Monsieur X de Mathilda May

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© Pauline Maillet

 

Monsieur X de Mathilda May

Après Open Space (2013) et Le Banquet  l’an passé (voir Le Théâtre du Blog), l’actrice et metteuse en scène signe une nouvelle pièce visuelle et sonore, conçue pour le mythique  Grand Blond avec une chaussure noire qui amusa toute une génération dans le film d’Yves Robert (1972). Parent de Jacques Tati et de Buster Keaton, Pierre Richard, qui joue les éternels distraits s’est depuis partagé depuis entre l’écran et la scène où il revient ici pendant une heure nous plonger dans le quotidien d’un vieux rêveur: un journée pas si banale que prévu, avec le rire en partage.

 Monsieur X dort paisiblement au fond de son lit: un bruit et une lumière insolites envahissent l’appartement vieillot, il les chasse et fait taire d’un revers la main. Mais il est temps de se lever: le lit grince affreusement, les murs protestent, la bouilloire siffle, le réfrigérateur ronfle… Dehors, le paysage change, le ciel se couvre, des oiseaux passent, un coq s’en prend à la vitre, un poisson apparaît après l’orage, à la montée des eaux…

La demeure semble animée d’une vie propre et l’extérieur, soumis aux changements météorologiques, fait quelquefois incursion. Lui, impassible, poursuit son bonhomme de chemin. Il sort un attirail hétéroclite de peintre, à grand renfort de tintinnabulements et, pour parfaire son tableau, agite un pinceau comme un baguette de xylophone, déclenchant des sons percussifs… Et quand il va acheter du pain, le drap qui cachait la toile s’envole par la fenêtre, accompagné par un air de musique venu d’un poste de radio hors d’âge.

 Gags sonores et visuels incessants ponctuent le spectacle. Les bruits sont amplifiés et distordus, grâce à une technique virtuose. Couinements, cliquetis, sonnerie insistante du téléphone, larmes d’une lettre qui pleure goutte à goutte dans un bol, tapage des voisins de palier… composent ici une symphonie burlesque et rythment les faits et gestes de l’acteur et les mouvements intempestifs des objets.

Par la magie des projections vidéo (Mathias Delfau), des lumières (Laurent Béal) et grâce au travail des manipulateurs en coulisse, les choses apparaissent, disparaissent, se transforment. Comme par enchantement, un nuage glisse le long des murs, une manche d’imperméable s’agite toute seule… Et la lune et les étoiles sont partie prenante de cet environnement. La solitude de Monsieur X se meuble de mini-événements et bientôt, une femme bienveillante vient hanter le tableau qu’il a accroché au mur… L’objet de son désir prend corps dans le paysage imaginaire où il vit.

«La tête dans les nuages, il voit l’invisible», dit Mathilda May de son personnage Elle a réuni, autour duscénographe Tim Northam et du compositeur Ibrahim Maalouf, une équipe hors-pair pour de remarquables effets spéciaux, trucages sonores et jeu de marionnettes. Bravo à la metteuse en scène et au grand acteur qui a imprégné notre inconscient collectif par le rire,  sa présence lunaire et sa gestuelle unique. La simplicité de sa performance et une réalisation subtile font de Monsieur X, un petit bijou d’humour et de poésie. A ne pas manquer.

Mireille Davidovici

Jusqu’au 6 mars, Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème).  T. : 01 46 06 49 24.

 


Archive pour 19 décembre, 2019

Youkizoum mise en scène de Madeleine Raykov

Youkizoum mise en scène de Madeleine Raykov (spectacle jeune tout public)

FD0E76A4-6B10-42C2-A467-A16F6AC29007Autour d’un piano blanc surdimensionné, ils sont cinq acteurs à chanter, danser et  jouer mais aussi à s’amuser des petits et grands bonheurs, de ceux qui se sont enfuis, de ceux qui ne sont pas partis, de ceux dont on a pu rêver… « Pourquoi, dit la metteuse en scène genevoise, partage-t-on plus facilement ses petits malheurs que ses petits bonheurs ? Pourquoi écoute-t-on plus volontiers les uns que les autres ? Les amis, les gens, la télévision, le journal: pourquoi cette impression que tous n’ont que le malheur à la bouche? Qu’est le plus contagieux, le malheur ou le bonheur ? Et le plus intéressant ? Peut-on rire du bonheur des autres, comme on rit de leur malheur ? (…) Et si le bonheur (…)  naissait d’une chanson ? Et si, à l’école, on apprenait aux enfants à reconnaître ce qui les rend heureux ? »

