Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, mise en scène de Laurent Vacher

Presqu’égal à… de Jonas Hassen Khemiri, traduit du suédois par Marianne Ségol-Samoy, mise en scène de Laurent Vacher

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.

Au départ, la pièce devait faire partie d’un projet plus large sur Mary Shelley, raconte Jonas Hassen Khemiri à la critique suédoise Margareta Sörenson. Un texte de théâtre inspiré de Frankenstein avec une réflexion sur le pouvoir, et sur ce qu’il arrive quand on crée un système et qu’on en perd le contrôle. Et il a évolué vers une pièce sur l’économie contemporaine, laissant les monstres de côté, quoique….   Ecrire sur le capitalisme ne consiste pas seulement à égrainer ses inconvénients -ce qui serait plutôt facile- mais à prendre en considération la puissance universelle de l’argent . Presque égal à… est la critique plutôt amusée de nos sociétés occidentales, à travers l’observation des parcours sociaux de jeunes gens soumis à la violence. Analyse politique et expression poétique, le romancier et auteur de théâtre suédois, de père tunisien et de mère suédoise, tire profit des possibilités ludiques d’un plateau de théâtre, en donnant à voir nos contemporains.

Des histoires qui s’enchevêtrent et des scènes qui alternent : compagnon et compagne, fils et mère, collègues de travail et la présence récurrente d’un sans-abri concerné par les événements qui se glisse entre les personnages. Soit la vision d’une société en déclin : à la fois, désenchantée et sombre, tonique et ludique, ce qui autorise des modes d’adresse multiples entre dialogue et récit, entre interpellation du public invité à s’impliquer personnellement dans le jeu de tel ou tel personnage… Les portraits sociaux procèdent de nos temps instables, entre la loi rude des exigences économiques et la sauvegarde d’une paix sociale, avec  la défense des valeurs d’humanité mais aussi  toutes ses contradictions. Remise en cause du statut confortable parental et risque de descendre l’échelle sociale qui garantit un bien-être supposé : les désirs sont complexes et ambigus.

Mani, le personnage qui ouvre et clôt la représentation, que joue Quentin Baillot  avec engouement, conviction et fureur, est un économiste dont le travail de recherche consiste à pouvoir briser le capitalisme de l’intérieur : une belle utopie… Il amorce une conférence sur la carrière du fabricant de chocolat le plus renommé d’Europe, Caspar Van Houten qui, en 1828, à Amsterdam, invente une presse hydraulique, ce qui va révolutionner la fabrication de la poudre de cacao. Heureux et fortuné, il choisit étrangement de se retirer au sommet de sa carrière.

La conférence de l’enseignant s’immisce dans les histoires de chacun, données au spectateur en un miroir inversé du propre destin du magnat du chocolat, dépressif. Le discours politico-économique  est accusateur et subversif et il se mêle à la voix  intérieure du maître, pressentant qu’on va lui refuser le poste de professeur auquel il aspire. Un autre jeune, Andrej, diplômé en sciences éco et marketing, se bat pour obtenir un premier emploi qui sera forcément sous-qualifié.

Alexandre Pallu joue à merveille la lutte quotidienne de celui qui sait ce qu’il veut, dans le respect de ses convictions. Martina (vive et lumineuse Odja Llorca) est issue d’un milieu aisé, mais travaille dans un bureau de tabac, rêvant d’autogestion et de ferme bio. Freya (Marie-Aude Weiss) vient d’être licenciée,  et accompagne une collègue à l’hôpital renversée par une voiture, avec l’espoir insensé de récupérer  son emploi. Pierre Hiessler donne à  ce personnage du S.D.F.  qui possède  une force silencieuse mais qui est quotidiennement humilié, à la fois présent et absent aux autres, un peu simulateur et plus proche du monde qu’il n’y paraît.

Frédérique Loliée, elle, incarne, entre autres, l’Orateur  qui à l’entracte, interpelle le public, le bouscule et le provoque.

