Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes: Dogugaeshi de Basil Twist (à partir de dix ans) ,

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes à Charleville-Mézières

Dogugaeshi de Basil Twist (à partir de dix ans)

© Jean Henry

© Jean Henry

Natif de San-Francisco, cet artiste a adopté New-York City. Son grand-père était marionnettiste et, en héritier spirituel, il a continué loin sur cette même voie. C’est sa troisième participation à ce festival mondial et il en assure même le fameux fil rouge. Diplômé de l’Ecole Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette en 1993, il crée la même année à Charleville-Mézières, The Araneidae Show, un spectacle magnifique. Et en 1998 à New-York, Symphonie fantastique, une mise en mouvement et en couleurs de l’œuvre d’Hector Berlioz qui, reprise ici il y a deux ans, reçut un bel accueil… On pourra voir le film tiré de ce ballet aquatique à Charleville-Mézières, les 23 et 24 septembre.

 Il y  aussi cette année, comme une fenêtre sur son travail, une exposition de photos et trois films dont Arias with a Twist : the Docufantasy, un documentaire sur la collaboration artistique exceptionnelle entre Basil Twist et Joey Arias, un performeur queer new-yorkais. En 1997, l’artiste découvre le spectacle d’une compagnie de marionnettes japonaise. Coup de foudre: il s’intéresse alors à l’art de la marionnette dans ce pays et crée alors Dogugaeshi dont on apprécie toute la finesse de construction. Le dogugaeshi est une pratique nipponne ancestrale avec des changements de décor qui font de la scène, un espace en constante transformation pour représenter des histoires de princesses, samouraïs et bêtes imaginaires. C’est l’art d’utiliser des écrans peints qui, en s’ouvrant et en se fermant, révèlent une rapide succession d’images. Et le public a la sensation de pénétrer dans une véritable galerie des glaces, un espace inaccessible qui, toujours, s’éloigne plus loin de notre regard, selon un jeu de perspectives.

Après quatre mois passés là-bas à rencontrer les derniers gardiens de cet art, Basil Twist a inventé, avec un académisme rigoureux, un spectacle visuel où le décor animé est comme un personnage à part, en retraçant un voyage intime. Un voyage abstrait certes mais spectaculaire au pays du Soleil Levant, entre fantaisie et cauchemar. Ici, tradition et technique contemporaine se soutiennent.  Avec  des visions successives éblouissantes à n’en plus finir, se réduisant et se miniaturisant au fil des châssis qui apparaissent, s’ouvrent et se ferment en claquant sèchement, au rythme de la musique écrite pour un shamisen traditionnel par le maître Yumiko Tanaka. Le cadre du lointain laisse apparaître, par une ouverture lumineuse minuscule, un ciel  bleu, un espace imaginaire de songe, de salut et de respiration symbolique.

C’est une invitation à découvrir un art ancestral dans une réalisation fondée à la fois  sur des moyens  traditionnels et des techniques contemporaines comme la vidéo. Accompagnent le spectacle des musiques occidentales et de shamisen. Un voyage captivant et dépaysant qui emporte le public dans un rêve…

 Véronique Hotte

 Spectacle joué à Charleville-Mézières (Ardennes), les 21 et 22 septembre. 

 


Archive pour septembre, 2019

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes de Charleville-Mézières

On était une fois, un spectacle d’Emmanuel Audibert (tout public à partir de huit ans)

 

Crédit photo : Giorgio Pupella

Crédit photo : Giorgio Pupella

Comédien, metteur en scène, acrobate et musicien, il aime déambuler dans l’univers de la marionnette, entre pantins et circuits imprimés.Il écrit, met en scène et en musique les spectacles de la compagnie 36 du mois.Expérimentateur, inventeur, constructeur et programmateur, il donne vie à ses figurines  grâce à de petits moteurs électroniques.

 Provoquer un regard critique sur l’obsession technologique contemporaine, c’était déjà l’enjeu de Qui est Monsieur Lorem Ipsum? un spectacle magnifique de 2015  (voir Le Théâtre du Blog). Les créatures animées et les techniques qui leur sont associées, font le bonheur  d’Emmanuel Audibert. Avec le temps, de sa grotte d’Ali Baba, ont surgi des «variations» ludiques, l’orchestre des On(s) et un juke-box de marionnettes,  en hommage à Eric Satie et que l’on peut admirer, avant d’entrer dans la salle.  

Ici, l’ambition poétique du marionnettiste, doublée d’une exigence technique, frappe l’œil et la conscience des spectateurs en éveil. Il y a peu de prouesses circassiennes :  M. Lorem, appelé ainsi par ses créatures: des peluches in vivo, a préalablement tout anticipé sur ordinateur : enregistrement des voix des personnages, connectées avec leurs mouvements significatifs. Mais M. Lorem est aussi accessoiriste, technicien et servant scénique….L’animation de marionnettes avec assistance par ordinateur, concerne une vingtaine de peluches, un public miniaturisé installé circulairement sur des gradins et donné en miroir, à nous spectateurs aussi installés sur des gradins : une belle mise en abyme  du théâtre…

 Nous nous voyons ainsi collectivement et singulièrement représentés sur scène et le souriceau-coryphée avoue au chœur de la cité qu’il a tendance à porter un regard critique et négatif sur les spectacles qu’on lui propose. Jamais content, il renâcle, se plaint, se moque et témoigne d’un manque cruel de compassion. Le le chien, l’oreille levée, incarne, lui, l’intellectuel sérieux et appliqué, citant les philosophes, prônant une ouverture et une sagesse existentielles.Le gorille, père d’un petit boxeur fébrile, impatient et non concentré, essaie d’une voix sépulcrale, de rassurer les sensibles et de les inciter à l’art d’attendre.Sont aussi là une chèvre anglaise accompagnée de son chevreau, positive et toujours partante pour juger magnifique, le spectacle, un poussin apeuré et tremblant, un chien, et bien d’autres peluches animales typiques… Et le loup, un frimeur qui arrive en retard, en voiture pétaradante, et qui impose sa tyrannie historique. 

 Mais quel est le spectacle, son objet et son sens réalisé par ce M. Lorem, bricoleur audacieux, esthète et ironique qui joue du piano et qui est aussi un homme-orchestre ? Sur le plateau circulaire, tel un gâteau avec ses différentes épaisseurs de crème et sucreries, l’assemblée des On(s) -de minuscules bâtonnets blancs figurant une humanité en mouvement- semble surgir de nulle part… Et le public de peluches de se moquer, surtout le souriceau que cette vision ante-biblique indispose, Mais le chien, lui, apprécie la philosophie de  cette image mythique. Sur la tranche médiane du plateau, apparaissent des personnages miniaturisés, seuls sur un banc puis deux à deux. Mais des portes claquent et il y a des conflits et  une non-communication propices à la guerre.

