Beloved Shadows, chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

Beloved Shadows,  chorégraphie et interprétation de Nach, musique de Koki Nakano

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© Alan Algee

Le krump, danse urbaine née des émeutes à Los Angeles dans les années 2000, développe une gestuelle codifiée et très virile : frappe du pied (stomp),  balancement des bras (arm swing), mobilité de la poitrine (chest pop), cris et grimaces (gimmicks), autant d’exutoires expressifs à la violence concentrée dans le corps. Le butô, en revanche, se caractérise par des mouvements lents et ritualisés et des torsions sinueuses. C’est donc une danse retenue que propose cette krumpeuse, crâne rasé et poudrée de blanc comme les interprètes de la compagnie japonaise Sankai Juku.

La pénombre livre aux regards son torse nu à la large carrure.  Accroupie devant une structure de trois écrans triangulaires bordés de tubes fluorescents, Nach déploie les bras comme les ailes d’un puissant oiseau. Au rythme de percussions (bruits de verre brisé, craquements) émergeant d’une nappe sonore sourde et continue, elle déplie lentement son corps, se contorsionne et s’affichent des archives de scènes de rue filmées avec un téléphone mobile. Une ombre masculine, masquée de noir comme un marionnettiste du bunraku japonais, fait glisser lentement la structure en plusieurs endroits du plateau…

La danseuse, en interaction avec cette scénographie, jouant de l’obscurité et de la lumière, capture des ambiances éphémères et éprouve dans son corps ces variations de climat. Et elle dialogue avec les quelques vidéos projetées. L’énergie de cette danse urbaine et masculine, couplée avec la sérénité du butô, produit un personnage hybride, à la fois puissant et délicat…  Contraste renforcé quand la performance se poursuit quand Nach est sur des talons aiguille vertigineux ou qu’une lumière fluo rouge érotise le décor. A mi-parcours, Nach, dans un long fourreau blanc, s’ouvre à une gestuelle plus sereine et sur des musiques plus fluides: piano et cordes. Mais ses courbes féminines harmonieuses gardent la puissance de sa danse initiale: «Le butô, son énergie fulgurante dans la lenteur, m’oblige à contrôler mon krump.» 

Chez elle, butô et krump sont compatibles: «L’un comme l’autre sont nés d’une révolte: le krumper gonfle son ego mais le danseur de butô fait le vide pour incarner autre chose. Au Japon, dit-elle, j’ai trouvé quelque chose de l’ordre de la lumière. J’ai eu envie de fouiller dans mes cauchemars et d’y mettre de la lumière.» Beloved shadows, quête poétique à la recherche d’amants fantomatiques, est une étape dans l’itinéraire de l’artiste, compagnonne du Centre Chorégraphique National de La Rochelle. Son style et son esthétique affirmés augurent de belles surprises à venir.

Mireille Davidovici

Spectacle vu le 14 décembre, à l’Atelier de Paris, Cartoucherie de Vincennes Paris 12e  . Métro: Château de Vincennes.

Le  21 janvier, MPAA Auditorium Saint-Germain dans le Cadre du Festival Faits d’hiver ;

Le 24 janvier 19h30 Apéro-découverte avec Nach à la MPAA/La Canopée qui propose un atelier avec la danseuse, pour créer un Sacre du printemps : Sacre 2.020,  programmé le 23 mai à la MPAA/Saint-Germain, dans le cadre des Remontantes, scènes de mai. Et en juin à L’Atelier de Paris,  dans le cadre du festival  June Events.

 

 


Archive pour décembre, 2019

Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

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Alice à travers le miroir de Fabrice Melquiot et Emmanuel Demarcy-Mota, d’après Lewis Carroll

Après le succès rencontré par sa précédente création Alice et autres merveilles en 2016 et reprise les saisons suivantes, le metteur en scène a souhaité renouer avec les aventures de la petite Alice en lui faisant rencontrer de jeunes héroïnes de la littérature. Se sont alors imposées Dorothy du Magicien d’Oz, la Zazie de Raymond Queneau et une jeune fille d’aujourd’hui, Rose, une invention de Fabrice Melquiot, une nouvelle fois associé à l’aventure.

Ces jeunes filles ont-elles des jeux à partager ? Traversent-elles le temps comme Alice traversa le miroir ? Le regard de ces adolescentes est-il encore celui de l’enfance ? Le spectacle nous invite à les suivre de l’autre côté du miroir. Commencent alors des fantasmagories : munificence des tableaux (le jardin des fleurs qui parlent), renversement des directions (nous sommes de l’autre côté des apparences), énigmes des rêves qui rêvent du rêveur (Alice dans celui de Rose ?).

Notre imagination se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers et par la stylisation impeccable des personnages (reine de cœur, cavaliers du jeu d’échecs), mais nous éprouvons des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture, excès de moyens qui ruinent une vraie poésie? Nous peinons à passer de l’autre côté des apparences, malgré la débauche de signes. 

Si l’imaginaire se laisse volontiers séduire par les changements incessants de décor, d’univers, par la stylisation impeccable des personnages (Reine de coeur, Cavalier des jeux d’échecs), l’esprit éprouve des difficultés à raccorder tous les sauts de la narration. Manque d’audace dans l’écriture ? Excès de moyens qui ruinent une vraie poésie ? Le spectateur peine à passer de l’autre côté des apparences malgré la débauche de signes qui lui sont offerts.

