L’artiste et son monde/Une journée avec Kader Attou

L’artiste et son monde /Une journée avec Kader Attou

©Jean Couturier

©Jean Couturier

Le matin, ateliers d’initiation à la danse hip hop, puis déjeuner avec les artistes et l’après midi, dialogue avec Kader Attou et son invité Sidney, suivi d’impromptus dansés dans le Grand Foyer et la salle Jean Vilar. Issu de la danse hip hop et nommé directeur du Centre Chorégraphique National de la Rochelle en 2008, Kader Attou a vu son mandat renouvelé en 2018 pour trois ans. Il présente ici un Allegria plein d’énergie (voir Le Théâtre du Blog) : «J’aimerais, dit-il, avoir créé un spectacle qui fait du bien.» Cette journée a apporté du bonheur au public, malgré un Vendredi noir et un samedi Gilets jaunes!

Le chorégraphe a évoqué son travail: «Je ne fais pas d’auditions, ma vie artistique est une histoire de rencontres et j’ai eu envie de travailler avec ces danseurs pour cette création. » A ses côtés donc,  Sidney, un musicien et D.J qui a changé sa vie en 1984 quand  il était en effet à TF1, le créateur et l’animateur de la première émission sur le hip hop, produite Marie-France Brière alors directrice des programmes. A l’origine de la vocation de nombreux danseurs de hip hop en France, il a fait venir des danseurs du Bronx, un quartier de New York. Dans la foulée, Il a aussi fait connaître le rap. La culture marginale des banlieues est ainsi passée de la rue, à la scène et elle aura bientôt une visibilité aux Jeux Olympiques, sous le nom de « breaking ». Jusque-là, les Français reproduisaient ces mouvements innovants devant leur poste de télévision ou dehors.

«Notre école, c’était la rue, dit Kader Attou. Cette danse nous faisait sortir de l’ordinaire et c’est devenu quelque chose d’extraordinaire.» «Elle a permis, à l’époque et encore aujourd’hui, dit Sidney, de transformer les énergies négatives en énergies positives». Le chorégraphe nous parle aussi des grands créateurs comme Pina Bausch, Maguy Marin, Philippe Genty… qu’il admire et qui l’ont influencé quand il a créé Allegria,

Dans cette nouvelle pièce, il n’impose pas de mouvements et tout naît d’improvisations à partir de gestes simples insignifiants du quotidien, comme un haussement d’épaules, puis un ensemble plus complexe se construit. Didier Deschamps, directeur du théâtre national de Chaillot, précise que cette création s’est faite sous l’égide de l’U.N.I.C.E.F. Et une rencontre organisée avec cette institution sur le thème : L’enfant, la culture et la création, a clôturé cette journée qui a connu un grand succès… `

Jean Couturier

Le 30 novembre, Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro, Paris (XVI ème). T. : 01 53 65 30 00.

 


Archive pour 2 décembre, 2019

Douce, d’après Fiédor Dostoïesvski, mise en scène d’André Oumansky

Douce, d’après Fédor Dostoïesvski, mise en scène d’André Oumansky

Crédit photo : ciedugoeland.

Crédit photo : ciedugoeland.

Dès 1876, Dostoïevski crée une revue, Le Journal d’un écrivain dont il est l’unique collaborateur, pour parler des réalités de son temps avec un public régulier. Puis, rédacteur en chef d’un hebdomadaire Le Citoyen, il y insère en feuilleton ce Journal d’un écrivain qu’il publiera plus tard à son compte. Pour traiter ainsi d’économie, diplomatie, morale et critique d’art, exposer sa philosophie de l’histoire, ses idées sur la religion, dialoguer avec ses lecteurs mais aussi y donner des récits comme Le Songe d’un homme ridicule ou Une Douce.