 De nouveau, les peluches ont saisi le message, échangeant leurs points de vue sur la nécessité de comprendre l’autre avec ses différences et sa même humanité. Enfin, sur la tranche inférieure du plateau, sorte de fondation, apparaît la dimension artistique, capable d’éclairer les hommes, à travers  la musique que jouent les On(s), interprètes minuscules d’un orchestre de jazz. Un spectacle qui réjouit l’âme et le cœur et nous sommes  témoins de ce que l’être est capable d’imaginer en humaniste responsable, tout en assurant une subtile partie technique…

 Véronique Hotte

 Spectacle vu le 21 septembre à Charleville-Mézières (Ardennes).

 

 

 

Vie et mort de mère Hollunder, de Jacques Hadjaje, mise en scène de Jean Bellorini

photo by Pascal Victor/ArtComPress

photo by Pascal Victor/ArtComPress

 

Vie et mort de mère Hollunder, de Jacques Hadjaje, mise en scène de Jean Bellorini

Une femme sans âge, ronde, debout et immobile, regarde au loin par la fenêtre. Vêtue d’habits désuets, elle semble être complètement ailleurs, ses pensées enfouies on ne sait où… Des poules, un escalier en colimaçon, une table de maquillage, deux chaises rouges, un seau à graines, un magnétophone …Sans véritablement de frontière entre extérieur et intérieur qui se confondent. Subtile idée de mise en scène pour nous faire entrer dans le monde peu tranquille de Mme Hollunder, où s’entrechoquent onirisme, humour et absurde. Ce personnage est tout droit sorti de Liliom, une pièce  (1909)  de l’auteur hongrois Ferenc Mollnár, que  Jean Bellorini mit en scène il y a six ans.

Artiste et poète, Jean Bellorini s’empare tel un plasticien, de la lumière et avec la complicité de Sébastien Trouvé du son, de la musique, pour tisser un paysage dramatique où le texte se met littéralement à respirer et à vibrer au plus profond de lui-même. La création-lumière transfigure ici la scénographie en un tableau.  Façon Edward Hopper ? Peut-être et de toute beauté. Où est-on au juste ?  Dans la vie de tous les jours ou déjà au-delà de la mort ? Les deux à la fois sans doute car avec  Mère Hollunder, « avec deux L, sinon comment ferait-elle pour voler »  tout repère explose !

  Cette pièce féroce, drôle, tendre aussi, est née d’un désir de l’acteur Jacques Hadjaje, « C’est parce que j’ai joué Mère Hollunder dans Liliom que j’ai eu l’envie de lui donner une autre vie. » Personnage dans l’ombre alors, l’auteur et interprète en fait ici le protagoniste de sa propre histoire, une sorte d’anti-héros. Compagnon de route de Jean Bellorini depuis une quinzaine d’années, il reprend aujourd’hui dans ce solo, les habits de ce rôle secondaire qu’il incarnait dans Liliom.

Un  public enthousiaste, pour cette Mère Hollunder, figure tragi-comique sous les feux de la rampe !  Avec le récit d’une vie  et quelle vie, celle d’un être ordinaire et magique ! Libre !  Celle d’une femme qui a eu la présence d’esprit et le courage de dire non : « T’as rien qu’un mot à savoir si tu veux avancer droit dans ta vie petite c’est non/Non /C’est ça le mot magique / Non ». Et qui connaît la grandeur de la résistance. Surtout ne pas courber le dos quel qu’en soit l’enjeu ! Et suivre la courbe du soleil, du jaune au noir, pour supporter « ces petites morts », pire que la vraie, auxquelles « tu fais pas gaffe c’est elles qui te grignotent la vie/ Comme le premier cheveu blanc / Ou l’odeur des fleurs que tu oublies dans un vase. » (….)  « Ou ces mots que tu voudrais tellement dire qui se bousculent dans ta bouche et qui sortent jamais / Ou comme ces petites tâches sur les mains. »

Jacques Hadjaje construit ce personnage en finesse, et nous offre  une histoire pleine de poésie printanière ou mélancolique, et de rire. Un hymne pas classique du tout, à la vie ! Et qui chante haut et fort: « Le destin, ça n’existe pas c’est une invention de ceux qui veulent te faire aller quelque part à toute force ». Mère Hollunder s’adresse à Julie pour qu’elle s’en sorte, à Jacob son mari défunt, aux gens ordinaires qui n’ont pas toujours les mots pour se défendre, à tous ceux qui rejettent la lâcheté. Tantôt femme, tantôt homme, ou les deux et jamais dupe : « C’est trop dur d’être une femme /On a perdu le mode d’emploi. »

Personnalité au tempérament  fort, généreux et sensible, elle ne mâche pas ses mots. Mais parfois se laisse aller, malgré elle, à l’émotion : jamais elle n’oubliera Norma un opéra vu qu’une fois au Grand théâtre de Budapest ! Magnifique moment de ce spectacle, parmi d’autres tous aussi drôles, touchants et violents parfois. Pour Mère Hollunder, les traces de la vie ne s’effacent pas, elles se mélangent, cruelles et/ou à mourir de rire ! Mère Hollunder, un clown ? Il y a chez elle, dans ses mots, ses gestes, une vitalité et un sens du comique à l’image du clown… triste souvent.
 Comme lorsqu’elle choisit, sans jamais se démonter, de s’emparer de son appareil photo ou serait-ce  celui de son époux défunt ?  Jacob était photographe. Quel merveilleux moyen pour elle de le rendre ainsi à nouveau vivant et de se sentir soutenu, à deux, ou de l’enterrer une seconde fois, qui sait!  Pour Mère Hollunder, l’objectif devient alors une arme pour lui donner chair mais aussi pour saisir l’instant de vie banal ou excitant. Et le partager avec le public, à travers ses expressions et mots directs, crus, colorés.

Cet instant, où chaque prise de vue en dit long sur l’avenir des uns et des autres, sur l’amour, l’argent…. Comme le précise la didascalie au début : « Mère Hollunder parle parfois pour elle-même, d’autres fois à Julie mais aussi à des gens qu’elle prend en photo : « Et vous n’êtes surtout pas obligée de sourire (elle s’adresse à une demoiselle) / La vie toute la vie rien que la vie/ Et la vie vous donnera de moins en moins / souvent l’occasion de sourire / Très bien cette expression mademoiselle. » Ou bien encore à ses poules. Elle n’a plus d’âge. C’est fini depuis longtemps, tout ça ». Mais pas pour le public ! Touché par l’énergie, les paroles sans détour de notre héroïne et son humour décapant, il pense et garde en mémoire : « Va savoir le cœur comme dit le poète /Le cœur, c’est peut-être bien le petit grelot du pesant collier de la vie »,  derniers mots de mère Hollunder avant d’ouvrir sa caisse et de s’allonger à l’intérieur…. Mais pas si simple de quitter la vie, même pour Mère Hollunder: « Aïe / Ils se sont gourés ces cons/Ils me l’ont faite trop petite, ma caisse ».