Ici, le bonheur pour le public, c’est des chansons pop, des musiques électro et classiques. En-dessous du très grand piano,  quatre autres du grand au modèle miniature. Une actrice monte s’installer sur les touches du grand, une autre sur le tabouret, les pieds en l’air. Puis tout le monde danse en rythme, et chante: «Cela ronfle, mais ça se révolte. On s’habille, on se déshabille, il faut lâcher prise. » 

Les artistes galopent autour du grand piano et il y a un coup de fil de la police. Puis une grosse actrice tente d’entraîner un homme. « Pour moi, le bonheur est de chanter en chœur! » Ils frappent tous dans leurs mains en dansant ensemble. Madeleine Raykov a imaginé et mis en scène avec efficacité sept séquences insolites et très rythmées qui déchaînent l’enthousiasme du jeune public.

Edith Rappoport

Théâtre 71, 3 place du 11 novembre, Malakoff (Hauts-de Seine), jusqu’au 20 décembre. T. : 01 55 48 91 00.

Xenos, par l’Akram Khan Company

Xenos, par l’Akram Khan Company

f-0af-5d2f223425075Le danseur présente son dernier solo, accompagné de cinq musiciens-chanteurs, (contrebasse, percussions, saxophone, violon, et konnacol, une technique de percussion vocale des consonnes en Inde du Sud).  A l’heure où le gouvernement français met en cause le départ à la retraite à quarante-deux ans des danseurs de l’Opéra de Paris, Akram Khan -il en a quarante-cinq- a voulu montrer qu’il était encore capable de danser. La pièce a été créée au festival Montpellier-Danse 2018 (voir Le Théâtre du Blog), une commande de l’organisation 14-18 Now pour le centenaire de la première guerre mondiale.  Rendant  hommage au million quatre cents mille soldats indiens, les Sepoys, venus se battre en Europe auprès de l’armée britannique.

Livrant une bataille contre son corps, Akram Khan incarne ici un jeune danseur enrôlé dans cette guerre. Au pied d’un plan incliné qui peut figurer une tranchée, emprisonné par des cordes (des câbles reliaient les soldats entre eux), il est couvert de terre essayant de lutter contre un éboulement. Nous retrouvons tout ce qui caractérise son style, du kathak indien, aux danses contemporaines, entre autres, le hip hop. Après avoir un des interprètes d’Anne Teresa De Keersmaeker, il a nourri ses chorégraphies de différentes rencontres : entre autres, Sidi Larbi Cherkaoui, Sylvie Guillem, Israel Galvan. Avec des rotations sur lui-même impressionnantes. Sa manière de déployer ses mains, de frapper le sol avec le pied en font un danseur exceptionnel…

De très beaux moments ponctuent ces soixante-dix minutes. Dans une scénographie proche de celles conçues pour les films de Federico Fellini, avec une balançoire, une guirlande de lumière, un tapis enroulé, des chaises de bistrot… Un musicien et un chanteur interprètent des musiques traditionnelles, et au moment où le soldat s’engage pour la guerre, tous ces accessoires, attachés à des cordes, glissent et disparaissent derrière la tranchée qui va se recouvrir peu à peu de terre.

Vers la fin, le danseur  bouge de façon animale sur un extrait du Requiem en D mineur K.626 de Wolfgang Amadeus Mozart, un moment d’intense beauté. Akram Khan se retrouve souvent ici dans un état de stupeur, totalement impliqué à la fois sur les plans physique et psychique: «Pour entrer dans cet état du corps très particulier, dit-il, j’ai travaillé sur le “choc de l’obus“. Un trouble qui a atteint les soldats dans les tranchées mais dont personne à l’époque ne devait parler. Xenos : étranger, en grec. Avec cette création, le danseur-chorégraphe réussit à donner corps et voix à ces Indiens oubliés de l’Histoire.
Au début de la pièce, nous entendons au lointain : «Ce n’est pas la guerre, c’est la fin du monde». Une prophétie dans l’esprit de son Outwitting the Devil présenté au dernier festival d’Avignon (voir Le Théâtre du Blog). Akram Khan, avec ces spectacles très réussis, aura marqué fortement cette saison de son empreinte.

