Hommage à Hanockh Levin (1943-1999)

Hommage à Hanockh Levin (1943-1999)

 

E780A6E0-CA14-46EE-8784-90EE1FDDA52C« Au seuil de ma mort, j’aimerais écrire une grande comédie », disait l’auteur israélien en juillet 1999, un mois avant de disparaître ! Vingt ans après, une rencontre lui est dédiée en France. Mais dans son pays, il n’a pas tout de suite été reconnu, loin de là : « Il a été attaqué de partout mais maintenant, étrangement, il est l’auteur de théâtre numéro un, même s’il ne fait pas l’unanimité. Il est traduit dans le monde entier et quinze de ses pièces vont être publiées en Angleterre en 2.020  »,  dit la veuve du dramaturge, Lilian Barreto, venue pour l’occasion présenter un spectacle musical en hébreux, Oye Élias Elias, qui clôture la soirée et donne une couleur “cabaret“ avec le fameux sketch hilarant du chapeau qui se transforme en cabas.

 

 Les traductrices françaises reviennent sur une œuvre prolifique dont elles sont loin d’être venues à bout. « Une écriture singulière, dit Laurence Sendrowicz, L’hébreu est une langue concise, directe et Levin en use pour faire mouche à chaque mot. Avec son style coup de poing, il porte un regard sans illusion sur le monde et sur l’homme. » (…) « On rigole, on dit que ce n’est pas nous, puis on ce dit que c’est nous, alors on pleure, puis on rigole.»  

: “Ce qui le sauve, c’est le chapeau de clown qu’il a sur la tête“, plaisantait-il. » Jacqueline Carnaud développe les rapports de l’auteur à la mythologie: en introduisant dans son théâtre, la force d’ébranlement de la tragédie antique mais une tragédie sans dieu, il provoque une catharsis chez son public…Pour montrer les différentes facettes de ce théâtre protéiforme entre farce et tragédie, rien de mieux que de le faire entendre par ceux qui l’ont mis en scène. Derrière la grossièreté et la crudité de La Putain de l’Ohio : marchandage du prix d’une passe entre une prostituée et un vieil homme, relations sordides entre ce vieil homme et son fils, se cachent les frustrations des êtres et leur soif de consolation.

Laurent Gutmann qui a créé la pièce en 2012, nous en livre quelques extraits avec Eric Petitjean qui interprétait Le Vieux, avec Salima Boutebal et Antoine Herniotte. Ils nous lisent aussi des scènes de Ceux qui marchent dans l’obscurité sous la direction de Clément Poirée et de Requiem, une comédie macabre. Un vieux fabricant de cercueils accompagne sa femme mourante chez l’infirmier d’un village voisin, puis effectue plusieurs voyages pour lui procurer des médicaments. Dans sa carriole, Il rencontre divers  personnages hauts en couleur.

Quand il écrivit cette pièce -inspirée de nouvelles d’Anton Tchékhov- Hanokh Levin avait un pied dans la tombe. Ce qui est le cas du Vieux qui flotte entre deux mondes en se demandant quelle autre vie aurait pu être la sienne. Cécile Backès avait monté Requiem en 2.015 et a choisi le passage de la jeune mère qui porte son enfant mort dans ses bras. Quand le Vieux lui demande ce qu’elle a fait de son intelligence et de sa volonté, elle répond: «J’ai vécu, monsieur. » L’auteur nous offre ici un testament joyeux où vivants, morts et anges se côtoient.

Marchands de Caoutchouc est lue avec brio par Christine Murillo et Jean Benguigui. Ils avaient créé la pièce dans la mise en scène de Jacquet Nichet. Ambivalence et  complexité des personnages leviniens, pris dans leurs contradictions entre égoïsme, générosité, tendresse et cruauté: «Quelle est grande, la petitesse humaine! » disait l’auteur. La performance des comédiens est aussi un hommage à leur metteur en scène, récemment décédé (voir Le Théâtre du Blog).  On voit dans une vidéo, le fondateur du théâtre de l’Aquarium, alors directeur du Théâtre de Treize vents à Montpellier, évoquer la modestie exemplaire du dramaturge quand il était venu voir cette mise en scène. Jacques Nichet nous raconte aussi la genèse du spectacle qui, en 1994, faisait découvrir Hanock Levin en France. Il présidait la Maison Antoine Vitez, association de traducteurs de théâtre, grâce à laquelle nombre de pièces étrangères nous sont parvenues. Il connut ainsi Marchands de Caoutchouc et demanda à Laurence Sendrowicz de la traduire… Depuis une trentaine de pièces ont été traduites, publiées* et ont fait l’objet de quelque quatre-vingt dix créations dans le monde francophone **…

 Mireille Davidovici

 Soirée du 7 octobre, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, 1 avenue Gabriel Paris  (VIII ème).

