On s’en va, d’après Sur les valises, d’Hanokh Levin, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

©Magda Hueckel

©Magda Hueckel

 

On s’en va, d’après Sur les valises d’Hanokh Levin, adaptation de  Krzysztof Warlikowski et Piotr Gruszcyzyński, mise en scène de Krzysztof Warlikowski

 Pas de discussion: c’est l’un des plus grands metteurs en scène actuels à la hauteur de ceux dont il a été l’assistant, comme Peter Brook, Kristian Lupa, Giorgio Strehler… Maîtrise plastique de l’espace, direction des acteurs qui bougent comme personne, poésie de l’intervention vidéo : le tout aussi précis que créatif, excitant pour les yeux et pour l’esprit.

Après cette Palme d’or, on est bien obligé de constater que pour le spectateur français à Chaillot, On s’en va ne  fonctionne pas. On a certes un étrange plaisir, au début de la pièce, à entendre la langue polonaise sans la comprendre. Mais la superposition des surtitrages, en anglais et en français au-dessus de  l’écran vidéo, appesantit vite cette écoute : cette  gymnastique fatale des spectacles internationaux constitue un trop gros obstacle qui barre l’accès au théâtre…  Donc, on choisit de regarder et on n’a pas à s’en plaindre. La scénographie avec  cette immense salle d’aéroport, vaste espace dégagé, bordé de sièges avec une cafétéria et des toilettes et au fond, des portes en verre, est superbe et permet toutes sortes de circulations et grandes traversées. On est plus dubitatif sur la nécessité de cette boîte de verre montée sur glissière qui fait apparaître et disparaître une salle de bain/toilettes dédiée au sexe et à la mort…

L’ensemble est beau mais ça ne marche pas, du moins durant une trop longue première partie. Comme si cet espace logique -il s’agit bien de départs- était trop vaste pour l’écriture intime d’Hanokh Levin. La pièce, comme éclatée, centrifugée, s’étire, se disperse en brefs sketches brefs, joués avec talent mais qui s’autodétruisent au fur et à mesure de la représentation dans cet émiettement. «L’histoire que raconte Hanokh Levin, c’est d’abord celle d’une communauté qui rapetisse », dit Krzysztof Warlikovski. Le problème, pour nous Français : il n’y a pas de communauté. Seulement des petits bouts de familles ou de fonctions identifiables : la mère qui ne veut pas aller en maison de retraite, la prostituée, une autre mère, récurrente et son fils… Si : on voit bien un peu de communauté, au lointain, derrière les vitres, à l’occasion d’enterrements de plus en plus rapprochés. Mais on est étonné, au salut final, du nombre de comédiens sur scène (une vingtaine), qu’on n’a jamais vu que par trois ou quatre,  ou en silhouettes au lointain.

Ce spectacle, pour autant que l’on puisse en juger, est plus polonais qu’européen. Warlikovski ne s’en va pas: «Faire ce spectacle, pour moi qui travaille beaucoup à l’étranger, c’est justement un retour à la Pologne: en être, être parmi les autres, avec eux dans cette atmosphère crépusculaire qui s’étend.» Ces propos du petit livret donné au public expliquent peut-être le malentendu. Nous ne pouvons pas entendre. Ni le son de la langue (sauf au début), couvert par une couche ininterrompue de diverses musiques ni le sens. Et n’ayant pas accès à la singularité polonaise, nous n’accédons pas non plus à l’universel, les comportements et images se réduisant alors pour nous à leurs stéréotypes. Bref, la rencontre n’a pas eu lieu.

Christine Friedel

Nous avons assisté à la même première représentation que notre amie Christine qui a tout et bien dit à propos de ce spectacle que vous ne verrez sans doute pas, puisqu’il se joue seulement quatre jours! On se demande pourquoi… Des raisons d’y aller voir? Une interprétation d’une haute qualité où chaque acteur, chacun très humble est impeccable et c’est une grande leçon de théâtre pour nous Français, souvent habitués à un jeu… quelque peu approximatif. Une scénographie tout aussi remarquable… et de très belles images dans un ballet incessant d’allées et venues dont on peine à voir la nécessité.

 Et rien à faire, cela ne fonctionne pas et on n’arrive pas à accrocher à cette adaptation ratée du texte original d’Hanokh Levin où le metteur en scène veut aussi parler du climat socio-politique de la Pologne d’aujourd’hui qui vit selon lui « un drôle de moment ». La faute à qui? A Krzysztof Warlikovski lui-même qui a kidnappé le texte à son seul profit et l’a truffé d’images et de citations d’autres auteurs… A part quelques instants, on ne retrouve jamais ici l’humour du grand dramaturge israélien. Et impossible de s’intéresser à ces semblants de personnages qui  défilent sans cesse devant nous sur cet immense plateau. 

Tout se passe en fait comme si le metteur en scène (dit, dans le programme, «d’origine polonaise», alors que le spectacle a été créé en Pologne et que les acteurs sont tous polonais : comprenne qui pourra!) avait voulu se faire plaisir en exorcisant égoïstement ses fantasmes pendant plusieurs heures sans beaucoup tenir compte de l’intérêt du projet. Produire des images, même très raffinées, même avec d’excellents acteurs, ne suffit pas surtout quand on a vite l’impression que Krzysztof Warlikovski se fait plaisir et étire les choses jusqu’à plus soif. Tadeusz Kantor, son immense compatriote qui l’a visiblement influencé, nous l’avait souvent dit : il ne voyait pas l’intérêt de prolonger les choses et ses pièces, d’une redoutable efficacité, dépassaient rarement un peu plus d’une heure. Mais ici, après quelques minutes, on s’ennuie…  Surtout dans une interminable première partie; la seconde est plus rythmée et une succession d’obsèques dans une veine surréaliste pas loin de René Magritte, avec à la fin des dates anticipées de décès, genre : 2027… est de toute beauté. Là enfin, on retrouve toute la sensibilité de Krzysztof Warlikovski.

Oui, mais voilà, c’est trop tard et cela ne suffit pas; le grand metteur en scène «d’origine polonaise» n’a pas ici retrouvé le rythme, l’intelligence et la sensibilité fabuleuse des Français, sa longue mais remarquable adaptation d’A la recherche du temps perdu de  Marcel Proust reprise il y a quelques années. Krzysztof Warlikovski qui semblait nerveux ce soir de première, a bien dû voir que la salle s’est vidée après l’entracte et qu’à la fin, les applaudissements étaient juste polis. Il devrait maintenant se poser quelques questions sur cet ovni. Bref, on oubliera vite ce spectacle très décevant et cela, malgré encore une fois, une distribution exceptionnelle. Dommage: c’est la seule œuvre théâtrale de cette saison à Chaillot !

Philippe du Vignal

Le spectacle s’est joué du 13 au 16 novembre à Chaillot-Théâtre de la danse, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème).

 


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