Cette nouvelle, un récit dit imaginaire,  reste réaliste au plus haut point, selon l’auteur. Et dans la préface, il demande au lecteur, d’imaginer un mari qui voit son épouse étendue sur une méridienne; quelques heures plus tôt, elle s’est jetée par la fenêtre… Bouleversé,  il n’est pas encore parvenu à rassembler ses idées et cherche à «faire le point de ses pensées». Un personnage introverti et qui préfère se parler à lui-même, plutôt qu’aux autres. Essayant d’élucider la fin tragique de sa douce, il ne cesse de se contredire, en se justifiant lui-même ou en accusant la défunte. Aussi témoigne-t-il d’une grossièreté d’esprit mais aussi d’une profondeur de sentiment.

Peu à peu, la situation s’éclaircit et le narrateur fait le point. La «juste vérité» selon Gustave Aucouturier, l’éditeur du Journal d’un écrivain, celle qui élève l’esprit et le cœur, rend à la lucidité et à la clarté, le mari troublé. A-coups, interruptions, incohérences, retournements de situation: cela diffère selon les adresses à lui-même et celles destinées à un public ou à un juge. Une représentation réussie de l’être impliqué corps et âme dans une existence qu’il n’est pas à même de contrôler, croyant faussement tout connaître de lui-même. Prêteur sur gages, cet ancien officier -il a été radié de l’armée- a épousé une jeune fille, par compassion et par orgueil. Il prône étrangement dans son foyer la sévérité et ne se laisse aller ni à la joie ni au bonheur, empêchant ainsi sa femme d’y accéder. Une distance immédiate, une énigme dont sa femme a conscience et qui sépare les époux.

Il déplore le moindre élan printanier qui pourrait surgir de cette présence juvénile éveillée : «Mais moi, cet enthousiasme, tout de suite, je l’ai accueilli par une douche froide. Et mon idée, elle était là. Ses enthousiasmes, j’y répondais par le silence, un silence indulgent, certes… mais, quand même, elle a vu tout de suite que nous avions une différence et que j’étais une énigme.» Les époux s’éloignent l’un de l’autre : elle, quitte le foyer pour se distraire, jusqu’au jour où elle saisit un revolver qu’elle oriente sur son mari endormi. Conscient de ce geste offensant, lui passe alors de l’indifférence froide, à la passion la plus brutale et la plus charnelle. Malentendu, quiproquo : bien sûr, il est trop tard.

Une banale tragédie du suicide qui tient beaucoup ici à la virtuosité et à l’engagement d’Anna Stanic, Nicolas Natkin, Rose Noël et Maxime Gleizes. Un quatuor harmonieux de beaux comédiens, justes et conscients de leur engagement théâtral… Et Ils n’ont ici pour tout support, que leurs répliques dostoïevskiennes et quelques accessoires élémentaires mais significatifs : une caisse pour le prêteur sur gages, une méridienne où l’on croit se reposer et un fauteuil pour une supposée réflexion…

 Véronique Hotte

 Théâtre Lepic (ancien Ciné 13-Théâtre), 1 avenue Junot, Paris ( XVIII ème). T. : 01 42 54 15 12.

 

Dom Juan, de Molière, mise en scène d’Olivier Maurin

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@MICHEL CAVALCA

Dom Juan de  Molière, mise en scène d’Olivier Maurin

À la fin, qui est ce Dom Juan, généralisé en Don Juan et donjuanisme? La pièce, elle, voit le jour dans un moment d’urgence pour Molière. Il s’agissait pour lui de vite trouver un succès pour faire vivre la troupe après l’interdiction de Tartuffe. Mais il fallait bien aussi que Molière pût « débonder son cœur », en bon Sganarelle, et dire ce qu’il avait à dire, interdiction ou non, sur la tartufferie et la cabale des dévots. Héritage hispano-italien et sans doute sicilien, -il est dit que «la scène est en Sicile»-  et peut-être même du célèbre théâtre de marionnettes de Palerme mais là-dessus, tous les doutes sont permis…

Mise tambour battant au goût du jour, en 1665, la pièce reste composite et bizarre, ce qui a donné lieu à de multiples interprétations. Pièce sociale? Comédie métaphysique? Farce? Satire? Drame? On a tout essayé mais une des lectures les plus fortes est celle de Patrice Chéreau en 1969, à la lumière sombre de la lutte des classes et des paysans décrits par La Bruyère. Mais Olivier Maurin n’a pas voulu s’encombrer de cette tradition qui consiste à tirer Dom Juan de tel ou tel côté et à finalement faire le travail d’une lecture d’aujourd’hui, à la place du spectateur. Habitué aux écritures contemporaines, il a décidé de prendre le texte à la lettre et d’en confier l’énergie aux acteurs.

