Mademoiselle Julie, d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Photo Alain Richard/Bellamy

Photo Alain Richard/Bellamy

C’est la nuit de la Saint Jean, la plus courte de l’année, chassée par le soleil de minuit… La fête des fleurs et des fruits, le temps de la danse et de l’amour, tout est joyeux, tout est permis. Non, tout n’est pas permis, surtout pas à Mademoiselle Julie, la fille du baron, la “maîtresse“. Piège pour Julie… Elle a trop l’habitude de dire:«Je veux» et de donner des ordres sans s’occuper de savoir comment ils sont reçus, pourvu qu’ils soient exécutés. Jean, le valet de son père, est le meilleur danseur et elle dansera donc  avec lui…

Caprice de jeune fille à la fois gâtée et négligée, légèreté contre lourde obéissance : Jean relève le défi, tient le bras de fer et prend au mot et au corps la folle qui se croit au-dessus de l’opinion de ses « inférieurs ». Coincés ensemble, il vont jusqu’au bout, sans retour possible, contraints par une transgression pire que l’atteinte à l’honneur de Julie: le vol de l’argent du baron pour assurer leur fuite, inévitable. Evidemment,  c’est une impasse : aucune issue pour Julie qui, en se donnant, n’a pas donné grand chose, puisqu’elle s’est dévaluée. Pas d’issue non plus pour Jean: ses rêves d’entrepreneur en Suisse sont balayés par le retour du maître dont il doit aller cirer les bottes…

Pas vraiment d’issue non plus pour Kristin, la cuisinière, possible fiancée de Jean qui reste dans son sillon et espère s’en sortir par la voie longue, patiente du puritanisme et d’un livret de Caisse d’épargne. Il y a dans la pièce, un côté chèvre de Monsieur Seguin: toute la nuit, la chevrette lutte pour sa liberté et au matin, le loup la mange. Le loup n’est pas seulement l’homme prédateur et provoqué, c’est surtout la guerre des classes et un malentendu fondamental entre féminin et masculin. Mademoiselle Julie n’aurait jamais dû entrer dans la cuisine et elle n’en sortira pas…

La tragédie commence toujours comme cela, par un faux pas : elle est passée outre sa barrière de classe ou plutôt de demi-classe (sa mère était une roturière et pis est, adultère et incendiaire). Cette barrière-là se franchit plus facilement à la montée: oui, Jean espère faire de la fille du baron, sa banquière et la fière enseigne de son commerce. Non, Mademoiselle Julie n’a rien à en attendre, sinon, pour un instant de provocation et de plaisir, la chute. Il se passe cette nuit-là, dans la cuisine, une «danse de mort», un «combat des cerveaux». Julie (elle n’est plus Mademoiselle) ne peut que perdre. Désir et haine se nourrissent l’un de l’autre, en perpétuels renversements. Pauline Huruguen, une Julie jeune, aussi charmante qu’exaspérante, joue remarquablement de ce déséquilibre, de ce mouvement perpétuel. Elle joue de l’espace -la cuisine- comme d’une cage d’où on ne peut s’échapper et à laquelle elle se heurte, sans y trouver sa place.

Est-ce l’interprète (Yannick Landrein) ou Jean qui a besoin d’un bon moment avant d’entrer dans le jeu et d’en saisir toutes les opportunités,  le degré de cynisme ou de vérité qu’il peut y injecter ? Il finit par être aussi glaçant de réalisme économique, que pitoyable dans sa soumission imprimée au corps de Jean. Anne Cressent donne à Kristin la réserve et la force nécessaire: elle est magnifique quand elle refuse à Mademoiselle Julie toute solidarité féminine. Au mépris de classe, répond un solide mépris moral et, à la faiblesse d’une maîtresse qui ne maîtrise plus rien, répond la force de son secret, chignon tiré, tenue impeccable. Une nuance qu’on aurait bien voulu entendre quand elle s’adresse à Jean en lui disant : «Il» .  Et cela ne peut pas sonner de la même façon, qu’en lui disant : « tu».

Elisabeth Chailloux a choisi de donner sa propre version de la pièce et a explicité certaines allusions au féminisme, en grand débat à l’époque d’August Strindberg, sans pour autant la tirer vers une thèse. Elle nous donne à voir, dans un long plan-séquence, le combat presque animal de Mademoiselle Julie pour sortir du piège qu’elle s’est tendue à elle-même. De «folle» et de «chienne», elle devient le canari qu’elle voulait emmener dans sa fuite et qu’il faudra tuer. Jean et Kristin sont-ils plus libres, connaissant l’oppression qu’ils subissent? Peut-être. Le spectacle remue sobrement quelques grandes questions, sans chercher à en épuiser la richesse: tant mieux… Mademoiselle Julie serait-elle un Hamlet au féminin ? Être ou ne pas être. Quand on porte le poids de ses secrets de famille et le vertige d’un “moi“ dont on ne sait plus où il est… Nous sommes peu à peu contaminés par cette mise en scène sensible et gagnés par l’émotion.

Christine Friedel

Jusqu’au 8 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro : Château de Vincennes. T. : 01 43 28 36 36.

