Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Les derniers Jours, texte et mise en scène de Jean-Michel Rabeux

 

Simon Gosselin

Simon Gosselin

On sait que l’ami va mourir. Le long processus a déjà commencé ; la mort  a sa durée et n’est pas qu’un instant. Et elle a aussi sa dureté, si douce qu’on veuille la faire à ceux qu’on aime. Ils ne nous laissent pas le choix : ils ne nous ont pas oubliés mais ne nous reconnaissent plus, ou pas toujours. Et ils sont parfois méchants, eux qui ont été si tendres. Et cette longue mort qu’ils nous infligent ? On les tuerait pour cela. Ce que dit l’épouse aimante (Claude Degliame) du mourant et elle ne se défera pas de son amour, ni de sa colère et de son humour.

Jean-Michel Rabeux a accompagné jusqu’à la mort un ami très proche et en a écrit Les derniers jours.  Le personnage de l’Auteur, le fidèle Pylade (Yann Métivier) l’annonce : tout est vrai, chaque instant est vrai, mais vous ne saurez rien de plus de l’ami “disparu“. Et il n’aura pas disparu, puisqu’on parle de lui, réinventé sur scène, réinvesti sous le nom mythique de Lear et dans le corps d’un acteur qui lui donne une grâce sans âge (Olav Benesvedt). Autorisé, sans rien cacher de sa mort, à ressusciter.

L’auteur-metteur en scène s’est toujours intéressé à la vérité des corps divers et variés comme aux désirs. Et il aborde ici l’érotisme particulier de la mort qui commence par le fait de retomber en enfance. L’agonisant est un bébé dont on entend les cris qu’on ne comprend pas toujours. Ses intestins le lâchent : lui et son entourage, ses soignants sont réellement « dans la merde ». On le lave, il pue quand même. Son corps s’en va, peau collée sur les os. Le texte de la pièce n’économise rien, ne cache rien des lenteurs et laideurs de la mort mais reste d’une pudeur parfaite.

Scénographie légère, avec les meubles les plus ordinaires de la vie : six chaises et une table, celle des banquets mais aussi celle de l’exposition du mort. Une cascade de fleurs de papier découpé (d’Isa Barbier), aussi légères qu’est lourd le départ d’une âme. Un maître de cérémonie chenu (Georges Edmont) agite avec douceur un honnête plumeau. La mise en scène est aussi toute en délicatesse.  Accompagnée par le chant et la harpe de Juliette Flipo, esquissant quelques pas d’une comédie musicale lointaine Cheek to cheek  : « Je suis au ciel et mon cœur bat si fort que je ne peux plus parler/ Et on dirait que j’ai trouvé le bonheur que je cherchais/ Quand je suis avec vous, dansant joue contre joue », chantée dans un anglais nostalgique…

Cette délicatesse et cette élégance mettent peut-être à distance tout ce qui est dit de la mort sale et de l’agonie. Jean-Michel Rabeux laisse heureusement à Angelica Liddell ou à Romeo Castellucci les images esthétisantes et provocatrices de la déchéance mais on regrette que les grands masques donnés aux personnages et à leur fonction : Pénélope l’épouse, Pylade l’ami, Lear le fou, ne jouent pas plus que cela. Encore une fois, il ne s’agit pas d’une Mort abstraite, d’une question philosophique mais de bien la mort vécue, jusqu’au bout, par celui qui s’en va, et bien au-delà pour ceux qui l’auront accompagné.

Mais ce récit, dont nous saisissons à chaque instant la vérité, et qui vise en chacun de nous une expérience –chacun a ses morts-, nous reste extérieur. Ce qui nous parvient, finalement ? L’amour du couple dont la femme survit, l’amour de l’ami pour le mourant, le souvenir de son amour à lui pour l’un et l’autre. L’amour plus fort que la mort ? L’amour n’est pas une abstraction, non plus. Mais une relation intime, qui demande le respect et c’est la source chaude de ce spectacle. Il ne nous appartient pas, il nous retient sur le pas de la porte.

Christine Friedel

Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, Paris (VIII ème) jusqu’au 22 mars. T. : 01 44 95 98 21.

 

 

 

 


Archive pour février, 2020

Toute Nue, variation Feydeau/Norén, mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Maxime Lethelier

Maxime Lethelier

 

Toute Nue, variation Feydeau/Norén,  mise en scène d’Émilie Anna Maillet

Apparemment, la jeune Troisième République a généré tout de suite des comportements aussi désolants que durables, en même temps que leur satire. L’exposition du couple comme outil de pouvoir, par exemple : on n’a pas encore fait mieux. Voyez la saga de nos trois derniers présidents, voyez l’actualité : inutile d’insister. Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole,  et plus dure sera la chute…

Ventroux, le mari dans Ne te promène donc pas toute nue de Georges Feydeau, à peine élu député et déjà ministrable, baigne dans la joie et l’espoir d’un bel avenir politique, soutenu par un « plan médias »  où on met en avant le couple parfait qu’il forme avec son épouse. Mais il fait très chaud : « trente-six degrés de latitude », dit Clarisse, forcément idiote aux yeux de Ventroux, lui-même peu gâté par la nature et affublé d’un nom qui l’enferme dans ses appétits.

Madame est allée à un mariage pour représenter Monsieur, ce député qui n’a pas le temps et elle revient chez elle en sueur. Comme on est chez Feydeau, mâtiné de fines tranches de Lars Norén (particulièrement aigu sur les haines conjugales), rien ne se passe comme prévu…  L’équipe de la presse people est remplacée par un journaliste du Figaro (donc, sérieux !), qui obtient pour toute réponse : « plus tard » ou des éléments de langage habituels des politiques : un vide absolu…  Donc ce jour-là, comme dans les vingt-quatre heures fatidiques de la tragédie, un élément pouvait sembler anodin : ce «  trente-six degrés de latitude » va renverser les destinées et remettre les choses à leur place, c’est à dire cul par-dessus tête…

Clarisse se promène toute nue, ce qui signifie chez Feydeau, comme dans On purge Bébé en tenue intime, dont la vue est interdite à tout homme autre que le mari ou le domestique (aveugle et muet par fonction), sans aller jusqu’au « plus que nu-u-e » de Mistingett. Toute nue, sous le regard du Maire venu en solliciteur, du journaliste et même sous le regard du Tigre, Georges Clémenceau qui habite juste en face et qui se rince l’œil ! Quelle image, quelle représentation pour la carrière de son mari !