Cela donne un Sganarelle (Mickaël Pinelli-Ancelin), d’abord assez sobre mais qui «monte dans les tours» à l’entrée de Dom Juan (Arthur Fourcade). L’un, tout en avancées et reculs, tiré comme un élastique entre la morale et la crainte et l’autre glissant entre les doigts, échappant toujours, sans forcément bouger. Et ce duo, colonne vertébrale de la pièce, fonctionne. On ne découvre pas le génie de Molière -poser une situation, allumer un conflit, souligner une contradiction- on le savoure. Entre Dom Juan et Elvire, on voit se jouer de la même façon, un autre duo: chez Dom Juan, explications embarrassées et chez elle, des points d’exclamation… Lui regardant ailleurs et elle, toute à la «colère d’une femme offensée». Et l’on commence alors à voir en Dom Juan, le prince de la dérobade.

Mais ce n’est pas si simple… Et le metteur en scène croit le texte sur parole. Ainsi, à l’acte II, il faut entendre la défense de Charlotte pour ce qu’elle est, sincère et solide: «J’ai l’honneur en recommandation» et «Attendez que je soyons mariés».  Ici, pas de scénographie mirifique, sinon l’indication d’un spectacle en répétition: des chaises en demi-cercle, un portant avec quelques costumes et un cyclorama mal tendu figurant un ciel.  («Sganarelle, le Ciel ! -Nous  nous  moquons bien de cela, nous autres! ) Il y a même un gramophone pour ce qu’il faut de nostalgie mais des B.P.M. électroniques (battements par minute, ceux du cœur) viennent nous rappeler qu’il s’agit de choses peut-être un peu plus graves…

Pas de problème non plus avec les apparitions, spectres et machines : pour  Olivier Maurin,  la richesse du théâtre, ce sont les comédiens qui meurent et se relèvent avec l’obstination des spectres. Enfin, nul besoin de mécanismes spectaculaires pour figurer la mort de Dom Juan : il suffit de la fatigue de cet infatigable, de l’écœurement de celui qui a goûté à tout, jusqu’à s’en rendre malade. Et Sganarelle, réclamant ses gages, n’ose pas vraiment lui faire les poches !

On ne racontera pas tout de cette fable connue, jouée de façon aussi directe que possible par une troupe habile et souple, autour du triangle fondateur: Don Juan, Sganarelle, Elvire. Et la pièce garde sa richesse paradoxale, drôle, un peu inquiétante, claire et énigmatique à la fois.

Christine Friedel

Théâtre National Populaire, Place Lazare Goujon, Villeurbanne (Rhône) jusqu’au 7 décembre. T. : 04 78 03 00.

Hippolyte, de Robert Garnier, Phèdre, de Jean Racine, mise en scène de Christian Schiaretti

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Hippolyte, de Robert Garnier,
Phèdre, de Jean Racine, mise en scène de Christian Schiaretti

Cela commence par un explosion : dans la première pièce, le spectre de Thésée, en écorché de la Renaissance, dans les flammes et les fumées des Enfers blâme son fils Hippolyte et prédit, en prophète élégiaque, sa triste fin.  Puis dans la seconde, cela commence plus calmement : «Théramène, dit Hippolyte, je pars et vais chercher mon père. » Mais on n’échappe pas si facilement à son destin et Racine a choisi de donner le rôle-titre à Phèdre…