Le spectacle veut embrasser des attendus pseudo-philosophiques, au moins autant que la magie des perspectives qui se dérobent : «La vraie vie est toujours sur le point de disparaître… » « Les portes les plus importantes sont invisibles à l’œil nu… ». Tandis qu’Alice procède de case en case sur le jeu d’échecs, Zazie, lourdingue, jure comme il se doit, Dorothy se qualifie de sorcière de l’Ouest, et Rose… is a rose is a rose… C’est bien connu. Et Alice traverse le miroir, comme Rose traversait l’écran de La Rose pourpre du Caire de Woody Allen et  pose d’emblée la question du réel, de la « vraie vie ». Vit-on dans l’illusion de vivre? Le rêveur vit-il une vie en double ? Toutes ces énigmes que les enfants posent aux adultes, sont ici pesantes car ce sont des adolescentes, presque des jeunes femmes, qui jouent avec…

Lewis Carroll a créé des personnages devenus des emblèmes du non-sense à l’anglaise : Humpty-Dumpty, Jabberwocky, Tweedledum and Tweedledee… Ce qui manque exactement à ce spectacle qui réunit pourtant beaucoup de talents : la rhétorique débridée du Chat du Cheshire n’est pas celle de la relativité d’Einstein. A vouloir creuser profond dans les méandres de la science, les situations déconcertantes où est plongée Alice, perdent de leur folle légèreté. Et les paradoxes de la logique chers à Caroll se transforment ici en questionnements métaphysiques.

Pour autant, les enfants auront les yeux emplis de merveilles et ne s’attarderont sans doute pas à ces questions d’adultes plaquées sur des personnages qui n’en demandaient pas tant. Ici, la magie fonctionne pour les yeux, si ce n’est pour l’esprit…

Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 12 janvier, Espace Cardin /Théâtre de la Ville, 1 avenue Gabriel, Paris (VIII ème).

 

 

 

Paradoxe(s) Gilles David, s’entretient avec Laurent Goumarre

Portrait d’Acteurs

Paradoxe(s) : Gilles David, sociétaire de la Comédie-Française s’entretient avec Laurent Goumarre

Prénom NomCe comédien et metteur en scène enseigne au Conservatoire national d’art dramatique. A soixante ans passés, il a vécu  beaucoup d’aventures théâtrales avec des metteurs en scène comme Antoine Vitez, Alain Françon, Stéphane Braunschweig… et de grands auteurs : Edward Bond, Michel Vinaver.
En 2007, il entama une nouvelle carrière  comme pensionnaire à la Comédie-Française et sept ans plus tard , en devint le cinq cent vingt-septième sociétaire. Actuellement en congé de la grande maison jusqu’au 29 décembre, il joue dans Mort prématuré d’un chanteur populaire dans la force de l’âge de Wajdi Mouawad,  coécrit avec Arthur H (voir Le Théâtre du Blog).

Ses réponses aux questions de Laurent Goumarre nous révèlent une  conscience aigüe du travail collectif. Il parle de tous ses camarades du Français avec émotion : «Même si on aime cette maison, il faut se faire aimer d’elle. » Mais il s’y sent pourtant bien aujourd’hui : «Je me sens à la maison, je ne me lasse pas.» Il apprécie la venue de nouveaux metteurs en scène et l’idée de faire du théâtre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, l’enchante pleinement.

Il se remémore les épopées théâtrales qu’il a vécues. Il se souvient de sa première expérience de comédien à l’école, dans le rôle de la Mère Louve dans le Livre de la jungle de Rudyard Kipling et avoir ressenti un état de grâce : «C’était là où je me sentais bien, la scène.»

Marqué par ses deux professeurs au Conservatoire national d’art dramatique, Pierre Vial et Michel Bouquet, il évoque aussi l’enseignement d’Antoine Vitez, avec qui on pouvait «faire  théâtre de tout» et l’aventure du Soulier de Satin de Paul Claudel, au festival d’Avignon 1987. Aujourd’hui, professeur, il  dit, au sujet de l’interprétation :«Il faut toujours regarder la structure du texte, ce qui fait jouer, c’est le sens du texte.» Et quand il parle du passé: pour lui, «Le théâtre est l’art du présent, je suis en appétit de ce qui va se faire dans le futur, sans regarder le passé.» Modeste, il questionne le paradoxe du comédien : «L’image que l’on dégage dans  la vie n’est pas celle que l’on montre sur un plateau et sur la scène, on lâche les chiens.»

 Nous avons assisté durant une heure à un beau moment de sincérité.

Jean Couturier

Spectacle vu le 9 décembre, Studio de la Comédie-Française, Pyramide inversée,  99 rue de Rivoli,  Paris ( Ier). T. : 01 44 58 98 58

 

Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

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Le Pire n’est pas (toujours) certain, texte et mise en scène de Catherine Boskowitz

La metteuse en scène et dessinatrice, artiste toujours engagée, a écrit le texte de son dernier spectacle à la suite d’un séjour de plusieurs semaines à Thessalonique (Grèce), suite aussi à l’accueil des réfugiés venus du Moyen-Orient et à la route qu’elle a empruntée au retour, à travers les Balkans. La version finale a ainsi été élaborée à partir de son journal de bord rédigé en Grèce et quand elle est rentrée à Bobigny depuis Thessalonique, en passant par Skopje, Belgrade, Budapest et Vienne, la ville à atteindre.

