Livres et revues

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 Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg

parages-06 - copieStanislas Nordey et Frédéric Vossier poursuivent avec cette sixième édition, une réflexion consacrée aux auteurs contemporains. Avec entre autres, un focus sur Jon Fosse, des formes courtes sur des «faits d’hiver » en 2018 au Théâtre du Peuple à Bussang, des entretiens et des portraits. Dans son éditorial, Frédéric Vossier s’arrête sur Le Cas Müller, aujourd’hui et sur des  extraits significatifs de Conversations 1975-1995, une vingtaine d’entretiens avec le dramaturge allemand et Jean Jourdheuil, publiés aux éditions de Minuit cette année. On reconnaît le mordant, l’humour noir, l’art de l’esquive et l’esprit de contradiction de l’auteur à l’écriture  subversive. «C’est pourquoi maintenant, l’histoire se déplace vers les chambres à coucher. Et il en va malheureusement ainsi de notre littérature : Brecht, de ce point de vue, a eu trop peu de prolongements et on a développé trop peu de techniques pour représenter un conflit conjugal ou un drame familial avec le regard de l’historien, plutôt qu’avec celui d’un conseiller conjugal ou du voisin qui regarde par le trou de la serrure. » (1975). Et Hans-Thies Lehmann en est persuadé : «La langue de Müller est un terreau sur lequel la littérature peut pousser après lui. »

Lancelot Hamelin se penche, lui, sur Le Carnet noir de la traductrice-Trouver Jon Fosse et il poursuit sa quête avec Si je désire une eau d’Europe, un entretien avec cet auteur, traduit par Marianne Ségol-Samoy qui nous fait goûter un inédit de lui, Là-bas, qu’elle a traduit aussi du néo-norvégien. Et la nouvelle directrice de L’Arche Editeur, Claire Stavaux, réfléchit à ce que signifie Editer Jon Fosse ou  Réapprendre les mots. Marion Aubert  propose,elle, un incipit inédit de sa pièce (2016), Des hommes qui tombent (Cédric, captive des anges)  qui a déjà été publiée au Brésil. Un travail à partir de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, qui fait «éclater la vie». Olivier Neveux avec Dramaturgie mécréante, brosse un portrait dramaturgique d’une œuvre que n’effraie pas l’énergie comique.

Dans une analyse croisée, Toxiques fait dialoguer Eric Noël, auteur de Ces Regards amoureux de garçons altérés et Pauline Peyrade qui a écrit Poings. Sur le thème: dépasser la blessure en vue d’un amour à vivre, hors de la violence et l’effacement. Des pièces sélectionnées par le comité de lecture du T.N.S. et portées à la scène. Nous avons vu, il y a peu, A la Carabine, une pièce admirablement montée par Anne Théron (voir Le Théâtre du Blog).

A retenir aussi une réflexion critique de Bérénice Hamidi-Kim sur le projet de D’ de Kabal, Il est difficile d’être un homme aussi». Elle y traque les manques d’un théâtre politiquement engagé où l’auteur s’interroge sur l’hégémonie du masculin… Claudine Galéa propose, elle, un second volet de son projet d’écriture Un Sentiment de vie. Et  ce Sentiment de vie deux /My Way se tresse plutôt autour de la figure du père.

Marion Chénetier-Alev a réalisé un entretien à propos de Scènes de capture de Marion Mougel qui évoque l’effroi de la modernité et qui conjugue choralité, incantations et catharsis. Cet été au festival de Bussang  (Vosges), nous avions découvert de cette autrice, Suzy Storck, mis en scène par Simon Delétang qui se confie sur ces Faits d’hiver dans L’Ecriture, les habitants, les alentours, un entretien réalisé par Aude Astier. Pour son directeur  et  metteur en scène,   le Théâtre du Peuple de Bussang,  » est une entreprise de désacralisation du rapport aux artistes et de dé-hiérarchisation» et a pour but de changer le paysage du théâtre actuel.