Feydeau aimait les femmes, au point de ne plus supporter la sienne et de finir par vivre à l’hôtel, où il écrit sa série : « du mariage au divorce ». La seule fois où il fut attiré par un boy  de cabaret  déguisé en fille… qui lui transmettra la syphilis qui lui sera fatale. Les femmes l’intéressent et il désigne comme leur bêtise,  leur mystère, l’ « obscur objet du désir ». C’est peut-être cela qui le fascine : le potentiel de liberté dont sont chargées ces créatures soumises. Clarisse, à sa façon, dit : «Mon corps est à moi ». La metteuse en scène, logiquement, la montre un moment, en « femen », torse nu comme un drapeau, encore et toujours transgressif.

La mise en scène, rythmée par la batterie de François Merville, avec ses pulsations, fonctionne sur plusieurs registres : celui d’une comédie burlesque la plus débridée, un langage vide et répétitif avec des objets en folie et  celui de la cruauté qui irait jusqu’au « combat des cerveaux » si Georges Feydeau et Lars Norén supposaient que leurs protagonistes en aient un. Émilie-Anna Maillet  joue à bon escient de la vidéo et de l’éclatement dans l’espace. On ne sait jamais d’où va surgir Clarisse toute nue ; n’étant plus « chez elle », elle est partout chez elle. Y compris, surdimensionnée, sur les murs, derrière les murs, à l’envers du décor où s’expose ce qu’on ne devrait pas voir, l’abîme du couple, la destruction réciproque, la haine qui a poussé comme une moisissure au fil des années sur le tissu conjugal. Et l’image officielle de ce couple que l’on devrait voir, n’existe plus !

Ce spectacle possède un comique ravageur mais aussi une amertume profonde. La lumière vient des acteurs et en particulier de Marion Suzanne, qui joue une belle femme normale, ce qui la sauve une fois pour toutes d’être un objet, une pin up  avec une liberté d’avance. Voilà une belle soirée de théâtre-catastrophe qui secoue et qui ne donne certainement pas de réponse. Politiquement incorrect : la faute à la politique qui elle-même ne sait plus (pas ?) être correcte…

Christine Friedel

Théâtre Paris-Villette, 211 avenue Jean Jaurès Paris (XIX ème). T. : 01 40 03 72 23

Dimanche 1er mars : à l’issue de la représentation, Derrière le rideau :une rencontre philosophique  avec Anne-Laure Benharrosh. Et mercredi 4 mars,  après le spectacle, rencontre avec Emilie-Anna Maillet et Camille Froidevaux-Mettrie, philosophe féministe.

 

 

 

Le Pays lointain (Un arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

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© Simon Gosselin

 Le Pays lointain (Un  arrangement) de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Christophe Rauck

 En 1995, juste près avoir mis un point final au Pays lointain, l’écrivain mourait du sida à trente-huit ans. Il laisse derrière lui une œuvre aujourd’hui très jouée, entrée au répertoire de la Comédie-Française et devenue un classique du théâtre contemporain. Et en quelque sorte testamentaire, très proche de Juste la Fin du monde ( adapté au cinéma par  Xavier Dolan).

La cinquième promotion de l’École du Théâtre du Nord s’en était emparé pour son spectacle de sortie, en 2018 (voir Le Théâtre du Blog). Le travail a payé: depuis, les quatorze comédiens ont fait leur chemin et tous été embauchés dans d’importantes créations. Et les voici de nouveau réunis autour d’un spectacle qui a mûri avec eux.

 Pour donner des rôles à tous les acteurs, les deux élèves-auteurs de la promotion,  Haïla Hessou et Lucas Samain, se sont livrés à un «arrangement » avec  un habile montage de textes de Jean-Luc Lagarce. « Son écriture a un style homogène, dit Christophe Pellet qui a supervisé cette adaptation.  « Elle est si cohérente et reconnaissable qu’on peut la manipuler sans la briser ni la fractionner. Nos ajouts ne perturberont pas la linéarité ni les thématiques. » Ce récit ou ces récits, subtilement tissés, convoquent la galaxie lagarcienne autour de la trame centrale du Pays lointain. A la famille et aux fantômes de cette dernière œuvre, se mêlent: La Sœur de J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Madame Tschissik, la diva de Nous les Héros (Margot  Madec), et Jean-Luc Lagarce lui-même, disant des extraits de son Journal

 Louis (Etienne Toqué), un homme encore jeune mais qui se sait condamné à brève échéance, retourne, avec son ami Longue Date (Cyril Metzger), dans sa famille, pour lui annoncer sa disparition prochaine… Cette visite réveille de vieux conflits dans la fratrie. Elle libère aussi les mots, des flots de paroles déversés sur Louis par sa mère (Victoire Goupil) , sa sœur Suzanne (Mathilde Mery), son frère Antoine (Adrien Rouyard) et sa belle-sœur Catherine (Claire Catherine) ;  les fantômes du Père (Peio Berterretche) et de l’Amant, mort déjà (Mathias Zakhar) rôdent… Muet ou presque, il dissimule sa douleur derrière un sourire : « La douleur, mais encore, peut-être la sérénité de l’apaisement, le regard porté sur soi-même au bout du compte ». Il repartira sans avoir rien réglé, ni parlé de sa mort. Bref, un désastre pour Louis qui en est au bilan de sa vie. Et pour l’auteur, ressuscité en la personne d’Alexandra Gentil, qui donne des extraits de son Journal, notamment ses réflexions pendant les répétitions, à l’orée de sa disparition…