Les personnes rencontrées -exilés, réfugiés ou activistes- sont ici les protagonistes comme Waël, Jumana, Abdoukarim, Michel,  délégué européen aux affaires migratoires. Avec Marcel Mankita, Nanténé Traoré, Frédéric Fachéna, Estelle Lesage, Andreya Ouamba et Catherine Boskowitz et sur la musique de Jean-Marc Foussat, des histoires se nouent ici et là, des contes intimes, des incidents de parcours obligés, dus aux sentiments, aux émotions, aux rêves et craintes de ces héros, dits Frères migrants, titre de l’ouvrage de Patrick Chamoiseau…

 Nous pensions « que nous n’avions en quelque sorte pas vraiment à nous plaindre, et que les temps barbares étaient d’un autre temps que le nôtre. Cette réussite incontestable nous autorisait à marginaliser ces éruptions (d’un vif d’oxyde et de cadmium) qui se manifestaient de-ci de-là, insistaient, persistaient, s’épanouissaient en brutalités à Lampedusa, Malte, au Soudan en Erythrée,  Lybie… en Syrie où Alep abandonnée de tous n’est plus qu’une imprescriptible accusation de tous, dans la Méditerranée tout entière, aux portes restées closes du sanctuaire de l’Europe… »

Le spectacle de Catherine Boskowitz est convaincant et elle harangue vertement la salle qui incarne, selon elle,  la bonne conscience repue et méfiante de l’Europe. Sur le plateau, s’accomplit avec bonheur un pari politique, éthique et esthétique, particulièrement audacieux : comment rendre la violence et la misère au quotidien de ces migrants forcés à un acte à la fois personnel et collectif, initiateur d’une vie autre, peut-être meilleure  mais radicalement empêché par l’administration et la police de certains Etats coercitifs : Hongrie, Bulgarie, Serbie ?

Sur un plateau vaste et nu, quelques rideaux que l’on roule ou déroule, des paravents de plastique transparent qui laissent passer la lumière, des bouteilles en plastique de toute taille rassemblées sur une table, des chaises pour les entretiens avec les activistes et les délégués européens aux affaires migratoires, et deux draps pour signifier un abri de migrante. Est ici crûment exposée la pauvreté des moyens mis en place, métaphore de la condition  des migrants là où subsiste encore et malgré tout,  une humanité chez des êtres, confrontés physiquement et symboliquement à la vie animale à laquelle on aimerait les réduire en fermant les yeux, malgré les résistances et les obstacles.

Tous les comédiens s’essaient avec brio à jouer la gent canine, aboyant leur douleur, grognant leur souffrance, levant la patte et se grattant impulsivement l’oreille, démontrant que la bête a ses réflexes et sa logique à soi… Bref, une vie de chien. L’homme n’est pourtant pas une bête mais un être existentiel. Danse, acrobatie, les chiens sont physiquement plus performants que l’homme, et les acteurs le prouvent, capables aussi de chanter et jouer un chœur antique. D’un rôle à l’autre, tous se glissent dans les entrelacs d’une population niée mais résistante, flexible et vivace qui joue la carte de l’optimisme… La fée Clochette, quand elle n’est pas clown au nez rouge et apte à dire ses quatre vérités au public interpellé et amusé,  est  là pour trouver des arrangements et prête à entendre, à comprendre et à trouver la juste mesure.

Beaucoup de fantaisie narrative donc avec, au sol, des lignes tracées à ne pas franchir, des frontières à ne pas dépasser…  Et sur des châssis suspendus, des dessins, tags et slogans esquissés à la peinture blanche et de couleur, des masques africains et orientaux.  Et des  marionnettes, figures miniaturisées des migrants. Les masques ont été fabriqués par Khalid Adam, Aboubakar Elnour, Kosta Tashkov et Ali, Hussein, Habib, Philip, Azari, Algassimou, Yassine, Kacem, Ejaz, Abdoulaye, Festu, Djuma, demandeurs d’asile et résidents du foyer Oryema à Bobigny.

Un spectacle politique fort dont l’invention dramaturgique et la scénographie contribuent à une belle unité théâtrale et poétique.

Véronique Hotte

MC93-Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, Bobigny (Seine-Saint-Denis), jusqu’au 21 décembre. T. : 01 41 60 72 72.

Fortunio d’André Messager, mise en scène de Denis Podalydès

© Stefan Brion

© Stefan Brion

 

Fortunio, musique d’André Messager, livret de Gaston Arman de Caillavet et Robert de Flers d’après Le Chandelier d’Alfred de Musset, mise en scène de Denis Podalydès, direction musicale de Louis Langrée

Jouée à l’Opéra-Comique il y a dix ans dans cette même mise en scène, cette comédie lyrique en quatre actes recueille toujours un beau succès public et cela, depuis sa création ici en 1907. Une musique remarquable, en particulier au III ème acte accompagne les très belles voix d’Anne Catherine Gillet (Jacqueline) et de Cyrille Dubois (Fortunio). Ils se retrouvent ici après Le Domino Noir, présenté ici pour notre plus grand plaisir en 2018 (voir Le Théâtre du Blog), premier opéra dirigé par Louis Langrée à l’Opéra de Lyon, il y a trente ans, qui parle d’une «élégance mélodique, associée à une grande souplesse harmonique».

Le chœur les Eléments accompagne l’orchestre des Champs-Elysées qui interprète la musique d’André Messager, un chef d’orchestre devenu à cinquante-quatre ans directeur de l’Opéra de Paris quand a été créé Fortunio. Ce compositeur, un des les plus connus de l’école française d’opérette classique, crée une musique légère fluide et harmonieuse, « agréable à l’oreille »  pour un large public qui la garde facilement en mémoire. Son œuvre la plus connue est Véronique (1898).