Ecrire sur les faits divers qui ont marqué la région des Vosges et plus largement la Lorraine : un engagement de cinq auteurs. Penda Diouf pour j’mèle, Julien Gaillard pour Exécutions capitales de la bête (en cinq mouvements), Magali Mougel pour Taïaut ! Pièce pour trois hommes et un morceau de viande à partager, Pauline Peyrade pour Beau, corbeau et Frédéric Vossier pour Histoire de feuilles. Ces pièces, à lire ici, ont été créées par les metteurs en scène Emilie Capliez, Ferdinand Flame, Marc Lainé, Anne Monfort et Matthieu Roy. Un terreau où poussent les tiges prometteuses de notre temps…

Véronique Hotte

Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg est éditée aux Solitaires Intempestifs. 15 €, l’unité ou 40 €, pour quatre numéros.


Archive pour 14 décembre, 2019

Warm de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée

Warm texte de Ronan Chéneau, installation et direction de David Bobée

 

 

©arnaud_bertereau

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Béatrice Dalle était Betty dans  37 ° 2 le matin (1986) de Jean-Jacques Beineix puis a joué dans de nombreux films. Au théâtre, elle a interprété il y a cinq ans, le rôle-titre  dans Lucrèce Borgia au château de Grignan, mise en scène par David Bobée. (voir Le Théâtre du Blog). Ici, dans cette performance qui se voudrait érotique, elle est debout côté cour, en bottines de cuir, pantalon moulant et T shirt noir, et micro à la main lit en hurlant, un texte sur fond de désirs, fantasmes sexuels et orgasme,  qu’elle lit sur un pupitre :  «Seule dans ma chambre, pas de drap sur le lit. » (..) « Explose moi » (…) « Chiens, chiens de rêve…» (…) « Les garçons ne sont pas réels attendant l’occasion de se mettre en danger Les garçons ne sont pas réels ils sont beaux, on les voit de loin Ressemblant de loin A ce qu’on voudrait voir de près Leur corps, leur sexe sont durs contre moi, et presque trop parfaits, je suis liquide, liquide sous leurs mains mouillée, liquide chiffonnée.” Un texte assez banal et loin du “poème incandescent” un peu trop vite annoncé dans la note d’intention…

En fond de scène, de grands miroirs reflétant le public (pas vraiment nouveau! ) qui trembleront à l’extrême fin. Côté cour et côté jardin, deux beaux murs de projecteurs qui irradient une très forte chaleur. Il doit faire dans la salle quarante degrés. Un rappel-citation de 37 ° le matin? Sans doute pour dire le côté torride de l’amour ? Ou pour mettre à l’épreuve -c’est le propre d’une performance au sens strict du terme- à la fois les artistes et pour le public- avec une grande chaleur tropicale et une «musique» aux basses continues en permanence. Pour David Bobée, « cette expérience,  pousse les limites de la relation au spectacle même : on est dans une performance immersive. » (…) «Le public ne perçoit plus la proposition uniquement  par l’ouïe et le regard. » Puisqu’il nous le dit… mais nous avons le droit d’être très sceptique!

Cet ensemble faussement provocateur mais bien timide, en effet ne fonctionne pas. Rien à faire! Nous sommes ici dans une vraie petite salle de théâtre au public sagement assis en rangs serrés, ce qui donne un côté figé à cette proposition. Il y a donc côté cour, une Béatrice Dalle, en maîtresse de cérémonie mais, même si on ne doute pas de sa sincérité, il faut se pincer pour y croire. Elle tire très souvent sur son T shirt pour découvrir son épaule et son soutien-gorge, histoire de nous persuader que ce texte est bien érotique?

©arnaud_bertereau

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Il y a heureusement de jeunes et beaux acrobates… Un porteur, Edward Aleman et un voltigeur Wimer Marquez enchaînent, virtuoses, positions et équilibres des plus risqués: le voltigeur sur les pieds de l’autre allongé, ou pieds joints sur la tête du porteur marchant lentement, etc. Brillantissimes… Le torse nu, dans une métaphore évidente du désir amoureux, ils se jettent parfois l’un sur l’autre et Béatrice Dalle s’en rapproche: «Venez, je dis.» Mais elle ne les dirige pas, comme David Bobée le prétend et ces fantastiques acrobates sont bien assez doués pour le faire eux-mêmes. Et on les regarde plus,  que Béatrice Dalle continuant à hurler, la bouche à deux centimètres du micro dans une pénombre permanente… Dissuasif!