 Sur le plateau nu, flanqué d’une rangée de vieux sièges de théâtre où les comédiens se tiennent hors jeu, le groupe semble en répétitions.  On convoque, autour de la famille biologique de Louis, celle qu’il s’est choisie : Longue Date et sa maîtresse Hélène (Morgane El Ayoubi), et des rencontres éphémères, représentées par deux personnages secondaires: Le Garçon, tous les garçons (Corentin Hot) et Le Guerrier, tous les guerriers (Alexandre Goldinchtein). Tout ce monde se côtoie, circule avec une fluidité naturelle. «Il y a différentes temporalités à appréhender chez Lagarce, dit Christophe Rauck,  le temps rêvé, le temps inexistant ou qui a disparu, le présent pur. Il faut alors jouer avec ces disparités : avec les fantômes et les survivants, entre disparition et apparition. L’écriture est très musicale, ce qui permet d’envisager l’ensemble comme une partition, voire une symphonie, dont chaque instrument fait partie d’un tout, le principe de l’orchestre étant de constituer un groupe pour une voix unique. »

 La mise en scène fait la part belle à la riche matière textuelle,  ressassante, cherchant constamment la précision. Les comédiens s’emparent de cette langue avec aisance et donnent chair à ces mots, avec des appuis de jeu concrets : le mobilier de la salle à  manger, le dossier d’une chaise, une petite table où écrit l’avatar de Jean-Luc Lagarce, la corbeille à linge de la mère, le fauteuil où s’affale Louis… Un travail fin et une direction d’acteurs impeccable qui donnent à chaque interprète libre champ à sa personnalité. Leur présence physique joue à plein : la longue silhouette de Louis, la rageuse logorrhée de Suzanne, les joutes corporelles du Garçon tous les garçons et du Guerrier tous les guerriers, le numéro de séduction de Béatrice (Caroline Fouilhoux) dans sa baignoire, le détachement amusé de l’Amant, mort déjà… Madame Tschissik qui erre sur le plateau en robe de gala, comme échappée d’une mise en scène désuète, égarée parmi les autres….

 Sept châssis blancs dans le fond délimitent l’aire de jeu et permettent au vidéaste Carlos Franklin de projeter des paysages et des dessins en noir et blanc suggérant les différents lieux de la maison familiale. Ces images, sans saturer la représentation, ouvrent l’espace. Tout aussi discrète, la  bande-son diffuse des thèmes d’œuvres classiques et des chansons d’Alain Bashung.

 Jean-Luc Lagarce est servi par une  esthétique baroque d’une grande théâtralité poétique et cette troupe d’acteurs lui rend sa jeunesse. On l’entend écrire, penser, lentement agoniser, et enfin faire résonner ce chant du cygne qui conclut la pièce : « Ce que je pense, et c’est cela que je voulais dire, c’est que je devrais pousser un grand et beau cri, un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée, que c’est ce bonheur-là que je devrais m’offrir, hurler une bonne fois, mais je ne le fais pas, je ne l’ai pas fait. »

Mireille Davidovici

 Jusqu’au 1er mars, Théâtre 71 Malakoff,  place du 11 Novembre, Malakoff (Hauts-de-Seine) T. : 01 55 48 91 00

Les 5 et 6 mars : Le Bateau Feu, Dunkerque (Nord);  du 18 au 22 mars, Théâtre du Nord-Centre Dramatique National, Lille ( Nord)

Les textes de Jean-Luc Lagarce sont publiés aux Solitaires intempestifs

Un Enterrement de vie de jeune fille, texte du collectif Femme Totem, mise en scène d’Esther Van den Driessche et Arthur Guillot

Xavier Cantat

Xavier Cantat

 

Un Enterrement de vie de jeune fille, texte du collectif Femme Totem, mise en scène d’Esther Van den Driessche et Arthur Guillot

« Votre amie se marie ? Offrez-lui un moment dont elle se rappellera toute sa vie ! Optez pour la réalité virtuelle ! Une aventure inoubliable, originale et atypique. » Pour plus de détails, continuez sur Internet. Avec le marché du mariage, se développe celui de ses à-côtés, dont les « enterrements de vie de jeune fille ». Égalité oblige : les femmes prennent le relais, avec une cérémonie tout aussi transgressive mais conventionnelle et arrosée, que le bon vieil  enterrement de vie de garçon.
 
Ce spectacle ne va pas chercher de ce côté là mais d’un aspect hérité du triomphe à la romaine : on raille (gentiment) l’héroïne du jour pour que les Dieux du bonheur ne soient pas jaloux, et surtout les amis font défiler devant elle les étapes de sa jeune existence. Qui est Alice ? Son frère Augustin va tirer le fil de sa vie, en toute complicité avec ses sœurs et amies. Alice est elle-même chercheuse ; pour son mémoire en sociologie, elle interroge tout un chacun (ou plutôt toute une chacune) sur le “nomadisme“ de ses désirs. Et elle tombe très vite amoureuse avec l’un de ses objets d’étude, la danseuse de cabaret Stella Arc-en-ciel. Où l’on voit qu’une enquête peut faire une entrée fracassante dans la vraie vie. Alice, saisie par l’amour, Alice, paralysée le jour de son audition de piano, oubliant sa thèse devant le jury pour respirer un grand coup.  Un enterrement de vie de jeune fille pas piqué des hannetons et une tentative de mariage en rafting dans l’écume d’un torrent : la destinée n’est jamais là, où elle-même l’attend…

Bon, le scénario cahote un peu, les ellipses sont plutôt raides et on aimerait en savoir davantage et être emporté par un rythme plus dynamique. Comme si le spectacle était encore un travail en cours mais qu’ importe : il y a des moments de théâtre intenses, drôles, surprenants et cette bande de jeunes artistes déjà riche de belles expériences professionnelles laisse leur temps réel aux émotions. Inès de Broissia, Arthur Guillot, Mathilde Levesque, Alexandrine Serre et Esther Van den Driessche ont le culot de remettre les compteurs à zéro et de revenir aux sources de leur création collective. Avec ce travail sur le désir, autrement dit sur la vie -et son corollaire, la mort-  il se passe quelque chose. Ce spectacle généreux avec une lucidité très contemporaine, nous laisse quelquefois en plan et ne répond pas à tout. Il a des manques mais est fort, a une vraie vitalité, pose de vraies questions et mérite donc le détour…

Christine Friedel

Théâtre de l’Atalante, 10 place Charles Dullin, Paris (XVIII ème),  jusqu’au 9 mars. T. : 01 46 06 11 90.

