Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, adaptation et mise en scène de Julie Deliquet

 

©SIMON GOSSELIN

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Un Conte de Noël d’Arnaud Desplechin, adaptation et mise en scène de Julie Deliquet

 Une adaptation du film d’Arnaud Desplechin, sur un thème pas nouveau dans le théâtre : le repas, le plus souvent de famille… un avatar de la Cène? La metteuse en scène et future directrice du Centre Dramatique National de Saint-Denis avait ainsi monté il y a dix ans de façon remarquable dans une belle scénographie de Charlotte Maurel, La Noce de Bertolt Brecht. Mais on a aussi connu, entre autres, le Minuit chrétiens de Tilly, Samedi, Dimanche et lundi d’ Eduardo De Filippo  (1987), Noises d’ Enzo Cormann (1984) le fameux Un air de famille d’ Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri  (1994), ou encore Madame If reçoit  de Philippe Minyana. Et bien sûr Festen  de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov.  

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Bref , au théâtre, le grand repas d’une famille bourgeoise reste une valeur sûre… et qui tourne le plus souvent au règlement de comptes voire à la catastrophe programmée où un passé  toujours glauque vient brutalement rattraper le présent (sinon il n’y aurait guère de pièce.) Et logique, c’est la seule occasion où des gens d’une même tribu mais le plus souvent de milieu socio-culturel différent de par leur profession et leur conjoint, se retrouvent avec, pour chacun d’entre eux  une belle palette de non-dits, incestes, rancœurs pimentées de cynisme, conflits larvés, divorces, ou anciennes amours entre eux ou jamais résolus donc en perspective, nouveaux amours et divorces en vue, et voire inceste, viol ou comme ici, maladie grave.

 Des gens que l’on dirait “normaux” mais quand même un peu exceptionnels. Ici, Abel, un teinturier passionné de philosophie :  » Nous chercheurs de la connaissance , nous sommes pour nous-même des inconnus-pour la bonne raison que nous ne nous sommes jamais cherchés ». Mais Abel aime aussi beaucoup le  jazz. Lui et sa femme Junon ont eu d’abord deux enfants: Elizabeth et  Joseph qui lui, était atteint d’une maladie génétique rare. Pour espérer en guérir, il devait recevoir une greffe de moelle osseuse.  Le sang de sa sœur n’étant pas compatible avec le sien,  Abel et Simon, pour le sauver,  conçurent alors Henri mais ce fut impossible de sauver Joseph qui mourut à sept ans. Et on sent que son ombre, longtemps après son décès, plane sur toute cette réunion de famille… Naîtra ensuite le benjamin Ivan (Eric Charon). Il est le père d’Esther, une jeune étudiante; Sylvia, son épouse (Hélène Viviès) a fasciné tous les ados de la famille Vuillard qui étaient amoureux d’elle…

Elizabeth, ( Julie André), elle, est devenue dramaturge à Paris et a épousé Claude Dédalus, un brillant mathématicien (Olivier Faliez). Mais leur fils Paul, dix-sept ans est psychotique et  inquiète toute la famille (remarquable Thomas Rortais). Henri, (remarquable Stéphen Butel ) un homme d’affaires, lui, n’est pas revenu à Roubaix depuis six ans. Il a sombré dans l’alcool  et n’arrête pas de boire des verres de rouge. Sa mère le déteste et c’est réciproque. «Junon et moi, on ne s’aime pas trop. Non, je préférais imaginer mon père, Abel, couchant avec d’autres femmes. Ou alors que je sois né par césarienne. Ou in situ, in vitro, enfin, je ne suis pas spécialiste en la matière ! C’est assez confus. »

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Il y a aussi Simon, le neveu de Junon (Jean-Christophe Laurier). Mais ce Noël est sans doute pour cette famille enfin réunie, le dernier  de Junon atteinte d’une très grave maladie et qui le sait.  Seule, une greffe de la moelle épinière avec un donneur compatible pourrait la sauver. Comme si l’histoire familiale se mettait à bégayer… Cela pourrait éventuellement être Paul ou Henri. Elizabeth, la mère de Paul, est mariée à un auteur à succès et hait aussi cordialement son frère Henri. Et autour de la table, il y aura Spatafora, un ami d’enfance  (David Seigneur) et Faunia, une belle jeune femme qui se dit juive et avec qui Henri est arrivé sans prévenir. Mais, petit ennui, avec sa famille Faunia ne fête jamais Noël et se met à rire sans arrêt (remarquable Agnès Ramy). Pas très à l’aise, elle revendique le fait de n’avoir apporté aucun cadeau et n’en veut aucun non plus… 

Ici, une scénographie bi-frontale signée Julie Deliquet et Zoé Pautet, est donc un espace ouvert pour les douze acteurs qui sont souvent proches du public. Avec de nombreux éléments de décor: un lit-cage et un autre, un chevalet de peinture, un fauteuil en osier dit Emmanuelle, des lampes de salon ou de chevet un peu partout, trois tables disparates réunies pour n’en former qu’une seule avec une douzaine de chaises en bois, un buffet deux corps 1930, un piano droit avec dessus, les photos de famille et un sapin de Noël… De chaque côté, de grandes baies vitrées sans fenêtre,  sans doute d’anciens éléments de décor revendiqués comme tels, probablement pour dire une certaine théâtralité . 

