Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, adaptation et mise en scène de Julie Deliquet

 

©SIMON GOSSELIN

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Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, adaptation et mise en scène de Julie Deliquet

 Une adaptation du film d’Arnaud Desplechin, sur un thème pas nouveau dans le théâtre : le repas, le plus souvent de famille… un avatar de la Cène? La metteuse en scène et future directrice du Centre Dramatique National de Saint-Denis avait ainsi monté il y a dix ans de façon remarquable dans une belle scénographie de Charlotte Maurel, La Noce de Bertolt Brecht. Mais on a aussi connu, entre autres, le Minuit chrétiens de Tilly, Samedi, Dimanche et lundi d’ Eduardo De Filippo  (1987), Noises d’ Enzo Cormann (1984) le fameux Un air de famille d’ Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri  (1994), ou encore Madame If reçoit  de Philippe Minyana. Et bien sûr Festen  de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov.  

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Bref , au théâtre, le grand repas d’une famille bourgeoise reste une valeur sûre… et qui tourne le plus souvent au règlement de comptes voire à la catastrophe programmée où un passé  toujours glauque vient brutalement rattraper le présent (sinon il n’y aurait guère de pièce.) Et logique, c’est la seule occasion où des gens d’une même tribu mais le plus souvent de milieu socio-culturel différent de par leur profession et leur conjoint, se retrouvent avec, pour chacun d’entre eux  une belle palette de non-dits, incestes, rancœurs pimentées de cynisme, conflits larvés, divorces, ou anciennes amours entre eux ou jamais résolus donc en perspective, nouveaux amours et divorces en vue, et voire inceste, viol ou comme ici, maladie grave.

 Des gens que l’on dirait “normaux” mais quand même un peu exceptionnels. Ici, Abel, un teinturier passionné de philosophie :  » Nous chercheurs de la connaissance , nous sommes pour nous-même des inconnus-pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés ». Mais Abel aime aussi beaucoup le  jazz. Lui et sa femme Junon ont eu d’abord deux enfants: Elizabeth et  Joseph qui lui, était atteint d’une maladie génétique rare. Pour espérer en guérir, il devait recevoir une greffe de moelle osseuse.  Le sang de sa sœur n’étant pas compatible avec le sien,  Abel et Simon, pour le sauver,  conçurent alors Henri mais ce fut impossible de sauver Joseph qui mourut à sept ans. Et on sent que son ombre, longtemps après son décès, plane sur toute cette réunion de famille… Naîtra ensuite le benjamin Ivan (Eric Charon). Il est le père d’Esther, une jeune étudiante; Sylvia, son épouse (Hélène Viviès) a fasciné tous les ados de la famille Vuillard qui étaient amoureux d’elle…

Elizabeth, ( Julie André), elle, est devenue dramaturge à Paris et a épousé Claude Dédalus, un brillant mathématicien (Olivier Faliez). Mais leur fils Paul, dix-sept ans est psychotique et  inquiète toute la famille (remarquable Thomas Rortais). Henri, (remarquable Stéphen Butel ) un homme d’affaires, lui, n’est pas revenu à Roubaix depuis six ans. Il a sombré dans l’alcool  et n’arrête pas de boire des verres de rouge. Sa mère le déteste et c’est réciproque. «Junon et moi, on ne s’aime pas trop. Non, je préférais imaginer mon père, Abel, couchant avec d’autres femmes. Ou alors que je sois né par césarienne. Ou in situ, in vitro, enfin, je ne suis pas spécialiste en la matière ! C’est assez confus. »

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Il y a aussi Simon, le neveu de Junon (Jean-Christophe Laurier). Mais ce Noël est sans doute pour cette famille enfin réunie, le dernier  de Junon atteinte d’une très grave maladie et qui le sait.  Seule, une greffe de la moelle épinière avec un donneur compatible pourrait la sauver. Comme si l’histoire familiale se mettait à bégayer… Cela pourrait éventuellement être Paul ou Henri. Elizabeth, la mère de Paul, est mariée à un auteur à succès et hait aussi cordialement son frère Henri. Et autour de la table, il y aura Spatafora, un ami d’enfance  (David Seigneur) et Faunia, une belle jeune femme qui se dit juive et avec qui Henri est arrivé sans prévenir. Mais, petit ennui, avec sa famille Faunia ne fête jamais Noël et se met à rire sans arrêt (remarquable Agnès Ramy). Pas très à l’aise, elle revendique le fait de n’avoir apporté aucun cadeau et n’en veut aucun non plus… 