Avec ce spectacle, nous assistons à l’heureuse naissance d’un personnage, très actuel, haut en couleurs. Bravo à Jacques Hadjaje pour cette audacieuse création . Bel exemple de troupe, mot cher à l’esprit de Jean Bellorini, qui après six années à la tête du Théâtre Gérard Philipe à à Saint-Denis, va prendre à partir du 1er janvier,  la direction du Théâtre National Populaire à  Villeurbanne.  

Elisabeth Naud

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt Paris (VIIIème). T. : 01 44 95 98 21. Jusqu’au 13 octobre.

Vie et Mort d’un chien- texte et mise en scène de de Jean Bechetoille

Vie et Mort d’un chien-traduit du danois par Niels Nielsen, texte et mise en scène de de Jean Bechetoille

 08F50FCE-916C-4DEA-AB51-8375FB244A59«Une fiction documentée qui explore le deuil familial, le traumatisme et les difficultés à accepter le suicide, dit l’auteur et metteur en scène. C’est sa seconde création après Comment Igor a disparu qui avait obtenu le prix du jury au concours 2017 du Théâtre 13.  Il a bâti cette comédie dramatique pour la même équipe de comédiens.

 Dans la famille Nielsen, ça ne tourne pas rond : les parents ne peuvent gérer les colères violentes de leur fils, Vincent, qui empoisonne leur quotidien : le père, démissionnaire, joue du piano et adule son chien, la mère n’a d’yeux que pour Markus, son deuxième fils et sa fille, Bénédikte, elle pour Vincent. Jean Bechetoille puise son écriture dans sa propre expérience : «En 2015, mon frère s’est fait renverser par une voiture sur une autoroute, en hiver. Sa mort, à priori un suicide, reste mystérieuse.» Pour introduire de la distance, il situe l’action à Elseneur avec un détour par Hamlet où il fait apparaître le spectre du frère mort affublé d’une tête de chien.

 Sur le plateau nu, flanqué à cour d’un vieux piano droit,  Markus apprend, de but en blanc, la mort de Vincent. Un choc terrible ! La suite du drame oscille entre une série de  flash back qui mettent en lumière les névroses à l’œuvre dans le cercle de famille et des scènes montrant les conséquences de cette mort. On suit ainsi le cheminement de Markus pour surmonter son traumatisme. Un parcours qui le mène en France, à une psychothérapie de groupe où se rejouent de manière caricaturale ses relations avec son père, sa mère, sa sœur et son frère.

 Cette incise burlesque, élaborée en cours de répétition à partir d’improvisations, détend l’atmosphère mais, trop démonstrative, alourdit considérablement la pièce. Toujours dans la dérision mais mieux intégré dans l’économie dramaturgique,   le personnage du chien. Témoins de cette histoire, les toutous successifs des Nielsen, interprétés par Romain Francisco avec une grâce toute canine, remuants, affectueux ou foutraques, s’avèrent philosophes et poètes à leur heure. Il ne manque que la parole à ces amis de l‘homme, aussi Jean Bechetoille la leur donne. Il s’est entouré d’une équipe de talent : face à Nadine Marcovici, en mère maniaque, angoissée et frustrée, le père (Laurent Lévy) se fait tout petit, derrière son piano et joue la Sonate n°17 de Beethoven, dite La Tempête, leitmotiv du spectacle. Le rôle de Marcus va comme un gant à William Lebghil et Guarani Feitosa est un Vincent rageur et massif, protégé par sa petite sœur (Alice Allwright). La scénographie simple et efficace, figure les différents lieux et temps de l’action par un grand châssis mobile et des inscriptions au sol. Tout concourt à capter le public pendant une bonne heure. Malheureusement, le texte s’égare dans des facilités et détours et aurait gagné à être plus concis. Dommage…

 Mireille Davidovici

Jusqu’au 20 octobre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre, Paris 12e T. : 01 43 28 36 36.

L’Animal imaginaire, texte, mise en scène et peintures de Valère Novarina, musique de Christian Paccoud

L’Animal imaginaire, texte, mise en scène et peintures  de Valère Novarina, musique de Christian Paccoud

Photo de répétition-Crédits Tuong-Vi Nguyen

Photo de répétition-Crédits Tuong-Vi Nguyen

«Entendre jusqu’aux premières voix des animaux : inquiétantes, hilarantes, enfantines. Chercher à creuser toutes les cavernes du langage. Ouvrir des galeries autres – dans le corps des langues. Se souvenir que par la parole, nous sommes des animaux à intérieur ouvert. Un puits est toujours là, qui parle encore. Descendre au langage comme dans un corps. Les langues vivent et pensent, secrètement, dans le fond d’elles-mêmes, comme un mystérieux cerveau sans nom, un savoir des ancêtres » dit Valère Novarina dans Voie négative. « 

Après la création ici de L’Origine rouge, L’Acte inconnu, La Scène et L’homme hors de lui (2017), il est encore bien entendu question d’écriture. Sur le grand plateau, un carré de sol blanc avec deux châssis verticaux de peinture non figurative de l’auteur (scénographie de Jean-Baptiste Née), éclairé par les lumières de Joël Hourbeigt.
Il y a Edouard Baptiste, Julie Kpéré, René Turquois, Bedfod Valès, Dominique Parent, Valérie Vinci et Manuel Le Lièvre, Agnès Sourdillon, Nicolas Struve, trois acteurs «novariniens» de longue date. Les costumes surtout en noir et blanc et pleins d’humour sont signés Charlotte Villermet.
De temps à autre, Christian Paccoud, à l’accordéon, accompagne les chansons et Mathias Lévy joue un solo de violon. Et il y aussi pendant un trop court moment, une belle participation d’un chœur d’amateurs, ce soir de première et les samedi et dimanche, qui vient apporter une fraîche et bienvenue bouffée musicale.