«Le bi-frontal, dit Julie Deliquet, permet vraiment de voir cette histoire sous deux angles différents. Les spectateurs entourent une arène. Le dispositif lance et stylise les énergies, le processus devient comme psychanalytique. Et la grammaire des entrées et sortie est simplifiée. » Soit, et elle assure parfaitement son choix: la circulation des acteurs est exemplaire mais est-ce bien le meilleur dispositif pour suivre cette histoire de règlement de compte un soir de Noël… Pas si sûr, et tout se passe comme si les personnages jouaient à la fois entre eux mais aussi avec une moitié du public, celle dont ils sont le plus proches.  Nous ne voyons donc pas tous vraiment le même spectacle. Ainsi, quand les personnages sont tous autour de la grande table, si on n’a pas la chance d’être du bon côté, beaucoup du jeu nous échappe et c’est dommage. En fait le dispositif bi-frontal n’a pas que des avantages et semble davantage convenir à un théâtre axé sur l’image, Comme Luca Ronconi avait su autrefois l’employer pour Aristophane. Mais après tout, l’essentiel chez Julie Deliquet est l’acteur. Elle l’a souvent dit, et il reste ici à la première place.

C’est un spectacle réussi, même s’il ne commence pas très bien avec cette histoire familiale dite au micro par un petit garçon que l’on comprend  difficilement. La faute surtout à un scénario qui reste un peu brouillon et, au début surtout, on a du mal à situer chaque personnage. Mais ensuite, la pièce  décolle grâce à ses acteurs que Julie Deliquet a su très bien choisir et avec l’appui de la musique. Les personnages mettent parfois un Trente-trois tours,  comme entre autres, Tea for the Tillerman de Cat Stevens sur la platine d’un meuble en bois très années soixante au milieu de ce grand salon-salle à manger  mais aussi chambre de secours pour ce Noël en famille.
 

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On sent petit à petit monter la tension. Et il y a une bonne unité de jeu avec des scènes au dialogue très fort, voire exemplaires.  Comme celle son frère tape sur la tête d’Henri vite ensanglantée ou les confidences entre Faunia, l’ami d’Henri et Junon. Ou encore la brillante mais imbitable démonstration de statistiques au tableau par Claude, et ensuite par son beau-père qui prend le relais,  sur les possibilités de survie de Junon. Aussi foutraque, drôle et surréaliste que grinçant… Bon, Julie Deliquet aurait pu ne pas garder cette scène où tous les personnages autour de la table; en costumes historiques, ils jouent quelques répliques du Titus Andronicus de Shakespeare, une allusion à autre repas très anthropophage sanglant, symbole des déchirures familiales dans le clan Vuillard. D’une grande beauté plastique avec de nombreux chandeliers allumés mais qui rallonge inutilement la pièce.

Mais la metteuse en scène sait incontestablement diriger tout un groupe, ce qui n’est pas si fréquent et il y a ici une très grande qualité de jeu des acteurs, tous  très crédibles et en particulier les excellents Jean-Marie Winling (le Père) et la mère (Marie-Christine Ory), très souvent en scène. C’est sans doute un peu long mais le tempo reste d’une grande précision. Une mode actuelle… Les adaptations de films au théâtre ne sont pas souvent bien solides mais celle-ci est réussie. Et il y a tout dans ce spectacle à la fois dramatique : le spectre de la mort ancienne d’un enfant, la maladie très grave et peu curable de la mère, le père qui se sent vieillir, l’ombre de la folie qui menace chez un petit-fils, un alcoolisme prononcé, la haine entre enfants et entre mère et fils, mais aussi un certain comique un peu grinçant, comme avec l’amie d’Henri qui ne trouve pas sa place dans cette galerie de personnages un peu foutraques… Clap de fin avec une réplique de Puck dans Le Songe d’une nuit d’été: « Et tout sera réparé. » La fête a eu lieu et la vie normale devra reprendre, coûte que coûte. Mais nous nous interrogeons bien sûr quant à l’avenir de Junon, Henri, Paul et de tous les autres de cette tribu avec lesquels on aura passé deux heures et qui ne peut nous laisser indifférent…

 Philippe du Vignal

 Jusqu’au 2 février, Ateliers Berthier, Odéon-Théâtre de l’Europe, 1, rue André Suarès, Paris  (XVIII ème) T. :  01 44 85 40 40.

 


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