Livres et revues

Livres et revues

Michel Vinaver de Delphine Rey-Galtier

VinaverLe parcours atypique d’un auteur qui s’est trouvé à la fois au cœur et à distance de toute chose et c’est peut-être l’un des fondements de sa pratique, écrit Delphine Rey-Galtier. Insaisissable, le dramaturge adepte du «contretemps», aura eu une double vie : celle d’un cadre supérieur chez  Gillette aux Etats-Unis et d’un dramaturge  remarquablement fécond. Le monde théâtral des années cinquante, à l’heure du théâtre dit de l’absurde et du brechtisme,  n’est pas prêt à recevoir sa première pièce Les Coréens, qui sera créée en 1956 par Roger Planchon à Lyon et l’année suivante par Jean-Marie Serreau à Paris. Mais Albert Camus est déjà pour lui comme une «ombre bienfaisante» qui l’incitera à écrire.

Venu au théâtre un peu par hasard, il ne s’est pas contenté d’écrire des pièces.  Ses Ecrits sur le théâtre témoignent de son acuité de lecteur et de spectateur,  comme de ses relations houleuses mais fécondes avec la mise en scène. Auteur de Lataume ou la vie quotidienne (1950) et de L’Objecteur (1951), Michel Vinaver se pensait romancier à vie. Mais quatre ans plus tard, l’entreprise Gillette l’envoie travailler en Haute-Savoie… Ce qui l’entraîne irréversiblement vers le théâtre à Annecy… où ont en effet lieu Les Nuits théâtrales et un stage d’art dramatique pour amateurs dirigé par Gabriel Monnet.

Le style de ses romans était déjà proche d’une écriture dramatique et Michel Vinaver est attiré par un théâtre non bourgeois, non psychologisant et non figé. Le théâtre pour lui? Une inscription dans le mouvement, une création instantanée et poétique, hors du confort qui empêche le rire, la profondeur ou le bouleversement. Le « choc initial » décrit par  l’auteur, celui qui « culbute le spectateur avec violence », est à l’origine d’une interrogation perpétuelle de l’homme et de sa place dans le monde.

Gabriel Monnet lui commandera sa première pièce Les Coréens dont Roland Barthes, autre ombre bienfaisante, dira : «Michel Vinaver a retrouvé le pouvoir essentiel de l’art dramatique, qui est de donner à voir à des aveugles, de faire prendre conscience d’une inconscience … L’art a bien plus intérêt à nous montrer des inconscients, que des méchants, surtout l’art dramatique, qui ne peut jamais montrer que du présent. »

La Visite du chancelier autrichien en Suisse (2000), confirme ce que laissaient présager les premiers textes : l’écriture d’histoires en immersion dans un réel brut et concret mais qui n’obéissent plus à un ordre logique… Constatant une faillite du sens, avec  une lecture active d’un monde discontinu et hasardeux. Et en même temps, une définition du «paradoxe de l’art» par le dramaturge. Que ce soit théâtre, poésie, roman, peinture, sculpture, danse, musique… à la réception, un renversement se produit, de l’insupportable au joyeux, du laid au beau. Plus l’œuvre est grande, plus foudroyant est le renversement entre mythe et quotidien, Histoire et instant, individuel et collectif, fragment et lien, moléculaire et vertigineux… Des Coréens, à Bettencourt Boulevard, chaque pièce se lit comme un fragment  de son théâtre mais aussi par son analyse. A ses débuts, un dialogue entre l’homme et l’œuvre, le monde de l’entreprise et celui de l’écriture. Un dialogue repris après une interruption entre 59 et 67. La Fête du cordonnier, une adaptation de la pièce de Thomas Dekker -une commande de Jean Vilar- sera montée par Georges Wilson en 1959. Sa deuxième pièce, Les Huissiers (1957) est mise en scène en 80 par Gilles Chavassieux et la troisième, Iphigénie Hôtel (1959) que nous à Ivry en 77 dans une scénographie blanche et lumineuse de Yannis Kokkos et la mise en scène d’Antoine Vitez, avec des comédiens inoubliables, entre autres: Jérôme Deschamps, Alain Ollivier, Thérèse Quentin, Laurence Roy, Nada Strancar, Dominique Valadié, Carlos Wittig. Par-dessus bord est publiée en 72 et La Demande d’emploi  l’année suivante.

Nombre de grands metteurs en scène se sont aussi ensuite emparés du théâtre de Michel Vinaver comme, entre autres Jacques Lassalle, Alain Françon, Jean-Pierre Vincent, Patrice Chéreau, Christian Schiaretti, Luc Bondy, Arnaud Meunier, Michel Didym, Dominique Valadié … Delphine Rey-Galtier éclaire sa réflexion avec tact. Né trop tard pour s’engager dans la Résistance, Michel Vinaver, en 44, n’y trouvera pas la place escomptée.  A son retour en France, il écrira en mars 45 «Je sens que quelque chose est mort en moi.» Les «éblouissements» espérés à son arrivée se font désillusions et «l’envie de souffrir et de se battre» a disparu. Bref, le temps des héros est révolu. Faille constitutive de l’homme et de l’œuvre, ce sentiment fait émerger «une seule et même démarche, obstinément unitaire ».  Lucidité, il refuse l’abrutissement et l’imposture, en prenant appui sur le réel et la mémoire du monde. Un regard de poète mélancolique et de clown triste, inscrit dans le présent…

 Véronique Hotte

 Collection Le Théâtre de ****, éditions Ides et Calendes, 143 p.10 €.

 


Répondre

DAROU L ISLAM |
ENSEMBLE ET DROIT |
Faut-il considérer internet... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Le blogue a Voliere
| Cévennes : Chantiers 2013
| Centenaire de l'Ecole Privé...