Il y a un texte d’une invention poétique souvent remarquable où, comme d’habitude chez Valère Novarina. On sent l’influence de la philologie qu’il étudia autrefois en Sorbonne comme de Dante qui mena une réflexion permanente sur la langue. On a parfois l’impression de déjà exprimé dans ses autres pièces. Ce qu’il ne renie pas: «Je revisite des textes anciens parce qu’il y a toujours des leitmotivs, comme ces rivières de noms de personnages, ces litanies qui coulent, s’écoulent, serpentent, traversent chacun des spectacles. »

La distribution est sans doute inégale mais aux meilleurs moments, c’est un véritable régal d’images et de mots, quand le texte est porté par le comique gestuel et verbal fabuleux de Manuel Le Lièvre, le détachement de Nicolas Struve et l’espièglerie et le ton acidulé d’Agnès Sourdillon. Ils savent donner le ton à cet ensemble poétique aux nombreux jeux sur le langage et aux facéties verbales… Et on comprend que Valère Novarina cite Antonin Artaud: «Tout vrai langage est incompréhensible» et Saint-Augustin: «Les paroles s’entendent mais la pensée se voit. » 

Il a entre autres dans ce spectacle un Hymne à Bescherelle, le grand lexicographe et grammairien (1802-1883). «Si vous ne crûtes pas/Que le printemps éclût/L’hiver vous reclouera/Sans que vous pûtes éclore/Plût aux cieux qu’ils nous cousent/Sans que nous le sussions/Et qu’ils nous déclouassent/Pour qu’enfin nous croissions.»  Ou cette étonnante déclaration d’un personnage nommé Raymond de la Matière: «Donne-moi maintenant très vite, Andréa, le retour lexical fulgurant le renversement par le genre de onze mots, pris au hasard dans le sac des mots ». S’ensuivra un échange  de répliques : «tourtereau/tourteresse, le lapereau…l’apercevreau/la laperelle. (…) «la demoiselle,/le mademoiseau, le locuteur/la locuteuse, la locutressse, la parlatrice, la monofictionneuse. »

 Il y a aussi, dans ce texte, une savoureuse kyrielle de temps grammaticaux par dizaines: «l’injonctif, le listal, le solvant, le finiratil, l’inhumatif, le lamentaire, le dévastetemps, le stationnaire (…) le présent répandu, l’advenul, le finaliste, le thanatal, le dévastatif, le usant, le plus que perdu. Et cette litanie finit par cette belle et courte demande  philosophique: «Ô temps, achève-nous. Arrête de te battre en nous-mêmes.» Et par une citation du Cid de Corneille, revue et corrigée: «Le passé m’a trompé ; le présent me tourmente ; l’avenir m’épouvante. »

On retrouve ici cet amour de l’auteur pour les listes, comme celle de soi-disant métiers disparus, à des adresses dont les noms inventés sentent bon le terroir français: «agent de limpidité à Ruc-sur-Burette; lanili-stabuli-zatriste, rue de la Passementerie-Générale à Ivraie, décoratrice de liquides burlesques à Contre-voyage ; assistante bloc B chez Pôle attente, dédoubleure tous risques à Jonction-la Ponction-sur Sorace (…) commercial chez Borghino, puis espoir commercial, puis espoir-conseil, puis pour finir espoir commercial-conseil, puis espoir-cercueil. »

Ou encore cette énumération de gens qui se clôt par une étonnante «prière pour tous les hommes ayant existé et prière pour tous les hommes ayant oublié d’exister». Valère Novarina dit conserver «dans sa cave, un vivier de 6.317 noms» qui peuvent éventuellement être incarnés sur un plateau… Depuis quelques décennies maintenant, il a su acquérir une rare maîtrise du maniement des mots et de la grammaire au vrai sens du terme, pour en faire surgir une singulière poésie. A commencer déjà par le titre de la pièce dont le deuxième mot reprend : ima, trois lettres du premier… Bien entendu, il y faut des acteurs capables de mémoriser ce texte difficile et qui sachent en plus lier  leur«corps à l’espace», comme Valès Bedfod et Edouard Baptiste, des acteurs haïtiens à la remarquable gestuelle. Un exercice de haute volée…

On retrouve ici toute la poésie de l’auteur mais restait à mettre en scène cette avalanche de mots dans un espace et un temps précis. Et là, malheureusement, Valère Novarina n’en a pas la maîtrise. On sent dès le début que ces presque trois heures vont vite devenir estouffadou et qu’on aurait mieux apprécié le texte s’il en avait duré à peine la moitié seulement. Les acteurs réussissent mais pas toujours, à donner le rythme indispensable… L’intervention de la chorale aurait du marquer un point d’orgue final mais la pièce repart ensuite difficilement… «Le théâtre est un art lapidaire, une concentration des énergies» dit Valère Novarina pour lequel «les spectateurs viennent aussi réentendre leur langue autrement, redécouvrir toute l’étendue de la palette sonore du français.» Oui, mais ici on a la triste impression d’un :«faites ce que je dis, mais pas ce que je fais »

Dans ces conditions-limite, la dramaturgie a bien du mal à fonctionner et il aurait mieux valu qu’il fasse appel à un autre metteur en scène que lui-même… Valère Novarina fait  circuler, dans un ballet incessant, nombre d’objets et d’accessoires dont la présence scénique ne se justifie pas. Beaux et bien conçus: caisses en bois, grand couteau, pelle, etc. et à la fin, petite fontaine de sang émergeant du sol pourraient modifier notre perception du langage… Comme ces quelque dix châssis peints, pas très réussis, qui circulent trop souvent sans raison apparente mais qui semblent faire ici de la figuration intelligente… Rien à faire, à cause de ce manque de maîtrise du temps et de l’espace, l’ensemble de cette mise en scène ne fonctionne pas. Dommage…

On sort donc de là un peu anesthésié malgré encore une fois, l’incontestable beauté de la langue. Et le spectacle, très construit maintenant, n’évoluera plus. Vous voilà prévenus : cet Animal imaginaire, trop long et mal mis en scène, est plutôt à conseiller aux seuls inconditionnels de Valère Novarina. Les autres risquent fort de ne pas y trouver leur compte…

 Philippe du Vignal

Jusqu’au 29 octobre, Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 44 62 52 52.

Data Mossoul, écriture et mise en scène de Joséphine Serre

© Véronique Caye

© Véronique Caye

 

Data Mossoul, écriture et mise en scène de Joséphine Serre

 « Hier. Dans la muraille à l’Est du palais de Ninive. Sur le grand taureau ailé, la tête d’homme avec sa barbe tressée, ils ont posé sur ses joues, le marteau-piqueur. La pointe de métal est entrée dans la pierre ; et les yeux, le nez, les lèvres qui avaient veillé les portes du palais depuis tant de siècles, même sous les strates de terre, même dans l’oubli du monde, se sont effacés sous l’œil de la caméra. Une plaie muette est à leur place. » De cette plaie, de ce manque pour toujours, Joséphine Serre s’empare dans une fresque historique qui saute du royaume de Ninive (l’actuelle Mossoul) sous le règne d’Assurbanipal, à la Silicon Valley en 2025.  Une pièce sous le signe du théâtre-récit, cher à Wajdi Mouawad, le directeur du Théâtre de la Colline : personnages habitant des espaces et des temps éloignés, pourtant liés par la mémoire, archivage de technologies en perpétuelle mutation, interrogations sur nos angoisses contemporaines.