 Jean Couturier

Jusqu’au 22 décembre, dans le cadre de la programmation du Théâtre de la Ville hors-les-murs,   Grande Halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès (Paris XIX ème). T. 01 40 03 75.

Théâtre Ouvert à la Cité Véron : dernier focus…

© Christophe Raynaud de Lage

© Christophe Raynaud de Lage

 

Théâtre Ouvert à la Cité Véron : dernier focus…

On va laisser de côté la nostalgie pour cet endroit charmant et poétique, une trouvaille de Lucien et Micheline Attoun, ses premiers directeurs, où tout près dans des maisons voisines du Passage, planent les ailes de Jacques Prévert et de Boris Vian. La coupole qui vit naître et grandir Théâtre Ouvert/Centre National des Dramaturgies Contemporaines, va entrer dans la panoplie des divertissements du prospère Moulin Rouge, propriétaire des lieux. Mais on va soigner le souvenir, en particulier de ce dernier focus. Nous n’avons pas assisté à tout (voir Le Théâtre du Blog) et nous ne donnerons pas la liste des auteurs présents: les fidèles, les historiques,  les nouveaux… Donc, nous avons picoré.

De Noëlle Renaude dont l’écriture est liée de façon presque organique à Théâtre Ouvert, nous avons écouté un moment des Abattus, roman en trois parties : Les Vivants, Les Morts, Les Fantômes, à paraître aux éditions Rivages Noir en février prochain, lu par ses fidèles alliés: on ne va pas dire complices  (où est le crime, sinon d’écriture vivante?) Christophe Brault et Nicolas Maury. On a hâte de l’avoir en main, ce livre si parlé, si riche de traversées des corps et de la ville.  De Guillermo Pisani, Je suis perdu-Pièce N°1 a été lu par Caroline Arrouas, Boutaïna El Fekkak et Arthur Igual et nous nous a mis dans le même état d’impatience : comment peut-on faire rire avec les grandes questions de l’identité, de l’accueil des étrangers ? Comme ils le font… en étant incisifs et vrais, avec peu de mots mais justes.

Pas de regrets inutiles : les beaux textes qu’on n’a pas entendus, on les lira dans les livres et tapuscrits, édités par Théâtre Ouvert. Nous serons bien obligés d’attendre la publication et le retour sur scène d’Une Pierre de Frédéric Vossier. Où un homme écrit à son frère, sans recevoir jamais de réponse. Il lui parle de son désarroi de vieil orphelin à la mort de leur mère, de sa place difficile dans la maison où il a laissé s’imposer un intrus opaque et violent. Et il essaie de ne pas se plaindre mais la détresse passe entre ces lignes si retenues.

Les souvenirs remuent pas mal de brutalités, le monde est présent, de loin, de biais. L’Afrique, les Noirs, la guerre et les hurlements du grand-père, la grand-mère violée et mariée… « Maman détestait beaucoup de gens, j’étais un cancre, je te battais… » De lettre en lettre, la place des souvenirs d’enfance grandit, se précise puis recule, avec toujours le même ton d’excuses et l’expression de la même fragilité, de la même solitude, avec toujours cet appel à une réponse qui ne vient pas et à la douceur. « J’ai peur je perds l’équilibre parfois je crie dans les bois j’ai peur mais les arbres me rendent forts. » Mais la peur revient. Dormir, rêver peut-être ? «Ça m’a fait plaisir de t‘écrire», jusqu’à une fin tragique, suspendue.