Ici, une scénographie bi-frontale signée Julie Deliquet et Zoé Pautet, est donc un espace ouvert pour les douze acteurs qui sont souvent proches du public. Avec de nombreux éléments de décor: un lit-cage et un autre, un chevalet de peinture, un fauteuil en osier dit Emmanuelle, des lampes de salon ou de chevet un peu partout, trois tables disparates réunies pour n’en former qu’une seule avec une douzaine de chaises en bois, un buffet deux corps 1930, un piano droit avec dessus, les photos de famille et un sapin de Noël… De chaque côté, de grandes baies vitrées sans fenêtre,  sans doute d’anciens éléments de décor revendiqués comme tels, probablement pour dire une certaine théâtralité . 

«Le bi-frontal, dit Julie Deliquet, permet vraiment de voir cette histoire sous deux angles différents. Les spectateurs entourent une arène. Le dispositif lance et stylise les énergies, le processus devient comme psychanalytique. Et la grammaire des entrées et sortie est simplifiée. » Soit, et elle assure parfaitement son choix: la circulation des acteurs est exemplaire mais est-ce bien le meilleur dispositif pour suivre cette histoire de règlement de compte un soir de Noël… Pas si sûr, et tout se passe comme si les personnages jouaient à la fois entre eux mais aussi avec une moitié du public, celle dont ils sont le plus proches.  Nous ne voyons donc pas tous vraiment le même spectacle. Ainsi, quand les personnages sont tous autour de la grande table, si on n’a pas la chance d’être du bon côté, beaucoup du jeu nous échappe et c’est dommage. En fait le dispositif bi-frontal n’a pas que des avantages et semble davantage convenir à un théâtre axé sur l’image, Comme Luca Ronconi avait su autrefois l’employer pour Aristophane. Mais après tout, l’essentiel chez Julie Deliquet est l’acteur. Elle l’a souvent dit, et il reste ici à la première place.

C’est un spectacle réussi, même s’il ne commence pas très bien avec cette histoire familiale dite au micro par un petit garçon que l’on comprend  difficilement. La faute surtout à un scénario qui reste un peu brouillon et, au début surtout, on a du mal à situer chaque personnage. Mais ensuite, la pièce  décolle grâce à ses acteurs que Julie Deliquet a su très bien choisir et avec l’appui de la musique. Les personnages mettent parfois un Trente-trois tours,  comme entre autres, Tea for the Tillerman de Cat Stevens sur la platine d’un meuble en bois très années soixante au milieu de ce grand salon-salle à manger  mais aussi chambre de secours pour ce Noël en famille.
 

©SIMON GOSSELIN

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On sent petit à petit monter la tension. Et il y a une bonne unité de jeu avec des scènes au dialogue très fort, voire exemplaires.  Comme celle son frère tape sur la tête d’Henri vite ensanglantée ou les confidences entre Faunia, l’ami d’Henri et Junon. Ou encore la brillante mais imbitable démonstration de statistiques au tableau par Claude, et ensuite par son beau-père qui prend le relais,  sur les possibilités de survie de Junon. Aussi foutraque, drôle et surréaliste que grinçant… Bon, Julie Deliquet aurait pu ne pas garder cette scène où tous les personnages autour de la table; en costumes historiques, ils jouent quelques répliques du Titus Andronicus de Shakespeare, une allusion à autre repas très anthropophage sanglant, symbole des déchirures familiales dans le clan Vuillard. D’une grande beauté plastique avec de nombreux chandeliers allumés mais qui rallonge inutilement la pièce.

Mais la metteuse en scène sait incontestablement diriger tout un groupe, ce qui n’est pas si fréquent et il y a ici une très grande qualité de jeu des acteurs, tous  très crédibles et en particulier les excellents Jean-Marie Winling (le Père) et la mère (Marie-Christine Ory), très souvent en scène. C’est sans doute un peu long mais le tempo reste d’une grande précision. Une mode actuelle… Les adaptations de films au théâtre ne sont pas souvent bien solides mais celle-ci est réussie. Et il y a tout dans ce spectacle à la fois dramatique : le spectre de la mort ancienne d’un enfant, la maladie très grave et peu curable de la mère, le père qui se sent vieillir, l’ombre de la folie qui menace chez un petit-fils, un alcoolisme prononcé, la haine entre enfants et entre mère et fils, mais aussi un certain comique un peu grinçant, comme avec l’amie d’Henri qui ne trouve pas sa place dans cette galerie de personnages un peu foutraques… Clap de fin avec une réplique de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été: « Et tout sera réparé. » La fête a eu lieu et la vie normale devra reprendre, coûte que coûte. Mais nous nous interrogeons bien sûr quant à l’avenir de Junon, Henri, Paul et de tous les autres de cette tribu avec lesquels on aura passé deux heures et qui ne peut nous laisser indifférent…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 2 février, Ateliers Berthier, Odéon-Théâtre de l’Europe, 1, rue André Suarès, Paris  (XVIII ème) T. :  01 44 85 40 40.


