Les Sonnets de William Shakespeare,mise en scène de Thierry Thieû Niang et Jean Bellorini

 Les Sonnets de William Shakespeare, traduction d’Yves Bonnefoy, William Cliff, Pascal Collin, Jacques Darras, François-Victor Hugo, Jean-François Peyret, mise en scène de Thierry Thieû Niang et Jean Bellorini

©Bruno Lévy

©Bruno Lévy

Un spectacle avec vingt-trois adolescents amateurs de Saint-Denis et des alentours créé il y a deux ans. Pour saisir l’esprit et le souffle du poète, à travers la clarté de ces voix et corps dansants dans l’ombre et la lumière près de l’eau bleue d’une sur la scène : un beau pari. Sensations et frissons assurés…

La scénographie et les lumières de Jean Bellorini font miroiter en lisérés tremblants et éclats sonores cette eau qui retrouvera ensuite son endormissement. Les jeunes interprètes ravis se jettent de la même façon dans ces Sonnets parfois sombres et Thierry Thieû Niang a l’art de les faire évoluer au bord de cette piscine à l’eau lumineuse. Entre sauts, arabesques, figures libres. Et Jean-François Peyret estime qu’il est aussi légitime d’entrer dans l’œuvre shakespearienne par les Sonnets que par l’histoire des Rois : amour, jalousie et mort y sont aussi présents mais ici, il y a renoncement.

A travers la poésie miroitante de ces Sonnets, on trouve aussi l’extrême volatilité du moi passant sans cesse d’un état à l’autre. Le «je» rimbaldien est autre, pas «un autre» mais plusieurs autres: «l’atomisation, la fragmentation, l’auto-dévoration sont les moments de cette dépossession de soi». Par le chant pur, la musique de la harpe, la danse et  une déclamation poétique juste et claire, mais aussi grâce à la création sonore de Sébastien Trouvé avec entre autres des cris d’enfants dans une cours de récréation, les interprètes seraient autant de «moi» que d’êtres touchés par la douleur de la passion amoureuse. Des états d’âme divers flottants sont tous là. Et se dégage un sentiment de douce mélancolie mêlé au bonheur de se savoir en vie : «Fatigué de tout ça, je veux quitter ce monde/ sauf que, si je me tue, mon amour sera seul. » Penser à l’être aimé et alors la perte et la tristesse s’en vont. Le cœur est éloquent, même si l’amant se retrouve à côté de son rôle, tel un acteur qui ne sait pas son texte, est saisi par le trac. Le plaisir ici est d’apprendre à lire ce qu’en silence, l’amour révèle sur les visages.

La nuit heureuse resplendit d’étoiles au moment où l’amant pense à l’aimé. Avec une belle troupe juvénile : Shaur Ali, Manuel Bouqueton, Maera Chouaki, Cassandra Da Cruz Ganda, Lana Djaura, Jonas Dô Huu, Esther Durand- Dessag, Loua El Shlimi Ali, Achille Genet, Jeanne Lahmar-Guinard, Léo Le Floch, Justine Leroux-Monpeurt, Jeanne Louis-Calixte, Ulrich Mimboe-Verdoni, Lisa Ndikita, Samir Quemon, Abou Saidou, Maïa Seassau, Jules Taillasson, Nara Trochet, Louis Jean-Pierre Valdes Valencia : tous motivés par ce projet ambitieux. Une magnificence d’étincelles grâce à eux et à la poésie de William Shakespeare.

 Véronique Hotte

Théâtre Gérard Philipe-Centre Dramatique National de Saint Denis, jusqu’au 30 novembre. T. : 01 48 13 70 00.


Archive pour novembre, 2019

Zizanie dans le métro,conception,texte de l’Oulipo,etc. adaptation et mise en scène de Jehanne Carillon et Christian Germain

_DSC8416 -Zizanie dans le métro, textes de l’Oulipo, Paul Fournel, Jacques Jouet, Pablo Martín Sánchez, Olivier Salon et Christian Germain, conception, adaptation et mise en scène de Jehanne Carillon et Christian Germain, musique d’Arthur Lavandier (à partir de sept ans)

C’est aussi un spectacle d’inspiration, disons oulipienne. Comme dans le fameux Exercices de style de Raymond Queneau le co-fondateur  de ce groupe  d’écrivains: l’Ouvroir de Littérature Potentielle comme Italo Calvino, Georges Perec et des scientifiques et poètes comme Jacques Roubaud et Olivier Salon. L’histoire va être ici racontée d’une quinzaine de manières différentes. «Zizanie dans le métro, dit Jehanne Carillon, est né de mon désir de faire un spectacle jeune public autour de l’œuvre de Raymond Queneau, tout en souhaitant continuer à travailler avec des auteurs vivants ! Ceux de l’Oulipo avec qui j’ai eu la chance de travailler à plusieurs reprises comme dans Chant’oulipo et Oulipolisson ! » (…) « Nous avons voulu explorer des formes essentiellement théâtrales (dialogue, adresse, personnage), mais aussi musicales (chansons, comédie musicale, jingles, annonces) et chorégraphiques. » (…) « Ce qui m’intéresse dans l’Oulipo, c’est le travail sur la langue, la forme, les jeux de langage, les permutations et les variations. »

Cela se passe sur le quai de la station de métro Solférino. Il y a un monsieur tout à fait comme il faut, enfin presque, en costume/cravate avec une serviette en cuir très années cinquante, une jeune personne en jupe tissu écossais, un gros chien, etc…Un gros homme barbu tous les trois assis des sièges en plastique moulé orange devant une aire d’affichage encore vierge. C’est un récit avec un exercice de style quinze fois repris autour de la mauvaise tenue d’un chien dans un wagon, d’un possible crime. Vers sept heures du soir, une jeune fille monte à la station Solférino avec un chien. Elle s’assoit et sort un livre de son sac. Mais le chien va renifler les chaussettes d’un homme en costume-cravate avec, à la main, une serviette en cuir. Agacé, il repousse le chien puis descend à la station suivante: Rue du Bac. Le lendemain, l’homme va chez le boucher… Et il aura aussi une scène au commissariat de police concernant un crime éventuel… 

