Festival Jours et [Nuits] de cirque(s) au Centre International des Arts du Mouvement

Akoreacro - A - copie

Akoreacro

Festival  Jours et [Nuits] de cirque(s) au Centre International des Arts du Mouvement

 Un doux week-end d’automne dans la pinède abrite le C.I.A.M. d’Aix-en-Provence, inauguré en 2013. Deux beaux chapiteaux, espaces consacrés à la création et à l’innovation et le plus petit chapiteau du monde, pour quarante spectateurs enfants et adultes, celui des Zampanos. Sans compter, pour la vie et l’appétit du festival, des camions-cuisines de diverses spécialités, une librairie et surtout des ateliers d’initiation pour les enfants, au fil, au trapèze et au jonglage, et pour les plus grands, des baptêmes au trapèze volant. Le tout formant une jolie remontée de vacances. Au centre, le cirque  avec un public bienveillant, vivant et dont on partage les rires, le souffle retenu et les réactions.

Un public qui a bien accueilli Urban et Orbitch de la compagnie Microsillon, avec une errance nocturne de Bobitch dans la ville hostile. Dans un décor de déchets, poubelles et portes fermées, le clown fait vivre les perdus de la nuit, face à une institution mécanisée, débordée, incapable de les secourir. On rit des relations heurtées et tendres qu’entretient ce clochard avec son fauteuil roulant, sorte d’animal de compagnie, on rit du “bien vu“  et de la fantaisie. On rit moins d’un regard un peu convenu sur les boîtes gay (le clochard avec ses hauts talons en satin rouge). Une épatante bande-son recrée tout un monde, cruel, ironique, surprenant, autour d’un Bobitch à la dignité sans cesse en travail. On serait tout à fait content si les hauts et les bas du spectacle étaient vraiment joués, habités et si les moments creux, à plat, étaient ceux de la nuit, et non ceux du spectacle.

Daniil et Jenni

Daniil et Jenni

Mais joie presque totale pour Dans ton cœur de la compagnie Akoreacro. Presque, parce que retardée par une trop longue installation dans les gradins et une inutile mise en condition du public. Mais dans la mise en scène de Pierre Guillois, la troupe joue du masculin et du féminin et  toute l’histoire d’un couple : rencontre, famille qui s’agrandit, se défait… On jongle avec les appareils électroménagers  et les amoureux volent en plein rêve aux mains des porteurs dans ce spectacle né en 2017 (voir Le Théâtre du Blog). On a envie de tout raconter et de s’ébahir de cette dramaturgie virtuose, de l’invention et la finesse de cette énergie acrobatique mises au service du théâtre. Comédie, drame, performance, magie du mouvement : on en redemande. Allez, encore un souvenir savoureux: quand la super-Héroïne dézingue avec ses super-pouvoirs, les garçons qui lui permettent de voler…

Cabaret

 Un chapiteau avec tables et chaises sur les gradins autour d’une piste surélevée, accueille un Cabaret non moins réussi, sans autre fil conducteur que les haubans du chapiteau lui-même. Et un fil sur lequel marche Jenny Kastein, désinvolte, en short de jean comme si elle était dehors, puis de moins en moins désinvolte et de plus en plus virevoltante. On la reverra au cours du spectacle, envolée dans un superbe main-à-main avec Daniil Biriukov qui reviendra lui, pour d’autres pyramides.

zampanos

zampanos

La féminissime Ava (Oriane Bernard), dans un fourreau de satin vert émeraude, apporte au spectacle une troublante note rétro avec son numéro d’avaleuse de lames de rasoir et son audace à se hisser dans les cintres avec les dents. Un clown très discret (Julot Cousins) en costume gris à peine flottant et au chapeau plat à la Buster Keaton, viendra, après quelques tours vertigineux de hula hoop en haut d’un mât instable, déshabiller Ava d’un seul geste… On ne sait ce qu’on aime le plus dans ce Cabaret : la perfection presque distante, sans tapage de l’acrobatie ou du jeu avec la roue Cyr (Vincent Bruyninckx), l’humour et l’habileté du trio Moi et les autres qui joue les empêtrés (la rigueur et la fluidité des changements d’agrès aux mains d’une équipe de régisseurs au top, l’entrelacement des numéros, mis en piste par Davis Bogino et Christian Lacrampe. Surtout la musique d’Arnaud Méthivier, accordéoniste et compositeur, avec le violoniste Pierre-Marie Braye Weppe et le batteur Jean-Paul Moreau font de ce Cabaret, un organisme vivant. Le public écoute, accompagne souffle par souffle, parfois jusqu’au silence, non pas les numéros (on n’applaudit pas à la fin de chacun) mais les artistes, les personnes engagées. Et cela crée sous le chapiteau une communion rare  avec une attention et un soutien apporté aux acrobates. Aucun doute, à ces moments-là, on se dit que le cirque est vraiment un art.