Joséphine Serre n’en est ps moins préoccupée par les liens  entre nos interrogations politiques sur la disparition de données gênantes pour le pouvoir et la destruction d’œuvres d’art antiques, impies aux yeux de Daesh. Elle tisse une succession de tableaux, comme un long bas-relief que l’on pourrait lire du VIIème siècle avant J.C. à… demain.  Et elle interroge le temps, autrement dit « ce par quoi les choses persistent à être présentes» pour reprendre les mots d’Etienne Klein. Et l’intervention des hommes et des femmes sur le cours tout tracé de l’Histoire l’intéresse, autant que l’archéologie du pouvoir: là où il y a despotisme, il y a résistance. Et la société GEOLOG -on peut s’amuser de l’anagramme- possède un pouvoir  aussi effrayant que celui de Daesh. Nous partons alors, dans une série de sauts historiques, à la rencontre d’individus isolés mais obstinés et bien décidés à se mettre en travers d’une forme de terreur exercée sur la connaissance humaine : sur les pas d’une jeune archéologue pendant la bataille de Mossoul de 2014 à 2016, qui apprend par cœur et réécrit, la nuit, les tablettes d’argile que Daesh lui a prescrit de casser ; dans le laboratoire californien de haute technologie de Mila Sheg que sa compétence particulière désigne comme seule capable d’effacer les milliards de données  tenues comme superfétatoires par GEOLOG ; dans la retraite cachée d’un groupe de « hackers » qui sauvent ces mêmes milliards de données grâce à une expérience unique : en les stockant dans l’A.D.N. des plantes qu’ils cultivent. C’est le moment de grâce de ce spectacle, foisonnant mais parfois trop illustratif.

Car à trop vouloir suivre des pistes secondaires (les effets de perte de mémoire de Mila Sheg ou les combats politiques d’Assurbanipal), nous perdons le fil essentiel : là où il y a prolifération des écrits, il y a risque de désinformation et, en même temps, peur de perdre ces informations dans le trou noir du « big data ». Elle réussit pourtant à faire émerger une question centrale : où se trouve la responsabilité de chacun dans une globalisation de l’information qui nous échappe? Nous croyons qu’elles nous appartiennent mais elles peuvent disparaître, comme a disparu la fameuse grande bibliothèque d’Assurbanipal, le premier souverain à avoir rassemblé l’ensemble des tablettes d’argile de son royaume. Et, imprégnés de son sens actuel, nous sourions bien sûr, quand le mot « tablette » est prononcé. 

Joséphine Serre se fraye un chemin dans toutes les références et interrogations qui la hantent mais où parfois elle nous perd un peu… A se frotter à Gilgamesh, aux guerres antiques ou contemporaines, aux notions d’espaces des labyrinthes quantiques -autant de vastes pans de notre histoire humaine-  elle laisse parfois la confusion s’emparer du plateau. Notamment dans les passages moins bien écrits où la scénographie comme la direction d’acteurs s’enlise. Cette œuvre aux vastes enjeux demanderait à être resserrée et mieux vaudrait alors oublier les scènes où les derniers empereurs assyriens s’affrontent dans une pantomime naïve…

Pour autant, le théâtre a bien besoin de se faire secouer de temps à autre par de jeunes artistes pétris aussi bien de culture antique que de connaissance des algorithmes d’internet. Le spectateur y est conduit à traverser les couches superposées de sa propre mémoire  et se sent alors partie prenante d’une histoire contemporaine en train de s’écrire.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 12 octobre, Théâtre de la Colline,15 rue Malte-Brun, Paris (XX ème). T. : 01 48 06 52 27.

I am Europe, texte et mise en scène de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

Crédit photo : Jean-Louis Fernandez

I am Europe, texte et mise en scène de Falk Richter, traduction d’Anne Monfort, (en français et en plusieurs langues, surtitré en français)

 L’Europe actuelle est menacée par le retour des nationalismes et des populismes : les bourgeois amateurs de théâtre  sont ici priés d’appréhender des termes politiques usés,  du genre: l’origine, la patrie, le foyer, la langue naturelle ou acquise… Le concepteur allemand a imaginé de faire une recherche sur le plateau, à la fois dramatique, musicale et chorégraphique et a  convié des jeunes gens de pays européens à réfléchir à la question de l‘Europe et à celle de l’identité. Celle que chacun se reconnaît ou bien revendique subversivement. Sur fond, entre autres, de nouvelles constellations familiales et de sexualités différentes.Les interprètes convoquent ici leur histoire personnelle, leur vision du monde et de la société mais aussi leurs passions. Une identité «queer», un désir d’émancipation ?  Mais c’est déjà du passé…

Ce travail de recherche, a été initié en 2014 et a duré quatre ans, à Venise, Paris, Berlin, Tel-Aviv avec des performeurs, comédiens et danseurs mais le groupe s’est ensuite ouvert et a changé, au gré de nouvelles rencontres. Ici, texte et corps sont intimement liés et la parole, proférée et laissée à son libre cours, s’arrête de façon régulière, pour que les corps seuls s’expriment et racontent leur intimité. Pour dessiner encore un autoportrait collectif, en allant de l’avant, malgré tout, avec la promesse d’un avenir meilleur et le dessein d’une Europe différente et solide où on éluderait peu à peu velléités réactionnaires, tentations fascistes, simplifications populistes et menaces du fanatisme religieux, du terrorisme et du repli sur soi avec ses dérives racistes : exclusion de l’autre et négation de la différence…Sur fond de passé colonialiste français et  de mouvements nationalistes actuels…

Falk Richter nous répète à l’envie, la nécessité qu’il y a pour le bien-être de l’Europe, qu’elle ne soit pas livrée aux seules commandes de l’Allemagne et de la France. Même si les petits pays sont parfois les plus marqués par la xénophobie.. L’Europe nouvelle doit, selon l’écrivain et metteur en scène, naître de la contradiction et de la polyphonie : chacun est, en même temps et alternativement, le même. Sous le regard chorégraphique de Nir de Volff, les interprètes ont une gestuelle singulière qui se coule dans celle du collectif. Lana Baric, Charline Ben Larbi, Gabriel Da Costa, Mehdi Djaadi, Khadidja El Kharraz Alami, Douglas Grauwels, Piersten Leirom, Tatjana Pessoa cassent les codes, les conventions, la bienséance, se contorsionnent et rampent sur le sol. Avec ténacité et engagement…
I am Europe laisse une impression de déjà vu, tel un inventaire un brin démagogique de lieux communs, de critiques faciles et de visions parfois caricaturales de la société, sans l’invention d’une dramaturgie réellement convaincante.