 

Concordan(s)e 2020: No More Spleen de Franck Micheletti, chorégraphe et Charles Robinson, écrivain

 

Concordan(s)e 2020

 

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© Delphine Micheli

No More Spleen de Franck Micheletti, chorégraphe et Charles Robinson, écrivain

 Quand un chorégraphe rencontre un écrivain, que se racontent-ils ? Et que font-ils ensemble? Depuis sa première édition, en 2007, ce festival a  fait le pari d’engendrer des œuvres hybrides, issues d’un mariage entre un chorégraphe et un écrivain. Les formes qui en naissent, après cinq semaines de plongée dans leurs univers créatifs croisés, sont présentées dans des théâtres, centres d’art, bibliothèques, librairies, universités d’Ile-de-France.
En amont du festival, des rendez-vous sont donnés au public:
ateliers d’écriture en danse et littérature, répétitions publiques, lectures croisées danse/écriture. L’enjeu : montrer la danse là où l’on ne la trouve pas habituellement. (voir, pour les précédentes éditions, Le Théâtre du Blog)
Jean-François Munnier, l’initiateur de cette formule, vient de la danse et, pour lui, la littérature permet de laisser une trace de cet art éphémère. Pour garder la mémoire des performances, des textes écrits à cette occasion sont publiés dans un recueil. 

 

No More Spleen de Franck Micheletti et Charles Robinson

 D’habitude, les créations de Concordan(s)e étaient le fruit de la rencontre entre deux artistes qui ne se connaissent pas. Cette année, par souci de continuité, trois binômes vont récidiver dont celui de Frank Micheletti et Charles Robinson: en 2017, le chorégraphe et l’écrivain imaginaient The Spleen, une enquête pop à travers nos intoxications : technologiques, politiques, organiques. A eux deux, ils ont inventé une science :  » la spleenologie*, qui serait à la fois une méthode archéologique, un art martial, une hypothèse thérapeutique: « En usant des arts spleenétiques, nous ploierons et déplierons des voix, des corps, des aventures proches ou lointaines, des récits parallèles et méconnus, pour exsuder le spleen qui empoisonne nos existences.»

Les complices proposent la danse comme une « pratique joyeuse» :  »No More Spleen veut en finir avec nos intoxications », dit Frank Micheletti. Nous ne sommes pas tranquilles avec les malheurs du monde. Nos corps incorporent des toxiques. Ils grouillent, râlent, protestent et craquent. Nos symptômes chantent avec les humiliés.  »Sur le plateau nu, quelques accessoires : pour l’écrivain, un micro et un synthétiseur; pour le chorégraphe, un tourne-disques, un bâton, un tabouret pliant… Le texte littéraire la matière première de Charles Robinson mais il oriente son travail vers le son, le « live » et le numérique avec des lectures-performances. Il a adapté pour France-Culture, son deuxième roman, Dans les Cités (Seuil-Fiction & Cie), sous la forme d’une pièce radiophonique, en mêlant texte et création sonore : «La danse apporte une troisième dimension, par rapport à une lecture performée.» Son sens de l’espace et du rythme rencontre la danse de Frank Micheletti, une conjugaison de hip-hop et gestuelles tribales. «Le texte est né de cette relation au plateau, avec les outils du plateau et les pratiques de chacun, précise le chorégraphe et sur un paysage commun, sont arrivées nos fantaisies ».

Les performeurs, guidés par l’exploration textuelle du vertige rotatoire proposée par Charles Robinson, s’aventurent dans le labyrinthe de l’oreille interne, où flottent, erratiques,  des otolithes, concrétions calcaires qui régulent notre équilibre. L’auteur déroule un texte hypnotique sur lequel le danseur brode, défiant les lois de la gravité… Ils construisent une sorte d’épopée spatiale faite de texte, voix, corps en mouvements et musique. Une expérience plaisante appelée, après Concordan(s)e, à voyager avec Spleen sous la forme d’un diptyque d’une heure, au sein de la compagnie de Frank Micheletti: Kubilai Khan investigations.

 Mireille Davidovici

 Spectacle vu le 24 février à la Bibliothèque Publique d’Information, Centre Georges Pompidou, Paris (III ème).

Le 29 février, Médiathèque Louis Aragon, Fontenay-sous-Bois, (Val-de-Marne); le 12 mars, Médiathèque Rolland Plaisance, Evreux (Eure) ; le 13 mars, Maison d’arrêt, Evreux (Eure) ; le 14 mars, Médiathèque Marguerite Duras, Brétigny-sur-Orge (Essonne); le 21 mars, Bibliothèque Marguerite Audoux, Paris (III ème); le 30 mars, Maison de la Poésie, Paris (III ème) ; le 31 mars, Université Paris III, Bobigny (Seine-Saint-Denis) ; le 4 avril, Parc culturel de Rentilly-Michel Chartier, Bussy-Saint-Martin (Seine-et-Marne)

 Concordan(s)e : du 24 février au 9 avril, 47 avenue Pasteur, Montreuil (Seine-Saint-Denis) T. : 06 07 64 17 40

*http://spleenologie.blogspot.fr

**http://www.kubilai-khan-investigations.com/

 

 

 

 

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, adaptation, mise en scène de Sara Moisan et Christian Ouillet

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© Patrick Simard

Le Petit Cercle de craie, d’après Le Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht et Paul Dessau, traduit par Georges Proser, adaptation, mise en scène et jeu de Sara Moisan et Christian Ouillet

 Le théâtre d’objets québécois prend ses quartiers parisiens au Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette avec trois spectacles de la Tortue noire, une compagnie, créée en 2005 et installée à Chicoutimi. Avec  une version condensée de la pièce de Bertolt Brecht, elle-même inspirée du Cercle de craie de Li Qianfu, un dramaturge chinois du XIV ème siècle. Sara Moisan et Christian Ouillet, en supprimant le prologue et l’épilogue dans le kolkhoze, ne traitent pas, comme dans son modèle, de l’édification du socialisme mais s’appuient sur la seule trame épique de l’auteur allemand.