Réalité virtuelle

Hold On 1

Hold On 1

Le C.I.A.M. et le festival offrent peut-être de plus original : le Pôle Innovation et le Chapiteau Création. Place, dans le premier, aux « arts numériques » qui viennent augmenter les arts du mouvement. Hold On (Restez en ligne) de la compagnie Fheel Concept, est né d’une chute de l’artiste aérienne Corinne Linder. Elle met en scène, dans nos lunettes connectées, le trac de l’entrée sur la piste, la peur et l’exaltation au sommet de l’agrès et la sidération de la chute. L’image est belle, sans que l’on ressente forcément le vertige et pourtant il ya quelque chose de vertigineux dans cette survie numérique d’un numéro qui ne peut plus avoir lieu…

À suivre, avec leur création The Ordinary Circus girl qui intégrera  la réalité virtuelle. Yoann Bourgeois, avec Fugue VR pousse sa recherche dans une autre direction, plus fantastique et fait traverser le trampoline par son double, le libère en fantôme, fait littéralement bouger les lignes en plaçant lui aussi, le spectateur au bord de son propre saut, faisant vaciller la perception. Esquisses très intéressantes dans les deux cas mais qui rappellent à la réalité et à la priorité du cirque physique et du mouvement: il y a encore du chemin entre la performance d’origine et son modeste développement numérique.

Hétérographies circassiennes

L’innovation la plus originale du festival reste le très sérieux et très drôle Workshops cirque et sciences humaines. Trois duos de scientifiques et d’artistes (merci à ces mots épicènes de nous éviter les difficultés de l’orthographe inclusive !) avec la contorsionniste Angela Laurier, pas vraiment à la retraite –vraiment pas- et l’historienne Karima Direche, confrontent leur difficultés à rendre compte des émotions nées du parcours de la comédienne syrienne Fadwa Suleiman, emblème de son pays, morte à quarante-sept ans. Vincent Berhault, jongleur et metteur en scène que l’on pourra voir au festival d’Auch Entre avec sa compagnie Les Singuliers est à l’initiative de ces duos. Il apporte une perturbation insolite et gracieuse au très sérieux cours sur la laïcité de Vincent Geisser, politologue et sociologue, qui, lui-même, se laisse embarquer du côté du clown blanc… L’Auguste Cédric Paga cherche à se faire soigner par le docteur en ethnomusicologie Olivier Tourny. Rire et réflexion naissent dans l’entre-deux, un lieu des complicités, chausse-trappes et émotions partagées. Moments d’un cirque très éphémère, -on ne voit pas ces chercheurs partir en tournée, sinon pour quelques colloques- mais c’est peut-être aussi la vocation d’un festival d’offrir ce genre de parenthèse créative.

Impossible de voir Le Petit cirque boiteux de mon imaginaire -c’était complet-, mais au moins on aura visité ce minuscule chapiteau et rencontré Michel et Annie Gibé, et on a aussi été présenté à la pacifique chienne Griotte et à l’élégante poule Irène (le rat Crakos faisait la sieste). On rêve à ce cirque archaïque d’où les animaux nos frères ne seront pas bannis, à condition que des défenseurs à œillères du bien-être animal ne leur interdisent pas les scènes bienveillantes comme celles-ci. La chienne-musicienne (quand ça l’amuse) partage l’orchestre avec des marionnettes, peut-être la première représentation humaine avant la peinture, selon Michel Gibé. Une frontière poreuse entre vivant et objet magique… Ici, l’exploit est dans le minuscule, l’insolite et dans le regard du public. Il paraît qu’il commence par rire, puis quitte  tout ému ce petit chapiteau.

Voilà un festival pas trop grand, sans lourdeur et où s’équilibrent spectacles éprouvés, que le public mérite bien de rencontrer, expérimentations et art de vivre. On y respire un cirque à la fois contemporain, exigeant, familier et toujours étonnant. Merci à Chloé Béron et Philippe Delcroix.

Christine Friedel

Les workshops ont été conçus par Vincent Berhault et Cédric Parizot, avec le soutien du C.I.A.M., du LabexMed, de l’I.R.E.M.A.M. (Institut de Recherches et d’Etudes sur les Mondes Arabes et Musulmans), le T.E.L.E.M.M.E. (Temps, Espaces, Langages, Europe Méridionale – Méditerranée) et l’I.D.E.M.E.C. (Institut d’Ethnologie Méditerranéenne, Européenne et Comparative).

 


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