La scénographie réaliste nous emporte d’une place d’une petite ville de province, à la chambre de Jacqueline, au jardin de l’étude notariale. Et la mise en scène, très cinématographique -mais sans projections vidéo- rend l’œuvre tout à fait accessible. Les élégants costumes de Christian Lacroix, les décors où domine le bois qui ont été conçus par Eric Ruf, le sublime cadre de scène de l’Opéra-Comique nous transportent aisément à la fin du XIX ème siècle.  Un véritable voyage dans le temps : les calèches attendraient à la sortie du théâtre et les robes à faux cul ou à crinoline des spectatrices pourraient ressembler à celles des artistes. Et dehors, tomberait la neige qui accompagne ici les premier et dernier actes…

Un jeune clerc de notaire, considéré par les autres personnages comme «un enfant », est trahi par Jacqueline, la femme de Maître André, un notaire (Franck Leguérinel). Elle l’utilise comme paravent pour vivre une liaison avec le militaire Clavaroche, chanté avec fougue par Jean-Sébastien Bou: «Le plaisir toujours vif pour un militaire de cocufier un notaire, claironne-t-il.» (…) «Nos belles coquettes ne goûtent que l’épaulette! » Pour Denis Podalydès, Fortunio, est «l’amoureux courtois, désintéressé, innocent et pur, qui donne sa vie à la dame de ses pensées, sans rien attendre en retour. » Il dit à Jacqueline : «Je mourrais de bon cœur pour vous rendre service. » La Maîtrise populaire de l’Opéra-Comique avec des enfants de la sixième à la terminale, participe à cette création. Les deux heures quinze de ce spectacle avec entracte, coulent avec bonheur et enchantent le public…

Jean Couturier

Opéra-Comique, 1 Place Boieldieu, Paris (II ème), jusqu’au 22 décembre. T. : 01.70.23.01.31.

 

Britney’s Dream, tragi-comédie fantastique (en franglais), de et avec Alexandra Flandrin.

Britney’s Dream, tragi-comédie fantastique (en franglais), de et avec Alexandra Flandrin.

 

Crédit photo : Marie Charbonnier

Crédit photo : Marie Charbonnier

Cette actrice bilingue, franco-américaine a entrepris, après mûre réflexion et beaucoup de travail, un voyage identitaire au pays des illusions: formule stéréotypée qu’elle fait sienne après l’avoir bien analysée.Après avoir vu un documentaire sur Britney Spears, la pop star au masque idéal, elle transforme le pseudo-conte de cette chanteuse, image sublimée de l’Amérique actuelle et la situe à l’extrême opposé du pays décrit par Donald Trump. Facétieuse, elle cite David Lynch avec pertinence: «Le monde contemporain n’est peut-être pas exactement l’endroit le plus brillant où l’on puisse rêver de vivre. C’est une espèce d’étrange carnaval. Où il y a pas mal de douleur mais qui peut-être assez drôle aussi. »

Sur scène, un rideau léger de strass doré sépare le plateau des coulisses, avec, sur un portant, les atours sexy que la comédienne va revêtir. Au centre, une chapelle miniature en bois du culte évangéliste rappelant celle de la ville de Louisiane. Quand la mère de Britney Spears projetait ses fantasmes de réussite sociale, alors que la fillette, trop jeune, acquiesçait à tout. Elle devient animatrice au Mickey Mouse Club avec  fans bruyants, rires enregistrés et vagues d’applaudissements quand elle porte les oreilles de Minnie Mouse. Puis, les drugstores d’Hollywood Boulevard, jusqu’à  des séjours dans un hôpital psychiatrique, avant que Britney Spears ne préside  la  Britney Depression Fondation Organisation. L’«american way of life»? D’abord, le culte de l’individualisme et, en guise de bonheur, l’obligation d’être en bonne santé, performante, belle … et drôle. Mais on le sait, cette recherche vaine et obsessionnelle de perfection génère angoisse toxique, faux-semblants et sentiment de non-appartenance à l’existence…

Une icône tendue entre sublime et grotesque… Une ambivalence politique, éthique et esthétique dont se saisit Alexandra Flandrin pour composer un masque théâtral équivoque, une enveloppe vide, froissée à plaisir pour que puisse se révéler enfin l’identité perdue de l’héroïne. Ce qui l’a conduit à la dépression, aux drogues prises par le monde médiatique et pour finir, à la folie. La fiancée américaine idéale, adulée outre-Atlantique, ne parvient pas à se reconstruire ou du moins  à se trouver… Devenue un monstre à facettes fabriqué et manipulé,  sans aucune authenticité.