Ces personnages subissent la crise d’un modèle de société financière usée et à bout de souffle  et chacun s’affronte, le temps d’une compétition anonyme, régie par l’argent. Humour, plaisir du jeu et prise de parole politique : les acteurs grimpent et s’accrochent à des parois mobile et modulables imaginées par le scénographe Jean-Baptiste Bellon : une paroi d’escalade, un guichet de Pôle Emploi, un débit de tabac, un mur qui s’élève, un échafaudage… Décidément, chacun ne semble en faire qu’à sa tête, si décidé soit-il, à la recherche de repères et tuteurs sur la route incertaine de carrières… Une  quête difficile quand le protagoniste s’aperçoit que le sol n’existe tout simplement plus. Comment alors ne pas tomber, quand on est conscient du vide et qu’on a le vertige? Un spectacle plein de bruit, énergique et tonique, qui bouscule, dans la bonne humeur, les considérations politiques et socio-économiques désenchantées de notre  époque.

Véronique Hotte

Le spectacle a été joué à l’Espace Bernard-Marie Koltès (BMK) à Metz (Moselle), jusqu’au 14 novembre. Les 26 et 27 novembre, à Annemasse (Suisse).

La pièce est publiée aux Editions Théâtrales.


Archive pour 14 novembre, 2019

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre d’Ivan Viripaev et L’Affaire de la rue de Lourcine d’Eugène Labiche, mise en scène de Frédéric Bélier-Garcia

 

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Double soirée annoncée dès le titre, le spectacle-concept de Frédéric Bélier-Garcia laisse augurer d’un curieux voyage spatio-temporel entre le XIX ème et le XXI ème siècle… Le public entend le pratiquer avec appétit car les deux auteurs sont du genre à secouer les organismes tièdes. L’insolence d’Ivan Viripaiev, à la langue d’autant plus violente qu’elle joue sur un registre apparemment quotidien, juxtaposée à celle d’Eugène Labiche, plus débridée mais pas moins inquiétante, offre une parfaite partition aux acteurs.

Le regard s’ouvre sur un plateau tout en profondeur, avec un décor signé Jacques Gabel à la sophistication surannée, qui pourrait être une salle de bal désaffectée dans un hôtel d’Europe de l’Est, années 70 (skaï, lustres, et gigantisme). Au fond, une petite estrade avec un piano et une batterie, silencieux pendant tout le spectacle. Il y a peut-être eu de la musique avant, comme dans ces hôtels… mais la seule que nous entendrons sera celle de personnages au bord de la crise de nerfs.

Ivan Viripaev, d’abord, organise une partition diabolique autour d’un possible secret qui rend fou le mari de Sarra : celui d’un lundi après-midi que le dénommé Marcus (le frère du mari) aurait passé chez sa femme, alors que son ami Donald, ici présent, affirme que Marcus était chez lui. Dans ce tourbillon d’affirmations et de contestations, Sarra mène le jeu, faisant du dénommé Marcus, absent, l’enjeu de toutes les manipulations.

Bientôt l’ami Donald, à bout d’arguments, reconnaît qu’il est très fatigué. « Fatigué des arbres, de ma fenêtre, des oiseaux, du petit déjeuner, des mots de mon chien ». Personnage délirant et pourtant obstiné dans son témoignage, Donald figure ici le citoyen abattu par l’inanité d’une vie sans objectif et qui se raccroche désespérément  à… A quoi, au fait ?  La question de l’ordre et du désordre transperce sans cesse leurs joutes. Qui ment ? Et pour quelle raison mentir ?  Sarra ne néglige aucun argument, convoquant foi, famille, Dieu, péché et pardon. Et ose : « Y a-t-il quelque chose de sacré ? ». Même si elle finit par avouer ce qu’elle voulait cacher, le mystère à la fin, s’épaissit : elle maintient que Marcus était bien chez elle, alors que Donald l’a bien vu chez lui ! On finit par se demander de quel chaos, le mensonge (de l’un ou de l’autre ?) est-il le symptôme ? Tous, à leur manière, prétendent regarder la situation en face, tout en donnant à chaque réplique un tour de vis supplémentaire vers l’irréel, le désaccordé et le loufoque. La réalité fuit de tous bords, l’absurde les assiège.