Il y a ici dans ces deux pièces, séparées par un siècle d’histoire agitée, un projet pédagogique : exhumer Robert Garnier mais aussi tenter de comprendre pourquoi Racine, qui pille pas mal son aîné, a, lui,  gagné la bataille de la mémoire.  Pourquoi, alors qu’on ne lit plus l’un, l’autre est-il devenu un classique,? La langue, peut-être : Racine a contribué à fixer celle qui est devenue la nôtre. Encore que… Celle de Garnier a des qualités inattendues : il légitime ainsi l’emploi d’autrice, même quand il s’agit de l’autrice d’un crime… Défense et illustration de la langue française : le passé peut révéler des richesses utiles pour l’avenir.  Garnier triomphe du côté du lyrisme et ose chœurs et couplets. Racine, lui,  pour la construction dramatique, même si, encore une fois, il emprunte beaucoup à son prédécesseur… Le  fameux monstre sorti de la mer, dont la croupe « se recourbe en replis tortueux », qui effraie les chevaux et cause la mort d’Hippolyte, détonne presque dans la poésie économe de Racine. Et Victor Hugo s’est moqué de ce vers dans Margarita mais ceci est une autre histoire…

Racine a le souci de tout « boucler », de ne rien poser qui ne construise, de scène en scène, acte après acte, la mécanique d’une imparable fatalité.  Garnier est lui, plus proche de l’opéra : effets de spectre, grands airs, cris et déchirements soutenus, calmés et commentés par le chœur, avec cinq musiciens en direct.  Pour Hippolyte, Christian Schiaretti utilise toute la scène et a choisi des costumes rouge sang –on est au temps des guerres de religion- mais dans Phèdre, le noir et les couleurs sombres dominent, en une proximité presque étouffante avec le public souvent invoqué ici, de même que « les Dieux », comme instance suprême. Après coup, on se pose la question de la fonction politique de ces pièces : comment passer du désordre mythologique et des forces obscures, à l’apaisement de la Cité ? Il y faut des sacrifices, des morts et des larmes. Et surtout du symbolique.

Mais sans doute, le cœur du projet politique de Christian Schiaretti, pour sa dernière mise en scène comme directeur du Théâtre National Populaire, avant de passer la main à Jean Bellorini, c’est la troupe. Mesurer et faire se mesurer ses acteurs à de grandes écritures et au grand jeu. Ils étaient déjà dans la Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, dans L’Échange de Claudel et dans toutes ses créations récentes. Francine Bergé,  la Lechy de L’Echange, une comédienne au comble de la séduction parce qu’elle est  comédienne : c’était audacieux, face au jeune Marc Zinga mais peut-être la mise en scène n’allait-elle pas jusqu’au bout de sa propre audace dans le représentation du désir.

4Y5A1907-31-1Ici, Francine Bergé est l’âme de la troupe mais une âme physique, souple et fine comme l’acier ; le point de référence pour les plus jeunes, qu’elle hisse par sa présence au-dessus d’eux-mêmes. Dans les rôles parallèles de nourrice et confidente (Œnone, chez Racine), elle fait contrepoids avec sang-froid, exactitude et ironie légère, aux emportements de sa partenaire, Louise Chevillotte, déchaînée et rugissante dans la Phèdre de Garnier,  puis juvénile et d’un égoïsme presque naïf chez Racine et n’étant pas aussi décidée à mourir qu’elle veut bien le dire…

Drôle de paradoxe : pour parler d’une troupe, on est amené à citer (presque) la seule Francine Bergé. Mais elle a justement ce rôle de catalyseur et elle favorise cette rencontre entre plusieurs moments de l’histoire du théâtre. Ce qui distingue une troupe, d’un collectif générationnel et ce qui secoue et affûte le jeu. C’est la durée aussi d’une familiarité avec le public: celui de Villeurbanne a pu le savourer longtemps quand Roger Planchon qui dirigeait le T.N.P. , ne se séparait jamais de Jean Bouise, Isabelle Sadoyan et de leurs camarades.  À méditer, maintenant: avec le départ de Christian Schiaretti, les cartes sont rebattues.