Le tout joué, dansé et chanté par Jehanne Carillon, Gilles Nicolas et Alexandre Soulié  mais aussi disons «sonorisé» avec les bruits du métro qui fascinent les enfants: celui de la fermeture des portes, des roues sur les rails, ou même ténu mais bien là, du fameux passe Navigo et il y a aussi de vraies/fausses annonces avec des voix d’enfants. Et pour les chansons, la musique d’Arthur Lavandier, avec, entre autres un travail sur le pastiche d’une comédie musicale dans le style Michel Legrand et un rap façon Joey Star, tout à fait réjouissants… C’est un spectacle, disons tout public, avec sans doute des niveaux de lecture différents mais d’une rare intelligence scénique, où on se perd parfois mais avec délices…
Même rigueur que dans ses réalisations précédentes, même sens de l’espace, même humour parfois teinté de nostalgie: Jehanne Carillon ne triche pas et pense à juste raison que les enfants peuvent être émus ou rire de bon cœur quand ils écoutent la parole des poètes. Pari gagné. Il nous souvient d’avoir vu des petites filles de cinq ans riant aux éclats aux jeux savoureux sur les mots du grand Gherasim Luca…

Jehanne Carillon dirige toujours avec exigence ses acteurs. Et  Zizanie dans le métro a des très bonnes qualités de jeu et bénéficie d’une musique, d’un son et de lumières de grande qualité.. que ses réalisations précédentes. Il y a parfois encore quelques longueurs et des à-coups: au soir de cette troisième représentation, c’est normal: le spectacle a encore besoin d’être rodé. Mais sinon il est d’une intelligence et d’une fraîcheur incomparable et cela fait du bien, surtout après une semaine de choses approximatives et avant un redoutable Macbeth vu le même soir et décliné au féminin dont nous vous parlerons.  

Le spectacle vient d’être créé à la salle René Cassin de la Graineterie de la graineterie de notre enfance dans la rue autrefois principale de Houilles. Le département de Seine-et-Oise porte le nom des Yvelines, le commerce de fruits et légumes est devenu un restaurant chinois, la boucherie, une agence immobilière mais, coincée entre les deux, la petite boutique du Parti Communiste Français est restée… la petite boutique du Parti Communiste Français. Et la boulangerie, la deuxième boucherie et la boutique de fleurs sont toujours au même endroit. Et un siècle après la mercerie n’est plus une mercerie mais a gardé intacte sa vitrine… Comme le disait Philippe Meyer, nous vivons une époque moderne.

Philippe du Vignal

Spectacle vu le 24 novembre, à la Graineterie, 27 rue Gabriel Péri, Houilles (Yvelines). T. : 01 39 15 92 10.

Le 2 août, Festival Pirouésie, salle Claude Massu, Pirou-Plage (Manche).

Oulipolisson, du 14 au 18 mars, Médiathèque Michel Crépeau, La Rochelle (Charente-Maritime). Les 31 mars et 1er avril, Espace Jean Vilar, Arcueil (94).
Le 3 avril, Centre culturel La Gare,  Méricourt  (Yvelines).

 

Kaoriptease # 1 de Kaori Ito

Kaoriptease # 1 de Kaori Ito

©Josefina Perez Miranda

©Josefina Perez Miranda

Cette scène parisienne, ouverte en 1873,  l’un des cafés-concerts les plus courus sera, soixante ans plus tard, transformée en un  splendide cinéma style Art déco  et,  en 1977, le premier multiplexe  porno de la capitale avec cinq écrans et huit cent fauteuils *… En ruines depuis 1999, La Scala Paris, rachetée par Mélanie et Frédéric Biessy et complètement rénovée, devient un théâtre à l’automne dernier (voir Le Théâtre du blog).

Les Minuit Shows  se veulent un clin d’œil au passé sulfureux du lieu. Dans ce cadre, la danseuse japonaise présente une série de performances érotiques : «Quand la Scala m’a parlé des Minuits Shows, j’ai tout de suite pensé à partager mon histoire sexuelle avec le public. J’ai travaillé dans un magasin de vidéos pornos quand j’étais étudiante au Japon et j’ai pu y observer beaucoup de phénomènes sexuels.» Pour installer une ambiance feutrée, Kaori Ito invite les spectateurs à s’asseoir près de la scène et part à leur rencontre, en leur posant des questions parfois indiscrètes sur leur vie intime, qu’ils soient en couple ou célibataires… Chacun se prend au jeu et les réponses sont aussi variées que cocasses… La glace est rompue et, avec une pudique impudeur, Kaori Ito nous raconte ses premières aventures amoureuses. Elle en a vu de toutes les couleurs et a pu observer les us et coutumes des différents pays où elle a séjourné. «Le sexe, c’est compliqué !» ironise-t-elle. Elle épingle en particulier ses concitoyens et leur goût étrange pour les poupées et les robots érotiques. De la mise en boîte, elle passe à la mise en gestes. Une danse d’une ingénue perversité, à la fois gracieuse et drôle, accompagnée par le saxophoniste Peter Corser et des bruitages additionnels de spectateurs, gentiment mis à contribution, au micro.

Dans ce registre, on connaissait les talents d’interprète et de chorégraphe de Kaori Ito. Ici, avec ces paroles improvisées en public, on retrouve l’humour et la délicatesse qu’on a pu apprécier dans Plexus (2014), un solo d’Aurélien Bory où elle jouait une poupée érotisée ou, la même année, dans Asobi (Jeux d’adultes) sa propre pièce, très coquine, où elle se livrait déjà à un effeuillage ludique… Au terme de cette soirée décapante, la danseuse nous invite l’année prochaine à un deuxième Kaoriptease, différent, promet-elle. Une performance légère et pimentée  qui nous met en appétit pour la reprise, à la Scala, d’Embrase-Moi, coécrit et dansé avec Théo Touvet et deuxième volet d’une trilogie autobiographique comprenant Je danse parce que je me méfie des mots (2015) et Robot, l’amour éternel, un solo créé l’an passé. Pour l’automne prochain, elle prépare Chers une pièce pour six interprètes, .