On est donc entre une lecture et une véritable performance acrobatique mais sans relation véritable entre ces deux éléments. Le froid, le feu, le danger, la difficulté physique sont des éléments de constitutifs de la performance depuis les années soixante. Avec parfois, la mise en œuvre d’un texte, comme ensuite dans la poésie-action de Julien Blaine ou de Bernard Heidsieck. Avec un (e) artiste généralement au départ, peintre ou sculpteur ayant reçu une formation dans une école de Beaux-Arts. Comme dans le body-art avec Gina Pane, Orlan, Marina Abramovic…. Des voix de femmes qui commençaient à être singulièrement entendues. Et où le corps, comme ici, était soumis à rude épreuve selon un temps indéterminé mais de toute façon, peu commun.

En effet, même s’il y a parfois quelques éléments d’origine théâtrale ou du moins spectaculaire dans une performance, la notion même de temps et d’espace ne sont pas du tout les mêmes que sur un plateau de théâtre. Et à vouloir unir un récit fictionnel poétique ici donné chaque soir et une performance, réalisation par définition unique et in situ, David Bobée s’est planté.

Heureusement, il a convoqué ces acrobates. Quant à Ronan Chéneau, il a déjà écrit des textes pour le metteur en scène et ici spécialement pour Béatrice Dalle. Et si on a bien compris, c’est une séance masturbatoire et en même temps une revendication féministe- c’est dans l’air du temps mais pourquoi pas?- où une femme parle de ses envies sexuelles et de ses amants. Mais Béatrice Dalle, pleinement engagée -là n’est pas la question- lit son texte, les yeux rivés sur son pupitre d’un bout à l’autre!  On ne voit donc jamais son regard. Vous avez dit, un peu gênant? Il y a, en permanence, une « musique » électro assourdissante et David Bobée fait crier l’actrice au micro à quelques centimètres de sa bouche. Quelle erreur de direction! Du coup, le texte est le plus souvent à peine audible et il y a de curieux bruits parasites. Bravo.

David Bobée baptise le tout: « installation ». Ce que ce court spectacle -qui parait longuet- n’est pas vraiment. Et il y aurait fallu un sens beaucoup plus plastique des choses et une conscience artistique de l’espace. Et pourquoi ne pas avoir davantage mis en valeur ces merveilleux acrobates sans personne d’autre sur le plateau et  ailleurs que sur une petite scène frontale qui ne convient pas du tout. Et avec une voix, celle de Béatrice Dalle par exemple, disant quelques textes réellement érotiques de qualité… La littérature française n’en manque pas: du marquis de Sade à Guillaume Apollinaire, Georges Bataille, Dominique Aury/Pauline Réage, Virginie Despentes, etc.… Et cela aurait commencé à faire sens et à ressembler à une véritable performance.

Cela est sans doute indifférent au metteur en scène mais, en ces temps où on ne cesse de lutter contre le réchauffement climatique, quid de ces quelque quatre-vingt huit projecteurs spéciaux orange pour fournir une chaleur tropicale? Pour dire quoi? L’incandescence du sexe?  Il y a là quelque chose d’assez vain. Une fois de plus, vous n’avez rien compris et vous confondez tout, pauvre du Vignal. Sans doute mais à quelques dizaines de mètres du plateau, une image qu’on ne peut oublier quand on sort du théâtre : deux SDF pas très jeunes essayant eux de garder un peu de chaleur dans de vieux sacs de couchage mal isolés par des cartons, du bitume glacé… Décidément, la vie à Paris est mal faite et David Bobée pourrait les inviter le temps de la représentation sur le plateau, cela leur ferait un bien fou et du coup, sa petite « installation » prendrait alors une autre dimension.

Vous aurez compris que vous pouvez vous abstenir d’aller voir ce Warm comme on dit en bon français, salué debout par quelques hystériques criant au génie de David Bobée… Quelle tristesse! 

