Abgrund (L’Abîme) de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier

©Arno Declair

©Arno Declair

 

Abgrund (L’Abîme) de Maja Zade, mise en scène de Thomas Ostermeier (en allemand surtitré)

 Après Status Quo, L’Abîme est la deuxième pièce de Maja Zade mise en scène à la Schaubühne… Dans leur cuisine/salle à manger luxueuse à la grande table en inox et aux chaises hautes, Bettina et Matthias, de jeunes bobos, ont invité quelques couples amis. Il y a du bon vin rouge dans des verres à pied. Luxe, calme et une certaine volupté, sous un éclairage tamisé.

Le maître de maison prépare le dîner tout près de ses invités et ils discutent à bâtons rompus de sujets socio-politiques. Tout y passe : consommation, faillite du système, crise migratoire, société de consommation, importance de la religion, voire homosexualité…) Avec clichés et lieux communs habituels, comme dans tous les dîners -c’est même la loi du genre et on n’est pas dans un séminaire d’université-  il ne faut pas que le silence s’installe entre gens qui ne se connaissent pas tous. Erwin Goffmann appelait cela la fonction phatique du langage… Cela pourrait se passer à Paris, Milan, Berlin, Londres ou Madrid. Conversations le plus souvent futiles, parfois très loin de Tchekhov mais surtout des fameux dialogues d’Harold Pinter et bien entendu, c’est le sous-texte qui compte ici…

 On comprend vite que Maja Zade veut montrer le vide de ces conversations sur fond d’alcool entre gens courtois d’un même milieu social qui n’ont guère de personnalité et qui, finalement assez médiocres, se ressemblent tous. Alors qu’à quelques mètres, la pire des horreurs va arriver.  Dans leur chambre, Pia, la petite fille de Bettina et Matthias, aux cheveux blonds à craquer et sa sœur encore bébé Gertrud.  Pia n’arrive pas à dormir et vient faire un tour parmi les adultes. Puis, comme dans une tragédie antique que pourtant ni Sophocle ni Euripide n’avaient mis en scène, arrive le pire des faits divers: en quelques secondes, l’adorable petite fille blonde deviendra une meurtrière. En balançant le bébé par la fenêtre.

Etat de choc des parents et de leurs invités. Oui, les meurtres perpétrés par des enfants, cela existe et pas seulement dans des milieux marginaux.  Dans notre douce  France, Honorine, dix ans, jeta deux enfants en bas âge dans un puits, les 16 et 19 juin 1834! Et très près de nous, en 2005, Pierre F., 14 ans, pas considéré comme violent, avait exécuté ses parents, son petit frère et grièvement blessé sa jeune sœur au domicile familial en Seine-Maritime. Comparaison n’est pas raison, le milieu social n’est sans doute pas le même… Mais comment et pourquoi, Pia est-elle passée à l’acte et quid, de la responsabilité des parents ? Rivalité entre la petite criminelle et la victime, jalousie inconsciente mais bien réelle. Jean-François Rabain, psychiatre pour enfants, avançait en 1995 qu’il existait une tentation fratricide que les individus doivent surmonter au cours de l’enfance et de l’adolescence.
Et la fréquence des actes fratricides est sous-évaluée: certains parents camouflant l’incident  pour que le décès  soit considéré comme accidentel. La cause ? Sans aucun doute, une jalousie suite à un conflit non résolu associé à la relation parentale, la naissance de la future victime étant perçue comme un rejet des parents, surtout de la mère. Mais ce passage à l’acte est réalisé sans préméditation et la plupart du temps en l’absence d’adultes sur place. Et par un enfant qui ne perçoit pas l’irréversible de son acte: chez lui, la mort d’un être humain est encore quelque chose de flou. Sur le plateau noir, juste autour de cette grande table, Christoph Gawenda, Moritz Gottwald, Jenny König, Laurenz Laufenberg, Isabelle Redfern, Alina Stiegler, jeunes acteurs de la Schaubühne de Berlin: tous impeccables, avec un jeu sobre et efficace. Sous la direction tout aussi sobre et efficace du grand Thomas Ostermeier. A l’entrée, nous sommes priés  de mettre des écouteurs pour entendre la partition sonore et les  dialogues. Chaque comédien étant équipé d’un micro H.F. et sa voix se situant à gauche, au milieu et à droite de la scène, comme nous l’indique avant le spectacle, une charmante voix  féminine. Et effectivement, cela fonctionne! La belle affaire… On ne voit pas en effet comment cette technologie qui a dû coûter fort cher à installer, peut apporter quelque chose d’essentiel…

La pièce commence assez bien avec une teinture pintérienne mais fait vite plouf et le titre de chaque séquence projeté sur écran casse encore plus un rythme qui n’avait pas besoin de cela. Il y a de temps à autre d’inutiles projections vidéo de la chambre des enfants en sur-impression sur un grand tulle à l’avant-scène. Techniquement, c’est irréprochable comme toujours chez le célèbre metteur allemand mais l’ensemble reste froid et cette histoire ne suscite aucune empathie. Bref, on s’ennuie vite et cette heure quarante passe bien lentement.  L’auteure n’est arrivée pas à bien traiter un fait divers des plus tragiques mais  on se demande aussi pourquoi Thomas Ostermier a-t-il eu envie de monter ce texte qui ne résiste pas à l’épreuve du plateau . Dommage..  A voir uniquement pour le jeu brillantissime de ces jeunes acteurs mais sinon on peut s’abstenir, et cet Abgrund restera dans l’abîme des pièces ratées…

Philippe du Vignal

Théâtre Les Gémeaux, 49 Avenue Georges Clemenceau,  Sceaux (Hauts-de Seine). T. : 01 46 61 36 67. Jusqu’au 13 octobre.

 


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