 Mireille Davidovici

Spectacle vu le 22 novembre à la Scala, 13, boulevard de Strasbourg, Paris XX ème.. T. 01 40 03 44 30.

Kaoriptease # 2 le 30 janvier à minuit et Embrase-moi à partir du 15 février.

D’autres Minuit Shows sont en cours de programmation pour 2020.

*La Folle Histoire de la Scala est publié chez Actes-Sud.

 

La Dispute de Mohamed El Khatib

La Dispute texte et mise en scène de Mohamed El Khatib

Photo Yoanne Lamoulere/tendance floue

Photo Yoanne Lamoulere/tendance floue

D’abord surpris par la commande par le Théâtre de la Ville d’une pièce pour la jeunesse,  l’auteur en a détourné le projet et s’est adressé aux enfants. Pendant de longs mois, il est allé à la rencontre de filles et de garçons de huit ans : un âge charnière qui marque la sortie d’une enfance fusionnelle avec les parents pour les faire entrer dans l’univers du réel,  celui de l’école, des copains ou de la famille. Ils peuvent ainsi parler de leurs préoccupations quotidiennes et de leur entourage. Sur une trentaine d’entretiens, la séparation des parents est apparue comme une préoccupation centrale, qu’elle soit déjà effective ou qu’ils la redoutent.  Témoins privilégiés, si l’on peut dire, ils ont leur propre ressenti et parlent assez crûment des avantages et inconvénients de la rupture.

Mohamed El Khatib, qui aime ce qui naît de rencontres a priori sans objet préconçu, a ainsi terminé chacun de ces échanges par une question ouverte : «Aujourd’hui quelle question aimerais-tu poser à tes parents ?» Ce long processus lui a permis de créer un climat de confiance, gage d’une parole authentique, loin des regards parentaux et donc libre des normes inculquées par les adultes. Ont alors commencé des ateliers de théâtre avec un petit groupe d’enfants volontaires. Tous ne sont pas sur scène et certains apparaissent à l’écran. Leurs visages s’adressent directement à nous, puissants témoignages recueillis dans l’intimité de leur chambre ou dans une salle de classe vide.

Dans un décor de Lego géants, huit enfants  qui ont maintenant neuf ans prennent la parole tour à tour, dans une vraie/fausse spontanéité qui n’empêche en rien le naturel de s’exprimer. La fraîcheur des propos recueillis trouve, dans leurs bouches, la sincérité d’une re-création : comme s’ils jouaient à la marchande ou à l’école, ils s’incarnent totalement dans leurs paroles et leurs jeux. Avec, cependant un regard en coin, la petite distance de ceux à qui il ne faut plus en conter… Ils sont les premiers témoins des déchirements parentaux et leurs antennes les alertent parfois avant même les intéressés : quand il n’y a plus d’amour, ils le savent d’instinct. Ils attendent ce qui va se passer et espèrent, pour certains, que la rupture, enfin admise, nettoiera les nuages accumulés à la maison.

La plupart veulent croire que rien n’est perdu. On est surpris par leur lucidité et par les stratégies qu’ils déploient pour ne pas être de simples objets transitionnels : une semaine chez l’un, une semaine chez l’autre. Après tout, il y a des avantages : anniversaires et Noël des deux côtés. Et rien ne les fait plus rigoler que les séances chez le psychothérapeute : «Cela vous rassurait qu’on fasse des dessins ? »

La réussite de cet acte artistique tient en particulier à la position assignée aux spectateurs : « Il y a des parents dans la salle ? » Aucun quatrième mur ne vient les protéger de ces petites personnes.  A la fin, une longue adresse directe au public met tout un chacun dans le bain de ses propres expériences, présentes ou passées. Ce moment est le miroir de nos errances amoureuses. Nous renions hardiment les engagements que nous prenons : « Qui d’entre vous a tenu ses promesses? » et pleins d’une indulgence sarcastique, ils nous balancent : «Vous avez fait pour le mieux et si c’était à refaire… vous ne feriez pas mieux ! » La conclusion s’impose d’elle-même : « Est-on obligé de vous prendre comme modèles ? ». 

Le talent de Mohamed El Khatib est présent à chaque instant, transcendant avec humour l’ingénuité et parfois la souffrance de chacun. Il a su faire de ces enfants, non pas les juges des adultes mais des jeunes personnes en pleine puissance d’être et de pensée qui considèrent  leurs parents comme des animaux étranges dont il faut parfois se méfier et dont on ne peut pas (encore) se passer.

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 1er décembre, Théâtre de la Ville-Espace Cardin,1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème).

Le 6 décembre, Théâtre du Beauvaisis, 40 rue Vinot-Préfontaine, Beauvais (Oise).

Le 12 janvier, Théâtre Paul Eluard, 4 avenue de Villeneuve-Saint-Georges, Choisy-le-Roi (Val-de-Marne).

Du 23 au 25 janvier, Tandem-Scène Nationale d’Arras (Pas-de-Calais)

 

 

Le Corps des Songes, de et par Nosfell

Le Corps des Songes, de et par Nosfell

le corps des songes  - Seul en scène, l’artiste puise dans ses rêves d’enfant pour créer un paysage imaginaire et nous emporte pour un voyage musical et théâtral, vers un pays mythique, avec un langage inventé.

Labyala Nosfell, chanteur au large registre vocal et compositeur autodidacte, s’est d’abord révélé avec une dizaine d’albums  avec entre autres, des partitions pour les spectacles de Philippe Decouflé (OctopusContact) . Il s’avère aussi poète et se forge une langue pittoresque,le klokobetz inspirée par toutes celles parlées par son père… On en entend les sonorités dès ses premiers disques, notamment Kälin Bla Lemsnit Dünfel Labyanit (2006). Son idiome a aussi une écriture, avec un alphabet dessiné par le typographe Jérémy Barrault. « Quand j’étais petit, confie-t-il, mon père me réveillait régulièrement la nuit. »  (…)  «Il voulait que je lui raconte mes rêves. Il me contait les siens en retour.» (…)  «Il me faisait  réciter des mots que je ne comprenais pas. J’ai gardé  cette succession d’onomatopées.» Ce vocabulaire est devenu la base étymologique du klokobetz.