Archive pour 22 janvier, 2020

Festival BRUIT Voyage voyage, un spectacle d’Anne-Lise Heimburger

Festival BRUIT

Voyage voyage, un spectacle d’Anne-Lise Heimburger

 Dans un lavomatic, il fait chaud, on  s’asseoit, on pose sa vie, on reste seul ou on parle avec les autres clients. Les hublots laissent voir le linge qui tourne : le temps qui s’écoule… Rien ne se passe. Donc tout peut arriver. Surtout à ces petites heures de la nuit qui défont les âmes et autorisent les aveux, voire les audaces. Anne-Lise Heimburger, avec un joli sens du paradoxe, affiche les fantasmes du voyage dans cet espace sans perspective grâce aux cinq interprètes  qui incarnent autant de solitudes, disgrâces et fuites en avant.
Un dragueur insatiable surjouant un ego, pourtant balafré (Barthélémy Meridjen), une hôtesse de l’air qui voudrait bien atterrir sur le tarmac de l’amour (Alexandra Flandrin), un pianiste égaré dans ses partitions (Alexis Pivot), un grand type bavard, emprunté et émouvant de maladresse (Laurent Ménoret) et une soprano échouée là, dégoulinante de pluie.

Tout a commencé avec la longue (très longue) annonce de la météo marine de France-Inter et on comprend que le son va jouer le rôle d’un sixième personnage. Au fur et à mesure des entrées, sorties, dialogues avortés sur la philosophie du tri ou l’âge qui s’avance, toute une variété d’univers sonores, décalés et jouissifs, nous  font accepter les facéties de la mise en scène d’Anne-Lise Heimburger. On la découvre aussi elle-même en délicieuse soprano qui apporte à cette cavalcade de linge sale, la verticalité lyrique d’une extrême douleur .

Les rencontres se font par effraction, à deux, au gré des entrées et sorties, puis une voix nous emmène sur les ailes du voyage baudelairien : Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, Le cœur gros de rancune et de désirs amers…), sans illusion pourtant (Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes, aux yeux du souvenir, que le monde est petit). L’amertume de ces sympathies interrompues pourrait l’emporter mais le retour de l’hôtesse de l’air transforme la laverie en cabine d’avion et tout le monde embarque pour une destination inconnue, les hublots faisant illusion.

Tous croient en un Eldorado ou peut-être seulement veulent-ils trouver «du nouveau ». Ou avoir une vie qui en vaut la peine. Beethoven file sur le piano, comme eux, à la recherche d’un possible paradis. Les improvisations ont mené ces cinq comédiens sur les chemins de grande randonnée où ils ont laissé, pour notre plus grand plaisir, le sens des réalités. Et lorsque résonne Desireless avec son immarcescible Voyage, Voyage, tout le public décolle. Ce théâtre musical joue la carte du collectif où chaque acteur ose cependant inventer son propre espace mental et poétique. Nous sommes, nous spectateurs, les passants devant la vitrine de ce lieu protégé mais transparent, aquarium fantasmatique où nagent des esseulés…

 Marie-Agnès Sevestre

Spectacle vu au Théâtre de l’Aquarium, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ de Manœuvre. Métro : Château de Vincennes + navette gratuite.