 *Les pièces d’Hanock Levin sont publiées aux Éditions Théâtrales. T. : 01 56 93 36 70.

** Prochaine création : On s’en va, d’après Sur les valises, comédie en huit enterrements, mise en scène de Krzysztof Warlikowski (en polonais sur-titré), du 13 au 16 novembre au Théâtre National de Chaillot.


Archive pour 12 octobre, 2019

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène Jean Boillot

Rêves d’Occident de Jean-Marie Piemme, mise en scène de Jean Boillot

 

Crédit photo : Arthur Pequin

Crédit photo : Arthur Pequin

Une pièce inspirée de La Tempête de Shakespeare par cet écrivain associé au NEST-Centre Dramatique National Transfrontalier de Thionville-Grand Est, avec six acteurs et un ensemble musical. Une première version en avait été donnée à Thionville il y a quelques mois (voir Le Théâtre du Blog). Ici la magie de l’enfance et ses manipulateurs du célèbre auteur ont disparu de l’imaginaire fantastique, remplacée par l’idéologie du Progrès qui prétend dominer la Nature et «augmenter» l’Homme par le savoir et la technique : choisir la couleur des yeux de son enfant, lui accorder telle ou telle aptitude physique…

Cette pièce tragi-comique est une sorte de conte théâtral et musical autour du rêve prométhéen de l’Occident.  Jusqu’où peut-on aller dans la maîtrise du monde sans qu’il se retourne contre soi ? Métamorphose des rapports Nord-Sud, permanence des relations bousculées entre parents et enfants qui veulent s’émanciper : le spectacle condense un progrès de cinq siècles, depuis les premières dissections jusqu’à l’homme augmenté.

 Prospero, homme de savoir et de pouvoir, a fui son duché de Milan: ses recherches sur les secrets de la Vie avaient monté l’Eglise et le peuple contre lui. Mais il veut réaliser pas son rêve: édifier une grande ville, modèle de progrès collectif. Un souvenir récent  quand la création de «villes nouvelles» à l’écart de la capitale était vue comme l’invention ultime d’une modernité épanouie. Prospero, avec son île de Prosperia, s’inspire de la cité idéale de la Renaissance. Un personnage emblématique interprété avec brio par Régis Laroche qui joue aussi son frère ennemi Antonio, usurpateur du pouvoir, fantôme de sa conscience. A ses côtés, mais de plus en plus distant, Ariel, le précepteur de Miranda, la fille de Prospero et le bouffon du roi, incarné avec une verve joyeuse par Philippe Lardaud, entre mélancolie du philosophe et art du clown.

 Cyrielle Rayet, princesse volontaire et vindicative,  passe de l’enfant soumise à la jeune fille rebelle qui sait ce qu’elle veut et ne veut pas. Sycorax (Isabelle Ronayette, ludique) est la shaman de l’île. Compagne de Prospero, cette amoureuse prendra trop tard conscience de la nuisance du pouvoir chez son amant et savant. Caliban (Axel Mandron) est le fils de Sycorax et incarne la résistance à la tyrannie royale. Et Xénia (Nikita Faulon) est une naufragée glamour tout droit sortie d’une manga, une héritière associée  à Prospero qui rêve elle aussi d’un centre de recherche pour créer l’éternité. Mais le savoir provoque un sentiment de pouvoir auquel l’autre/l’adversaire résiste. Mais Prospero ne maîtrise ni ses connaissances ni son équilibre mental et finira sa vie seul : son fils adoptif, sa fille et son épouse auront plié bagages…

 Pour l’accompagnement épique de ce conte théâtral et musical, Jonathan Pontier a comosé une musique fondée sur un « instrumentarium » autour du bois et du métal, avec un jeu de voix entre parlé et chanté,  chuchotis et déclamations. Mathilde Dambricourt et Lucie Delmas, musiciennes aux jolis costumes de Pauline Pô, officient à vue dans la fosse, se répondant de cour à jardin et vice-versa. Et Géraldine Keller qui incarne Liane, une soubrette au parler franc et populaire belge, est un personnage comique  mais aussi  une chanteuse lyrique de grand talent.

 Laurence Villerot  a imaginé des  perspectives à l’intérieur d’un théâtre à l’italienne réinventé, avec un manteau d’Arlequin cerné par des fragments de lambris. Et en fond de scène, il y a  des images vidéo réalisées par Emilie Salquèbre et Olivier Irthum. Une forme hétéroclite revendiquée, métaphore signifiante d’un monde qui s’en va à vau-l’eau. Dans une société sous vidéo-surveillance, sur des écrans on voit la rue où, la nuit, se fomentent des rébellions tout près des maisons. Et Prospero errer en Roi Lear atteint de folie, sur une lande désolée.