Ce pourrait être aussi un roman par lettres. Stanislas Nordey les dit à sa juste place : ni auteur, ni destinataire de ces lettres -jetées comme un appel, une bouteille à la mer, on ne saura jamais si elles sont parvenues-  celle d’un homme qui prend connaissance du texte. Mais vraiment et sans crainte d’aller au cœur des mots et de ce qui les a incité à les dire. L’émotion ne vient pas d’un signe extérieur d’empathie mais située entre les lignes et dans son articulation ferme et soucieuse de respect.

L’acteur s’adresse au public mais en quelque sorte au-dessus de nous, à ces êtres fragiles, marginalisés qui ont inspiré l’écrivain. Voilà une forme rare de fraternité entre un auteur, un comédien, un public et le monde qui leur arrive par ce biais. Une Pierre est née d’une phrase du Journal de deuil de Roland Barthes (en date du 24 novembre 1978) : « le chagrin comme une pierre… (à mon cou, au fond de moi ». Eh ! Bien, voilà, cette pierre, Frédéric Vossier et Stanislas Nordey l’ont déposée avec tendresse devant nous. Cela fait des souvenirs qui résonnent longtemps et de l’attente. Alors, Théâtre Ouvert pourra déménager et emmènera avec lui ses auteurs et autrices (l’ordre alphabétique règle cet ordre des entrées…), ses textes, fantômes et boîtes à outils, c’est selon. Et sa riche mémoire.

Christine Friedel

Frédéric Vossier dirige la revue Parages du Théâtre National de Strasbourg. Ses textes sont publiés aux éditions Quartett  et aux Solitaires intempestifs  (six volumes dont : Stanislas Nordey,  Locataire de la Parole).  Et C’est ma maison, Rêve de jardin et Ciel ouvert à Gettysburg sont édités en tapuscrits  au Centre National des Dramaturgies Contemporaines.

Livres et revues

Livres et revues

Pina Bausch de Rosita Boisseau et Laurent Philippe

Pina-BauschUn beau livre, signé de la  critique du Monde et du photographe de danse, consacré à l’œuvre de la célèbre chorégraphe (1940-2009). Pour parer au risque de monotonie inhérent à toute monographie, ont été intercalées des pages lyriques entre les descriptions des pièces. Pour le lecteur peu au fait du Tanztheater, Pina Bausch a été une figure importante de la danse contemporaine mais non la seule et il y aurait pu y avoir dans l’introduction plus d’informations précises pour la situer dans le contexte artistique à la fin des années soixante. On pense à l’influence du dramaturge et cinéaste Rainer Werner Fassbinder avec son «antiteater» et au rôle de «cousines» comme les chorégraphes Reinhild Hoffmann et Susan Linke.

Dans le chapitre Les bras d’abord, Rosita Boisseau rapproche le port de bras de la « danse d’expression » chez Pina Bausch de celle du ballet classique auquelle elle fut formée, y compris lors de son passage chez Kurt Jooss, le grand chorégraphe allemand. Elle cite son apparition funambulesque dans son Café Müller mais ne dit rien de sa remarquable interprétation en 1967 de la Vieille Femme dans La Table verte créée en 1932 par le même Kurt Voss. Mais on aurait aimé qu’elle parle du rôle de Thomas Erdos son agent en France, de Gérard Violette (1937-2014) le directeur du Théâtre de la Ville (1937-2014) qui l’accueillit si souvent, de Rudolf Rach, à la tête de l’Arche Editions qui publia ses textes…

 On a l’impression que, pour une fois, le texte illustre l’image: les splendides photos en couleur de Laurent Philippe occupent les deux tiers du livre et animent l’ordre chronologique. Elles ont été prises vingt ans après la bataille, quand les créateurs d’origine avaient déjà imposé la marque de fabrique bauschienne mais valent bien les archives grisâtres des années soixante-dix ou de longs  exposés. La scénographie était restée inchangée, les costumes, au départ chinés aux puces ou dans les boutiques de seconde main, avaient été confiés aux soins de la styliste attitrée, Marion Cito. Quant aux  danseurs du Tanstheater, ils ont vieilli ou ne sont plus tout à fait les mêmes.