La Lolita du Mickey Mouse Club,  est devenue superwoman à la tête rasée, rompant avec l’image d’une princesse à la chevelure blonde stéréotypée. Une tragi-comédie musicale fantastique. De la jeune fille innocente, mince, blanche et souriante, elle passe à l’incarnation d’un monstre: le reflet d’une société en crise, fragile, complexe et très malade où nul ne peut contrôler ses propres dérives. L’interprète explore deux cultures, à travers les langues française et américaine, en les rapprochant. Entre rêve et réalité, Las Vegas ou Paris, entre grotesque et sublime, sentiment de puissance et dépression :« Tout le monde thought que j’étais heureuse to be Britney sauf moi. Me. If there was one person on earth who hated me the most, c’était bien moi. C’était bien moi, si il y avait une personne sur terre qui me haïssait, it was me…But, les années ont passé, et le more j’étais célèbre, the happier she was, et the more je me détestais. Jusqu’au one day, when I was in my twenties, je ne sais pas pourquoi, I became ok with it (…)

La comédienne sexy s’amuse et amuse le public, distante et ironique: « Bon, okay, je sais qu’on n’est pas à Las Vegas, capitale du divertissement ! Mais je suis quand même une fucking intertainer ! » Une performance audacieuse où elle n’hésite pas à bousculer les codes avec dérision, dans ce divertissement à l’américaine avec danses équivoques et évocations de super-héros comme James Bond, Wonder Woman, Minnie Mouse, Barbarella… Avec des perruques en cheveux synthétiques, des jouets et revolvers en plastique, et des poupées Barbie … Gaieté des adresses au public et résonance des chansons, danses provocantes, vidéos/karaoké : Alexandra Flandrin fait tout pour que nous soyons un peu bousculés, loin de nos convictions intimes. Comme cette manipulation de la femme à des seules fins commerciales…

Alexandra Flandrin, facétieuse et bien consciente des travers de son temps, creuse avec méthode, le thème de la fragilité. Celle d’une femme perdue dans le rêve américain… pour elle devenu un cauchemar. Performeuse convaincante et sincère, elle fait ici le portrait contrasté d’une figure emblématique du divertissement aux Etats-Unis, avec un bel humour et une passion ludique des changements de costume à vue.

 Véronique Hotte

La Flèche Théâtre, 75 rue de Charonne Paris (XI ème). T. : 01 40 09 70 40.

Alexandra Flandrin pour les paroles et David Georgelin pour la musique, ont réalisé Army of Britney’s , un album de chansons pop

 

 

 

Livres et revues

Livres et revues

 Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg

parages-06 - copieStanislas Nordey et Frédéric Vossier poursuivent avec cette sixième édition, une réflexion consacrée aux auteurs contemporains. Avec entre autres, un focus sur Jon Fosse, des formes courtes sur des «faits d’hiver » en 2018 au Théâtre du Peuple à Bussang, des entretiens et des portraits. Dans son éditorial, Frédéric Vossier s’arrête sur Le Cas Müller, aujourd’hui et sur des  extraits significatifs de Conversations 1975-1995, une vingtaine d’entretiens avec le dramaturge allemand et Jean Jourdheuil, publiés aux éditions de Minuit cette année. On reconnaît le mordant, l’humour noir, l’art de l’esquive et l’esprit de contradiction de l’auteur à l’écriture  subversive. «C’est pourquoi maintenant, l’histoire se déplace vers les chambres à coucher. Et il en va malheureusement ainsi de notre littérature : Brecht, de ce point de vue, a eu trop peu de prolongements et on a développé trop peu de techniques pour représenter un conflit conjugal ou un drame familial avec le regard de l’historien, plutôt qu’avec celui d’un conseiller conjugal ou du voisin qui regarde par le trou de la serrure. » (1975). Et Hans-Thies Lehmann en est persuadé : «La langue de Müller est un terreau sur lequel la littérature peut pousser après lui. »

Lancelot Hamelin se penche, lui, sur Le Carnet noir de la traductrice-Trouver Jon Fosse et il poursuit sa quête avec Si je désire une eau d’Europe, un entretien avec cet auteur, traduit par Marianne Ségol-Samoy qui nous fait goûter un inédit de lui, Là-bas, qu’elle a traduit aussi du néo-norvégien. Et la nouvelle directrice de L’Arche Editeur, Claire Stavaux, réfléchit à ce que signifie Editer Jon Fosse ou  Réapprendre les mots. Marion Aubert  propose,elle, un incipit inédit de sa pièce (2016), Des hommes qui tombent (Cédric, captive des anges)  qui a déjà été publiée au Brésil. Un travail à partir de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet, qui fait «éclater la vie». Olivier Neveux avec Dramaturgie mécréante, brosse un portrait dramaturgique d’une œuvre que n’effraie pas l’énergie comique.

Dans une analyse croisée, Toxiques fait dialoguer Eric Noël, auteur de Ces Regards amoureux de garçons altérés et Pauline Peyrade qui a écrit Poings. Sur le thème: dépasser la blessure en vue d’un amour à vivre, hors de la violence et l’effacement. Des pièces sélectionnées par le comité de lecture du T.N.S. et portées à la scène. Nous avons vu, il y a peu, A la Carabine, une pièce admirablement montée par Anne Théron (voir Le Théâtre du Blog).

A retenir aussi une réflexion critique de Bérénice Hamidi-Kim sur le projet de D’ de Kabal, Il est difficile d’être un homme aussi». Elle y traque les manques d’un théâtre politiquement engagé où l’auteur s’interroge sur l’hégémonie du masculin… Claudine Galéa propose, elle, un second volet de son projet d’écriture Un Sentiment de vie. Et  ce Sentiment de vie deux /My Way se tresse plutôt autour de la figure du père.

Marion Chénetier-Alev a réalisé un entretien à propos de Scènes de capture de Marion Mougel qui évoque l’effroi de la modernité et qui conjugue choralité, incantations et catharsis. Cet été au festival de Bussang  (Vosges), nous avions découvert de cette autrice, Suzy Storck, mis en scène par Simon Delétang qui se confie sur ces Faits d’hiver dans L’Ecriture, les habitants, les alentours, un entretien réalisé par Aude Astier. Pour son directeur  et  metteur en scène,   le Théâtre du Peuple de Bussang,  » est une entreprise de désacralisation du rapport aux artistes et de dé-hiérarchisation» et a pour but de changer le paysage du théâtre actuel.