 Véronique Hotte

Odéon-Théâtre de l’Europe/Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, Paris (XVII ème), jusqu’au 9 octobre. Tél : 01 44 85 40 40.

 

 

 

Rencontres Jeunes Pousses 2019 à la Maison Maria Casarès

5741714D-D659-47DB-9804-DE3EF4FC7E03Rencontres Jeunes Pousses 2019 à la Maison Maria Casarès

 «La vie au domaine de la Vergne épouse le cycle des saisons, disent Johanna Silberstein et Mathieu Roy, co-directeurs de la Maison Maria Casarès. Au printemps, nous essaimons avec les répétitions des jeunes metteurs en scène. Notre saison estivale allie théâtre, patrimoine et gastronomie, l’automne laisse place aux artistes confirmés avec l’accueil de créations et, en hiver, des spectacles partent en itinérance sur le territoire.»  Les fondateurs de la compagnie du Veilleur à Poitiers ont souhaité en prenant, en 2017, la direction de ce domaine légué par la comédienne à la petite commune d’Alloue, en faire un lieu de création et de partage (voir Le Théâtre du blog). Ces Rencontres Jeunes Pousses font partie de leur ambitieux projet.

 Au début de l’automne, sortent donc ces nouvelles pousses choisies l’année précédente par un jury de professionnels à l’issue d’un appel à projet. Les metteurs en scène présentent leur première pièce après un mois de résidence à la maison Maria Casarès. Nous en verrons des extraits de quarante minutes qui permettent aux équipes de tester leur travail en public et de susciter l’intérêt de nombreux programmateurs et institutionnels régionaux et nationaux venus pour cette journée-marathon. Avec cinq propositions, chacune à un stade de réalisation plus ou moins avancé, avec aussi des débats, dans un cadre champêtre et sous l’œil bienveillant des spectateurs qui peuvent dialoguer avec les équipes artistiques à l’issue de chaque présentation de maquette. Nous avions suivi avec intérêt ce dispositif dès 2017 (voir Le Théâtre du Blog) : il y a autant d’intérêt à déceler ici de nouveaux talents qu’à scruter les problématiques et les formes qui se font jour chez les  artistes frais émoulus des écoles.

©Christophe Raynaud De Lage

Inconsolable(s)©Christophe Raynaud De Lage

Inconsolable(s) s’appuie sur un paradoxe : un homme et une femme se séparent devant nous, se mettant en danger pour comprendre les ressorts de leur amour et le mettre à l’épreuve. Ils s’affrontent avec tendresse et violence dans à une mise à nue des corps et des âmes. L’écriture acérée (on pense à celle de Pascal Rambert) provient d’allers et retours entre plateau et page blanche. Nadège Cathelineau et Julien Frégé, un couple à la ville comme à la scène, ont écrit et jouent ce texte, librement inspiré de Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman. La première scène et les deux suivantes, très contrastées, nous ont convaincus par leur vivacité et leur humour mais le propos devient flottant avec l’intermède onirique qui clôt l’extrait. Où ce jeu de la vérité mènera ce couple? Nous le saurons bientôt: exception parmi les quatre autres projets, Inconsolable(s) sera en effet prochainement créé à Rouen.

Plus clair, quoique moins avancé, Science du C.R.A.S.H. que Sophie Lewish donne en lecture. Elle revisite l’affaire de Tarnac, à l’aune de la notion de C.R.A.S.H., un acronyme de Comment le Réel Avance Sans l’Homme, développée par Julien Coupat, le soi-disant terroriste corrézien… Une vraie-fausse conférence sur la question alterne avec les minutes du procès d’une affaire née en 2008 qui, dix ans, après, se soldera par un non-lieu au tribunal correctionnel de Paris. On voit comment l’histoire fut montée de toutes pièces, à des fins politiques, par la Direction Centrale du Renseignement Intérieur et par un certain Mark Kennedy, alias Mark Stone, un espion anglais infiltré parmi les militants de Tarnac.  William Bourdon, avocat de la défense, dénoncera en effet «la divulgation par Mark Kennedy d’informations inexactes sur le groupe de Tarnac, tombées dans l’oreille complaisante de la D.C.R.I. » Cette intrigue rocambolesque fait écho aux récents débordements policiers et entraves au droit de manifester avec des épisodes aussi cocasses que l’arrestation à Nantes de militants, taxés de terroristes. En cause: un homard de carton fabriqué pour une manifestation… Habilement tissé, grâce à l’accompagnement de l’autrice Mariette Navarro et  d’acteurs aguerris et pour la plupart sortis de l’Académie de l’Union à Limoges, Science du C.R.A.S.H. promet une mise en boîte réjouissante… Pour avancer, Sophie Lewish et ses comparses seront reçus en résidence par le Théâtre  Paris-Villette en janvier prochain.

 

©Christophe Raynaud De Lage

Isadora©Christophe Raynaud De Lage

Isadora comme elle est belle et quand elle se promène de Milena Csergo, publiée aux éditions Théâtrales et Prix Jean-Jacques Lerrant des journées d’auteurs de Lyon, a trouvé preneur : l’autrice en personne. Récemment sortie du Conservatoire National, elle la met en scène et l’interprète, accompagnée des musiciens Grégoire Letouvet et Alexandre Perrot. Pari risqué dont elle s’acquitte avec conviction. Lointaine cousine du Petit Chaperon Rouge, Isadora va à la ville en quête de framboises pour sa mère. Sa naïveté  va l’exposer à de mauvaises surprises mais tel est le prix de la liberté… La langue ressassante et faussement puérile de Milena Csergo trouve son expression et sa force dans le jeu de l’actrice et la composition musicale. On s’enfonce dans la jungle des villes avec ses animaux séduisants et dangereux: chiens, chevaux, gazelles…métaphores des figures humaines.

 Qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’on rigole, librement inspiré de Poil de Carotte, emprunte le style fragmentaire du roman de Jules Renard, (cinquante courts chapitres) publié en 1894 et de son Journal. Un tissage entre une fiction largement autobiographique et le regard de l’adulte sur son œuvre, dont on verra quelques extraits. Elodie Chaumaret les a confiés à Tristan Cottin, acteur habile à restituer les fulgurances langagières d’une étonnantes modernité. Un petit garçon devrait jouer en contrepoint, dans la deuxième partie. Sortie de la classe mise en scène de l’E.N.S.A.T.T.,  la jeune femme a installé sa compagnie en Corrèze et entend avec cette première réalisation, traiter de la révolte d’un enfant, face à la domination des adultes.