On retient de ce diptyque, un tourbillon de culpabilité et d‘innocence massacrée, son ampleur, sa vaste respiration et son énergie. Vingt comédiens dans les superbes costumes de Mathieu Trappler  et un arc électrique entre deux langues: le public d’un théâtre populaire n’en mérite pas moins. Christian Schiaretti avait créé le tout petit théâtre de l’Atalante à Paris, avec Agathe Alexis  et Alain-Alexis Barsacq. Il a agrandi le T.N.P. et a développé cet« instrument de théâtre». C’est capital et doit être irréversible:  un public populaire a droit au plus grand et au plus beau. Maintenant, on compte sur lui pour inventer des formes nouvelles, là où il voudra…

Christine Friedel

Phèdre a été jouée du 19 au 30 novembre et les représentations d’Hippolyte se poursuivent  jusqu’au 7 décembre. L’intégrale de ces pièces a été donnée les 24 novembre et 1er décembre.
Théâtre National Populaire, Place Lazare Goujon,Villeurbanne  (Rhône). T. : 04 78 03 00.

 

La Conférence des objets, texte et mise en scène de Christine Montalbetti

La Conférence des objets, texte et mise en scène de Christine Montalbetti

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©Vincent Pontet

L’aventure concerne quatre objets du quotidien dans un appartement dont la propriétaire est absente. Solitaires et un peu mis de côté, comme la boîte à couture de Claude Mathieu, le pèle-pommes d’Hervé Pierre, le parapluie de Pierre Louis-Calixte, l’amulette-œil de tigre  de Bakary Sangaré et la lampe d’Anna Cervinka. Dire les choses, hors des préconçus, avec des mots sur la vie alentour et réhabiliter des objets méprisés par la société et la poésie. Une lampe avec un abat-jour en coton crocheté rouge, un parapluie dont le ciel et les nuages sont figurés sur l’étendue lisse entre des baleines raides, un pèle-pommes incongru et comique dont la perfection technique tient à des découvreurs d’Outre-Atlantique.

Il s’agit ainsi de trouver dans l’ouverture aux choses, une façon de se reconstruire soi-même, humblement : à chaque objet, s’attachent des sentiments particuliers. Le décrire ou de le faire parler consiste à élucider l’émotion et la tendresse qu’il procure à sa propriétaire et à nous aussi, spectateurs à l’écoute de l’inouï. Avec ici, humour et  ironie. Les objets ou phénomènes naturels comme la pierre, la pluie  ou des choses fabriquées comme une peleuse de pommes, une boîte à couture, une lampe sont triviales, symboliquement neutres mais décrites à partir d’elles-mêmes et non du point de vue de celui qui les possède.

Pour Christine Montalbetti, cette pièce tient d’une fantaisie où on éprouverait «l’enthousiasmante matérialité du monde», une notion déjà évoquée dans un roman précédent, La Vie est faite de toutes ces petites choses. Rendez-vous donc est pris avec la vie : notre présence au monde et le métier d’exister, à travers une réunion d’objets, une assemblée générale politique facétieuse dans un appartement  où on parle de leur condition et de l’état de la société. Insatisfactions, frustrations… Le parapluie aurait voulu être un simple cerf-volant fuyant vers un ciel libre, et la boîte à couture, une vraie boîte de peintures.

Les acteurs, malicieux et légèrement distants mais à fleur de peau, jouent leur partition dans une symphonie concertante. La sagesse onirique de Claude Mathieu, le comique retenu d’Hervé Pierre, la verve inspirée de Bakary Sangaré, la souplesse nonchalante de Pierre Louis-Calixte et la mélancolie posée d’Anna Cervinka.  Ni vu ni connu,  ils mettent à sac mais avec tact, la maison intérieure…

Véronique Hotte

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, Galerie du Carrousel du Louvre, 99 rue de Rivoli, Paris (I er), jusqu’au 5 janvier. T. : 01 44 58 98 54.

Le texte est édité chez P.O.L.