Mais chaque photo donne une idée fidèle des spectacles. Une scène de la dernière pièce de Pina Bausch, Como el musguito en la piedra, ay si, si, si…, une composition oblique aux teintes complémentaires, collage mi-écologiste, mi-surréaliste,  avec la jeune danseuse Clémentine Deluy  en robe du soir écarlate, portant un arbuste dans Rucksack, fait la couverture de l’ouvrage. Des dizaines d’autres photos suivent, en demi ou pleine, voire double page, tantôt en paysage, tantôt en portrait  mais certaines accrochent plus le regard par leur  côté « glamour » comme celle (2001) de Regina Advento dans Água ou celle du couple Julie Shanahan-Jan Minarik dans Kontakthof (1996).

D’autres, valorisent le costume de la même Julie Shanahan, en 2012, dans un tableau hyperréaliste tiré de 1980-Une pièce de Pina Bausch ou bien le duo spectaculaire formé par Julie-Anne Stanzak et Lutz Förster (1982) dans Nelken (Les Oeillets). Les textes sont d’une belle clarté et, comme les visuels, admirablement mis en page.

 Nicolas Villodre

Le livre est paru aux Nouvelles éditions Scala, 192 pages, 180 photos. 35 €.

Danse et art contemporain de Rosita Boisseau avec Christian Gattinoni et Laurent Philippe, Nouvelles éditions Scala, collection Sentiers d’art, 2011.

 

Un  tramway long comme la vie et autres récits de Vladimir Maramzine, traduit du russe par Anne-Marie Tatsis-Bottom

Un-tramway-long-comme-la-vieAvec cet auteur russe vivant depuis longtemps en France mais écrivant en Russe, la littérature sort de ses gonds. Et il nous parle à l’oreille pour nous dire des vérités inavouables comme le monde, comme la vie. Léonide Heller, dans sa préface, y entend justement un écho des «skaz» (en français: contes oraux) comme ceux  de Nicolaï Leskov (1831-1895)  avec  un jeu permanent sur le langageSoit une oralité qui, seule, peut sauver la littérature des pièges de l’écriture, un déminage que seul Céline a su tirer de notre langue, dans un autre combat avec une rhétorique remontant chez nous à Rabelais. En russe, la partie était peut-être plus difficile à jouer a cause du poids de ce qu’on appelle «la littérature majeure», une pépinière du conformisme et du didactisme.

Dans ce combat perpétuel entre le vrai et le faux, il est parfois difficile d’y voir clair. Et si Vladimir Maramzine a réussi à faire vibrer des cordes, que tant d’autres et des meilleurs, n’ont jamais songé à  toucher, c’est à cause de son magnifique isolement de sa superbe intransigeance. On peut certes déplorer, comme Léonide Heller, que cet écrivain n’ait pas sa place dans le panthéon littéraire mais on devrait plutôt s’en réjouir. Paradoxalement, il a trouvé quand il a émigré en France en 1974, l’éclosion de «mots louches» et il a fait de sa douleur d’exilé, la source d’une jubilation créatrice. Il nous rend des nourritures terrestres qui peuvent faire penser à celles d’André Gide à l’orée de notre modernité quand il se voulait «nu sur la terre vierge devant le ciel à repeupler». Et ce qui chez Gide était une pose, est devenu chez Vladimir Maramzine, la chair même de sa langue mais il n’a jamais songé à «repeupler le ciel». Il a trop bien connu ceux qui ont pris au mot cette ambition démiurgique…

Les meilleurs écrivains nous donnent souvent l’impression d’endosser un rôle; en cédant au vertige du succès, il leur faut continuer à donner leur pâture aux lecteurs et aux critiques.  Quand il a pris pour  thème l’émigration qui est un entre-deux et en quelque sorte, un non-être, Vladimir Maramzine aurait pu renoncer à signer ses œuvres, les abandonner à leur vie autonome d’épaves échouées sur les récifs du temps qui coule. Léonide Heller, dans la préface, relève à juste titre la veine autobiographique en demi-teinte de ses livres. Ce qui sous-tend des confidences ironiques ou désespérées mais leur auteur a su échapper à l’égotisme, non en se travestissant mais en s’immolant sur le mystère de l’existence qui affleure parce qu’il n’est jamais le  thème d’une histoire, d’un portrait, d’un paysage… Il reste incognito, caché sous la trame de la narration.

