Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

Imposture posthume écriture et mise en scène de Joël Maillard

 

Photo Gregory Batardon

Photo Gregory Batardon

Le théâtre s’emparera peut-être un jour des effets de l’intelligence artificielle sur nos comportements mais en attendant, suivons cet auteur et metteur en scène suisse qui interprète lui-même cette exploration. Ludique, malicieux, plus renseigné qu’il ne le laisse entendre, son personnage « Joël Maillard » affirme, de façon hésitante et délicieusement irritante, qu’il est âgé de cent-vingt-et un ans (nous sommes en 2099!) et que son cerveau, bien conservé grâce à la médecine régénérative, lui permet d’envisager une agonie sous l’accompagnement bienveillant d’un robot.

A cette date en effet, un effondrement technologique global a englouti toute possibilité de communiquer (le papier n’existe plus depuis longtemps et le dernier journal papier est paru le 26 juin 2049). Il grave donc ses derniers souvenirs sur un morceau de plastique (matière devenue elle-même totalement archaïque)  à l’attention des générations futures.

Avec ce Je me souviens, nous partons en voyage : il a connu « la fin des années 10″, avec la conscience de la toute prochaine catastrophe écologique et l’apparition d’une «nouvelle forme de suicide par le bronzage». Puis de « l’arrivée des nano-processeurs semi-organiques », et enfin de l’avènement du « Centre d’observation des maturités augmentées ».

A mi-chemin entre une séance de métempsychose et un montage littéraire en direct à partir de souvenirs, lectures et expériences, « Joël Maillard » nous accompagne au pays des limites : la fin de son existence, toute spéculative qu’il l’envisage, lui permet un lucide retour sur les étapes de la dématérialisation de la vie quotidienne au XXIème siècle. Disparition préventive des vaches, extinction globale de nos cousins primates, apparition des androïdes : « On ne les a pas vu venir ! ». Tout cela pour finir dans un « immense conflit de voisinage inter-espèces ».  Avec ce brouillage en perpétuel déséquilibre, entre science-fiction, alerte écologique, création auto-fictionnelle et doux délire poétique, Joël Maillard parle du futur comme si on y était…  Sauf qu’on n’aimerait pas trop que cela se passe comme ça !

 L’acteur utilise son grand corps un peu dégingandé, sa calvitie naissante et son timbre de voix incertain mais sans affects, pour construire une figure dansante, narrative et pourtant sans cesse interrompue par des apparitions/disparitions. Au fil du récit, surgissent des considérations agronomiques : « C’est le blé qui a domestiqué l’homme, et non l’inverse » mais aussi des portes ouvertes à l’uchronie et des allers-retours entre passé, présent et futur auxquels on se laisse aller avec un plaisir non dissimulé.

 Son non-jeu, tout décalage et sous-entendus, s’inscrit dans un espace très travaillé : la création sonore de Charlie Bernath et Louis Jucker, la scénographie de Christian Bovey et les lumières de Gaël Chapuis contribuent au léger surréalisme qui emporte l’acteur et le public dans un même voyage. On pourrait parler de théâtre-catastrophe  comme de fantaisie spatio-temporelle.  Mais ce  dilettantisme de façade vrille nos consciences avec d’autant plus de douleur que nous rions de ses permanents décalages. Légèrement clownesque (car toujours sérieux et doué d’une idiotie supposée), « Joël Maillard » s’incarne en différentes figures : parfois l’auteur (lorsqu’il prend la parole en direct, rallumant l’éclairage de la salle et s’adressant aux spectateurs par des incises délirantes), parfois l’acteur (lorsqu’il casse le propos avec un petit pas décalé),  ou le paléontologue (en professeur Nimbus qui cherche à découvrir le sens des fragments contenus sur le morceau de plastique). Parfois, il n’est rien d’autre qu’une apparition, un homme en déséquilibre, aperçu dans le brouillard du temps.

 Imposture posthume, consacré à l’intelligence artificielle, à la numérisation de nos vies et à l’affaiblissement de l’humain dans les décisions qui régissent la planète, est un beau moment de drôlerie divagante, pourtant construit sans l’apport d’aucun autre moyen technique que ceux du théâtre. Un régal.

 Marie-Agnès Sevestre

 Jusqu’au 15 octobre, Centre Culturel Suisse, 32-38 rue des Francs-Bourgeois, Paris (III ème).

 Les 22 et 23 novembre, La Passerelle-Scène nationale de Gap.

 


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