 

Le Reste vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp, mise en scène de Daniel Jeanneteau

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© Christophe Raynaud de Lage

Le reste, vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp d’après Euripide, traduction de Philippe Djian, mise en scène de Daniel Jeanneteau

Pourquoi un dramaturge d’aujourd’hui se met-il à écrire un presque calque des Phéniciennes d’Euripide ? Une affaire de lecture, peut-être : écrire pour comprendre. Pour toutes sortes de raisons dont la période historique troublée (fin du Vème siècle avant notre ère, pendant les guerres entre Athènes et Sparte) où elle fut écrite et représentée. La version que donne le dramaturge grec de la légende des Labdacides est la plus cruelle, la plus obstinée à ne laisser aucune blessure, aucun malheur dans l’ombre, à ne donner à la mort, aucun autre sens qu’elle-même.  Aucun pardon et si, à la fin, Œdipe est extrait de sa cellule, ce n’est pas pour  trouver le repos à Athènes et y retourner sa  malédiction afin de protéger la cité,  mais il doit aller sauver ce qui reste de Cadmos…

Martin Crimp a aussi lu dans Les Phéniciennes, l’étrangeté du chœur, une bande de jeunes filles en transit, peu concernée par la cité de Thèbes. Il a fait d’elles « les Filles » qui tirent les ficelles, comme celles de marionnettes. Daniel Jeanneteau les a recrutées à Gennevilliers, dans la “vraie vie“. Bienfaits du retour dans leur climat d’origine ? Maturité du spectacle ? Ce qui a pu se montrer insatisfaisant à Avignon, a changé. Avec la même durée, le spectacle passe en effet à la vitesse de la guerre. Dans un préau d’école où chaises et tables sont malmenées, les «Filles», ces petites Sphynx insolentes, avec leurs énigmes sous forme de comptines ou sondages commerciaux, ont la désinvolture et le naturel nécessaires…

Mais, au bout d’un moment, elles semblent lassées du jeu et laissent le terrain aux deux frères et à leur combat infantile et «gore», à la coléreuse Antigone et au petit Ménécée qui se sacrifie «pour être un homme ». Amertume et jeunesse, énergie dévorée dans l’instant : à côté de la dignité, au-delà de la douleur et avec Dominique Reymond en Jocaste, cela marche. On sort du spectacle secoué  -on aura même ri parfois- et ému. À voir, sans hésiter…

Christine Friedel

T2G Gennevilliers, avenue des Grésillons (Hauts de Seine), jusqu’au 1er février. T. : 01 41 32 26 26.

 

Mireille Davidovici qui avait vu le spectacle à Avignon, n’est pas du même avis que Christine Fridel:

Le reste, vous le connaissez par le cinéma de Martin Crimp d’après Euripide, traduction de Philippe Djian, mise en scène de Daniel Jeanneteau

 Le metteur en scène avait déjà collaboré avec Martin Crimp en 2006 à l’Opéra- Bastille pour Into the little Hill, un opéra de George Benjamin (voir Le Théâtre du Blog). Il le retrouve avec cette pièce (2013) adaptée des Phéniciennes où Euripide revisite, au V ème siècle avant J.C., Les Sept contre Thèbes qu’Eschyle avait écrit cinquante ans  plus tôt. Il actualise le cycle d’Œdipe, en fonction d’une situation politique différente: Athènes, aux menées impérialistes, fomente une guerre civile dans le Péloponnèse. Ce conflit interminable entraînera l’effondrement de la civilisation attique. Pour introduire une critique de l’ordre dominant, l’auteur grec donne la parole à ces Phéniciennes, prisonnières étrangères en route pour Delphes et de passage à Thèbes.

Elles forment ici un chœur de lycéennes à qui Martin Crimp a confié le soin d’introduire et commenter la tragédie : dans une vaste salle de classe en désordre, elles se moquent du savoir qu’on leur enseigne et de ces personnages antiques issus pour elles d’une histoire poussiéreuse. Sales gamines, elles vont bousculer les protagonistes, les corriger, les chahuter et les manipuler comme des pantins bavards et pitoyables, sortis des réserves du théâtre … Et Œdipe, présent/absent tout au long de la représentation, enfermé dans une cahute dominant le plateau, apparait à la fin, hirsute, grossier et grotesque…

 On connaît l’histoire : Œdipe se crève les yeux quand il découvre qu’il a épousé sa mère Jocaste et qu’il a tué son père Laïos. Il vit toujours à Thèbes mais séquestré par ses fils Étéocle et Polynice.  Jocaste assiste, impuissante  avec  sa fille Antigone, à la brouille de ses fils et à leur guerre fratricide puis à leur duel meurtrie. Puis elle se suicidera. Le roi Créon et frère de Jocaste -dont le fils s’est offert en sacrifice pour la paix mais en vain -se saisit du pouvoir et interdit à Antigone, au nom d’Étéocle, d’enterrer Polynice. Mais Antigone bravera le décret du roi par lequel elle est de la Cité, comme son père et frère, Œdipe… Cette engeance incestueuse accouche d’un monde si monstrueux que nous n’avons pas envie de le décrypter…