Depuis le Nouveau Roman, nous sommes saturés par l’esprit critique qui démontre au lieu d’incarner. Le mystère de l’existence n’est pas soluble dans la communication. Seul «un gracieux barbare» pouvait sentir le toc de l’adhésion à une cause, à une idée, à des représentations qui nous font croire à des mirages, à des fantômes. En acceptant une situation qu’il n’avait pas voulue,  loin de son pays, de sa langue, de son passé, il semble que Vladimir Maramzine ait trouvé la vraie vie dans un néant provisoire qui fait la nique aux idoles préfabriquées du sens de l’histoire.

Gérard Conio

Le livre est publié aux éditions Noir sur Blanc, Lausanne. 

Jeu revue de théâtre n° 173

jeu172_c1print72dpi-235x300La revue québécoise offre un remarquable Dossier musique à une époque où en Europe comme au Canada, les formes hybrides se multiplient. Sous diverses formes comme le remarque Raymond Bertin, son rédacteur en chef, qu’il s’agisse de théâtre où intervient un solide accompagnement musical, d’opéra proprement dit, ou de  spectacle où le chant, voire la danse interviennent et cela de plus en plus souvent…
Comme le remarque aussi Raymond Bertin et Gilbert Turp, il n’y pas que la musique mais souvent aussi tout un univers sonore.
Jouer en chantant ou chanter en jouant se demande Patrice Bonneau dans Derrière le personnage où il  s’entretient avec quatre interprètes québécois  qui ont tous affaires avec un théâtre que l’on pourrait appeler : musical, ce qui requiert une bivalence peu répandue en France.  Il faut jouer à la fois un personnage et en même temps assumer une partition vocale… Et par ailleurs Kathleen Fortin constate que la chanson reste un acte individuel, comme presque un autre métier…

Une autre étude intéressante: Le Plaisir du collectif de Mario Cloutier qui analyse avec pertinence le travail des compositrices et compositeurs  qui doivent collaborer avec l’ensemble de ceux qui réalisent un spectacle. « Humilité, générosité, complicité. Les musiciens de théâtre sont des caméléons scéniques qui s’adaptent aux besoins du spectacle dit avec juste raison Mario Cloutier. »
Et il y a un article de Marie Labrecque consacré avec As Comadres un spectacle musical brésilien d’après la célèbre pièce Belles-Sœurs qu’on avait pu voir il  y a une dizaine d’années au Théâtre du Rond-Point à Paris. Metteuse en scène: la grande Ariane Mnouchkine qui a suivi  l’adaptation musicale de René Richard Cyr.  Et le spectacle a tenu deux mois à Rio de janeiro et cinq semaines à Sao Paulo.

On ne peut tout détailler de ce riche numéro mais signalons le papier d’Hélène Beauchamp sur le Théâtre musical au Canada en particulier à Toronto et Charlottetown, un théâtre où selon le metteur en scène Robert Mac Queen, « la musique, le texte, les chansons et la danse jouent un rôle intégral et intégré. » Et Il semble  qu’au Canada, en dehors de la comédie musicale et de l’opéra, un théâtre musical avec de solides scénarios et servi des équipes pluridisciplinaires très rodées trouve un public de plus en plus important.
L’iconographie de ce dossier est  très soignée ce qui permet d’avoir déjà une première approche de spectacles que nous avons malheureusement peu d’espoir de voir chez nous…

Philippe du Vignal

Jeu est en vente dans les librairies théâtrales en France ou par correspondance.

 

Chroniques d’un indocile (1945-81) d’Yves Lorelle

 Lorelle_Couv2L’auteur a touché à tout ou presque: il a été journaliste, mime, photographe et pédagogue. En cinquante billets et le récit de quarante rencontres avec des gens remarquables, de Paul-Émile Victor à Raymond Depardon, en passant par Le Corbusier, Boris Vian, Peter Brook, Jean-Luc Godard, Katherine Dunham, Man Ray, Pierre Schaeffer, Jean Rouch, Marc’O, Marcel Marceau, etc. il retrace le portrait de son époque et fait aussi le point, au soir de sa vie.