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 5 janvier. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

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Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

 DSC_3983«La guerre fait cercle autour de nos vies, traçant des périmètres plus ou moins larges, d’intensité variable, constitués d’incendies et de gravats, dit Jean-Yves Jouannais dans MOAB, épopée en vingt-deux chants. Même dans les moments de grande naïveté où nous pensons graviter à l’extérieur de ceux-ci, c’est en leur cœur que nous nous tenons.» Quand l’enfance vous saute à la figure…  À la mort de sa mère, Flore Lefèbvre des Noëttes est rattrapée par les souvenirs : repas en famille nombreuse et fauchée, école, vacances à Saint-Michel-Chef-Chef et surtout ces êtres puissants et mystérieux que sont les parents. Les siens : une «mère courage» de treize enfants, prête à tout pour faire marcher sa tribu et simplement la faire vivre, tiraillée entre tradition aristocratique et gêne perpétuelle associée aux nombreux séjours du père  en hôpital psychiatrique…

Le premier volet de la trilogie, La Mate, c’était cela : une mère “durrre“ pour ses enfants, mais tenace, pugnace, imaginative (il faut bien !) et au fond, admirée. La vraie vie ? Les vacances, décidément, avec du sable dans le maillot, débaroulant les dunes… Pas d’argent mais beaucoup de liberté, malgré les consignes. Bref, la vitalité et les joies plus ou moins féroces de l‘enfance dans cette famille où tout est extrême.

Suivit Juliette et les années 70, le collège puis le lycée, avec toujours un haut degré de révolte et d’humour : les blouses démocratiques et démoralisantes qu’il fallait porter avec nom et classe brodés par ses soins, la cruauté des profs et la non moins grande vacherie de leur caricature en retour… Et toujours les boutiques d’été de la Mate : Comptoir de l’Orient, Hibiscus où elle faisait turbiner ses filles : il faut bien trouver de l’argent. Les premières amours, les chansons sur 45 tours, l’ivresse de l’autonomie et l’apprentissage du théâtre. « À l’ancienne », entre autres avec Pierre Debauche qui faisait apprendre les alexandrins  « à la voyelle » -essayez à cette aune, les plus beaux vers de Racine : « an o i en é e e e in on en ui »- Bravo à ceux qui auront reconnu le fameux : «Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui » dans Bérénice. Il enseignait aussi bien d’autres choses et nombre d’acteurs à forte personnalité sortis de ses mains peuvent en témoigner. On salue sa mémoire au passage.

Et puis il fallut bien oser parler du Pater familias, dit le Pate(r), au nom emblématique : Fervant de la Morantière. Pour ce troisième volet, la comédienne et autrice a quitté le modèle du « seule en scène » et s’est entourée de Mireille Herbstmeyer et Agathe Lhuillier. On découvre les trois sœurs dans leur ouvroir, à ravauder des costumes militaires, en explorant chacune ce qu’on appelle « ses petites misères », dépression, intestins en bataille…

Seulement, on s’aperçoit au fil du récit et des scènes entre elles, que ces « petites misères » cachent de grands non-dits. La folie du Pater ne fait plus rire. Les secrets, levés un à un, mènent à une évidence navrante : au fil des générations, la guerre rend fou. Un médecin militaire en guerre coloniale est tout, sauf un planqué et confronté au pire de ce que des hommes peuvent faire subir à d’autres hommes. L’officier qui écrit à sa jeune femme les flammes de son amour dans l’horreur des tranchées de la grande guerre, l’ancêtre héros anonyme et flamboyant des guerres napoléoniennes : eh ! Oui, les filles, vous êtes nées de cela, ce sont vos guerres, intestines. Et bizarrement, vous allez beaucoup mieux au bout de votre enquête.  Et vous trouvez ça drôle ? Oui, car dans ce troisième volet : celui de la maturité, le langage commun des trois sœurs, à commencer par leurs disputes et querelles, c’est encore et toujours l’humour, chacune avec sa (forte) personnalité. Enquête faite, elles n’ont pas changé, elles vont juste un peu mieux. Elles ont gardé toute leur vitalité qui se chante aussi en récitatifs, en « songs » brechtiens, se déclame, et fait vibrer le spectacle.

Christine Friedel

La trilogie a été présentée au Théâtre Firmin Gémier-La Piscine, Antony (Hauts-de-Seine).
Le Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), T. 01 43 60 72 81 du 10 au 15 mars.

La Mate (L’Enfance) est publiée aux Solitaires Intempestifs.