Livres et revues

Livres et revues

Michel Vinaver de Delphine Rey-Galtier

VinaverLe parcours atypique d’un auteur qui s’est trouvé à la fois au cœur et à distance de toute chose et c’est peut-être l’un des fondements de sa pratique, écrit Delphine Rey-Galtier. Insaisissable, le dramaturge adepte du «contretemps», aura eu une double vie : celle d’un cadre supérieur chez  Gillette aux Etats-Unis et d’un dramaturge  remarquablement fécond. Le monde théâtral des années cinquante, à l’heure du théâtre dit de l’absurde et du brechtisme,  n’est pas prêt à recevoir sa première pièce Les Coréens, qui sera créée en 1956 par Roger Planchon à Lyon et l’année suivante par Jean-Marie Serreau à Paris. Mais Albert Camus est déjà pour lui comme une «ombre bienfaisante» qui l’incitera à écrire.

Venu au théâtre un peu par hasard, il ne s’est pas contenté d’écrire des pièces.  Ses Ecrits sur le théâtre témoignent de son acuité de lecteur et de spectateur,  comme de ses relations houleuses mais fécondes avec la mise en scène. Auteur de Lataume ou la vie quotidienne (1950) et de L’Objecteur (1951), Michel Vinaver se pensait romancier à vie. Mais quatre ans plus tard, l’entreprise Gillette l’envoie travailler en Haute-Savoie… Ce qui l’entraîne irréversiblement vers le théâtre à Annecy… où ont en effet lieu Les Nuits théâtrales et un stage d’art dramatique pour amateurs dirigé par Gabriel Monnet.

Le style de ses romans était déjà proche d’une écriture dramatique et Michel Vinaver est attiré par un théâtre non bourgeois, non psychologisant et non figé. Le théâtre pour lui? Une inscription dans le mouvement, une création instantanée et poétique, hors du confort qui empêche le rire, la profondeur ou le bouleversement. Le « choc initial » décrit par  l’auteur, celui qui « culbute le spectateur avec violence », est à l’origine d’une interrogation perpétuelle de l’homme et de sa place dans le monde.

Gabriel Monnet lui commandera sa première pièce Les Coréens dont Roland Barthes, autre ombre bienfaisante, dira : «Michel Vinaver a retrouvé le pouvoir essentiel de l’art dramatique, qui est de donner à voir à des aveugles, de faire prendre conscience d’une inconscience … L’art a bien plus intérêt à nous montrer des inconscients, que des méchants, surtout l’art dramatique, qui ne peut jamais montrer que du présent. »

La Visite du chancelier autrichien en Suisse (2000), confirme ce que laissaient présager les premiers textes : l’écriture d’histoires en immersion dans un réel brut et concret mais qui n’obéissent plus à un ordre logique… Constatant une faillite du sens, avec  une lecture active d’un monde discontinu et hasardeux. Et en même temps, une définition du «paradoxe de l’art» par le dramaturge. Que ce soit théâtre, poésie, roman, peinture, sculpture, danse, musique… à la réception, un renversement se produit, de l’insupportable au joyeux, du laid au beau. Plus l’œuvre est grande, plus foudroyant est le renversement entre mythe et quotidien, Histoire et instant, individuel et collectif, fragment et lien, moléculaire et vertigineux… Des Coréens, à Bettencourt Boulevard, chaque pièce se lit comme un fragment  de son théâtre mais aussi par son analyse. A ses débuts, un dialogue entre l’homme et l’œuvre, le monde de l’entreprise et celui de l’écriture. Un dialogue repris après une interruption entre 59 et 67. La Fête du cordonnier, une adaptation de la pièce de Thomas Dekker -une commande de Jean Vilar- sera montée par Georges Wilson en 1959. Sa deuxième pièce, Les Huissiers (1957) est mise en scène en 80 par Gilles Chavassieux et la troisième, Iphigénie Hôtel (1959) que nous à Ivry en 77 dans une scénographie blanche et lumineuse de Yannis Kokkos et la mise en scène d’Antoine Vitez, avec des comédiens inoubliables, entre autres: Jérôme Deschamps, Alain Ollivier, Thérèse Quentin, Laurence Roy, Nada Strancar, Dominique Valadié, Carlos Wittig. Par-dessus bord est publiée en 72 et La Demande d’emploi  l’année suivante.