©Pascal Victor

©Pascal Victor

Un changement rapide du décor et nous voici dans un appartement bourgeois parisien. M. Lenglumé se réveille après une nuit d’excès entre amis et découvre un solide gaillard couché dans son alcôve, le dénommé Mistingue. Aucun des deux ne se souvient des activités de la nuit passée. Flotte un léger parfum d’homosexualité… Manque de chance, c’est jour de baptême, Madame Lenglumé tient à ce que tout se passe dans les règles. Pourtant, à la lecture du journal, un crime a été commis rue de Lourcine qui pourrait avoir pour protagonistes les deux hommes en question…Une course contre la montre s’empare alors d’eux : ils vont faire disparaître les éventuels objets qui les accableraient, voire les témoins potentiels eux-mêmes. Le désastre gagne tandis que Madame Lenglumé, son domestique et son cousin vaquent à leur fête de famille… Le désordre vient d’un journal qui date d’un an, d’où le quiproquo. La médiocrité de ces êtres épris de tranquillité, prêts à tout, même au meurtre, pour se dédouaner, fait apparaître ce que Frédéric Bélier-Garcia nomme « notre être désastreux ».

La continuité entre les deux univers, si dissemblables en apparence, nous fait considérer Labiche d’un autre point de vue : ce réveil amnésique d’une fête, ces personnages hystériques, pourraient être les ancêtres du trio désabusé d’Ivan Viripaev. Leur devise à tous pourrait être : tout plutôt que le réel. Confier l’interprétation des deux rôles féminins à Camille Chamoux relève d’une jolie intuition. Perfide, manipulatrice et grenouille de bénitier chez Ivan Viripaev, elle incarne une maîtresse de maison exaltée et rigide chez Eugène Labiche. Un siècle et demi a passé : la femme au théâtre est passée de gourde, à maîtresse du jeu. D’une pièce à l’autre, les personnages masculins sont joués par Jean-Charles Clichet,  Sébastien Roger, et avec pour le Labiche, Sébastien Eveno. Tous excellents.

Un spectacle composite, avec en toile de fond, l’angoisse du désordre, la hantise de voir apparaître sous le vernis du savoir-vivre et des bonnes manières, l’être chaotique qui habite chacun d’entre nous. Frédéric Bélier-Garcia laisse chaque spectateur s’emparer de ces deux trames, tisser des liens, apparier les situations à sa guise, avec un art délicat de la suggestion. Avec élégance et sans souci de moralité, il fait apparaître nos maladies émotionnelles. Un vrai plaisir de théâtre.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 1er décembre, Théâtre de La Tempête, La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes ( Val-de-Marne). Métro: Château de Vincennes.

Le Cabaret des Locales par le Pudding Théâtre

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8C0257A9-04E1-4FFC-ADBF-26FCF3A04ABFCette compagnie de théâtre de rue conventionnée par le conseil Régional de Franche-Comté, a en seize ans monté des performances théâtrales à l’échelle des villes, villages, ruelles et avenues. Mais toujours en privilégiant la rencontre avec le public, la prise en compte de l’environnement urbain et le détournements d’objets… Avec une réflexion sur des thèmes de société… Une démarche originale du Pudding Théâtre à qui la Communauté de Communes du Val-d’Amour (Jura) a attribué cinq mille euros pour des représentations dans quatre villages.  Ici dans la salle des fêtes de Souvans, nous sommes une centaine de spectateurs assis à des tables et neuf comédiens vont nous divertir pendant le repas : tartiflette-salade et tartelette aux fruits. Céline Chatelain et Samy Guet présentent la soirée, un recueil d’histoires saisies cette semaine dans ce village coupé en deux par une route nationale. Les acteurs sautent sur une plateforme pour présenter leur rapport à la rue : «Ceux qui connaissent le village, lèvent la main !  On restaure  la mémoire collective de notre village. Le contrôleur vient contrôler la salle pour la sécurité. On va traiter du remembrement ! »

Une princesse se sèche les cheveux, et même dans un cachot, veut épouser son troubadour. Nous assistons à un petit film,  puis à un match de ping-pong sans table. Les  convives sont invités à se relier entre eux par le fil d’une pelote qu’on déroule dans la salle. Le programme de ce cabaret mentionne dix-sept séquences entrecoupées par le repas, deux films et les chants d’une chorale. Une soirée tonique orchestrée par la famille Chatelain et les champions d’improvisation en Franche-Comté, à laquelle on ne s’ennuie jamais pendant trois heures et demi… Ce qui n’est pas si fréquent dans le spectacle contemporain!

Edith Rappoport

Spectacle vu à Souvans ( Jura) le  9 novembre.

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