Ecrire sur les faits divers qui ont marqué la région des Vosges et plus largement la Lorraine : un engagement de cinq auteurs. Penda Diouf pour j’mèle, Julien Gaillard pour Exécutions capitales de la bête (en cinq mouvements), Magali Mougel pour Taïaut ! Pièce pour trois hommes et un morceau de viande à partager, Pauline Peyrade pour Beau, corbeau et Frédéric Vossier pour Histoire de feuilles. Ces pièces, à lire ici, ont été créées par les metteurs en scène Emilie Capliez, Ferdinand Flame, Marc Lainé, Anne Monfort et Matthieu Roy. Un terreau où poussent les tiges prometteuses de notre temps…

Véronique Hotte

Parages 06–La revue du Théâtre National de Strasbourg est éditée aux Solitaires Intempestifs. 15 €, l’unité ou 40 €, pour quatre numéros.

Warm de Ronan Chéneau, mise en scène de David Bobée

Warm texte de Ronan Chéneau, installation et direction de David Bobée

 

 

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Béatrice Dalle était Betty dans  37 ° 2 le matin (1986) de Jean-Jacques Beineix puis a joué dans de nombreux films. Au théâtre, elle a interprété il y a cinq ans, le rôle-titre  dans Lucrèce Borgia au château de Grignan, mise en scène par David Bobée. (voir Le Théâtre du Blog). Ici, dans cette performance qui se voudrait érotique, elle est debout côté cour, en bottines de cuir, pantalon moulant et T shirt noir, et micro à la main lit en hurlant, un texte sur fond de désirs, fantasmes sexuels et orgasme,  qu’elle lit sur un pupitre :  «Seule dans ma chambre, pas de drap sur le lit. » (..) « Explose moi » (…) « Chiens, chiens de rêve…» (…) « Les garçons ne sont pas réels attendant l’occasion de se mettre en danger Les garçons ne sont pas réels ils sont beaux, on les voit de loin Ressemblant de loin A ce qu’on voudrait voir de près Leur corps, leur sexe sont durs contre moi, et presque trop parfaits, je suis liquide, liquide sous leurs mains mouillée, liquide chiffonnée.” Un texte assez banal et loin du “poème incandescent” un peu trop vite annoncé dans la note d’intention…

En fond de scène, de grands miroirs reflétant le public (pas vraiment nouveau! ) qui trembleront à l’extrême fin. Côté cour et côté jardin, deux beaux murs de projecteurs qui irradient une très forte chaleur. Il doit faire dans la salle quarante degrés. Un rappel-citation de 37 ° le matin? Sans doute pour dire le côté torride de l’amour ? Ou pour mettre à l’épreuve -c’est le propre d’une performance au sens strict du terme- à la fois les artistes et pour le public- avec une grande chaleur tropicale et une «musique» aux basses continues en permanence. Pour David Bobée, « cette expérience,  pousse les limites de la relation au spectacle même : on est dans une performance immersive. » (…) «Le public ne perçoit plus la proposition uniquement  par l’ouïe et le regard. » Puisqu’il nous le dit… mais nous avons le droit d’être très sceptique!

Cet ensemble faussement provocateur mais bien timide, en effet ne fonctionne pas. Rien à faire! Nous sommes ici dans une vraie petite salle de théâtre au public sagement assis en rangs serrés, ce qui donne un côté figé à cette proposition. Il y a donc côté cour, une Béatrice Dalle, en maîtresse de cérémonie mais, même si on ne doute pas de sa sincérité, il faut se pincer pour y croire. Elle tire très souvent sur son T shirt pour découvrir son épaule et son soutien-gorge, histoire de nous persuader que ce texte est bien érotique?

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©arnaud_bertereau

Il y a heureusement de jeunes et beaux acrobates… Un porteur, Edward Aleman et un voltigeur Wimer Marquez enchaînent, virtuoses, positions et équilibres des plus risqués: le voltigeur sur les pieds de l’autre allongé, ou pieds joints sur la tête du porteur marchant lentement, etc. Brillantissimes… Le torse nu, dans une métaphore évidente du désir amoureux, ils se jettent parfois l’un sur l’autre et Béatrice Dalle s’en rapproche: «Venez, je dis.» Mais elle ne les dirige pas, comme David Bobée le prétend et ces fantastiques acrobates sont bien assez doués pour le faire eux-mêmes. Et on les regarde plus,  que Béatrice Dalle continuant à hurler, la bouche à deux centimètres du micro dans une pénombre permanente… Dissuasif!

On est donc entre une lecture et une véritable performance acrobatique mais sans relation véritable entre ces deux éléments. Le froid, le feu, le danger, la difficulté physique sont des éléments de constitutifs de la performance depuis les années soixante. Avec parfois, la mise en œuvre d’un texte, comme ensuite dans la poésie-action de Julien Blaine ou de Bernard Heidsieck. Avec un (e) artiste généralement au départ, peintre ou sculpteur ayant reçu une formation dans une école de Beaux-Arts. Comme dans le body-art avec Gina Pane, Orlan, Marina Abramovic…. Des voix de femmes qui commençaient à être singulièrement entendues. Et où le corps, comme ici, était soumis à rude épreuve selon un temps indéterminé mais de toute façon, peu commun.