Le Corps des Songes nous livre les clefs d’un monde dont il est le démiurge, inspiré par ce père violent, fantasque mais aimant: «J’ai voulu mettre en perspective sa souffrance en tant qu’immigré et sa frustration en tant qu’intégré qui renonce à sa langue.» Nosfell joue habilement de sa voix et passe du grave à l’aigu et, du français au klokobetz, pour dire et chanter les peurs du gamin (du loup, du noir, du viol) et les cauchemars de l’adulte… Avec une scénographie signée Nadia Lauro et des textes écrits en complicité avec Dominique A et Xavier Machault.

 Au sol, une fine couche de sable vert et quelques rochers ou souches d’arbres pétrifiées composent une carte, reproduisant la géographie qu’il a fait tatouer, il y a longtemps, sur son torse, à partir de ses propres contes et légendes.  Chaussé  de cothurnes à fourrure, silhouette longiligne, Nosfell arpente son territoire, l’archipel Klokochazia. Il en nomme les îles, engendrées par «sept forces fécondes». On pense à la démarche de John Ronald Reuel Tolkien mais les Hobbits, ici, sont des esprits du désert : «Le sable chaud brûle les peaux mates ».

Plus tard, il endosse un masque de faune et se déguise en chimère poilue : les costumes d’Éric Martin empruntent aux photographies de Charles Fréger, notamment à sa série Wilder Man ( L’Homme sauvage) captant, à travers l’Europe, des cérémonies ancestrales où, pour incarner l’animal, l’on s’habille de peaux de bêtes, de feuilles et paille… Ces parures velues et cornues donnent au corps frêle du performeur une allure fantastique. Le danseur et chorégraphe François Chaignaud a dirigé ses pas avec précision, sur ce continent des songes. Et pour célébrer le « père fatigué » dont l’odeur rode encore dans sa mémoire, Nosfell entonnera une dernière chanson, « dans toutes les langues du pays de Klokochzia ».    

Parfois très sombre, parfois plus légère, cette fantasmagorie autobiographique exorcise par la danse, le chant, la musique et les images, les traumatismes d’une enfance bousculée et révèle un artiste original et protéiforme qu’il faut absolument découvrir.

Mireille Davidovici

1E810C04-2F00-4D56-8F9E-2B28C2724511Jusqu’au 23 novembre, Théâtre de la Cité internationale, 17 boulevard Jourdan, Paris (XIV ème) T. : 01 43 13 50 50. 

Dans le cadre du programme New Settings, de la Fondation d’entreprise Hermès (du 10 septembre au 21 décembre)

 Le 7 décembre, Chez Robert, Centre culturel de la Ville Robert, Pordic (Côtes d’Armor).
Le 9 janvier, ICI Centre Chorégraphique national Montpellier-Occitanie (Hérault) ; le 24 et 25 janvier, Le Centquatre, Paris (XIX ème.
Le 6 mars, Théâtre Paul Eluard, Bezons (Hauts-de Seine) ; 24 mars, Phénix, Valenciennes ( Nord); 28 mars L’Avant-Scène, Cognac (Charente).

Le 4 avril, Opéra de Rennes ; 9 avril, MA Montbé́liard (Doubs);  29 avril Le Manège, Reims (Marne).

 

 

 

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

J’ai un nouveau projet, texte et mise en scène de Guillermo Pisani

 2CA542AC-D9C9-40A5-B409-18E9B7526A8AUn quartier bobo à Paris comme il s’en développe actuellement, une contemporanéité immédiate..  Dans un bar, un espace où les frontières entre travail et loisir, lieu public et lieu privé,  sont un peu floues… Sur un grand écran, on voit une jeune femme à vélo circuler. Pour l’auteur et metteur en scène d’origine argentine, cela correspond à un aboutissement de la sociabilité urbaine, à l’ère d’un néo-libéralisme et d’un capitalisme déclinants. Flexibilité des horaires, télétravail, implication personnelle et créative dans des projets, responsabilisation… Mais, sous couvert de liberté, se crée une dépendance nouvelle. Paradoxes et contradictions : les tiraillements du temps.

Un bar fréquenté plutôt  par des jeunes gens qui viennent souvent y travailler… Leur regard  posé sur l’écran de leur téléphone, ordi ou tablette, en quête d’informations, rendez-vous ou mails reçus. Ils travaillent et télé-travaillent et leur vie personnelle se faufile ici et là entre esprit de concurrence et soumission, liberté jouée et enfermement au cœur d’une «surveillance» organisée. Leur vie passe aussi en fait par la voie des réseaux sociaux.

Le dispositif du spectacle nous permet de voir en direct ce qui se déroule sur ces écrans tyranniques. Une réalité aliénante à laquelle chacun s’astreint et dont il ne se départit pas facilement : l’heure est à la loi de l’instant, à une suractivité permanente. Ces clients du bar rédigent des dossiers, écrivent des mails de travail, des  textos de rupture amoureuse,  dit l’auteur. Mais ils font aussi de la musique, écrivent un scénario, consultent des sites de rencontres et des applications de drague rapide comme Tinder, postent leurs photos sur Facebook et se psychanalysent par le biais de Skype…  Des espaces virtuels en pagaïe avec  comme conséquence, une prétendue urgence du présent avec des moements voués à la planification. L’essayiste Joseph Danan évoque une «hyper-connexion écranique» correspondant au divertissement pascalien. Soit un portrait de nous-mêmes, dit-il, nous sommes des citadins du monde occidental, ultra-connectés et incapables de supporter ce vide, sans le remplir immédiatement de toutes sortes de futilités.