Le gouverneur Georgi Abachvilli est assassiné par des révolutionnaires et son épouse s’enfuit en abandonnant leur fils, Michel. Une servante du palais, Groucha Vachnadzé recueille le bébé. Poursuivie par les soldats, elle s’enfuit à travers les montagnes du Caucase où elle affronte tous les dangers et vit de nombreuses aventures… Après la révolution avortée, les soldats lui arrachent l’enfant pour le rendre à sa mère naturelle. Mais Groucha a élevé Michel et le considère comme son propre fils. À qui l’enfant doit-il revenir ? Un tribunal soumet les deux femmes à l’épreuve du cercle de craie : celle qui tirera vers elle Michel, placé au centre, gagnera. Mais il jugera  que la véritable mère est celle qui refuse de tirer l’enfant et donc de le blesser: tout est bien qui finit bien pour les justes :  Groucha gardera son fils et retrouvera son fiancé, Simon, revenu de la guerre.

Les comédiens à la fois narrateurs et marionnettistes, nous racontent cette histoire en manipulant de nombreux objets parmi des caisses en bois et de vieilles malles, qu’ils déplacent selon les besoins du récit. Ils font appel à de nombreux objets:  jouets, figurines, accessoires du quotidien, gravures anciennes, chromos… Autant de supports pour raconter cette épopée. Leur inventivité est sans bornes: des jumelles de théâtre figurent la femme du gouverneur ; des chiffons et une tête de poupée deviennent un nourrisson;  des bottes de caoutchouc ou des brodequins personnifient la virilité menaçante; une maisonnette éclairée d’une bougie domine une riante vallée, évoquée par la photo d’un guide touristique. L’imagerie pieuse est détournée : une vignette d’une Vierge à l’enfant franchit les glaciers, défie les précipices : c’est Groucha avec des soldats de plomb à ses trousses. Masques, jeu de tissus, théâtre d’ombres… tout ici est bon pour camper les personnages et créer des paysages. On passe d’une dimension à l’autre, sans transition…

Coté ambiance, quelques grains de poussière simulent les tumultes de la révolution ; des flocons de papiers et tombe  la neige tandis que  le vent souffle par la bouche de l’acteur… Le bruitage accompagne les aventures de Groucha: du simple martèlement de doigts à des musiques jouées en direct sur des instruments-jouets. Sans compter les “songs“ empruntés à Bertolt Brecht ou au folklore. L’heure passe vite : nous sommes suspendus à cet ingénieux bricolage des artistes mais on aurait aimé qu’ils laissent davantage parler les objets car le récit prend  parfois le pas sur la belle imagerie qu’ils ont su créer…

 Mireille Davidovici

Le Petit Cercle de craie jusqu’au 1 er mars

Kiwi de Daniel Danis, du 3 au 8 mars et Ogre de Larry Tremblay, du 10 au 15 mars.

Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette, 73 rue Mouffetard, Paris  (V ème) T. : 01 84 79 44 44.

Paroles Citoyennes 2020 : Je ne serais pas arrivée là, si …

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Julie Gayet et Judith Henry © Jean-Louis Fernandez

Paroles Citoyennes 2020 :

Je ne serais pas arrivée là, si …

En lançant ce festival en 2018, Jean-Marc Dumontet entendait «faire écho aux grandes questions sociétales de notre temps.» Producteur et propriétaire de plusieurs théâtres (Théâtre Antoine, Théâtre Libre, Le Point-Virgule, Le Grand Point-Virgule, Bobino, Le Sentier des Halles), il met des salles à disposition de Paroles citoyennes, un festival conçu «pour faire résonner  sur les plateaux  des voix différentes, qui interpellent la conscience politique de chacun».  En cette soirée inaugurale, parole aux femmes : Judith Henry et Julie Gayet lisent des extraits de Je ne serais pas arrivée là si d’Annick Cojean Avec ces quelques mots anodins dits à l’avance à ses interlocuteurs, la journaliste amorçait une série d’entretiens avec des célébrités -hommes et femmes- pour le journal Le Monde. Ceux réalisés avec des femmes ont ensuite été publiés*.  «Elles se racontent avec une sincérité bouleversante, écrit Annick Cojean dans sa préface. Elles cherchent dans leur histoire quels ont pu être leurs principaux ressorts et ce que la vie leur a appris. Toutes ont imposé leur voix dans un monde dont les règles sont forgées par les hommes et toutes ont eu à cœur de partager cette expérience. »

Les comédiennes, tour à tour intervieweuses et interviewées, donnent leur voix à six femmes. D’abord Gisèle Halimi, qui revient sur soixante-dix ans de combats. La célèbre avocate française se souvient avoir découvert précocement la malédiction d’être née fille mais elle refusera alors un destin assigné par son genre… Elle porte en elle : « une rage, une force sauvage, je voulais me sauver »: une énergie que Judith Henry nous fait entendre sans artifice. Amélie Nothomb répond à la question de la journaliste par : «Si je n’avais été insomniaque de naissance. » (…) « Je me racontais des histoires, j’étais le locuteur et le public», avant de lui confier les grands traumatismes de son enfance : agression sexuelle, arrachement au Japon et à sa nourrice. Son ambition de jeune fille, une fois arrivée en Belgique, était : «Tout simplement d’être japonaise». On reconnaît ici, porté par Julie Gayet, l’humour froid de la romancière.  

 Pour l’autrice Virginie Despentes, jouée avec piquant par Judith Henry, c’est : « Si je n’avais pas  arrêté de boire à trente ans», qui a induit son destin; et pour Christiane Taubira: « S’il n’y avait pas eu ce rire tonitruant de ma maman. Ce rire qui revenait comme une joie invincible. Oui, invincible. » Sa mère fut un exemple de courage pour cette future ministre qui, dès l’âge de six ans, voulait «sauver le monde ».  La romancière Nina Bouraoui, pour sa part, a été marquée d’abord par le fait d’être née en Algérie, puis par une différence : son homosexualité, qui l’a guidée.  Et l’ethnologue Françoise Héritier doit son itinéraire à sa curiosité, quand elle a entendu parler par des camarades, du séminaire de Claude Lévi-Strauss: «J’avais vingt ans, j’étudiais l’histoire-géographie et leur enthousiasme était tel qu’il fallait que j’entende, de mes propres oreilles, ce qui se passait dans ce cours à l’Ecole Pratique donné à la Sorbonne. Ce fut une révélation. »