Nombre de grands metteurs en scène se sont aussi ensuite emparés du théâtre de Michel Vinaver comme, entre autres Jacques Lassalle, Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Patrice Chéreau, Christian Schiaretti, Luc Bondy, Arnaud Meunier, Michel Didym, Dominique Valadié … Delphine Rey-Galtier éclaire sa réflexion avec tact. Né trop tard pour s’engager dans la Résistance, Michel Vinaver, en 44, n’y trouvera pas la place escomptée.  A son retour en France, il écrira en mars 45 «Je sens que quelque chose est mort en moi.» Les «éblouissements» espérés à son arrivée se font désillusions et «l’envie de souffrir et de se battre» a disparu. Bref, le temps des héros est révolu. Faille constitutive de l’homme et de l’œuvre, ce sentiment fait émerger «une seule et même démarche, obstinément unitaire ».  Lucidité, il refuse l’abrutissement et l’imposture, en prenant appui sur le réel et la mémoire du monde. Un regard de poète mélancolique et de clown triste, inscrit dans le présent…

 Véronique Hotte

 Collection Le Théâtre de ****, éditions Ides et Calendes, 143 p.10 €.

Trois Femmes (L’Echappée), texte et mise en scène de Catherine Anne

Trois Femmes (L’Echappée), texte et mise en scène de Catherine Anne

©Victor Tonelli.

©Victor Tonelli.

Précarisation des emplois de service, chômage de jeunes sans formation, angoisse de la grande vieillesse. Peut-on se libérer plus, moins ou pas du tout des déterministes sociaux qui semblent installés à vie, de par ses origines? Une telle est aisée et «bien-née » et telle autre vit dans la gêne à cause de bas revenus. Auxiliaire de vie diplômée, la mature Joëlle est engagée comme garde de nuit chez Madame Chevalier âgée, riche… et odieuse. C’est sa fille, avec laquelle elle n’a plus aucune relation qui a fait une demande pour qu’elle obtienne cette  aide ménagère.  Joëlle (Clotilde Mollet) est soumise et prête à tout pour garder cet emploi même s’il est peu valorisant : elle a à charge une fille trentenaire et mère d’une petite fille. Et  Joëlle va faire irruption dans ce bel appartement bourgeois et casser les certitudes des frontières de classe. Mais voilà, sa mère apprécie peu qu’elle force le destin.  Lassée d’une docilité sociale qu’elle a fait sienne depuis trop longtemps, elle devient vindicative et se rebelle. Dans ce rôle, Milena Csergo, est admirable.

Une histoire sans amour mais avec mille remous affectifs et enjeux d’argent, selon Catherine Anne , que les relations nouées entre des femmes travaillant chez les autres et celles qui les rémunèrent ont intéressée. Trois femmes puissantes jonglent entre peur de mourir et désir de vivre… Dans cette pièce, il est aussi question de la filiation, qu’on soit du bon ou du mauvais côté… Les enfants peuvent s’éloigner de leurs parents, qu’ils soient fortunés ou pas et la solitude est alors la même, avec un sentiment d’abandon et de rejet.

 Violence et douceur, affrontements frontaux et angoisse des non-dits. Une histoire de mensonges obligés entre jeu et réalité, pour rêver une vie meilleure. Elodie Quenouillère a installé l’action sur deux niveaux : à jardin, l’intérieur cossu de la vieille dame indépendante et volontaire que joue à merveille la grande Catherine Hiégel. Un fauteuil où s’asseoir, près d’un ascenseur esquissé. Et à cour, sur un petit plateau, deux ou trois marches plus bas, une table de cuisine et des chaises: un appartement modeste où vivent cette auxiliaire de vie, son compagnon,  sa fille sans emploi avec sa petite fille…  Pourtant la rencontre entre deux milieux antithétiques s’accomplira, entre la seule joie d’être au monde et la peur de le quitter bientôt. Un trio tonique, une partition réglée au cordeau et  sans aucune fausse note.

Véronique Hotte

Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, Paris (VI ème), jusqu’au 5 janvier. T. : 01 45 44 57 34.

Le texte  est publié chez Actes Sud-Papiers.

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