Le public ravi, est assis à côté des clients incarnés par des figurants amusés et par des acteurs connectés à leurs appareils. Cela se passe sur six semaines pré-estivales où se croisent une trentaine de personnages dont les histoires se côtoient, se frôlent ou s’entrechoquent. Comme entre autres, une start-upeuse et son équipe, un fonctionnaire du Ministère des finances qui travaille sur un nouveau traité de libre-échange ; une hyper-occupée solitaire à vélo qui fait son plan de travail et, à l’ère des espaces de travail partagés, des cadres de la Société Générale en testant de nouveaux, un patron kurde qui tente de vendre son bar à la Société Générale… Mais aussi un gérant turc de café qui négocie la répartition des horaires entre ses serveurs pour les week-ends, un producteur de films indépendants….La start-upeuse, elle, monte avec des amis éclairés un site de rencontres spontanées pour capter les futurs déçus des plateformes virtuelles pour de vraies relations :« Tu le sais bien, les applications, les sites, les entreprises ont trouvé la manière de marchander les relations humaines. Le travail, l’amour, l’amitié, le sexe, l’engagement, la famille passent de plus en plus par des plateformes qui sont en dernier terme, des entreprises… Le moment viendra où personne ne pourra se passer d’une application pour draguer, pour trouver son amour, pour trouver du travail ou même pour se lier d’amitié. Bientôt, il ne sera plus possible d’entreprendre quelque chose ensemble sans passer par des applications. »

Que manque-t-il à ces êtres de bonne volonté  mais perdus dans un vertige existentiel ? Ce spectacle convivial montre via la métaphore théâtrale qu’avec du courage, on peut apprendre à savoir qui l’on est, non pour se sauver égoïstement mais pour sauver le monde… Une valeur inestimable malgré les sarcasmes. Mais nous avons peur de nous et avons aussi peur de penser par manque de confiance. En payant, nous croyons trouver ce que nous cherchons, pour échapper à la question existentielle. Les comédiens -attachants- passent d’un personnage à l’autre. Engagés politiquement, ils se déploient avec aisance dans la fiction d’espaces intérieurs et extérieurs… Ils commentant les idéologies passées et présentes, au prisme, par exemple, d’un cinéma grand public de bonne conscience où sont exploitées les images d’un héroïsme fabriqué. La  «start-upeuse» (Sol Espeche), le gérant du bar (Marc Bertin), le mathématicien (Arthur Igual), la grande prêtresse des Ressources Humaines à la Société Générale (Pauline Jambet), le scénariste et lanceur d’alerte (Benjamin Tholozan) sont tous  pleinement vivants et crédibles… Ils savent aussi se sourire à eux-mêmes et illuminent le plateau.

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de Vitry, 18 avenue de l’Insurrection, Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), jusqu’au 25 novembre. T. : 01 46 81 75 50.

Mademoiselle Julie, d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, texte français et mise en scène d’Elisabeth Chailloux

Photo Alain Richard/Bellamy

Photo Alain Richard/Bellamy

C’est la nuit de la Saint Jean, la plus courte de l’année, chassée par le soleil de minuit… La fête des fleurs et des fruits, le temps de la danse et de l’amour, tout est joyeux, tout est permis. Non, tout n’est pas permis, surtout pas à Mademoiselle Julie, la fille du baron, la “maîtresse“. Piège pour Julie… Elle a trop l’habitude de dire:«Je veux» et de donner des ordres sans s’occuper de savoir comment ils sont reçus, pourvu qu’ils soient exécutés. Jean, le valet de son père, est le meilleur danseur et elle dansera donc  avec lui…

Caprice de jeune fille à la fois gâtée et négligée, légèreté contre lourde obéissance : Jean relève le défi, tient le bras de fer et prend au mot et au corps la folle qui se croit au-dessus de l’opinion de ses « inférieurs ». Coincés ensemble, il vont jusqu’au bout, sans retour possible, contraints par une transgression pire que l’atteinte à l’honneur de Julie: le vol de l’argent du baron pour assurer leur fuite, inévitable. Evidemment,  c’est une impasse : aucune issue pour Julie qui, en se donnant, n’a pas donné grand chose, puisqu’elle s’est dévaluée. Pas d’issue non plus pour Jean: ses rêves d’entrepreneur en Suisse sont balayés par le retour du maître dont il doit aller cirer les bottes…

Pas vraiment d’issue non plus pour Kristin, la cuisinière, possible fiancée de Jean qui reste dans son sillon et espère s’en sortir par la voie longue, patiente du puritanisme et d’un livret de Caisse d’épargne. Il y a dans la pièce, un côté chèvre de Monsieur Seguin: toute la nuit, la chevrette lutte pour sa liberté et au matin, le loup la mange. Le loup n’est pas seulement l’homme prédateur et provoqué, c’est surtout la guerre des classes et un malentendu fondamental entre féminin et masculin. Mademoiselle Julie n’aurait jamais dû entrer dans la cuisine et elle n’en sortira pas…

La tragédie commence toujours comme cela, par un faux pas : elle est passée outre sa barrière de classe ou plutôt de demi-classe (sa mère était une roturière et pis est, adultère et incendiaire). Cette barrière-là se franchit plus facilement à la montée: oui, Jean espère faire de la fille du baron, sa banquière et la fière enseigne de son commerce. Non, Mademoiselle Julie n’a rien à en attendre, sinon, pour un instant de provocation et de plaisir, la chute. Il se passe cette nuit-là, dans la cuisine, une «danse de mort», un «combat des cerveaux». Julie (elle n’est plus Mademoiselle) ne peut que perdre. Désir et haine se nourrissent l’un de l’autre, en perpétuels renversements. Pauline Huruguen, une Julie jeune, aussi charmante qu’exaspérante, joue remarquablement de ce déséquilibre, de ce mouvement perpétuel. Elle joue de l’espace -la cuisine- comme d’une cage d’où on ne peut s’échapper et à laquelle elle se heurte, sans y trouver sa place.