Ces propos, largement réécrits par Annick Cojean, retrouvent ici leur oralité originelle. Et à un débat organisé à l’issue de cette lecture scénique, la journaliste dit  avoir reconnu le rythme des phrases et le grain de voix de ces femmes. Judith Henry qui a fait l’adaptation précise : «On a essayé de rendre leurs paroles et leur présence même si on a beaucoup coupé.» Ces personnalités, aux parcours divers mais souvent cabossés, semblent se répondre. Une étrange sororité les relie : pour la plupart, elles sont arrivées là en surmontant des traumas, en transgressant des interdits. «Elles se sont toutes battues dans un monde d’hommes, dit Annick Cojean, elles ont montré plus de courage, travaillé davantage, subi des insultes, des violences, et même des viols. »

Par la magie de cette simple lecture, les comédiennes ont partagé avec nous des moments intenses, sans pour autant s’identifier à leurs personnages. Une distance qui permet aux spectatrices de reconnaître un peu de leur histoire, dans celle de ces célébrités. Au-delà d’un certain effet “people“, leur courage et leur étonnante sincérité forcent l’admiration et nous incitent à reprendre le flambeau. Françoise Héritier (1933-2017) dans un interview réalisé peu de temps avant sa disparition, se réjouissait du mouvement Metoo: « Je trouve ça formidable ! »

 Mireille Davidovici

Lecture donnée le 20 février au Théâtre Libre, 4 boulevard de Strasbourg, Paris (X ème). T. : 01 42 38 97 14.  Cette lecture sera redonnée le 22 février et le 8 mars.

Paroles citoyennes du 20 février au 9 mars. T. : 01 80 40 07. www.parolescitoyennes.com

Théâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg. Bobino, 14-20 rue de la Gaité, Paris (XIV ème).

Je ne serais pas arrivée là si… est publié aux éditions Grasset et Fasquelle, en partenariat avec Le Monde (2018).

 

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville (suite)

Frissons, conception de Magali Mougel et Johanny Bert (théâtre et danse, dès six ans)

frissons-25c2a9j-m.lobbc3a9 - copieL’autrice et le créateur se retrouvent ici pour créer un spectacle immersif conçu pour bibliothèques et lieux non équipés, et avec un dispositif sonore délivrant les voix intérieures des personnages. Frissons s’adresse surtout aux  élèves des maternelles et les plonge dans un monde où un adulte joue un enfant, Anis;  il vit heureux avec ses parents, dans leur maison. Sa chambre est un cocon protégé et douillet où il ne peut supporter l’intrusion d’un autre.

Sur le plateau, une accumulation d’ours en peluche rouge de toute taille, forme un petite paroi avec coulisses par derrière, que les personnages traversent parfois en jouant à cache-cache. Douceur apparente  mais enfermement de peluches à la fois sympathiques  et réductrices. Les parents d’Anis prévoient l’arrivée prochaine d’un enfant qu’ils adopteraient, ce dont il ne veut même pas entendre parler. Un plus petit que soi dans les bras maternels, et auquel on ne peut s’adresser? Mais Elias a le même âge qu’Anis et les interrogations vont bon train. Que faudra-t-il partager ? Les amis, les jouets, la chambre et l’amour des parents, oui.

A la peur de l’autre, succède alors peu à peu, l’étonnement, puis la première approche de l’inconnu,  l’échange et le partage jusqu’à l’amitié. Adrien Spone, magnifique interprète, danse en embrassant l’espace et en s’étirant: il écoute sa voix intérieure. Et nous sommes grisés par sa chorégraphie audacieuse: l’expression d’un bonheur d’être au monde et qu’on ne veut pas voir abîmé, spolié, voire détruit. Yann Raballand danse à ses côtés, calme et sûr, avec sérénité dans une ouverture à l’autre. Peurs et craintes sont éradiquées au rythme des jours qui passent, jusqu’à l’enchantement d’une vie autre… La découverte des surprises heureuses, comme la vie n’en finit pas de nous réserver.

Le Joueur de flûte, texte, musique et mise en scène de Joachim Latarjet, d’après Le Joueur de flûte de Hamelin des frères Grimm (dès huit ans)

A l’origine, le célèbre conte des Frères Grimm, transcrit pour la scène, et d’une grande efficacité grâce au jeu d’Alexandra Fleischer et à la musique du trombone et de la flûte de Joachim Latarjet. Le spectacle a été conçu pour bibliothèques et lieux non équipés. Dans une ville peuplée d’habitants égoïstes et administrée par une mairesse malhonnête, les rats prolifèrent dangereusement. Seul un musicien réussit à attirer les animaux dans la montagne, grâce aux fabuleuses sonorités de son instrument. Mais il n’obtient pas la rémunération promise et il se vengera. Joachim Latarjet a adapté ce conte en le transposant dans notre monde contemporain. Avec humour, gravité et poésie, il révèle les dégâts causés par la bêtise et l’ignorance, en leur opposant le pouvoir prodigieux de la musique. Un spectacle en clair-obscur, où le comique des personnages et des situations côtoie le mystère et l’inquiétant, entre rire et effroi, sourire et inconfort. Alexandra Fleischer prend en charge le récit de ce conte revisité et se métamorphose en bon nombre de personnages dont la désobligeante mairesse. Et elle devient même un rat qui court parmi les détritus de poubelles. Fantaisie des dialogues et des chansons ludiques qu’elle interprète: elle passe et repasse sur la scène de son pas tranquille, contournant un écran-vidéo avec des images de Julien Téphany et Alexandre Gavras et reparaît de l’autre côté, menant la danse et instillant la dimension  nécessaire à ce spectacle. Joachim Latarjet  lui réplique via les sonorités rares des mélodies de sa guitare et de son trombone.

Ce joueur de flûte aux profondes certitudes et cette mairesse arrogante sont des personnages qui interpellent grandement, contrarient souvent, effraient parfois mais amusent aussi le jeune public. Un beau spectacle onirique à partir d’un conte cruel sur la surdité des êtres qui ne veulent jamais entendre une vérité souvent dite,  avant que ne survienne la catastrophe.