Martin Crimp, questionne d’œuvre en œuvre, avec âpreté mais non sans humour, la place de l’homme dans la société actuelle. Ici, il s’attaque à ce mythe fondateur en écrivant directement à partir du grec ancien. Et sur les pas d’Euripide, il met à distance les conflits dans cette famille perturbée comme l’était le monde d’hier et comme l’est, celui d’aujourd’hui. Revue et corrigée par ces jeunes femmes mutines et irrévérencieuses, la tragédie prend un coup de jeune…

Dans cette grande salle de classe dont elle renversent et brisent peu à peu le mobilier, elles s’adressent au public avec des questions ironiques, exposés scientifiques fantaisistes, devinettes absurdes… Étudiantes ou travailleuses, elles viennent de Gennevilliers et des alentours: «Leur rencontre a déterminé le projet, commente Daniel Jeanneteau, qui dirige depuis 2017, le théâtre de Gennevilliers. La pièce les intrigue et elles ont été sensibles à ces Phéniciennes qui observent, d’une manière critique et intelligente, le pouvoir et la société. Habillées selon les codes d’aujourd’hui, elle convoquent les figures du passé et exigent des comptes. »

Ces jeunes filles ont de l’énergie à revendre mais le procédé devient parfois systématique et l’on peut s’en agacer. Par ailleurs, certains monologues portés par les acteurs, s’éternisent et ces deux heures trente paraissent un peu longues…  Mais Dominique Raymond  excelle sans pathos en Jocaste, mère de cette famille maudite. Quentin Bouissou est un Étéocle décontracté, sûr de son bon droit et Jonathan Genet, un Polynice, tête brulée et vulnérable. Un jeu équilibré entre amateurs et professionnels, une scénographie simple et lisible signée Daniel Jeanneteau et un espace sonore, conçu en temps réel par Olivier Pasquet et l’ingénieur Sylvain Cadars, venus de l’I.R.C.A.M. : grâce à eux, cette nouvelle lecture  teintée d’ironie du célèbre mythe, est ici solidement mise en valeur.

 Mireille Davidovici

Création du 16 au 22 juillet au lycée Aubanel, Avignon.

Du 9 janvier au 1er février, Théâtre de Gennevilliers (Seine-Saint-Denis) et du 7 au 15 février, Théâtre National de Strasbourg.
Du 10 au 14 mars, Théâtre du Nord, Lille et les 20 et 21 mars, Théâtre de Lorient.

Le texte est publié chez L’Arche Editeur

Dom Juan ou le festin de pierre,mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra

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Dom Juan ou le festin de pierre, d’après le mythe de Don Juan et le Dom Juan de Molière, mise en scène de Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra

Ce spectacle a été créé avec succès l’an passé à Limoges (voir Le Théâtre du Blog) et arrive à Paris… Mettre en scène Dom Juan ou Richard III, c’est mettre en scène Dom Juan et moi, Richard et moi. Où est la vérité du personnage? On est bien obligé d’aller la chercher, à travers les mots de Molière ou de Shakespeare et toute la documentation qu’on voudra, toutes les informations et points de vue contradictoires, là où elle se cache dans son mystère, en soi-même. Pour finir, un metteur en scène sacrifie sans doute telle ou telle facette, accepte la frustration de ne pouvoir tout dire et réalise son Dom Juan, peut-être convaincu de mettre en scène le « vrai » Don Juan ou Dom Juan: Molière ou celui qui a transcrit la pièce, aurait confondu le titre des nobles seigneurs, avec celui des religieux, erreur riche de sens quand on entend le dernier acte !

Jean Lambert-wild travaille depuis des années, son clown Gramblanc : visage enfariné, courte perruque rouge et pyjama rayé, ou peut-être, est-il travaillé par lui ? Il a habité le Lucky d’En attendant Godot, et Richard III… Et aujourd’hui ce Dom Juan, fort, faible, danseur, acrobate tourmenté et intrépide. C’est quoi, cette face blanche? Une manière non de s’effacer (jouons sur les mots) mais de se mettre à part. Richard et Dom Juan ne sont pas de ce monde, déjà aspirés par la mort, donc avides de vivre.