Est-ce l’interprète (Yannick Landrein) ou Jean qui a besoin d’un bon moment avant d’entrer dans le jeu et d’en saisir toutes les opportunités,  le degré de cynisme ou de vérité qu’il peut y injecter ? Il finit par être aussi glaçant de réalisme économique, que pitoyable dans sa soumission imprimée au corps de Jean. Anne Cressent donne à Kristin la réserve et la force nécessaire: elle est magnifique quand elle refuse à Mademoiselle Julie toute solidarité féminine. Au mépris de classe, répond un solide mépris moral et, à la faiblesse d’une maîtresse qui ne maîtrise plus rien, répond la force de son secret, chignon tiré, tenue impeccable. Une nuance qu’on aurait bien voulu entendre quand elle s’adresse à Jean en lui disant : «Il» .  Et cela ne peut pas sonner de la même façon, qu’en lui disant : « tu».

Elisabeth Chailloux a choisi de donner sa propre version de la pièce et a explicité certaines allusions au féminisme, en grand débat à l’époque d’August Strindberg, sans pour autant la tirer vers une thèse. Elle nous donne à voir, dans un long plan-séquence, le combat presque animal de Mademoiselle Julie pour sortir du piège qu’elle s’est tendue à elle-même. De «folle» et de «chienne», elle devient le canari qu’elle voulait emmener dans sa fuite et qu’il faudra tuer. Jean et Kristin sont-ils plus libres, connaissant l’oppression qu’ils subissent? Peut-être. Le spectacle remue sobrement quelques grandes questions, sans chercher à en épuiser la richesse: tant mieux… Mademoiselle Julie serait-elle un Hamlet au féminin ? Être ou ne pas être. Quand on porte le poids de ses secrets de famille et le vertige d’un “moi“ dont on ne sait plus où il est… Nous sommes peu à peu contaminés par cette mise en scène sensible et gagnés par l’émotion.

Christine Friedel

Jusqu’au 8 décembre, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, Vincennes (Val-de-Marne). Métro : Château de Vincennes. T. : 01 43 28 36 36.

 

 

Oleanna de David Mamet,mise en scène de John P. Kelly

 ©Erika  Bascomb

©Erika Bascomb

 

Oleanna  de David Mamet,mise en scène de John P. Kelly

Créée en 1993 au Royal Court Thetare de Londre alors dirigé par Harold Pinter, cette pièce de l’auteur américain David Mamet a été un événement scénique d’une grande importance. Malgré son ambivalence irritante, il annonce déjà les conflits inspirés par les mouvements actuels Balance ton porc en Europe et Metoo en Amérique du Nord.  On pourrait même parler d’une œuvre visionnaire où était inscrite rage, haine et soif de vengeance qui ont détruit des réputations masculines vingt ans plus tard, en conférant aux femmes le pouvoir de se libérer grâce à une dénonciation… pas toujours fondée.

Le producteur Harvey Weinstein qui a exploité honteusement des femmes dans le milieu du cinéma aux Etats-Unis, est à l’arrière-plan de cette mise en scène. Et en 2013, un certain D.S.K. nous avait aussi  horrifiés quand les révélations sur le comportement sexuel de cet homme politique de premier plan étaient apparues dans la presse française et américaine. Un phénomène qui s’est étendu au monde entier… Et même si David Mamet est difficile à suivre, il souligne l’ambiguïté des situations entre les hommes et les femmes…

Dans cette mise en scène de John P. Kelly, une étudiante  et un jeune professeur vont surtout tester notre perception de la résolution d’un conflit. Ici aucune  vraisemblance ni réalisme psychologique mais un dialogue mordant et rapide dans un bureau où ces personnages étouffent  parmi les dossiers, livres et papiers.  Obligés de faire semblant  d’écouter l’autre pour qu’avance un dialogue… féroce et dont le rythme saccadé devient porteur de sens… L’étudiante ne comprend pas les définitions abstraites de son professeur, préoccupé par un conflit avec sa femme qui lui téléphone pour lui parler de l’achat d’une maison.Mais à l’acte II on apprend que Carol a porté plainte contre John auprès du comité de titularisation de l’université pour comportement sexiste et pornographique. Il a mis sa main sur son épaule, ce qui équivaut pour elle à un harcèlement sexuel… La situation est donc très grave pour John qui risque de perdre son poste. Carol reconnait à peine qu’elle s’est peut-être laissée entraîner par son « groupe d’étudiants» mais exaspérée par les coups de téléphone, elle va quitter le bureau. Les appels de l’épouse de John interrompent sans cesse le dialogue, énervent l’étudiante et attisent son agressivité. Carol lui révèlera par la suite que les accusations portées contre lui constituent désormais une tentative de viol. Et elle lui propose de laisser tomber ses accusations, s’il accepte que la liste de livres de son groupe soit retirée de l’Université, y compris la sienne.
Elle pense qu’il la manipule, en faisant semblant de l’écouter et souffre de cette confusion. La frustration, avec cette troisième voix au téléphone, envenime une rencontre qui préfigure l’horreur fasciste : l’interdiction des  livres; suivie d’une explosion de rage qui aurait vite mené à un meurtre si, 
entre temps, la pièce n’avait pas pris fin rapidement. Le public tétanisé par la montée inattendue de cette violence voit qu’un conflit idéologique peut mener à une perte de contrôle: comme David Mamet veut  le montrer avec cette montée d’un féminisme radical qui lui fait peur.  