Véronique Hotte

 L’Encyclopédie des super-héros, texte et mise en scène de Thomas Quillardet (dès sept ans)

lencyclopediedesuperheros-19c2a9j-m.lobbc3a9L’auteur et metteur en scène inscrit l’esthétique de la bande dessinée sur un plateau -plus conventionnel ?- de théâtre. Comment  recréer l’univers fantastique des super-héros et héroïnes et en même temps, retranscrire l’univers des « comics»  dans un spectacle pour bibliothèques, écoles, collèges et lieux non équipés. Notre fascination pour ces personnages  représente sans doute un besoin de protection et correspond à un fantasme, celui de posséder des super-pouvoirs. Grâce auxquels on pourrait régler providentiellement tous les problèmes imaginables… Ce qui intéresse beaucoup les plus jeunes d’entre nous qui se rêvent grands, exemplaires et sauveurs de la veuve et de l’orphelin. Un idéal de soi grandiose, un surmoi dont on a une vive conscience à l’aube de sa vie.

Nous avons le regard accroché par une photo gigantesque de New-York avec ses tours comme tenues en suspension (scénographie de Floriane Jan). Avec une référence évidente au mystère de la ville tel que le montrent les B.D.. Jouant aussi les scénaristes et les bruiteurs, Benoît Carré et la facétieuse Bénédicte Mbemba incarnent les poètes-inventeurs d’un objet artistique à concevoir, de manière artisanale. Une aventure inénarrable: fabriquer un objet de théâtre BD avec deux acteurs qui en racontent le processus, s’invectivant l’un l’autre en même temps, puis dévoilant au public le secret de sa fabrication. Ils réalisent ainsi une sorte de fresque où le héros adopte toutes les stratégies pour arriver à ses fins: voler dans les airs, sauver les innocents et conquérir sa belle…

 Il font aussi appel à l’accessoiriste qui n’en finit pas d’aider les comédiens pour construire son théâtre BD. Il essaye d’apprivoiser un objet, de se vêtir de sa cape symbolique mais le héros ne peut rien faire contre sa pesanteur… Alors que juché un simple skate-board, il donne alors en roulant l’impression d’une envolée aérienne. Saluons Benoit Carré dont le personnage n’est jamais lassé de cette recherche malgré les échecs. Un spectacle fait de bric et de broc, mais foncièrement sympathique.

Véronique Hotte

Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National (Yvelines), du 13 janvier au 14 mars. T. : 01 30 86 77 79.

 

 

La Dame blanche, livret d’Eugène Scribe, musique de François-Adrien Boieldieu, mise en scène de Pauline Bureau

Christophe Raynaud de Lage

Christophe Raynaud de Lage

 

La Dame blanche, livret d’Eugène Scribe, musique de François-Adrien Boieldieu, mise en scène de Pauline Bureau

Jolie surprise que cet opéra comique en trois actes créé en 1825 au Théâtre Feydeau qui menaçait de s’écrouler et qui sera détruit en 1830. L’actuelle salle Favart qui avait subi un incendie en 1887 est reconstruite par  l’architecte Louis Bernier sur cette place actuelle Boieldieu et inaugurée en 1898. Eugène Scribe s’était inspiré des romans de Walter Scott, Le Monastère et Guy Mannering et sa pièce -elle a été jouée plus de mille fois !- nous transporte en 1759, dans un village montagneux d’Ecosse où on raconte que le château d’Avenel dominant la vallée, est hanté par le fantôme de la Dame blanche, protectrice des lieux. A la  mort de Julien, dernier représentant de la famille Avenel, le château est mis en vente et Gaveston, son ancien intendant, se porte acquéreur.

Au premier acte, un jeune officier, Georges Brown, est amoureux d’Anna, une inconnue qui l’a soigné dans le passé et qui avait été recueillie par la dernière comtesse d’Avenel. Au deuxième acte, cette Anna, déguisée en Dame blanche, pousse le jeune homme à se porter acquéreur du château, lors de la vente aux enchères. Aidée par Marguerite, ancienne domestique de la famille, elle retrouve le trésor de la famille Avenel, ce qui permettra à Georges d’acheter le château. Mais au troisième acte, on découvre que Georges n’est autre que Julien Avenel… Gaveston ne pourra pas acheter le château, Anna épousera Julien et  la noble lignée des Avenel  se perpétuera selon l’ordre naturel d’avant 1789.

Pauline Bureau après Bohème, notre jeunesse il y a deux ans (voir Le Théâtre du blog), réalise ici une belle mise en scène classique. Les costumes d’Alice Touvet et la scénographie d’Emmanuelle Roy évoquent des tableaux romantiques. Les projections vidéo de Nathalie Cabrol remplacent les toiles peintes et les effets de magie, signés Benoît Dattez, renforcent l’esthétique de la pièce. La metteuse en scène a une vision très actuelle du personnage d’Anna : «L’œuvre raconte le parcours d’une femme qui se dégage de la place qu’on lui a assignée. Le fait que La Dame blanche soit une comédie romantique ne m’embarrasse pas le moins du monde. J’aime qu’on sache, dès le début, que tout va se terminer par l’union des amoureux : c’est si reposant !»

La soprano Elsa Benoit incarne Anna avec fougue et son timbre clair rayonne jusqu’au paradis de la salle. Philippe Talbot (ténor) joue avec une réelle naïveté et chante avec douceur le rôle de George Brown. La mezzo-soprano Aude Extremo (Marguerite) a une voix puissante et un jeu très théâtral. Et le baryton Jérôme Boutillier est un convaincant Gaveston. Le chœur des Éléments, accompagne parfaitement l’habile musique de Boieldieu, proche de celle de Rossini, que dirige avec conviction Julien Leroy, à la tête de l’orchestre national d’Île-de-France. 

« La Dame blanche est capable de transporter une assemblée et de faire évanouir un rossiniste», lisait-on dans Le Journal du Commerce du 12 décembre 1825.  On admire en effet les faux canons virtuoses qui reviennent dans le livret : plusieurs personnages chantent ensemble des phrases différentes comme  Je n’y puis rien comprendre  ou:  A la douce espérance mais dans la même tonalité… Cette œuvre aujourd’hui un peu oubliée (pourtant dans Le Crabe aux pinces d’or, Tintin, un peu enivré, en chante un extrait! ) mérite amplement d’être redécouverte.