On ne lui en voudra donc pas trop d’avoir bousculé, saucissonné et déconstruit la pièce, elle-même bâtie de brics et de brocs dont Molière avait besoin à un moment difficile pour lui: la querelle du Tartuffe. Peut-être les sévices infligés à la pièce étaient-ils nécessaires. Désacraliser le texte pour trouver un autre mystère, plus sombre. Et tourner bride aussitôt vers un divertissement. La musique de Jean-Luc Therminarias, fidèle complice de Jean Lambert-wild, y est pour beaucoup et va cueillir les spectateurs, les plus jeunes en particulier, et les entraîne. Enfin, face au spectacle dit «vivant», des spectateurs vivants !

Et Dom Juan, là-dedans ? Avec sa Sganarelle, une bonne vivante déguisée en squelette, on le voit à l’œuvre, dandy sans illusions qui séduit presque, sans le faire exprès. Quoiqu’il prétende, les femmes ne sont pas son affaire, agaçantes, trop vite tombées pour que ça vaille l’effort de les ramasser. Non, le clown blanc joue ici le «grand seigneur méchant homme», toujours insatisfait, agité et inquiet. Pour les comédiennes qui jouent en alternance le rôle d’Elvire, la partie n’est pas facile et la marge de manœuvre, étroite. Et la seconde fois où Elvire entre, la scène est d’une incroyable cruauté: ostensiblement, Dom Juan n’écoute pas un mot et nie sa présence.

Voilà, dans son gigantesque décor de B.D, jungle organique faite de tapisserie d’Aubusson et d’éléments de porcelaine, Jean Lambert-wild, qui dirige le Centre Dramatique National de Limoges, entend célébrer concrètement son territoire.  Ce Dom Juan irrespectueux peut agacer, irriter. Il est surtout passionnant, touchant, fort des envols et des chutes  de son héros, de son humour, y compris potache, qui peut aller jusqu’à évoquer Orange mécanique. Ce Dom Juan désarticulé en dit sans doute plus qu’une sage mise en scène…

Christine Friedel

Théâtre de la Cité Internationale, 21 A boulevard Jourdan, Paris (XIV ème), jusqu’au 15 février. T. : 01 43 13 50 50.

Les 5 et 6 mai, Comédie de Caen-Théâtre d’Hérouville-Saint-Clair (Calvados).

Small g. -Une Idylle d’été d’après Patricia Highsmith, mise en scène d’Anne Bisang

Small g. -Une Idylle d’été d’après Patricia Highsmith, adaptation et traduction de Mathieu Bertholet, mise en scène d’Anne Bisang

Crédit photo : Guillaume Perret.

Crédit photo : Guillaume Perret.

Décédée à Locarno (Suisse) en 1995,  l’auteure, née en 1921 au Texas, a grandi à New York près d’une mère peu aimante. Considérée comme la reine du roman à ombres et du dédoublement, visionnaire sur les questions de « genre », elle a laissé une œuvre forte dont  Alfred Hitchcock s’est emparé en 1951 avec L’Inconnu du Nord-Express, puis René Clément avec Plein Soleil (1960),  Wim Wenders: L’Ami américain (1977) ; Claude Miller Dites-lui que je l’aime (1977), Michel Deville Eaux Profondes (1981) puis Le talentueux Mr Ripley (1999) et Carol (2015) d’Anthony Minghella,  des films bien connus des cinéphiles.

Mais un chaînon a longtemps été perdu: Les Eaux dérobées, son premier roman, paru en 1952 sous le pseudonyme de Claire Morgan, puis réédité sous le nom de l’auteure en 1983. Selon elle, « premier roman homosexuel qui se terminait si bien », comme l’écrivait François Rivière dans Le Gay Zurich  dans dans Libération en 1995.  Edité au lendemain de sa mort, il se présente comme un écho ultime de ce cri déjà ancien d’une femme en avance, longtemps appliquée à œuvrer dans «le suspense psychologique» et « le roman du malaise ».