Une épopée contemporaine avec son lot de péripéties et de rencontres humaines, entre folie des grandeurs, jalousie, rivalité pour le pouvoir, déni des sentiments et solitude extrême pour une fin de parcours existentiel. Ce spectacle composite et un peu long, gagnerait sans doute en rythme et serait plus convaincant s’il était resserré… Mais c’est un juste miroir politique de ce qui menace la planète et donc l’homme interprété par d’excellents comédiens et musiciens.

 Véronique Hotte

Jusqu’au 26 octobre, Théâtre de la Cité Internationale,  17 boulevard Jourdan, Paris (XIII ème). T. :  01 43 13 50 60.

Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

 

Photo Gregory Batardon

Photo Gregory Batardon

Le théâtre s’emparera peut-être un jour des effets de l’intelligence artificielle sur nos comportements mais en attendant, suivons cet auteur et metteur en scène suisse qui interprète lui-même cette exploration. Ludique, malicieux, plus renseigné qu’il ne le laisse entendre, son personnage « Joël Maillard » affirme, de façon hésitante et délicieusement irritante, qu’il est âgé de cent-vingt-et un ans (nous sommes en 2099!) et que son cerveau, bien conservé grâce à la médecine régénérative, lui permet d’envisager une agonie sous l’accompagnement bienveillant d’un robot.

A cette date en effet, un effondrement technologique global a englouti toute possibilité de communiquer (le papier n’existe plus depuis longtemps et le dernier journal papier est paru le 26 juin 2049). Il grave donc ses derniers souvenirs sur un morceau de plastique (matière devenue elle-même totalement archaïque)  à l’attention des générations futures.

Avec ce Je me souviens, nous partons en voyage : il a connu « la fin des années 10″, avec la conscience de la toute prochaine catastrophe écologique et l’apparition d’une «nouvelle forme de suicide par le bronzage». Puis de « l’arrivée des nano-processeurs semi-organiques », et enfin de l’avènement du « Centre d’observation des maturités augmentées ».

A mi-chemin entre une séance de métempsychose et un montage littéraire en direct à partir de souvenirs, lectures et expériences, « Joël Maillard » nous accompagne au pays des limites : la fin de son existence, toute spéculative qu’il l’envisage, lui permet un lucide retour sur les étapes de la dématérialisation de la vie quotidienne au XXIème siècle. Disparition préventive des vaches, extinction globale de nos cousins primates, apparition des androïdes : « On ne les a pas vu venir ! ». Tout cela pour finir dans un « immense conflit de voisinage inter-espèces ».  Avec ce brouillage en perpétuel déséquilibre, entre science-fiction, alerte écologique, création auto-fictionnelle et doux délire poétique, Joël Maillard parle du futur comme si on y était…  Sauf qu’on n’aimerait pas trop que cela se passe comme ça !

 L’acteur utilise son grand corps un peu dégingandé, sa calvitie naissante et son timbre de voix incertain mais sans affects, pour construire une figure dansante, narrative et pourtant sans cesse interrompue par des apparitions/disparitions. Au fil du récit, surgissent des considérations agronomiques : « C’est le blé qui a domestiqué l’homme, et non l’inverse » mais aussi des portes ouvertes à l’uchronie et des allers-retours entre passé, présent et futur auxquels on se laisse aller avec un plaisir non dissimulé.

 Son non-jeu, tout décalage et sous-entendus, s’inscrit dans un espace très travaillé : la création sonore de Charlie Bernath et Louis Jucker, la scénographie de Christian Bovey et les lumières de Gaël Chapuis contribuent au léger surréalisme qui emporte l’acteur et le public dans un même voyage. On pourrait parler de théâtre-catastrophe  comme de fantaisie spatio-temporelle.  Mais ce  dilettantisme de façade vrille nos consciences avec d’autant plus de douleur que nous rions de ses permanents décalages. Légèrement clownesque (car toujours sérieux et doué d’une idiotie supposée), « Joël Maillard » s’incarne en différentes figures : parfois l’auteur (lorsqu’il prend la parole en direct, rallumant l’éclairage de la salle et s’adressant aux spectateurs par des incises délirantes), parfois l’acteur (lorsqu’il casse le propos avec un petit pas décalé),  ou le paléontologue (en professeur Nimbus qui cherche à découvrir le sens des fragments contenus sur le morceau de plastique). Parfois, il n’est rien d’autre qu’une apparition, un homme en déséquilibre, aperçu dans le brouillard du temps.

 Imposture posthume, consacré à l’intelligence artificielle, à la numérisation de nos vies et à l’affaiblissement de l’humain dans les décisions qui régissent la planète, est un beau moment de drôlerie divagante, pourtant construit sans l’apport d’aucun autre moyen technique que ceux du théâtre. Un régal.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 15 octobre, Centre Culturel Suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris (III ème).

 Les 22 et 23 novembre, La Passerelle-Scène nationale de Gap.

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