Phèdre de Racine, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

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Phèdre de Racine, mise en scène de Brigitte Jaques-Wajeman

Le roi Thésée est retenu loin de Trézène par ses travaux guerriers depuis de longs mois. La reine, Phèdre, restée seule au palais, se consume d’un amour interdit pour son jeune beau-fils, Hippolyte. La pièce de Racine, sa dernière pièce profane, s’ouvre sur l’aveu des tortures que s’inflige cette souveraine, recluse et solitaire.

Rien de moral dans les reproches qu’elle s’adresse : c’est l’impossible accomplissement de ses désirs qui la consument. Hippolyte est lui-même confronté à une violente passion, contrariée par l’interdit : la jeune Aricie, prisonnière de son père, descendante d’une lignée vaincue, a conquis son cœur, réputé indifférent. De ces passions humaines, les dieux ne sont pas innocents : Vénus marque férocement de son emprise ceux qu’elle veut perdre, Neptune tient Thésée éloigné et  ne manquera pas ensuite de le trahir, le Soleil enfin, dont Phèdre descend par sa mère Pasiphaé, ne sauvera pas sa petite-fille…

Racine tisse les fils grandioses de la mythologie : un Thésée chtonien, une Phèdre solaire, avec les enjeux de pouvoir (guerre de succession), pour mieux prendre dans ses filets les désirs charnels auxquels se mêlent l’effroi de l’aveu et les conséquences de la faute. Dans Phèdre, tout ce qui touche à la sexualité est angoissant et jouissif. La mort annoncée de Thésée fait sauter le couvercle des amours échauffées par le secret. Horreur d’Hippolyte devant l’aveu de Phèdre et délice de son amour avoué et réciproque pour Aricie… Mais Thésée revient et c’est toute l’autorité du guerrier, du Roi, du père, de l’époux qui s’abat sur Trézène.

Prise au piège de sa passion, reculant devant la faute, Phèdre laisse sa suivante Oenone inventer une histoire qui met l’opprobre sur Hippolyte. Aveuglé par sa toute-puissance, Thésée voue son fils à la mort. Il sera éclairé trop tard : traîné par ses chevaux effrayés par le surgissement d’un monstre marin, Hippolyte meurt, innocent. Oenone, elle, a déjà choisi la mort,  en se noyant. Et Phèdre se pendra.

La captivité, la tyrannie et la solitude, éléments circonstanciels, se combinent pour établir une fatalité sexuelle, le corps se cristallisant en émois, désordres et  imprécations. Au moment de l’aveu, il est appelé à se dénuder, révélant à la fois l’objet de la faute et celui de la séduction. Quant aux états (rougeurs, pâleurs, larmes et soupirs), ils sont énoncées par Phèdre avec la précision d’un manifeste de la passion et constituent une grammaire du corps amoureux.

De cette tragédie, dont certains Français reconnaissent à l’oreille les vers les plus connus, c’est-à-dire presque toute la pièce, Brigitte Jaques-Wajeman a voulu tirer un son nouveau, débarrassé des oripeaux de la royauté et de la mythologie. Sa longue expérience de l’alexandrin  de Corneille et sa fréquentation de textes d’auteurs contemporains (Martin Crimp, Danielle Sallenave, Tony Kushner, Véronique Olmi)… lui permettent de guider ses acteurs vers un souffle naturel, totalement respectueux du vers mais qui laisse transparaître l’agitation des passions.

«La scène érotique chez Racine, écrivait Roland Barthes, est un théâtre dans le théâtre. » A cet endroit, Brigitte Jaques-Wajeman réalis une mise en scène d’une grande force. Un sol de sable noir, peut-être les  restes d’un ancien volcan, devient l’arène de l’aveu : soit un combat à mort avec l’interdit. De Phèdre à Hippolyte, d’Hippolyte à Aricie, ces deux scènes d’aveu évoquent un théâtre de la violence, la mise en scène jouant avec les codes d’une rude prise du pouvoir érotique sur l’autre.

Raphaël Naaz (Hippolyte) a la fougue d’un James Dean quand il s’approche d’Aricie et il garde une figure d’adolescent effarouché en présence de Phèdre. Grâce à lui, ces pics de déversement amoureux font passer un souffle vital bienfaisant.   L’autorité, personnifiée par Thésée, est le carcan nécessaire pour faire exploser la honte de l’aveu, en le rendant plus transgressif et donc encore plus jouissif. La dynamique globale de la mise en scène est particulièrement lumineuse à cet égard et Bertrand Bazos incarne un Thésée surpuissant et mythologique.

On peut regretter le parcours de Phèdre (Raphaèle Bouchard), réduit à une série d’attitudes explosives, quasi-hystériques, qui donne un éclairage par trop démonstratif sur sa sexualité et peu  sur la brûlure intime opérée par la honte. En parlant son malheur, Phèdre n’est certes pas une figure plaintive. Et la frustration amoureuse, sexuelle, hystérise les reines comme les jeunes femmes d’aujourd’hui, on en convient. Mais il eût fallu en trouver la juste poésie : le point faible de ce spectacle par ailleurs servi par des seconds rôles très tenus.

Dans ce très beau décor, sauvagement sobre, tout en verticales, ombres et lumières, les êtres vivent l’horreur de leurs destins. Et celui de Thésée, qui perd son épouse et son fils, n’est pas le moins tragique : il apparaît, avec notre regard d’aujourd’hui, comme la dramatique issue d’un pouvoir aveugle, manipulable et sans limites.

 Marie-Agnès Sevestre

Jusqu’au 25 janvier, Théâtre des Abbesses, 31 rue des Abbesses, Paris (XVIII ème).

Du 29 au 31 janvier, Théâtre de la Renaissance, 7 rue Orsel, Oullins (Rhône).

Les 5 et 6 février, L’Empreinte-Scène nationale, 8 quai de la République, Tulle (Corrèze).

Les 10 et 11 mars, Scène du Beauvaisis, 40 rue Vinot-Préfontaine, Beauvais (Somme)  et du 24 au 27 mars, Théâtre Daniel Sorano, 35 allée Jules Guesde, Toulouse (Haute-Garonne).

Les 31 mars et 1er avril, Théâtre Le Parvis de Tarbes, Route de Pau, Ibos (Hautes-Pyrénées)

Le 12 mai, Théâtre municipal, 9 rue Dénecourt,  Fontainebleau (Seine-et-Marne).

 


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