitté Lucienne Vicard, je te retrouve Lucienne d’Homenidès de Histangua ; ton nom a pu s’allonger, ton cœur est resté le même. » Et il y a une phrase étonnante d’une «morale délicieuse», quand il fait dire à Raymonde Chandebise : «Je veux bien encore le tromper, lui. Mais qu’il me trompe, lui ! Ah ! non ! çà, cela me dépasse. » Pas si loin finalement de Marivaux… comme lui, bon connaisseur de la langue française. Et il ne se prive donc pas de jouer sur les mots comme le fera ensuite Sacha Guitry : «L’amour et l’amour propre, ça ne va pas ensemble… Si même il y en un qui s’appelle propre, c’est pour le distinguer de l’autre qui ne l’est pas.”

Il y a quinze personnages dont le neveu de M. Chandebise qui a un grave défaut d’élocution : il ne peut prononcer que les voyelles dès qu’il ouvre la bouche (très bon Jean Chevalier qui joue les pas très malins avec virtuosité). Bien entendu, les malentendus et quiproquos pleuvent et nous sommes toujours en avance sur la situation : c’est même le principal fondement d’un comique qui a fait ses preuves. Raymonde (Anna Cervinka) ouvre «par mégarde, en inspectant son courrier” -tout le comique de Feydeau est déjà là! – un paquet envoyé à Victor-Emmanuel Chandebise, son mari, un assureur des plus bourgeois, par la direction de l’hôtel du Minet-Galant à Montretout. Dans le paquet, une paire de bretelles et Raymonde se persuade alors qu’il la trompe… En effet, comme elle le dit à son amie d’enfance Lucienne (Pauline Clément), il n’est pas sexuellement très en forme ces derniers temps… Elle lui demande alors d’écrire une lettre donnant rendez-vous à Victor Emmanuel dans ce même hôtel pour le piéger. Mais, écrite de la main de Lucienne, cette lettre tombe dans celles de son mari, Carlos de Homenidès de Histangua (Jérémy Lopez) qui voit rouge. Jaloux et fou de colère, il a quelque chose d’un général d’Amérique latine comme on les caricature dans les vaudevilles et il veut aussitôt provoquer en duel Victor Emmanuel…

Raymonde va donc essayer d’aller surprendre son mari mais tombera, dans la chambre réservée, sur Tournel, un vieil ami de son mari qui la drague depuis quelque temps et qui est très, très entreprenant… Paniquée, elle appuie alors sur un bouton d’appel mais catastrophe,la paroi du lit tourne et elle se retrouve, dans le  texte original de Feydeau, avec Baptistin. En fait ici, de rebondissement en rebondissement, tout va très vite se détraquer dans cet endroit douteux  “où il ne vient que des gens mariés,  comme le prétend Augustin Ferraillon, le directeur de l’hôtel (Thierry Hancisse). » (…) Et Feydeau lui fait préciser avec humour: «Ils ne sont que davantage, puisqu’ils le sont chacun de leur côté.»  Il y a là aussi  une pittoresque galerie de personnages: le docteur Finache, un ami de Victor Emmanuel et un  dragueur impénitent qui se vante d’y emmener ses nombreuses conquêtes, une bonne à tout faire mais aussi Olympe,l’épouse de M. Ferraillon, une ex-prostituée, M. Rugby, un client anglais original… Et surtout Poche, le valet alcoolo, un sosie parfait de M. Chandebise ! Ce qui va semer une suite de quiproquos et donc une belle pagaille dans ce petit monde qui se retrouve là, sur l’unique décision de Georges Feydeau.

Le sosie est un vieux truc théâtral invraisemblable mais qui marche à tous les coups ; il permet aussi  à un acteur de recevoir, cadeau royal, un double rôle où excelle Serge Bagdassarian qui réussit à passer de l’un à l’autre avec virtuosité. On vous épargnera les méandres de cette intrigue compliquée et burlesque à souhait où les personnages, tous  réunis dans l’appartement, continueront à se disputer et à s’injurier. Il y verront enfin plus clair quand à l’extrême fin de la pièce, ils apprendront que Poche a un parfait sosie en la personne de Victor Emmanuel Chandebise, à qui Augustin Ferraillon vient de botter sérieusement les fesses, puisqu’il le croit son valet  …

 Côté mise en scène, Lilo Baur a essayé de rendre les choses simples avec un spectacle précis où l’acteur est roi. Il y a de nombreux gags faciles… et pas toujours très réussis. Avec treize comédiens et quatre élèves de l’académie de la Comédie-Française. Mais ces personnages très caricaturaux sont proches de ceux d’une bande dessinée et  Lilo Baur n’a pas vraiment réussi son coup. On est d’abord fasciné par la scénographie mais le rythme de la mise en scène est un peu lent et la distribution inégale : les acteurs expérimentés de la troupe s’en sortent bien, les autres moins et il n’y a guère d’unité de jeu. Et la metteuse en scène semble avoir eu du mal à régler correctement le deuxième acte à l’hôtel du Minet Galant où, mises à part les scènes entre Ferraillon et Poche, le compte n’y est pas tout à fait et la direction d’acteurs reste assez approximative. En revanche, Lilo Baur maîtrise  mieux le troisième et dernier acte dans le chalet et où il y a enfin un vrai rythme et où les personnages sont plus ciselés.

Quant au public, il semblait ce soir-là partagé : près de nous, une jeune femme riait tout le temps mais un couple d’une cinquantaine d’année, pas du tout. En tout cas, il y eut de nombreux rappels. Alors à voir ? Oui, si vous n’êtes pas très difficile mais on a vu Feydeau mieux traité, en particulier par Jérôme Deschamps sur ce même plateau avec Le Fil à la patte. Et que peut donner dans une salle de cinéma, une représentation filmée en direct aux dates ci-dessous?  A suivre… mais on a le droit d’être sceptique.

 Philippe du Vignal

En alternance, jusqu’au 23 février, Comédie-Française, salle Richelieu, Place Colette, Paris (I er).
Transmission en direct, le jeudi 17 octobre à 20 h 15 et les 11 novembre et 1er décembre à 17 h; le 12 novembre à 20 h dans quelque deux cent cinémas en France. Infos et réservations :https://www.pathelive.com/programme/comedie-francaise-19-20 

 


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