Aussersihl, un quartier défavorisé de Zurich en 1990, dont le bistrot Chez Jakob est le cœur. Les habitués vivent, un été dans ce lieu social de rencontres, partageant joies, tristesses, amitiés, amours mais aussi haines et ressentiments. Un café d’échanges, qui n’existe plus aujourd’hui, avec ses expériences de réseaux sociaux in vivo, déconnecté de l’ère numérique balbutiante. Les cafés «tendance » s’épanouissent dans les villes avec des espaces de travail aux où règnent les nouvelles techniques de communication: smartphones, applications de rencontres et réseaux sociaux. Ici, nulle tension, nulle soumission aux échanges par whatsApp et autres selon le genre, l’âge, la classe sociale, les études, les activités et affinités. Les différences quelles qu’elles soient, s’associent  in vivo. Small g. , un établissement fréquenté par les homosexuels mais pas uniquement, est non communautaire et «ouvert» … Le week-end, c’est un bar gay friendly et animé. Les personnages de Patricia Highsmith nous sont proches, ceux d’un monde hanté par la drogue et par le sida meurtrier qu’on ne sait pas soigner. Mais aussi par l’homophobie, à Zurich, après l’évacuation il y a vingt-cinq ans d’un triste endroit autorisé,dans le Platzpitz Park. Il était ouvert à la vente et à la consommation de drogue et la police n’avait plus le droit de procéder à des arrestations…

Chez Jakob, refuge de consolation bienfaisante où une petite société est observée de près, nous sommes invités à passer un moment. Sur une trame inspirée du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare avec rencontres amoureuses croisées et erreurs, l’auteure peint le quotidien de ce bistrot zurichois. Avec ses habitués, comme Rickie, un dessinateur publicitaire hanté par le meurtre de son ami; il protège Luisa, une jeune couturière triste qui subit la tyrannie de Renate, une patronne acariâtre. Mais survient un éclair de joie chez Luisa: Teddie, un jeune bourgeois étincelant allume le désir au cœur de l’été et la séduit. Mais elle est aussi convoitée par Dorrie, une étalagiste et décoratrice, le cœur sur la main. Avec ce dernier roman testamentaire, l’auteure choisit l’intime et le combat du bonheur contre le poids d’une morale étouffante.

Le personnage de Rickie se rapprocherait de celui de Mr. Ripley, un double masculin de la romancière. Luisa, l’enfant abusée et maltraitée, a quitté les siens pour venir se frotter à la grande ville comme Patricia Highsmith. Renate, une Cruella d’enfer, évoque la figure maternelle abusive et Dorrie pourrait être une Patricia Highsmith émancipée dans sa jeunesse: elle ose, flirte, transgresse et aime la vie… Une vision prémonitoire. C’est un conte avec un Prince charmant joué avec brio, par le lumineux Raphaël Archinard;  la Princesse, elle, est interprétée par la rayonnante Zoé Schellenberger, un sourire apaisé sur les lèvres et  la Sorcière par l’élégante Tamara Bacci. Rudi van der Merwe est le Bon Parrain ,vivant et dynamique  et la pétillante Lola Giouse joue l’amie et Cédric Leproust, interprète avec un juste sens comique, un policier équivoque. L’affection, la tendresse doublée d’une présence amusée unit les habitués du café, alors que des ombres malfaisantes rôdent aux alentours.

Anne Bisang, directrice artistique du TPR-Centre neuchâtelois des arts vivants, à La Chaux-de-Fonds, invite ici le public à goûter l’espace sensuel et à fleur de peau de l’humanité fragile de jeunes gens et celui d’autres moins jeunes. Une vie tissée de deuils et de rencontres, et dans cette fresque avec rebondissements et suspenses, avec aussi une extrême attention portée à l’autre et à ses réactions, l’été correspond à la vraie jeunesse … un moment privilégié de suspension et d’utopie, de transition favorable aux possibles. Un ensemble fraternel de « queer », homosexuels et LGBT, une légitimité nouvelle pour des minorités sexuelles et leur  tribu de cœur, hors de leur famille d’origine.

Ce café est un refuge où puiser des forces et où  trouver un réconfort pour ceux qui se sentent vulnérables sur les chemins ardus d’ouverture vers l’émancipation. Dans cette mise en scène vivante et turbulente, se jouent sans cesse des allers et retours entre texte dialogué et texte raconté, entre moments choraux et scènes intimistes  selon un calcul de probabilités réjouissantes. Au centre du plateau, des espaces entre les tables  ou près du canapé du studio de Rickie, du collectif à l’intime, et autour de la piste de danse, il y a des micros sur pied pour les acteurs qui passent de l’action à la narration, et du récit même, au commentaire joueur, avec boutades et clins d’œil rieurs. La dimension chorégraphique de cet espace social scénographié par Anna Popek,  trouve son épanouissement à travers les mouvements en solo, explicites comme implicites, des danseurs et comédiens Tamara Bacci et Rudi van der Merwe qui  dessinent les esquisses éloquentes et pudiques d’ébats amoureux. Léonard Bertholet, en barman convivial et prévenant, parade derrière son comptoir. Serveurs et habitués de ce lieu ritualisé, les personnages apparaissent à la manière d’êtres dansants, sujets incarnés et évanescents, profondément changeants comme la vie. Discussions avec mots d’esprit propres aux jeux de séduction, distance et recul, mouvements incessants, ce bal est tonique. Un spectacle festif et ludique à tous les sens du terme, sur une réalité ouverte à la diversité mais aussi à l’universelle condition existentielle….