Mais il nous livre une analyse très fine de la manière dont le pouvoir s’introduit dans une communauté à travers le langage. Oleanna aurait pu seulement être un échange intéressant entre une étudiante et son  professeur mais devient un rituel où les protagonistes se transforment  en archétypes de destruction mutuelle… Les personnages incarnent des pulsions de mort qui les mènent à leur perte. La confusion et la rapide escalade des  réponses criminalisent le professeur mais empoisonnent aussi cette étudiante incapable d’entendre l’autre.  Et le tragique devient alors  inévitable…

Le metteur en scène évite tout naturalisme et saisit très bien le mouvement de l’ensemble de la pièce et  il  nous renvoie aux idées de son auteur qui craint de voir arriver une confrontation  idéologique sans aucun raisonnement où seraient libérées les pulsions les plus primaires de l’être humain. La conclusion de David Mamet était prévisible… La pièce a beaucoup énervé le public qui ne pouvait accepter cette fin où a failli être démontrée la culpabilité du professeur. Montrer les passions extrêmes pour arriver enfin à un équilibre comportemental: David Mamet s’en remet à Aristote et nous renvoie à sa fameuse catharsis. Il nous montre qu’il faut savoir gérer ces passions extrêmes… 

Le metteur en scène a bien saisi le rythme saccadé des échanges et a respecté la pièce. Et, même si on ne partage pas ses opinions, David Mamet avait senti les conséquences possibles d’une forme de théâtre idéologique et a vu l’utilité d’une véritable catharsis quotidienne pour prévenir la violence fasciste dans le monde. Et il nous offre ici une étrange cérémonie !

Alvina Ruprecht

Gladstone Theatre, Ottawa  (Canada) jusqu’au 26 novembre.

« Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus… adaptation d’Andromaque de Racine, par le collectif La Palmera

Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector …qui est mort , adaptation d’Andromaque de Racine par le collectif La Palmera

2afc6588c732340de28ebb9f205d0d62Oreste-aime-750x410Un pari ambitieux qui était loin d’être gagné: créer un spectacle exigeant peu d’investissements, transportable et accessible à un large public. Mais quelle pièce choisir? Andromaque sera l’heureuse élue! Avec cette tragédie en cinq actes et en vers, écrite en 1667 et créée la même année, Racine devient un auteur reconnu.

Après la chute de Troie, Pyrrhus a obtenu pour butin, Andromaque et son fils Astyanax. De retour en Epire, il reçoit dans son palais, Hermione, la fille de Ménélas, roi de Sparte, et d’Hélène, qu’il doit bientôt épouser. Mais il est  amoureux d’Andromaque sa captive, la veuve d’Hector…. Arrive à la cour de Pyrrhus, Oreste qui aime Hermione ! En fait, bien souvent, l‘argument est résumé en une phrase :«Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui aime encore le souvenir de son mari, Hector, tué à la guerre de Troie.

Cette phrase, à peu de chose près donnera le titre à cette adaptation d’Andromaque, créée en 2012 et qui n’a cessé d’évoluer  et toujours avec pertinence. 

Néry a signé la mise en scène en étroite collaboration avec les comédiens Paul Nguyen et Nelson Rafaell-Madel. Mais il a fait appel à plusieurs collaborations pour la lumière, les costumes, la chorégraphie, etc.. « À l’origine, dit le collectif La Palmera,  ce spectacle est né d’un désir artistique et pédagogique : «Donner l’envie de découvrir ou de redécouvrir cet univers de la tragédie !» La création a subi plusieurs contraintes, notamment, faute de moyens, celle de réduire le nombre d’acteurs. Pas simple quand il y a huit personnages! Qu’à cela ne tienne, Paul Nguyen et Nelson Rafaell-Madel joueront tous les rôles! Nous savons  toute la difficulté  à proférer avec justesse et dans toute sa musicalité, la langue versifiée de Racine. Mais ils passent d’un personnage à l’autre avec aisance et réussissent à habiter chacun avec densité, qu’ils soient féminins ou masculins, et à faire ressentir leur destinée tragique. 

Le spectacle trouve ainsi une juste cadence et une dimension chorégraphique. Même si, vers la fin, on apprécierait plus de sobriété dans la gestuelle et la voix. Cependant progressivement -c’est un des points forts de cette adaptation- nous entendons les vers de Racine tel un chant cristallin. Écrite par les interprètes à la suite d’improvisations, elle rend cette tragédie accessible à tous et même aux plus réticents (souvenirs scolaires, pas des plus merveilleux?). Le texte résonne dans sa beauté poétique et rythmique, au début seulement par fragments et pour cause. En effet,  la première partie s’inscrit dans l’espace de la fête et du débat, et la deuxième, dans la représentation fidèle de l’œuvre… Et cela fonctionne admirablement grâce à la méthode judicieuse pensée par les interprètes : «Remplacer, disent-ils, les deux premiers actes, par l’écriture d’un texte issu d’improvisations, nous permet de mettre en route un début où nous parlons aux gens, comme si nous étions là naturellement et qu’on essayait de transmettre, de converser… ensemble. En fait, tout le travail était de voir jusqu’à quel point, nous pouvions étirer les limites de la tragédie… et nous en écarter pour arriver au stade où cela n’était plus possible. Nous savions qu’à un moment donné, on ne garderait que les vers. Et quand la tragédie serait nouée, qu’on ne s’en écarterait plus… Dans cette seconde partie, il n’y a plus du tout de noms propres mais juste les sentiments de ces quatre personnages qui perdent la raison. »

Ici, le passage s’opère petit à petit et la scénographie se modifie en fonction de la progression dramatique: ludique, originale, lyrique,voire burlesque mais aussi superbement classique. Les héros sont d’abord représentés par des ballons gonflables de couleur différente. Par exemple pour Astyanax: blanche,  symbolisant ainsi la pureté, l’innocence enfantine et la paix… Cette trouvaille astucieuse répond à l’objectif des auteurs de cette création: «rendre accessible la tragédie, aujourd’hui !»

Les éléments scénographiques vont peu à peu disparaître et laisser l’espace presque vide aux comédiens. Bande-son et lumières accompagnent ce cheminement vers le texte original, ici réduit aux trois derniers actes. Belle pureté dans la profération des vers  au deuxième moment du spectacle! Andromaque rayonne alors et nous procure une véritable émotion. Ce parti pris esthétique nous permet de saisir au plus près et avec sensibilité, la poétique et la dramaturgie. Une prouesse : ne pas nous éloigner du texte original, capter notre conscience et nous offrir du plaisir. Une façon judicieuse et ludique de remettre au goût du jour et surtout auprès d’un jeune public -mais pas seulement- une forme théâtrale majeure. 