 Le Chant du père d’Hatice Özer en est au stade de l’ébauche. La comédienne nous invite dans la salon de son enfance, au sein de la communauté turque dans une cité de la banlieue française. Son père l’accompagne au saz (un luth à long manche) et elle livre en turc, quelques anecdotes de son village et évoque son éducation de jeune fille : « On m’a appris de ne pas toujours dire ce que je pensais» et des superstitions : « On m’a appris à me méfier des chats, ils mangent les ailes des anges. »  Tout en préparant et servant le thé, Hatice Özer souhaite façonner un «théâtre qui ressemble à mes parents» et «restituer l’héritage» qu’elle porte en elle, sous forme d’un cabaret avec texte, musique et chant. Pour l’écrire, elle sera guidée par Mariette Navarro…

Après trois ans de ces Rencontres Jeunes Pousses, l’heure est au bilan pour Johanna Silberstein et Matthieu Roy. Selon eux, la figure du metteur en scène vacille et fait place à des « collectifs ». Mais, à la Maison Maria Casarès disent-ils, «on ne veut pas de créations collectives mais des metteurs en scène ». On constate aussi une disparition de textes d’auteur au profit d’écritures de plateau. Un danger que les directeurs essayent de pallier par des accompagnements à l’écriture. Il n’y a plus de mises en scène de pièces classiques mais des adaptations de livres ou de films…

 Autre constat : selon les directeurs, un an ne suffit pas pour faire éclore un spectacle. Les jeunes pousses ont besoin d’un accompagnement dramaturgique mais aussi d’un soutien logistique pour s’implanter dans la durée. Les professionnels présents soulignent, de leur côté, l’absence de formation à l’administration dans les écoles de théâtre où on n’apprend pas aux élèves à être porteurs d’un projet et à faire des dossiers, des budgets et de la médiation avec les publics… Tous les brouillons présentés à la Maison Maria Casarès ont pourtant été finalisés et sept des compagnies reçues en 2017 et 2018 continuent leur route avec leur création ou pour certaines, avec une nouvelle mise en scène… Quant aux spectacles de l’édition 2019, c ‘est à suivre…

 Mireille Davidovici

Le 16 septembre à la Maison Maria Casarès, Domaine de la Vergne, Alloue (Charente) T. : 05 45 31 81 22 et chez les partenaires : à La Canopée, Place du Jumelage, Ruffec  et à La Ferme Saint-Michel de Confolens, 7 place de la Chapelle de Foire, Saint-Michel-Confolens (Charente).

 Inconsolable(s) du 5 au 9 novembre, Théâtre des Deux-Rives, Rouen (Seine-Maritime).

Isadora comme elle est belle et quand elle se promène fera l’objet d’une lecture musicale dans son intégralité à Théâtre Ouvert, Paris (XVIII ème)en décembre .

Melone Blu, texte et mise en scène de Samuel Valensi

Melone Blu, texte et mise en scène de Samuel Valensi

© Damien

© Damien

Au Théâtre de Belleville, avait été présentée L’Inversion de la courbe, première écriture et mise en scène de ce jeune auteur (voir Le Théâtre du Blog). Avec la même équipe, il a réalisé ce conte philosophique. Thème: l’écologie. Cela se passe dans un lieu non identifié, sans doute en Europe du Sud et à une époque récente, voire presque contemporaine, ont vécu trois générations. La première avec Felice Verduro, un pêcheur bon connaisseur des chemins marins et qui a découvert l’île de Melone Blu, quand il était jeune et beau. Là, pousse un fruit aux vertus fabuleuses  et  la famille Verduro s’y installe pour le cultiver. Ce qu’un chœur de cinq hommes et deux femmes va nous raconter. Le fruit va enrichir la région mais aussi provoquer une véritable révolution sociale et financière. Les enfants Verduro et leurs proches vont en effet exploiter l’eau de mer qui, mêlée à la liqueur de ce fruit, devient un carburant qui va faire fonctionner des automates pour les aider à vite récolter ces melons…La boucle est bouclée et bien entendu, l’auteur joue le parallèle avec notre époque cupide et menacée de dérèglements climatiques de plus en plus importants.

Cette apparition du machinisme industriel va en effet entraîner d’inévitables conflits entre élus, préfet et les agriculteurs. Les hommes et les femmes entrevoient la fin de leurs illusions… D’autant qu’à la suite des prélèvements disproportionnés, le niveau de la mer commence à baisser sérieusement… Et la troisième génération sent bien que l’époque dorée qu’ont connue leurs grands-parents et parents, est révolue. Un frère s’enthousiasme pour la révolution, l’autre pour prolonger les acquis… et surtout ne pas courir vers une super-productivisme… Erreurs dont personne ne sortira gagnant comme si ces générations différentes qui n’ont pas réussi à maîtriser le « progrès », étaient toutes condamnées et à court terme par une sorte de fatalité. Tel est, si on a bien compris, le sens de cette fable théâtrale…

“C’est un conte populaire, chaleureux qui respecte la tradition de l’oralité qui transporte les mythes fondateurs, dit l’auteur-metteur en scène qui s’envoie des fleurs un peu vite. Tout le monde le connaît, le raconte, se l’approprie, ajoute son détail. C’est un socle commun, notre roman historique. Melone Blu est l’histoire de nos progrès et de leurs conséquences.” On veut bien mais cela donne quoi sur le plateau? Une belle scénographie: juste quelques praticables en palettes de récupération et des dizaines de cordes qui pendent, le tout éclairé avec virtuosité. Brice Borg, Michel Derville, Paul-Eloi Forget, Valérie Moinet, Alexandre Molitor, Maxime Vervonck
, Emmanuel Lemire (en alternance avec François-Xavier Phan) ont tous une bonne diction et une gestuelle remarquable. Aucun temps mort dans cette mise en scène précise…

Oui, mais voilà! Le texte n’est pas du tout à la hauteur du travail scénique: maladroit, touffu et souvent peu clair (Samuel Valensi était élève d’ H.E.C. : on voit qu’il connaît les mécanismes administratifs mais bon, cela ne suffit pas..)  la dramaturgie est mal établie et les personnages flous! Les petits scènes  bavardes, souvent plus proches du récit, se succèdent sans fil rouge apparent. Il y a parfois comme une teinture de théâtre d’agit-prop dans certaines scènes mais ces deux heures au langage très conventionnel n’apportent pas grand chose et durent une éternité… Et on a la nette impression que l’auteur aurait pu nous en épargner la moitié. Gérer le temps dramatique, cela s’apprend et là on est trop loin du compte!