 

Féministe pour homme, de et par Noémie de Lattre

Féministe pour homme, de et par Noémie de Lattre

514607-noemie-de-lattre-feministe-pour-homme-a-la-pepiniere-2Ce n’est même plus un débat. Oui, on peut être féministe et en porte-jarretelles. Dans un modeste castelet pour effeuillage burlesque, l’actrice donne avec gourmandise et à vue, avec son corps de jolie femme normale, ce que le public est en droit d’attendre (mais pas plus) en fait de paillettes révélées pas à pas et de trucs en plumes. Et aussi ce qu’il n’attend pas forcément, malgré le titre ambigu du spectacle. Féministe : oui, et de plus en plus au fil du spectacle.

Au point de ne pouvoir finir : « ça, dit-elle, pourrait durer huit heures » tant il reste de choses à dire sur les inégalités, injustices du patriarcat et domination masculine. Surtout : tant il reste de préjugés, ignorances, automatismes à déconstruire dans la tête des hommes. Pour homme(s) : oui aussi et pas seulement pour les yeux, l’intelligence et le cœur étant très vite sollicités.

Ce soir-là, le joli petite salle au velours rouge de la Pépinière-Opéra, malgré les difficultés de transports, était bien rempli : deux tiers de femmes/ un tiers d’hommes. D’un côté, complicité immédiate avec l’actrice et degré presque égal de conscience et de savoirs sur le sujet brûlant les planches et rire partagé. Et du côté hommes, rire de la découverte et chez  certains silence et étonnement. Et un constat : oui, il existe des garçons féministes, informés et conscients, et libres avec ça.

On ne demandera pas à la comédienne au c.v long comme ça, une écriture poétique. Elle défend autre chose, la liberté du «stand-up», la capacité à saisir au vol les réactions du public et elle a un propos fort qui la tient jusqu’à l’émotion finale devant l’ampleur de la tâche : la question du genre, le travail sur la langue, la vision d’une médecine masculine sur le corps des femmes…

En attendant, elle a libéré la fesse de toute soumission. La colère fait serrer les fameuses fesses, ça donne du galbe, c’est toujours ça de gagné. Sexy, quand je veux et si je veux, pour le plaisir féminin, qu’elle célèbre avec une chaude érudition. Culottée et déculottée (on ne pouvait éviter la blague), elle met les choses au point : non, la lutte pour les droits des femmes, pour l’égalité et la justice n’est pas la guerre et les hommes ont tout à gagner à se défaire des fantasmes imposés d’une masculinité réductrice et coincée. C.Q.F.D. : le titre ne ment pas.

Une soirée qui s’annonçait sans (assez de) prétention mais qui se développe avec une originalité certaine et surtout une authenticité qui emmène la/le spectatrice/spectateur.

Christine Friedel

Pépinière Opéra, 7 rue Louis-le-Grand, Paris (II ème). T . : 01 42 61 44 16. Attention le spectacle se joue seulement, les dimanches à 19 h et les lundis à 20h. T. : 01 42 61 44 16.

Un Homme sur deux est une femme, et En String et en colère de Noémie de Lattre, éditions Flammarion.

 

 

La Pastorale, musique de Ludwig van Beethoven, chorégraphie de Thierry Malandain

La Pastorale, musique de Ludwig van Beethoven, chorégraphie de Thierry Malandain avec le Malandain Ballet de Biarritz

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Jean Couturier

Commande de l’Opéra de Bonn,  la ville natale de Beethoven, à l’occasion en 2020 du deux cent cinquantième anniversaire de sa naissance, cette création très réussie surprend par sa première partie intense et sombre. La Cantate op. 112 et des extraits des Ruines d’Athènes ouvrent et ferment cette Symphonie n° 6 dite Pastorale.