Véronique Hotte

Le spectacle a été créé du 16 au 19 janvier, au Beau-Site, Théâtre Populaire Romand, Centre Neuchâtelois des arts vivants, rue de Beau-Site 30. Confédération Helvétique, 2300 La Chaux-de-Fonds. T :  +41 32 912 57 70.

Comédie de Genève, du 22 janvier au 1er février.
Equilibre-Nuithonie, Villars-sur-Glâne,  les 6 et 7 février. Théâtre Vidy-Lausanne, du 11 au 14 février.

La réouverture du Théâtre 14 Le Début de l’A., de Pascal Rambert, lu par Marina Hands et Pascal Rambert

La réouverture du Théâtre 14:  Le Début de l’A. de Pascal Rambert, lu par Marina Hands et Pascal Rambert.

FF1684FE-9F2A-4DC2-9A7C-00D533A1DF22Trois soirs consacrés au thème de l’amour et de ses vertiges pour célébrer la réouverture du Théâtre 14 ! Une première soirée réussie avec le premier volet d’une troublante et poétique trilogie : Le début de l’A. Suivront Clôture de l’Amour et Reconstitution. Ce théâtre parisien créé en 1982, a été dirigé par Jean-Claude Amyl puis par Emmanuel Dechartre de 1991 à 2019. Comme le souhaitent  les nouveaux directeurs, Mathieu Touzé, acteur et metteur en scène et Edouard Chapot, ancien administrateur de la Comédie de Béthune, ce théâtre citoyen sera à l’écoute de notre société et du monde contemporain.

Il se veut présent auprès d’un public de théâtre ou non, venu du XIVème arrondissement et d’ailleurs. Et pour la création, une nouveauté d’envergure: l’accompagnement d’équipes émergentes, un lieu de réalisation pour les artistes et la formation de jeunes compagnies. Ce duo, s’est entouré d’ un collectif d’artistes associés: Yuming Hey, Olga Mouak, Séphora Pondi, Estelle N’ Tsendé et Océane Caïraty dont l’univers, parfois atypique,  attise notre curiosité.

Le Théâtre 14, ouvert à l’imaginaire d’aujourd’hui, sera aussi le complice de celui d’hier, d’ici et de pays plus lointains, pour une vie artistique et de recherche sans frontière, à Paris, volonté et initiative des deux directeurs mais aussi de la Mairie de Paris et de celle du XIVème. Au programme, un joli bouquet d’esthétiques diverses, certaines proches du théâtre, d’autres moins mais questionnant le concept de la  théâtralité, et toujours à la recherche d’une langue sensible, au plus près des bruissements du monde et de l’être. La succession des titres de spectacles évoque déjà une histoire bigarrée, urbaine, musicale et d’une modernité issue du XX ème siècle, ou/et hors temps: Supervision, Baldwin/Avedon, Entretiens imaginaires, Le Quai de Ouistreham, La septième Vie de Patti  Smith, Je me suis assise et j’ai gobé le temps, Notre-Dame de Paris, Pièces de guerre, Antis, Les Rues n’appartiennent en principe à personne, Après la Répétition, Carte blanche à Eva Doumbia, On ne badine pas avec l’amour, Dans la Solitude des champs de coton.

Et les amoureux de la langue poétique, musicale mais aussi cinématographique de Pascal Rambert, auront retrouvé ou découvert Le Début de l’A. sur une scène nue, dit avec sensualité, humour et mystère enivrant, au son des  voix singulières et complices de Marina Hands et Pascal Rambert, et de la guitare électrique, d’Alexandre Meyer. Il y avait ce lundi 20 janvier au Théâtre14 en habit de lumière, comme un air d’idéal, de rêve et d’enthousiasme, pour que vive encore et toujours, l’art du théâtre sous toutes ses formes…

 Elisabeth Naud

Spectacle vu le 20 janvier, dans le cadre des trois soirées de réouverture jusqu’au 22 janvier . (Le programme est différent chaque soir).  Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris ( XIV ème). T. : 01 45 49 77. 

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