 

 


Archive pour 23 novembre, 2019

Mademoiselle Julie, d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Photo Alain Richard/Bellamy

Photo Alain Richard/Bellamy

C’est la nuit de la Saint Jean, la plus courte de l’année, chassée par le soleil de minuit… La fête des fleurs et des fruits, le temps de la danse et de l’amour, tout est joyeux, tout est permis. Non, tout n’est pas permis, surtout pas à Mademoiselle Julie, la fille du baron, la “maîtresse“. Piège pour Julie… Elle a trop l’habitude de dire:«Je veux» et de donner des ordres sans s’occuper de savoir comment ils sont reçus, pourvu qu’ils soient exécutés. Jean, le valet de son père, est le meilleur danseur et elle dansera donc  avec lui…

Caprice de jeune fille à la fois gâtée et négligée, légèreté contre lourde obéissance : Jean relève le défi, tient le bras de fer et prend au mot et au corps la folle qui se croit au-dessus de l’opinion de ses « inférieurs ». Coincés ensemble, il vont jusqu’au bout, sans retour possible, contraints par une transgression pire que l’atteinte à l’honneur de Julie: le vol de l’argent du baron pour assurer leur fuite, inévitable. Evidemment,  c’est une impasse : aucune issue pour Julie qui, en se donnant, n’a pas donné grand chose, puisqu’elle s’est dévaluée. Pas d’issue non plus pour Jean: ses rêves d’entrepreneur en Suisse sont balayés par le retour du maître dont il doit aller cirer les bottes…

Pas vraiment d’issue non plus pour Kristin, la cuisinière, possible fiancée de Jean qui reste dans son sillon et espère s’en sortir par la voie longue, patiente du puritanisme et d’un livret de Caisse d’épargne. Il y a dans la pièce, un côté chèvre de Monsieur Seguin: toute la nuit, la chevrette lutte pour sa liberté et au matin, le loup la mange. Le loup n’est pas seulement l’homme prédateur et provoqué, c’est surtout la guerre des classes et un malentendu fondamental entre féminin et masculin. Mademoiselle Julie n’aurait jamais dû entrer dans la cuisine et elle n’en sortira pas…

La tragédie commence toujours comme cela, par un faux pas : elle est passée outre sa barrière de classe ou plutôt de demi-classe (sa mère était une roturière et pis est, adultère et incendiaire). Cette barrière-là se franchit plus facilement à la montée: oui, Jean espère faire de la fille du baron, sa banquière et la fière enseigne de son commerce. Non, Mademoiselle Julie n’a rien à en attendre, sinon, pour un instant de provocation et de plaisir, la chute. Il se passe cette nuit-là, dans la cuisine, une «danse de mort», un «combat des cerveaux». Julie (elle n’est plus Mademoiselle) ne peut que perdre. Désir et haine se nourrissent l’un de l’autre, en perpétuels renversements. Pauline Huruguen, une Julie jeune, aussi charmante qu’exaspérante, joue remarquablement de ce déséquilibre, de ce mouvement perpétuel. Elle joue de l’espace -la cuisine- comme d’une cage d’où on ne peut s’échapper et à laquelle elle se heurte, sans y trouver sa place.

Est-ce l’interprète (Yannick Landrein) ou Jean qui a besoin d’un bon moment avant d’entrer dans le jeu et d’en saisir toutes les opportunités,  le degré de cynisme ou de vérité qu’il peut y injecter ? Il finit par être aussi glaçant de réalisme économique, que pitoyable dans sa soumission imprimée au corps de Jean. Anne Cressent donne à Kristin la réserve et la force nécessaire: elle est magnifique quand elle refuse à Mademoiselle Julie toute solidarité féminine. Au mépris de classe, répond un solide mépris moral et, à la faiblesse d’une maîtresse qui ne maîtrise plus rien, répond la force de son secret, chignon tiré, tenue impeccable. Une nuance qu’on aurait bien voulu entendre quand elle s’adresse à Jean en lui disant : «Il» .  Et cela ne peut pas sonner de la même façon, qu’en lui disant : « tu».

Elisabeth Chailloux a choisi de donner sa propre version de la pièce et a explicité certaines allusions au féminisme, en grand débat à l’époque d’August Strindberg, sans pour autant la tirer vers une thèse. Elle nous donne à voir, dans un long plan-séquence, le combat presque animal de Mademoiselle Julie pour sortir du piège qu’elle s’est tendue à elle-même. De «folle» et de «chienne», elle devient le canari qu’elle voulait emmener dans sa fuite et qu’il faudra tuer. Jean et Kristin sont-ils plus libres, connaissant l’oppression qu’ils subissent? Peut-être. Le spectacle remue sobrement quelques grandes questions, sans chercher à en épuiser la richesse: tant mieux… Mademoiselle Julie serait-elle un Hamlet au féminin ? Être ou ne pas être. Quand on porte le poids de ses secrets de famille et le vertige d’un “moi“ dont on ne sait plus où il est… Nous sommes peu à peu contaminés par cette mise en scène sensible et gagnés par l’émotion.

Christine Friedel

Jusqu’au 8 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro : Château de Vincennes. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

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