En effet, même s’il y a parfois quelques éléments d’origine théâtrale ou du moins spectaculaire dans une performance, la notion même de temps et d’espace ne sont pas du tout les mêmes que sur un plateau de théâtre. Et à vouloir unir un récit fictionnel poétique ici donné chaque soir et une performance, réalisation par définition unique et in situ, David Bobée s’est planté.

Heureusement, il a convoqué ces acrobates. Quant à Ronan Chéneau, il a déjà écrit des textes pour le metteur en scène et ici spécialement pour Béatrice Dalle. Et si on a bien compris, c’est une séance masturbatoire et en même temps une revendication féministe- c’est dans l’air du temps mais pourquoi pas?- où une femme parle de ses envies sexuelles et de ses amants. Mais Béatrice Dalle, pleinement engagée -là n’est pas la question- lit son texte, les yeux rivés sur son pupitre d’un bout à l’autre!  On ne voit donc jamais son regard. Vous avez dit, un peu gênant? Il y a, en permanence, une « musique » électro assourdissante et David Bobée fait crier l’actrice au micro à quelques centimètres de sa bouche. Quelle erreur de direction! Du coup, le texte est le plus souvent à peine audible et il y a de curieux bruits parasites. Bravo.

David Bobée baptise le tout: « installation ». Ce que ce court spectacle -qui parait longuet- n’est pas vraiment. Et il y aurait fallu un sens beaucoup plus plastique des choses et une conscience artistique de l’espace. Et pourquoi ne pas avoir davantage mis en valeur ces merveilleux acrobates sans personne d’autre sur le plateau et  ailleurs que sur une petite scène frontale qui ne convient pas du tout. Et avec une voix, celle de Béatrice Dalle par exemple, disant quelques textes réellement érotiques de qualité… La littérature française n’en manque pas: du marquis de Sade à Guillaume Apollinaire, Georges Bataille, Dominique Aury/Pauline Réage, Virginie Despentes, etc.… Et cela aurait commencé à faire sens et à ressembler à une véritable performance.

Cela est sans doute indifférent au metteur en scène mais, en ces temps où on ne cesse de lutter contre le réchauffement climatique, quid de ces quelque quatre-vingt huit projecteurs spéciaux orange pour fournir une chaleur tropicale? Pour dire quoi? L’incandescence du sexe?  Il y a là quelque chose d’assez vain. Une fois de plus, vous n’avez rien compris et vous confondez tout, pauvre du Vignal. Sans doute mais à quelques dizaines de mètres du plateau, une image qu’on ne peut oublier quand on sort du théâtre : deux SDF pas très jeunes essayant eux de garder un peu de chaleur dans de vieux sacs de couchage mal isolés par des cartons, du bitume glacé… Décidément, la vie à Paris est mal faite et David Bobée pourrait les inviter le temps de la représentation sur le plateau, cela leur ferait un bien fou et du coup, sa petite « installation » prendrait alors une autre dimension.

Vous aurez compris que vous pouvez vous abstenir d’aller voir ce Warm comme on dit en bon français, salué debout par quelques hystériques criant au génie de David Bobée… Quelle tristesse! 

Philippe du Vignal

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin-Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 5 janvier. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

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Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

Le Pate(r), ou Comment faire vent de la mort entière, texte et mise en scène de Flore Lefèbvre des Noëttes

 DSC_3983«La guerre fait cercle autour de nos vies, traçant des périmètres plus ou moins larges, d’intensité variable, constitués d’incendies et de gravats, dit Jean-Yves Jouannais dans MOAB, épopée en vingt-deux chants. Même dans les moments de grande naïveté où nous pensons graviter à l’extérieur de ceux-ci, c’est en leur cœur que nous nous tenons.» Quand l’enfance vous saute à la figure…  À la mort de sa mère, Flore Lefèbvre des Noëttes est rattrapée par les souvenirs : repas en famille nombreuse et fauchée, école, vacances à Saint-Michel-Chef-Chef et surtout ces êtres puissants et mystérieux que sont les parents. Les siens : une «mère courage» de treize enfants, prête à tout pour faire marcher sa tribu et simplement la faire vivre, tiraillée entre tradition aristocratique et gêne perpétuelle associée aux nombreux séjours du père  en hôpital psychiatrique…

Le premier volet de la trilogie, La Mate, c’était cela : une mère “durrre“ pour ses enfants, mais tenace, pugnace, imaginative (il faut bien !) et au fond, admirée. La vraie vie ? Les vacances, décidément, avec du sable dans le maillot, débaroulant les dunes… Pas d’argent mais beaucoup de liberté, malgré les consignes. Bref, la vitalité et les joies plus ou moins féroces de l‘enfance dans cette famille où tout est extrême.

Suivit Juliette et les années 70, le collège puis le lycée, avec toujours un haut degré de révolte et d’humour : les blouses démocratiques et démoralisantes qu’il fallait porter avec nom et classe brodés par ses soins, la cruauté des profs et la non moins grande vacherie de leur caricature en retour… Et toujours les boutiques d’été de la Mate : Comptoir de l’Orient, Hibiscus où elle faisait turbiner ses filles : il faut bien trouver de l’argent. Les premières amours, les chansons sur 45 tours, l’ivresse de l’autonomie et l’apprentissage du théâtre. « À l’ancienne », entre autres avec Pierre Debauche qui faisait apprendre les alexandrins  « à la voyelle » -essayez à cette aune, les plus beaux vers de Racine : « an o i en é e e e in on en ui »- Bravo à ceux qui auront reconnu le fameux : «Dans l’Orient désert, quel devint mon ennui » dans Bérénice. Il enseignait aussi bien d’autres choses et nombre d’acteurs à forte personnalité sortis de ses mains peuvent en témoigner. On salue sa mémoire au passage.

