Adieu Pierre Guyotat

Adieu Pierre Guyotat

 

© Jean-Luc Bertini

© Jean-Luc Bertini

Mort il y a deux nuits à Paris, il était né en 1940 d’un médecin de campagne français et d’une mère polonaise , il a seulement seize ans quand il envoie ses poèmes à René Char qui l’encourage. Comme tant d’autres et ce qui le marquera,  à dix-huit ans seulement il est «appelé» pour aller faire du «maintien de l’ordre» en Algérie comme on disait alors. Mais il sera vite inculpé  qui aux ordres du gouvernement se livrait à une guerre coloniale: pour atteinte au moral de l’armée, complicité de désertion, possession de livres et journaux interdits et envoyé dans une unité disciplinaire. A partir de 63, il sera lecteur aux éditions du Seuil, publiera des articles dans Arts et spectacles, France Observateur puis responsable des pages Culture dans cet hebdo devenu ensuite Le Nouvel Observateur.

Tombeau pour cinq cent mille soldats  paraît chez Gallimard en 67, accompagné d’un certain scandale -la guerre coloniale d’Algérie n’était pas si loin et les relations sexuelles entre hommes absolument tabous dans l’armée et les milieux conservateurs ; le général Massu, avec l’esprit de finesse qui le caractérisait, fit donc interdire le livre dans les casernes françaises en Allemagne… A une époque où nombre de soldats du contingent, dont certains presque illettrés, ne lisaient le plus souvent que de petites BD….    

Antoine Vitez, devenu directeur du Théâtre National de Chaillot, montera aussitôt en 81 ce texte. Ami de Philippe Sollers, Jacque Henric et Catherine Millet, l’écrivain s’intéresse à l’art contemporain et fréquente le groupe Tel Quel. Il fut arrêté deux fois en mai 68 et adhérera au Parti Communiste pendant quelques années. Il sera invité à Cuba avec d’autres écrivains français et fera ensuite de nombreux séjours en Algérie de 67 à 75. En 70, était paru chez Gallimard Eden Eden Eden avec une préface de Michel Leiris, Roland Barthes et Philippe Sollers mais l’ouvrage sera aussitôt interdit à l’affichage, à la publicité et même à la vente par le Ministre de l’Intérieur, sous le règne de Georges Pompidou. Il y eut très vite une pétition  de soutien signée de nombreux écrivains et artistes : entre autres, Jean-Paul Sartre, Pier Paolo Pasolini, Max Ersnt, Joseph Kessel, Pierre Dac…

Le metteur en scène Alain Ollivier crée Bond en avant en 73 avec Marcel Bozonnet, François Kuki, Jean-Baptiste Malartre et Christian Rist au festival de la Rochelle, dans une halle de marché où les acteurs jouaient parmi des morceaux de carcasses d’abattoir… Puis en version plus réduite mais moins convaincante au Théâtre de la Tempête, à la Cartoucherie de Vincennes.

Souvenirs, souvenirs… En 73, il vient chez nous en voiture un dimanche soir  pour que nous fassions une interview de lui mais 9h, 9h 30, 10h… point de Pierre Guyotat. Il arrivera quand même tout essouflé vers 10h 30. Terriblement gêné, disait-il, d’arriver sans rien. Il avait cherché en vain une bouteille de vin dans une épicerie sur les boulevards extérieurs… Même après un bon repas, très angoissé, il s’allongera sur le canapé et demandera à ce que l’on ouvre toutes les fenêtres pendant cette interview. Il nous remercia gentiment pour le dîner mais oubliera son écharpe d’un beau bleu. Et quand je le revis en 81 à la première de Tombeau, il me demanda gentiment s’il pouvait venir chercher cette écharpe à laquelle, disait-il, il tenait beaucoup car elle avait appartenu à son père…. Bien entendu, nous avions complètement oublié l’existence  de cette écharpe disparue et proposions de lui en offrir une autre, mais, non, il voulait retrouver celle-là…

Pierre Guyotat revendiquait  son homosexualité et ne craignait pas de s’engager avec une grande générosité,  là où on risquait des coups pour des comités de soldats, la défense des immigrés, etc. Bref, tous ceux qui dérangeaient comme lui, l’Ordre établi, en particulier l’église et l’armée, et en 75 paraît chez Gallimard  Prostitution. La même année, il écrit Vive les Bouchères de l’interdit dans Libération, en soutien aux prostituées qui occupaient une église à Lyon.

Il connaîtra  ensuite plusieurs graves dépressions nerveuses et sombra dans le coma en 81, avant de retrouver la santé des années plus tard. Et en 1986 Michel Guy, le directeur du festival d’Automne lui passa commande d’un texte, Bivouac. Et en 88, il travaille avec le peintre américain Sam Francis à un livre d’artiste dont il écrit le texte. Et aux éditions Léo Scheer parut le tome 1 (1962-1969) de ses Carnets de bord. Il écrivit aussi Formation (2007), un récit sur son enfance et sur l’entrée dans la Résistance de plusieurs de ses parents. De 2001 à 2004, Pierre Guyotat, nommé professeur associé à l’Institut d’études européennes de  Paris VIII, lira et commentera des textes de la littérature française et étrangère depuis le Moyen Âge.

En 2014, il publie chez Gallimard Joyeux animaux de la misère où  il dépeint les aventures de trois personnages dans sept mégapoles,puis une suite de ce roman Par la main dans les enfers, deux ans plus tard. Et en 2018,  Idiotie, un récit autobiographique sur sa jeunesse où il connut la misère  financière et la guerre d’Algérie. L’an passé, on put voir des dessins de lui à la galerie Azzedine Alaya à Paris.

Très discret, Pierre Guyotat, souvent injurié par l’extrême droite, conserva l’intransigeance et l’honnêteté intellectuelle qui auront été les siennes tout au long de sa vie, ce qui n’est pas si fréquent. Amoureux de la langue française, il n’aura eu de cesse de l’apprivoiser, quitte à en rendre la lecture souvent difficile. Mais il aura aussi grandement aidé, en faisant porter à le scène des textes à-priori non dramatiques, à modifier le paysage du théâtre actuel… «Cet orfèvre des lettres, véritable virtuose, poète possédé par les mots, était un artiste unique, déterminé et exigeant» a dit Jack Lang. Bien vu…

Philippe du Vignal

 

 


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