Le chorégraphe enferme son personnage central, dansé par Hugo Layer, dans une structure quadrillée de barres métalliques. Une scénographie qui induit une danse esthétique, avec un beau travail de lumière de François Menou. Elle pourrait symboliser la surdité du musicien qu’il cachait à ses proches et qui l’isolait dans un monde intérieur. Beethoven entend chanter en lui la musique qu’il écrit. Thierry Malandain prend plus de risques qu’auparavant et dit qu’il voit se dessiner des mouvements chorégraphiques quand, en fermant les yeux, il entend cette musique. A un moment très intense, Hugo Layer, de noir vêtu, tourne tête baissée autour de sa prison comme un autiste, alors que les autres interprètes en robe grise, luttent pour s’en échapper…

 Puis  changement radical de costumes signés Jorge Gallardo. Des robes blanches qui rappellent celles d’inspiration hellénique de la Suite en blanc de Serge Lifar créée à l’Opéra de Paris en 1943. Thierry Malandain, pour donner corps à cette célèbre symphonie, se dit influencé par des œuvres artistiques inspirées de la Grèce Antique. Une partition  selon lui «empreinte de sérénité et foncièrement idéaliste. On peut y voir les sentiers fleuris de la pastorale antique, l’innocence et la  tranquillité des premiers temps. Ou bien encore, planant comme une auréole, les poussières sacrées d’Athènes, citée vénérée, d’âge en âge, par l’imagination des poètes et des artistes pour avoir créé la Beauté. »

L’ensemble est plus léger que dans la première partie, un rêve avec une danse néoclassique. Nous retrouvons ici le savoir-faire du chorégraphe pour diriger ses vingt-deux interprètes Les mouvements de groupe, en particulier les alignements, sont d’une extrême précision comme les  fusions et éclatements des corps, tous d’une belle fluidité. Avec des références aux Jeux Olympiques de Berlin en 1936 ou aux poses lascives des élèves d’Isadora Duncan. La dernière partie, marquée par le retour de la structure métallique au-dessus d‘Hugo Layer, magnifie ce danseur fragile et puissant,  et Thierry Malandain impose ici la métamorphose finale du personnage.

Chacun peut interpréter ici ces images selon sa sensibilité mais cette chorégraphie montre une fois de plus l’extrême rigueur du travail de Thierry Malandain qui a été   récemment élu à l’Académie des Beaux-Arts, section chorégraphie aux côtés de Blanca Li et d’Angelin Prejlocaj. Avec cette création, hommage d’une heure dix à Ludwig van Beethoven, il sort du cadre néo-classique qui le caractérise. Une bonne  surprise…

Jean Couturier

Jusqu’au 19 décembre, Théâtre National de la Danse de Chaillot, 1 place du Trocadéro,  Paris (XVI ème). T. : 01 53  65 30 00.

Du 24 au 26 avril, Les Gémeaux, Sceaux (Hauts-de-Seine).
Les 2 et 3 mai, Gare du Midi, Biarritz, (Pyrénées-Atlantiques).

 

Une Femme se déplace, texte, mise en scène et musique de David Lescot

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Une Femme se déplace, texte, mise en scène et musique de David Lescot

 L’auteur nous conte ici, en paroles, chansons et musique, le voyage d’une jeune femme à  plusieurs époques de son existence. Avec «l’idée d’écrire pour la scène, un portrait de femme, à l’échelle d’une vie». Il a confié ce rôle à Ludmilla Dabo qui, dans Portrait de Ludmilla en Nina Simone*, incarnait brillamment la chanteuse (voir Le Théâtre du Blog). Autour d’elle, des comédiens-chanteurs talentueux accompagnés par quatre musiciens.

Tout commence lors d’un banal déjeuner dans un restaurant à concept : on n’y sert que du fade… pour «discerner quelque chose derrière le rien». Ballet insidieux des serveurs, menu aux noms ronflants…La jeune femme parle avec une amie de sa vie de “bobo“ parisienne, plate et sans histoires : elle aime son travail, son mari et ses enfants…  Survient alors des mini-catastrophes qui la déroutent. Paniquée, elle confond le brumisateur de table avec un chargeur de téléphone et tout disjoncte. Elle se retrouve dans un autre temps de sa vie. Grâce à cet artifice et guidée par une voisine de table au fait de ce processus, elle va effectuer des allers et retours  “intra-biographiques“  dans le passé et le futur. Et vers des moments et personnages-clés de sa vie : un mari timide qui ne finit jamais ses phrases et qui dit « Oui à tout », un père coureur de jupons et témoin de Jéhovah, une mère exubérante et criblée de dettes, une amie d’enfance dépressive et son amour d’adolescence, rebelle et inconséquent…