Et puis il fallut bien oser parler du Pater familias, dit le Pate(r), au nom emblématique : Fervant de la Morantière. Pour ce troisième volet, la comédienne et autrice a quitté le modèle du « seule en scène » et s’est entourée de Mireille Herbstmeyer et Agathe Lhuillier. On découvre les trois sœurs dans leur ouvroir, à ravauder des costumes militaires, en explorant chacune ce qu’on appelle « ses petites misères », dépression, intestins en bataille…

Seulement, on s’aperçoit au fil du récit et des scènes entre elles, que ces « petites misères » cachent de grands non-dits. La folie du Pater ne fait plus rire. Les secrets, levés un à un, mènent à une évidence navrante : au fil des générations, la guerre rend fou. Un médecin militaire en guerre coloniale est tout, sauf un planqué et confronté au pire de ce que des hommes peuvent faire subir à d’autres hommes. L’officier qui écrit à sa jeune femme les flammes de son amour dans l’horreur des tranchées de la grande guerre, l’ancêtre héros anonyme et flamboyant des guerres napoléoniennes : eh ! Oui, les filles, vous êtes nées de cela, ce sont vos guerres, intestines. Et bizarrement, vous allez beaucoup mieux au bout de votre enquête.  Et vous trouvez ça drôle ? Oui, car dans ce troisième volet : celui de la maturité, le langage commun des trois sœurs, à commencer par leurs disputes et querelles, c’est encore et toujours l’humour, chacune avec sa (forte) personnalité. Enquête faite, elles n’ont pas changé, elles vont juste un peu mieux. Elles ont gardé toute leur vitalité qui se chante aussi en récitatifs, en « songs » brechtiens, se déclame, et fait vibrer le spectacle.

Christine Friedel

La trilogie a été présentée au Théâtre Firmin Gémier-La Piscine, Antony (Hauts-de-Seine).
Le Colombier, Bagnolet (Seine-Saint-Denis), T. 01 43 60 72 81 du 10 au 15 mars.

La Mate (L’Enfance) est publiée aux Solitaires Intempestifs.

 

Féministe pour homme, de et par Noémie de Lattre

Féministe pour homme, de et par Noémie de Lattre

514607-noemie-de-lattre-feministe-pour-homme-a-la-pepiniere-2Ce n’est même plus un débat. Oui, on peut être féministe et en porte-jarretelles. Dans un modeste castelet pour effeuillage burlesque, l’actrice donne avec gourmandise et à vue, avec son corps de jolie femme normale, ce que le public est en droit d’attendre (mais pas plus) en fait de paillettes révélées pas à pas et de trucs en plumes. Et aussi ce qu’il n’attend pas forcément, malgré le titre ambigu du spectacle. Féministe : oui, et de plus en plus au fil du spectacle.

Au point de ne pouvoir finir : « ça, dit-elle, pourrait durer huit heures » tant il reste de choses à dire sur les inégalités, injustices du patriarcat et domination masculine. Surtout : tant il reste de préjugés, ignorances, automatismes à déconstruire dans la tête des hommes. Pour homme(s) : oui aussi et pas seulement pour les yeux, l’intelligence et le cœur étant très vite sollicités.

Ce soir-là, le joli petite salle au velours rouge de la Pépinière-Opéra, malgré les difficultés de transports, était bien rempli : deux tiers de femmes/ un tiers d’hommes. D’un côté, complicité immédiate avec l’actrice et degré presque égal de conscience et de savoirs sur le sujet brûlant les planches et rire partagé. Et du côté hommes, rire de la découverte et chez  certains silence et étonnement. Et un constat : oui, il existe des garçons féministes, informés et conscients, et libres avec ça.

On ne demandera pas à la comédienne au c.v long comme ça, une écriture poétique. Elle défend autre chose, la liberté du «stand-up», la capacité à saisir au vol les réactions du public et elle a un propos fort qui la tient jusqu’à l’émotion finale devant l’ampleur de la tâche : la question du genre, le travail sur la langue, la vision d’une médecine masculine sur le corps des femmes…

En attendant, elle a libéré la fesse de toute soumission. La colère fait serrer les fameuses fesses, ça donne du galbe, c’est toujours ça de gagné. Sexy, quand je veux et si je veux, pour le plaisir féminin, qu’elle célèbre avec une chaude érudition. Culottée et déculottée (on ne pouvait éviter la blague), elle met les choses au point : non, la lutte pour les droits des femmes, pour l’égalité et la justice n’est pas la guerre et les hommes ont tout à gagner à se défaire des fantasmes imposés d’une masculinité réductrice et coincée. C.Q.F.D. : le titre ne ment pas.

Une soirée qui s’annonçait sans (assez de) prétention mais qui se développe avec une originalité certaine et surtout une authenticité qui emmène la/le spectatrice/spectateur.

Christine Friedel

Pépinière Opéra, 7 rue Louis-le-Grand, Paris (II ème). T . : 01 42 61 44 16. Attention le spectacle se joue seulement, les dimanches à 19 h et les lundis à 20h. T. : 01 42 61 44 16.

Un Homme sur deux est une femme, et En String et en colère de Noémie de Lattre, éditions Flammarion.

 

 

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