Jean Couturier

Les 20, 22, 24, 26, 28 février et le 1er mars, Opéra-Comique, place Boieldieu, Paris (II ème). T. : 01 70 23 01 31.

 

 

Odyssées-Festival en Yvelines

 

Odyssées-Festival en Yvelines au Centre Dramatique National de Sartrouville

Une vision du monde offerte au public, avec cette biennale de théâtre constituée de créations pour la jeunesse, et cela depuis 1997. Cette douzième édition jette des passerelles entre culture populaire et culture savante, entre culture classique et culture numérique. Avec sept artistes invités pour six créations de théâtre, danse, musique(s), cirque, vidéo, bande dessinée… A l’honneur, de « petites formes » accueillies dans des lieux non équipés : bibliothèques, salles de classe… Les résidences de création hors-les-murs se développent ainsi depuis deux ans, quand Sylvain Maurice a été nommé directeur. Avec une décentralisation géographique, un plus large accès à la culture  et un décloisonnement des publics et des âges. On peut regretter qu’ici les créateurs  ne s’attachent pas plus à un texte qui fasse sens. Mais on est sensible à la conjugaison des différents arts, comme au jeu convaincant des acteurs.

Une tendance : la mise en valeur d’un être seul face au monde. L’un à l’écoute de sa petite voix intérieure, comme dans Frissons ; l’autre qui ressent la présence d’une identité ethnique, manifeste à travers des jeux vocaux dans Un Flocon dans ma gorge. Et un troisième trouve sa liberté avec une expression artistique qu’il élève à une dimension universelle dans Le Procès de Goku. Et le joueur de flûte dans une pièce éponyme veut voir honoré son contrat passé en bonne et due forme ce qu’une femme escroc refuse… Il se vengera. Un autre rêve, dans L’Encyclopédie des super-héros, d’en être un qui sauvera enfin le monde.

 Un Flocon dans ma gorge, texte et mise en scène de Constance Larrieu (théâtre et musique, dès six ans)

unflocondansmagorge-46c2a9j-m.lobbc3a9 - copieUne autobiographie romancée, en étroite collaboration avec Marie-Pascale Dubé, narratrice et interprète de ce solo singulier, accompagnée par David Bichindaritz, musicien multi-instrumentiste composant une bande-son en direct.Une occasion aussi d’entendre la voix de  cette chanteuse comédienne franco-québécoise qui pose la  question des identités historiques méconnues. Depuis sa très jeune enfance, elle s’amuse à créer des sons gutturaux, qu’elle n’avait jamais entendus ni appris. Un jour, en écoutant un disque de chant Inuit, elle s’exclama : «C’est ma voix ! » Mais comment l’art du «katajjaq», ce jeu vocal traditionnel pratiqué depuis des siècles par des femmes de l’Arctique, s’est-il inscrit spontanément dans la gorge de cette petite fille de Montréal, à des milliers de kilomètres? Constance Larrieu invente, à partir de cette autobiographie, un voyage vocal joyeux et onirique, magnifique moyen d’expression des sentiments, de compréhension de soi, d’ouverture à l’autre. Sur un énorme coussin blanc et soyeux, Marie-Pascale Dubé joue la fillette qu’elle a été, la sœur d’un frère accro au violoncelle, la petite-fille d’une grand-mère attentive et sensible, accompagnée elle-même d’une amie bienveillante Inuit.

Son personnage et le sien ont maintes identités nuancées…Les paysages du Grand Nord comme le Wild de Jack London s’imposent au public qui assiste à des aurores boréales, à une marche dans une neige épaisse et à la rencontre de renards et d’ours polaires… La fillette découvre un monde bien plus étendu qu’elle ne le pensait, habité de cultures traditionnelles qui viennent enrichir son premier regard, trop conventionnel. Un spectacle revigorant du désir de vivre, de se comprendre et de comprendre l’autre.

 Le Procès de Goku, texte, chorégraphie et mise en scène d’Anne Nguyen (danse, théâtre, dès treize ans)

leprocesdegoku-20c2a9j-m.lobbc3a9 - copieUn spectacle pour salle de classe, de la chorégraphe de hip-hop qui  fraie pour la première fois avec une parole théâtrale argumentée plutôt savante. Sur la question délicate des droits artistiques, avec un artiste et d’un juge. A qui les pas de danse appartiennent-ils ? Rendez-vous ici avec un public d’adolescents concernés et interpelés par des formes de chorégraphique urbaine largement répandues : flow, free style, street art et battle, avec une belle énergie et une volonté d’en découdre. Goku est un passionné de king loop step. Amusé, il apprend au juge qu’il est né en 1998… donc pas si vieux que ça. Mais aussi étonné d’apprendre que les pas de cette danse sont protégés par le code de la propriété intellectuelle. Goku, vingt-deux ans, indépendant et versé dans son art, ne comprend absolument pas cette assignation en justice et choisit de plaider son innocence, avec à l’appui, démonstrations de cette forme de hip-hop…

Le jour du procès, la joute verbale entre le juge et Goku, appuyée par la danse, devient éloquente et tonique : un dialogue virtuose de gestuelle brute avec une chorégraphie enlevée, à la fois pure et chaotique. François Lamargot, sûr de son geste poétique et Jean-Baptiste Saunier, beau parleur et officiant connaisseur de battle, admirables comédiens-danseurs ont un verbe maîtrisé et persuasif pour l’un et une remarquable expression du corps pour l’autre, économe de parole. Ce Procès de Goku a été imaginé pour des salles de classe et les élèves, à la fois spectateurs et jurés, jouent le jeu avec plaisir. Tout acquis à ce procès : de par la loi, est reconnue une création personnelle mais avec un enjeu important, la confrontation entre deux figures sociales : le juge et l’artiste, via de belles démonstrations dansées. Un bonheur scénique avec un argumentaire civique sérieux où sont convoquées les idées d’héritage, de responsabilité mais aussi de liberté…

(A suivre)

Véronique Hotte

Odyssées-Festival en Yvelines, Théâtre de Sartrouville-Centre Dramatique National (Yvelines) du 13 janvier au 14 mars.

 

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