Des chroniques indociles par leur forme comme par leur contenu. Elles oscillent, nous dit l’auteur, «entre les planches d’un vaisseau nommé théâtre et le marbre des journaux prêts à imprimer. » Au temps où les reporters devaient se mettre en quête d’une cabine téléphonique à onze heures du soir, pour dicter leur papier composé oralement comme un solo de jazz. Des occasions ratées comme ce fut le cas avec une interview de Boris Vian dont Yves Lorelle n’obtint que des informations d’ordre technique sur la fabrication des disques vinyle et l’avenir du microsillon. Au lieu d’échanges plus profonds sur l’art ou la littérature mais l’auteur de Je voudrais pas crever -qui n’allait pourtant pas tarder à le faire!- officiait alors comme directeur artistique chez Philips…

Cette interview, jamais publiée, est l’occasion pour l’auteur d’évoquer le Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre et les lieux qu’il fréquenta : L’Écluse, La Rose rouge, La Fontaine des Quat’ saisons, Chez Agnès Capri, cabaret-théâtre où il fait la connaissance des membres du fameux Groupe Octobre. Il se souvient des numéros des marionnettes d’Yves Joly et d’Henri Cordreaux, des chansons des Quatre Barbus et des spectacles de la compagnie Grenier-Hussenot.

Dans un des encadrés rythmant les chroniques, l’auteur raconte les débuts des Comédiens-mimes, une compagnie fondée avec son épouse Nina Vidrovitch, qui fut officiellement invitée à Moscou. Quelques trous de mémoire émaillent le récit. Marcel Azzola est présenté comme le guitariste d’Yves Montand…  au lieu d’Henri Crolla. Et le premier mari de Brigitte Bardot est Roger Vadim et non Jacques Charrier, l’électrophone Teppaz est rebaptisé Teepaz et Jean Genet voit, comme souvent, son nom coiffé d’un accent circonflexe …

Mais le livre très vivant et bourré d’anecdotes, est complété par un cahier de photos en noir et blanc de l’auteur, les unes influencées par Pierre Verger (le crépuscule et les portraits d’enfants captés en Guyane à différentes époques, le tout jeune Chico Buarque), les autres par Caron et Depardon (les violences de la rue Gay-Lussac en mai 68 ou les manifestations anti-Giscard au milieu des années soixante-dix). Et on apprend, au détour d’une page, qu’Yves Lorelle, devenu l’attaché de presse du metteur en scène Marc’O et de Maurice Girodias, inventa le concept, au sens publicitaire du terme, de « café-théâtre »…

Nicolas Villodre

Le livre est publié aux éditions Villeneuve.

Vacances à Tataouine, onze historiettes musicales livret et dessins d’Agathe Lemaire Thalazac, musique de Paolo Furlani

Vacances-a-tataouine-11-historiettes-musicalesCe CD  veut être en une heure et quelque une sorte d »introduction à l’opéra  pour vilains garnements ». Ces Enfants de la Cité des songes, cela se passe dans le Manoir des sources,  avec des personnages assez loufoques comme Narcisse le jardinier au pied bot, le chat moucheté à pattes de tigre Bachaga, Cyclamen, la souris améthyste, Jojo le crapaud brise-copeaux, Satyros, Bathazar le chameau sarrazin, la reine de Saba en chocolat… On se perd un peu dans cette histoire compliquée en onze petits chapitres, heureusement  très bien dite par le récitant Pierre Hancisse et mieux vaut oublier les moments où des enfants se mettent à ânonner leur texte de façon pitoyable: là on est en plein amateurisme et cela plombe les dialogues!
Cela dit, il y a une bonne interprétation au piano de Delphine Armand et des  chanteurs solides comme Maxime Saïu, baryton basse, Jean-Paul Drudi-Fourès baryton léger, Jeanne Lefort soprano. Et il y a par moments les belles voix du chœur préparatoire de la maîtrise de Notre-Dame. Mais bon, le compte n’y est pas tout à fait…

Ph. du V.

Chanteloup musique. 15 €.

 

 

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