Du coup, cette fable philosophique n’a rien d’efficace et distille très vite un ennui profond. Au théâtre, les bonnes intentions n’ont jamais donné un résultat tangible et vous l’aurez compris: inutile de vous déplacer… Ce Melone Blu, vraiment peu convaincant, n’apporte rien à l’écologie sinon une vague sensibilisation. Même si, pour chaque place achetée, il y a un arbre planté: un argument souvent employé dans ce que l’on appelle le « marketing » des grandes marques. Mais ici, cela fait un peu trop mélange des genres et n’est vraiment pas souhaitable…

Philippe du Vignal

 Théâtre 13 Seine, rue du Chevaleret, Paris (XIII ème) jusqu’au 22 septembre.

L’Homme à tête de chou , paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

L’Homme à tête de chou, paroles et musique originale de Serge Gainsbourg, version enregistrée pour le spectacle par Alain Bashung, chorégraphie de Jean-Claude Gallotta

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 En 2009, Alain Bashung devait être sur scène avec ses musiciens pour une création chorégraphique, à partir de l’album de Serge Gainsbourg. Il avait enregistré une maquette pour « se tester » disait-il. Quand la mort le rattrape, l’aventure artistique se poursuit sans lui et la pièce est créée à la Maison de la Culture de Grenoble.  Dix ans plus tard, la chaise est toujours là, vide, sur le plateau mais la musique de Serge Gainsbourg, arrangée pour la danse par Denis Clavaizolle, la poésie érotique des paroles et la voix cassée d’Alain Bashung comblent l’absence de ces grands artistes et donnent à la chorégraphie un supplément d’âme. Aujourd’hui, seuls quatre des douze interprètes actuels étaient présents à la création et la pièce a été augmentée de quelques aménagements.

 Le titre de l’album-concept (1976) vient du nom d’une sculpture de Claude Lalanne acquise par Serge Gainsbourg : « J’ai croisé L’Homme à tête de chou dans la vitrine d’une galerie d’art contemporain. Sous hypnose, j’ai poussé la porte, et j’ai payé cash.» L’œuvre qui figure sur la pochette du disque, lui a  raconté son histoire :  « Journaliste à scandale, tombé amoureux d’une petite shampouineuse assez chou pour le tromper avec des rockers, il la tue à coup d’extincteur, sombre peu à peu dans la folie et perd la tête qui devient chou. » « Moitié légume, moitié mec », le gratte-papier chante sa tragédie en un long retour en arrière.  Marilou, volage et sensuelle, sublimée par la danse, apparaît au centre de la chorégraphie, se démultipliant en six femmes et affolant six hommes… « Les femmes, c’est du chinois », disait Serge Gainsbourg…

©Guy Delahaye

©Guy Delahaye

 Du disque de trente-et-une minutes, Jean-Claude Gallotta tire un spectacle d’une heure et quart  dont le scénario suit scrupuleusement les douze morceaux. Pour chacun, les costumes diffèrent : tenue de jeune cadre pour les hommes et talons- aiguille pour les femmes, quand ils ne sont pas à moitié dénudés. Le noir et blanc domine, à l’exception de quelques robes colorées pour les danseuses. Des scènes de groupe, aux gestes synchronisés, font place à des solos et duos, à un trio parfois. De ce chœur mixte, ou distinguant hommes et femmes, de ces combinatoires variées, nait une dynamique inépuisable. Séquence après séquence, affleurent les fantasmes érotiques de l’homme jaloux : le chorégraphe ne recule pas devant les postures évocatrices mais sans jamais tomber dans la vulgarité. 

 Dans le trio sado-maso Flash forward, Marilou en petite culotte s’ébat et s’abandonne en sandwich entre deux amants encagoulés : « Elle semblait une guitare rock à deux jacks » ! Variations sur Marilou (sept minutes trente) la présente en six exemplaires puis en solo, jeans ouverts, « baby doll » se masturbant : «Tout en jouant avec le zip/De ses Levi’s/Je lis le vice/Et je pense à Caroll Lewis« …. Dans Aéroplanes, le narrateur a une tête de singe : il est Cheeta le singe de Tarzan. Marilou («Jane») saute de Tarzan en Tarzan («de lianes en lianes ») et le singe la suit « à travers la savane ». Elle le traite de  vieux con et de pédale. Plus romantique, Ma Lou Marilou est une séquence tendre et lascive.

 Meurtre à l’extincteur sera pour certaines, assez mal vécu dans le climat actuel de mobilisation contre les féminicides. La victime, culotte baissée, passe violemment d’homme en homme, avant d’être ensevelie sous la neige carbonique, figurée par la chemise blanche d’homme qu’elle portait. Serge Gainsbourg apparaît ici sous le jour cru du dandy macho qu’il était. Le chorégraphe et les danseurs s’engagent à fond dans son univers mais sans jamais verser dans le salace. L’ensemble reste d’un esthétisme froid mais on est séduit par ces textes subversifs flirtant élégamment avec l’argot et la poésie savante, provocateurs. La puissance des mots et de la musique, l’humour et la folie abrupte du personnage, son ambigüité même,  l’emportent sur l’indignation.

 Jean-Claude Gallotta rend une fois de plus un hommage vibrant à la musique rock, qui nous avait déjà valu My Rock et My Ladies Rock ( voir Le Théâtre du Blog). Pour la danse, la poésie et la musique, il faut voir ce spectacle.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 29 septembre, Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) . T. : 01 44 95 98 21.

 Le 15 octobre, Théâtre Edwige Feuillère, Vesoul (Haute-Saône); le 19 octobre, Le Channel, Calais (Pas-de-Calais).
Le 7 novembre, Les Salins, Martigues (Bouches-du-Rhône) .
Du  17 au 19 décembre, MC2 Grenoble (Isère).
Le 14 janvier, Théâtre Liberté, Toulon (Var) ; le 30 janvier, Le Reflet, Vevey (Suisse).
Du 11 au 14 février, Maison de la Danse, Lyon (Rhône).
Le 6 mars, La Coopérative de mai, Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme); le 31 mars, l’Odyssée, Périgueux (Dordogne).
Le 23 avril, Théâtre d’Ajaccio (Corse) , le 28 avril Le Carré magique, Lannion (Côtes-d’Armor).
Le 26 mai, Le Bateau-Feu, Dunkerque (Nord).

L’album de Serge Gainsbourg est sorti sous le label Philips. La version d’Alain Bashung est sortie en 2011 chez Barclay.

 

 

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