Avec la tragédie, prend en effet naissance en Occident, le théâtre comme art. La difficulté étant pour ce collectif, de garder une envolée poétique sans tomber dans une explication dogmatique. Et avec cette mise en scène inattendue, la magie opère. Plus la représentation avance, plus nous nous glissons dans ce monde de guerre et de passions : abstrait mais tellement vrai et si proche de nous, femmes et hommes du XXI ème siècle. Malgré le temps qui passe, la société qui change et les utopies disparues, le public reçoit dans toute sa quintessence cette pièce classique. Et sans l’ennui tant redouté !

 Elisabeth Naud

 Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris (XVIII ème) jusqu’au 24 novembre. T. :  01 46 06 08 05.

Congo de Faustin Linyekula à partir du récit d’Eric Vuillard

Congo de Faustin Linyekula à partir du récit d’Eric Vuillard

 medias_banner_image_c06c85887569e8406f6a7d837519d283A la fin du XIXème siècle, le capitalisme voit le monde entier comme une ressource à exploiter. L’Afrique, bien que les compagnies négrières aient été les premières firmes du monde moderne, résiste encore à l’appétit des industriels et à «cette ivresse transocéanique d’acheter et de vendre». Grâce à son impénétrabilité, au foisonnement de ses rivières et de ses forêts, à l’aridité de son climat, elle n’a accueilli que  peu d’explorateurs.

A l’initiative de Bismarck, l’Allemagne invite donc à à Berlin, en 1884,  lors d’une grande conférence internationale quatorze pays pour organiser le partage de ces terres réputées n’appartenir à aucun Etat. On sait ce qu’il en advint : outre celles accaparées par la France, l’Espagne, le Portugal, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, Léopold II, roi des Belges, s’empara, en son nom propre, d’un territoire immense, le long du fleuve Congo et lui donna le statut d’une entreprise commerciale privée sur laquelle aucun droit de regard international ne s’exercerait.

L’explorateur Morton Stanley, accompagné de ses sbires «armés de fusils et de livres de comptes», inspira tous les coups tordus – exploitation des populations, exactions cruelles, supplices divers – qui permirent d’asseoir l’autorité étrangère sur ce pays et d’en faire passer les richesses directement dans la poche du Roi. Aujourd’hui la République démocratique du Congo, indépendante depuis 1960, porte encore les traces de cette conquête à marche forcée :  la localisation des villes, la monoculture du caoutchouc, la mise en coupe réglée des ressources du sous-sol par les compagnies étrangères… Et la mémoire des sévices infligés.

Convoqués pour mettre en espace par la parole, le geste et le son, ce récit d’Eric Vuillard – foisonnant et précis tout à la fois – Pasco Losanganya, Daddy Kamono et Faustin Linyekula prennent en charge dans leur corps, ce qui est nommé «la plus grande chasse au trésor de tous les temps». Le texte, très présent tout au long du spectacle, les a peut-être empêché de déployer un imaginaire plus large. Assujettis à de longs moments d’écoute du récit, par ailleurs un passionnant condensé d’histoire coloniale, les artistes cherchent leur place dans le dispositif scénique.  Daddy Kamono (dont a pu mesurer le talent il y a quelques semaines dans le rôle de Iago, sur cette même scène) incarne la voix de l’Histoire avec puissance et précision. L’espace de la danse et du chant devient alors un combat contre la force des mots.

Faustin Linyekula, électrisé par la conscience que le centre de l’espace, c’est le danseur, offre une partition chorégraphique d’une grande densité. Cette plongée dans la chair vive du peuple congolais, lui passe, à proprement parler, à travers le corps. Le récit se laisse donc interrompre par cette transe… malgré tout un peu répétitive.

Pasco Losanganya, offre un moment graphique et politique tout à la fois, quand, devenue corps de l’Afrique, elle lance son cri de détresse (tous les pays conquérants inscrits sur ses membres). Mais ses lamentations, inspirées de chants Mongo de la forêt, n’offrent pas la richesse lyrique qu’on aurait pu espérer.

Le spectacle se met à tourner ainsi un peu sur lui-même, alourdi de gros sacs qu’on déplace de part et d’autre de la scène et n’arrive pas à dépasser ses présupposés de départ ni à surprendre par une position qui serait celle, décalée du livre, de Faustin Linyekula. En clôture, des visages d’enfants noirs, projetés en fond de scène, viennent chercher le spectateur par la corde sensible. Mais ces beaux regards graves ne sauraient suffire à nous transporter vers le Congo d’aujourd’hui ni à transcender une partition par trop cahotique. La recherche de Linyekula à Kisangani où il a installé les studios Kabako, se lit dans ses œuvres : il travaille à croiser les énergies du corps, de l’image, de la musique, pour parler du Congo actuel, de ses dérives autoritaires, du gaspillages des richesses et du mépris des intérêts du peuple. Grâce à l’écriture d’Eric Vuillard, il plonge ici dans les archives de la colonisation, pour aborder autrement les malheurs contemporains de la population et peut-être résister à la fatalité. Mais ce Congo n’est pas à inscrire dans le répertoire de ses œuvres fortes, personnelles.

A noter cependant, la remarquable partition sonore signée Franck Moka, à la fois abstraite et nourrie des bruits de la forêt, de voix de passants. Elle entraîne l’imaginaire du spectateur et élève la pensée, de l’Histoire vers l’espoir.

 Marie-Agnès Sevestre

 Dans le cadre du Festival d’automne, jusqu’au 23 novembre, Théâtre des Abbesses-Théâtre de La Ville, 38 rue des Abbesses,  Paris ( XVIII ème)

 

Le 22 novembre, rencontre à l’issue de la représentation : Comment résister à l’insoutenable avec son langage artistique, son histoire et ses sources culturelles? avec Faustin Linyekula, chorégraphe, Henry Masson, membre du conseil national de la Cimade et président pour la région Ile-de-France et Lydie Mushamalirwa, socio-anthropologue et modératrice.

 Le texte est publié aux éditions Actes Sud.

 

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