Le metteur en scène utilise les artifices artisanaux du théâtre ( scénographie, son, lumières, chorégraphie et jeu d’acteurs) sans recours à la vidéo. Pour marquer les alternances temporelles, le décor épuré du restaurant Platitude repère pour le présent, change d’un épisode à l’autre pour accueillir des éléments du passé ou de l’avenir : lit, chaises, table basse… Il avance et recule, comme le temps, au vu et au su de l’héroïne. Les déplacements dans le futur embrouillent, plus qu’ils n’éclairent Gloria et ses incursions dans le passé déterrent fantômes et événements dramatiques effacés de sa mémoire : avortement, mariage de raison, suicide d’une amie, disparition d’un fiancé… Avec cette fable symbolique, David Lescot questionne les choix sur lesquels on bâtit une vie rangée. Il s’agit, comme le proposait le restaurant, de «discerner quelque chose derrière le rien».

A mesure que Gloria voyage dans sa propre histoire, doutes et regrets bousculent ses certitudes. Mais peut-on modifier le passé et réparer ses erreurs ? Pour David Lescot : «Le thème de la dette qui structure les relations familiales et amoureuses, irrigue la pièce toute entière.» Une chanson met en scène toute la famille qui enjoint l’héroïne à payer ses dettes ! «Il s’agit bien, dit l’auteur, de représenter le monde contemporain et ses diktats, les choix pour orienter sa propre existence, ou encore le dur de métier de vivre ensemble. »

 Mais foin de la mélancolie… Cette interrogation existentielle est une comédie où le burlesque se mêle aux émotions intimes. Et les situations et personnages, comiques et attachants, renvoient au monde de la petite bourgeoisie urbaine  actuelle. On pense à l’univers ironique d’une Claire Brétécher… Une Femme se déplace échappe au réalisme social grâce à la musique, le chant et la danse qui décalent les thèmes et désamorcent la tension dramatique. En dehors du restaurant, où sont diffusés « des silences enregistrés en plusieurs points de la Planète »,  l’orchestre mêle sons acoustiques et effets électroniques et glisse d’un genre musical à l’autre. Anthony Capelli signe les arrangements des vingt morceaux écrits pour piano électrique (Fabien Moryoussef),  basse (Philippe Thibault), guitare (Ronan Yvon) et batterie (Anthony Capelli).

Les chansons expriment des sentiments dans la pure tradition lyrique; elles sous-tendent aussi des échanges dialogués ou bien elles s’articulent avec la musique sur le mode du parlé/chanté. Il y a des arias tristes comme celle de l’amie dépressive. D’autres enjouées : ainsi le mari déclare-t-il :  « Oui. Je dis oui à tout » qui sonne comme un tube. Et on compte plusieurs morceaux de bravoure comme le solo du fils, un futur “geek“, s’excitant sur le fonctionnement du G.P.S. Ou un inventaire de biens lors d’une saisie  : récriminations de la mère, ballet et chœur des huissiers brandissants les meubles. La  chorégraphie de Glysleïn Lefever  discrète quand elle règle les déplacements des serveurs ou les allers et venues des uns et des autres, devient une danse endiablée (la séquence de la dette). Elle se fait tendre pour un duo entre Gloria et son premier amour. Acrobatique pour le défilé des amants en tout genre…

 Par bribes, grâce à un détour par la science-fiction, se dessine la vie d’une femme de trente-cinq ans, sous les traits d’une actrice solaire. Autour d’elle, endossant plusieurs rôles, Candice Bouchet excellente dans le rôle de la mère  et, tout aussi solides : Elise Caron, Pauline Collin, Marie Desgranges, Matthias Girbig, Alix Kuentz ,Emma Liégeois, Yannick Morzelle, Antoine Sarrazin et Jacques Verzier. Une comédie musicale de deux heures quinze qui vaut le déplacement !

 Mireille Davidovici

 Jusqu’au 21 décembre, Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses Paris (XVIII ème)  T. :01 42 74 22 77.

 27 et 28 février 2020 • Théâtre Molière-Sète, Scène nationale archipel de Thau

Le texte de la pièce est publié par Actes Sud-Papiers.

 *Portrait de Ludmilla en Nina Simone:  reprise du 13 au 21 décembre au Théâtre des Abbesses.

 

 

 

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